L’amour à retardement d’Olivier Ameisen

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Une annonce pour une robe surannée sur le site du Bon Coin déclenche une série de souvenirs, de sentiments et de mensonges…
Cette fiction est aussi un exercice de style : l’auteur en a banni la voix passive et le participe présent, en réaction contre l’invasion des tournures anglaises.
Publié le : lundi 22 septembre 2014
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EAN13 : 9791026200567
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Catherine Choupin

L’amour à retardement

d’Olivier Ameisen

La Liquidation du passif

 


 

© Catherine Choupin, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0056-7

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On a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où l’on peut entrer et qu’on a cherchée en vain pendant cent ans, on s’y heurte sans le savoir et elle s’ouvre.

 

Marcel Proust Le Temps retrouvé

 

 

Avertissement

 

 

 

 

Ceci est un roman : la ressemblance avec des personnes réelles, qu’elles soient vivantes ou mortes, n’est pas une coïncidence, car toute fiction s’inspire de la réalité. Quel intérêt auraient d’ailleurs les romans s’ils n’avaient aucun rapport avec la réalité ?

 

Préface courte à lire absolument

 

 

 

 

Lecteur, si tu ne lis pas cette préface, tu devras relire tout le livre parce que tu n’auras pu en comprendre l’intention formelle.

Le point de départ de ce livre est mon agacement devant l’invasion de la voix passive et du participe présent, deux formes qu’affectionne la langue anglaise et qui polluent notre belle langue. Le français leur préfère infiniment la voix active et la proposition subordonnée relative. Tout traducteur devrait savoir cela. Ce n’est pas le cas hélas.

Un de mes élèves, qui répondait au prénom d’Adhémar, s’obstinait à mettre des passifs dans toutes ses phrases et me soutenait qu’il était impossible de s’en passer. Ce livre prouve le contraire. C’est un défi un peu comparable à celui de Georges Pérec dans La Disparition, avec cette différence qu’il était beaucoup plus difficile de supprimer la lettre « e » que le passif !

Bien sûr, le sous-titre a un double sens, formel et sentimental.

 

N.B. Je suis prête à rembourser son achat à tout lecteur qui découvrira dans ce récit un passif (autre que les deux expressions que j’ai empruntées à Descartes, « la création continuée » et « j’avance masqué », et le titre de Proust, Le Temps retrouvé), ou un participe présent (à ne pas confondre avec le gérondif : j’en ai utilisé 5).

 

 

 

 

 

 

 

À mon fils Charles, un amoureux de la grammaire,

de Baudelaire et de Wagner

 

Chapitre 1

 

 

 

 

J’allais avoir soixante ans. Je voudrais dire à tout le monde que ce fut le plus bel âge de ma vie.

Je vivais une solitude que j’avais choisie après les « ténébreux orages » de l’existence. Certes je n’étais pas tout à fait seule : ma fille vivait encore avec moi. Je n’étais pas seule non plus, car j’inventais dans mes romans sentimentaux des « êtres selon mon cœur », qui formaient une « société charmante » : toujours disponibles, attentionnés, respectueux de ma liberté, et bien sûr terriblement amoureux. Aucun détail sordide n’entachait la relation qu’ils entretenaient avec l’héroïne, d’autant que l’histoire s’arrêtait souvent au bon moment, c’est-à-dire au premier baiser, ou au deuxième. Je faisais mienne la définition de madame de Staël : « Le roman est le monde meilleur ».

J’avais renoncé depuis longtemps à trouver le prince charmant ailleurs que dans mes livres ; j’étais persuadée qu’il n’existait pas. Et pourtant la vie me l’a présenté sans que j’aie rien fait pour cela, si ce n’est prendre une photographie…

C’était par une belle après-midi d’avril. Je me rendais chez le dentiste. Dans mes romans, on ne va jamais chez le dentiste ; bien sûr, je ne nie pas le potentiel de séduction d’un dentiste, mais il faut un grand pouvoir au romancier pour le mettre en valeur. C’est plus facile de mettre en scène un maître-nageur ou un moniteur (alpin), un infirmier ou un pilote de chasse… Donc j’étais quasiment arrivée sur le lieu de mon  supplice lorsque la sonnerie brève et tonique d’un texto retentit. Je lus avec surprise :

 

« Bonjour…

En cette belle journée d’automne,

Mon âme s’étonne …

Mon regard sur votre photo glisse…

Et un sourire sur mon visage s’esquisse…

Emmanuel »

 

Quel Emmanuel ? Je pensai d’abord à ce Philippe-Emmanuel que je connus jadis et qui aimait bien taquiner la muse. Tous les six mois, quand il faisait beau, ce charmant cyclothymique m’envoyait quelques vers. Il devait parler de la photographie qui était sur le site de mon éditeur et qui, selon ses dires, l’avait fait abondamment rêver. Je fermai mon téléphone avec un haussement d’épaules indulgent. Pourquoi suscitons-nous la passion chez ceux qui ne nous attirent pas et pourquoi celui que nous aimons ne ressent-il rien pour nous ? Je soupirai…

Au bout d’un moment, je me ravisai : Philippe-Emmanuel ne supportait pas qu’on mutilât son aristocratique prénom composé. Pourquoi aurait-il alors pratiqué lui-même cette mutilation ? Je passai en revue les autres Emmanuel de ma connaissance. L’un était mort depuis longtemps. J’étais donc sceptique sur sa possibilité d’écrire un texto, bien que j’eusse lu dans certains ouvrages sur l’au-delà que les défunts pouvaient parfois utiliser le téléphone ! Encore fallait-il que le message fût d’importance. Celui-ci ne l’était guère, à moins qu’il ne fût codé. J’écartai donc le premier Emmanuel.

Le deuxième, qui occupait un poste très important, avait « disparu » (dans un autre sens) depuis que je lui avais demandé de trouver un stage pour ma fille. Cela me permettait d’étoffer la vérité générale bien connue : « Prêtez de l’argent à vos amis et vous les perdez ; demandez-leur un stage pour votre fille et vous les perdez aussi ! ».

Le troisième était homosexuel. Il était peu probable qu’il eût soudainement changé d’avis en regardant une photo de femme. Le quatrième était un « gamin » de quarante ans qui faisait presque partie de ma famille, qui me tutoyait, et qui d’ailleurs ne signait que « Manou ». Impensable. D’ailleurs tous me tutoyaient, à part le premier, l’aristocrate.

Lasse de chercher, je courus le risque de froisser mon interlocuteur. C’était sa faute après tout : les gens s’imaginaient être le centre du monde. Ils signaient « Emmanuel » sans songer qu’il existait des milliers d’Emmanuel ! Je répondis : « Quel Emmanuel ? », prête à recevoir la foudre d’un Emmanuel capital dans ma vie, mais momentanément absent de mon souvenir. Dans ce cas, j’allèguerais les pertes de mémoire consécutives à ma dernière opération chirurgicale. J’avais même pris une retraite anticipée pour cette raison : en plein milieu d’une citation, devant une centaine d’élèves, je m’arrêtais, incapable de dire le vers suivant. Si je pouvais oublier du Baudelaire, je pouvais oublier un Emmanuel. Oui, j’apaiserais ce susceptible Emmanuel, et le flatterais même, en le comparant au grand Charles.

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