L'Arbre à deux vies

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Émilia a bientôt trente ans. Depuis sa plus tendre enfance, elle se blottit auprès de son arbre... Arbre de vie, bien enraciné, à qui elle confie ses secrets, ses peines et ses joies. Il est témoin de cette amitié qui la lie avec Jade, Juliette et Jules. Inséparables, les quatre amis ont dressé autour d'eux un rempart qu'aucun intrus ni aucune vicissitude de la vie ne peut franchir. Émilia se cloître dans ce microcosme sécurisant et se refuse à voir le temps qui passe. Et pourtant elle-même transgresse ses propres convictions... Bien loin de son pommier savoyard, il est un baobab béninois. Le second pilier de son existence, protecteur discret et profondément ancré dans cette terre d'Afrique, celle de ses ancêtres. Lovée dans son baobab ou dans les bras de son ami Aimé, elle ressent en elle monter cette sève africaine où se mêlent fantômes du passé, croyances et rites animistes, optimisme et nonchalance... Saura-t-elle choisir son propre destin ? À moins que sa voie ne soit déjà tracée. Pertinent et émouvant, cet ouvrage entraîne le lecteur dans une réflexion existentielle, entre pragmatisme et ésotérisme, entre certitudes et questionnements sur sa propre appartenance à cette Terre.


Publié le : mardi 9 septembre 2014
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EAN13 : 9782332807748
Nombre de pages : 296
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-80772-4

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

 

 

Du même auteur :

El Shaïr, édition L’Harmattan, collection Amarante, 2010

Une soirée filles, Editions Persée, 2012

Dédicaces

 

 

Ce roman est dédié à mes amis, ma Yaude, Nath’, Alex, Pegg, Sylvie alias Martine, Tyte, Lionel, Dédé et JP, merci.

Remerciements à Cécile et Madeleine pour leurs corrections et à JoaNaa, une artiste de talent qui a eu la gentillesse d’illustrer la couverture.

L’Arbre à deux vies

 

 

Le vent, charmeur, s’immisçait dans les branches et chantait une mélodie délicieuse. Sous son emprise l’arbre dansait et ses branches s’épanouissaient dans le ciel bleu tacheté ça et là de bulles de coton d’un blanc pur. La tête calée contre le tronc de son pommier, Emilia souriait.

La chaleur dégagée par son arbre entrait par son cuir chevelu et redescendait le long de sa colonne vertébrale, libérant ainsi des picotements sensoriels agréables. Depuis sa tendre enfance, Émilia trouvait refuge auprès de son pommier, hiver comme été. Cette communion naturelle lui était précieuse et lui procurait une régénérescence de son corps, mais surtout de son esprit. Mille et un secrets se cachaient dans les recoins des branchages. Les bruissements du soir répandaient les confidences aux oiseaux, mais les secrets, toujours, étaient bien gardés. L’arbre était riche de joie, de tristesse et de révolte, mais depuis peu, un vent nouveau soufflait entre les bras désarticulés du pommier. Il était le gage d’un amour naissant qui soulevait le cœur d’Émilia et la rendait encore plus belle. La paume de sa main renfermait un objet précieux, au toucher délicieux et au ressenti enivrant…

 

 

Émilia était une beauté pure née de l’union de deux continents, un métissage de l’amour. Théophile, son père béninois, travaillait au centre culturel de Cotonou lorsqu’il rencontra sa future femme Doriane venue en Afrique avec son fiancé journaliste. Contrainte à la solitude, elle avait trouvé refuge au centre culturel. Peu à peu, elle s’était liée d’amitié avec Théophile. Il lui parlait de l’Afrique et de sa riche histoire. D’anecdotes en anecdotes, ils avaient construit leur propre histoire, belle et passionnée.

Le fiancé éconduit rentra seul, laissant dans son sillage sa perle rare. Doriane quitta son poste d’institutrice, s’installa chez son amant et puisa dans ses menues économies le temps de sa reconversion. Par l’intermédiaire du centre culturel et de son réseau de connaissances, Théophile lui trouva rapidement une place à l’école française béninoise. Malgré son niveau de vie confortable et tout l’amour de son compagnon, Doriane eut bien vite le mal du pays. Elle dépérissait de jour en jour… Toutes les nuits elle se voyait courir dans les champs verdoyants, elle escaladait les parois abruptes du Salève et se retrouvait au coin du feu pour un barbecue sauvage avec ses amis et sa famille. Son petit monde lui manquait terriblement et, grâce à ses parents, elle rentra avec Théophile qui avait négocié un gros contrat au centre culturel africain de Genève.

Émilia arriva rapidement et fut dès ses premières années la mascotte du village, son emblème et son rayon de soleil. Une enfance dorée, mais une éducation dans le respect de l’autre, de ses valeurs et de ses différences. L’Afrique et la France mêlées et réunies lui offraient une ouverture d’esprit et une approche de la vie riche de sens.

De son père, Émilia avait hérité les longues jambes et les muscles dessinés par un artiste soucieux du détail. Sa peau couleur ébène était douce comme de la soie. Autour de son visage ovale, de jolies boucles serrées remontaient et redescendaient comme un yoyo au rythme de ses mouvements. Sa bouche charnue semblait toujours ornée d’un rose à lèvres et cachait de magnifiques dents du bonheur. La touche finale revenait à sa maman : elle avait des yeux vert-bleu de chat et de longs cils. Non consciente du charme qu’elle dégageait, elle souriait en permanence. Enfant, elle incarnait la joie de vivre et avait une curiosité précoce pour les choses de la vie. Elle était appréciée, mais de ce fait suscitait la jalousie et devait faire face à toutes sortes de rumeurs et de mots déplacés. Ses armes étaient la franchise, la sincérité et l’amitié de Juliette, Jade et Jules qui l’aidaient à affronter les tourments de la vie.

Ses trois J, comme elle aimait les surnommer, étaient ses trois piliers nécessaires et complémentaires qui édifiaient sa maison sur pilotis. L’équilibre parfait, sa deuxième famille si chère à l’adolescence. Ses compagnons de route depuis sa tendre enfance, avec qui elle avait traversé les remous de l’âge critique et partagé des questions existentielles. Ce quatuor original défiait les conflits et restait soudé.

Le pommier fut d’ailleurs le témoin tout naturel de leurs engagements réciproques. À l’aube de leur treizième année, ils se retrouvèrent un soir de pleine lune, alors que la fête du village battait son plein, au pied de l’arbre. Jules avait chapardé un napperon à sa grand-mère et des bougies à sa maman. Quant à Juliette, elle avait amené un bistouri appartenant à sa mère infirmière. Jade avait apporté la plume d’écolier de son père avec son encrier, et Émilia une fiole d’alcool de clous. Breuvage fortement alcoolisé, un liquide de contrebande qui venait de la distillerie clandestine de son oncle béninois.

C’est donc au pied du pommier qu’ils disposèrent le napperon et allumèrent les bougies multicolores disposées en arc de cercle autour d’eux. Agenouillée, avec cette symbolique du ventre maternel chaud et protecteur, Juliette incisa l’index de chacun. Solennellement et en chœur, ils proclamèrent leur fraternité scellée jusqu’à ce que la mort les sépare, avec un devoir de soutien, d’aide et d’amour pour toujours. Ils accompagnèrent cette dernière parole avec l’union de leurs index sanguinolents, mêlant ainsi leur sang, source de vie.

De cette soirée, Émilia avait gardé sur le doigt un trait légèrement boursoufflé qui la ramenait quotidiennement à ce serment qu’elle souhaitait respecter à la lettre ; une blessure d’amitié, sa fierté secrète, son alliance sociale.

À deux pas de la maison familiale et de son arbre, Émilia vivait dans un coquet appartement aux mensurations restreintes, mais fort bien agencé. Une mezzanine portait sa chambre. Chambre qui se méritait, car l’escalier vertigineux ne laissait guère de chance aux pieds maladroits où aux soirées arrosées. Une kitchenette américaine partageait la pièce principale avec un salon ouvert sur un jardinet cossu. Émilia avait eu un coup de cœur pour cet espace vert qu’elle chérissait et embellissait. Son jardin, sa bouffée d’oxygène, était méticuleusement arrangé, tandis que son intérieur était plutôt sens dessus-dessous. Des malles officiaient un peu partout, vagues placards rarement fermés ; elles débordaient d’encombrants objets, d’habits négligemment disposés qui tentaient de s’échapper. Reflets proches de sa configuration en quelque sorte : rangée de l’extérieur, mais confuse en son intérieur. Marée de l’humeur, va-et-vient de cycles où elle se sentait un peu étriquée dans son quotidien, gérant, non sans mal, une émotivité parfois exacerbée. Son attrait pour autrui, mais surtout son empathie, l’avaient naturellement orientée à devenir éducatrice spécialisée.

Ses remous avaient vu le jour à la croisée des chemins, ceux où il faut se résoudre à grandir et être indépendant. Elle avait détendu le cordon ombilical avec sa famille en emménageant dans son appartement, mais son cœur avait saigné lorsque les trois J avaient pris leur envol. Leurs rencontres quotidiennes s’étaient transformées en rendez-vous plus espacés. À présent, c’était un week-end sur deux, comme les enfants de parents divorcés.

Le soleil déclinait derrière les montagnes, laissant une couleur rosée dans les bribes de nuages accrochés aux sommets. Émilia, en proie à une soudaine angoisse, leva les yeux et scruta le feuillage. Puis les referma et laissa la nature l’envelopper. Peu à peu, sa respiration se fit régulière et elle ressentit la vie. Mentalement, elle imaginait le parcours de la sève, le sang végétal, source nourricière. Cette communion avec son pommier lui permettait de se recentrer, d’évacuer son stress. Elle pouvait à nouveau se sentir vivante, mais surtout apaisée. Ainsi calmée, Émilia rentra, plus à même de recevoir ses trois J. Elle pouvait affronter la grande nouvelle incroyable que devait leur annoncer Juliette.

Sur la table basse en bois exotique, elle disposa un bol de guacamole, des chips au paprika, des dés de fromage, du pâté en croûte et des accras de morue. Méli-mélo de saveurs variées qu’il était rare de présenter ensemble. Émilia avait aussi ce trait de caractère original. Elle contrecarrait les habitudes, balayait les certitudes et apportait sa touche personnelle qui réjouissait les palais et autres sens. Un soir de janvier, elle avait invité les trois J et un collègue de travail pour une soirée créole. Alors que le givre recouvrait les voitures, la température de son appartement, transformé en plage, montait à trente degrés. La journée durant, elle avait fait tourner les radiateurs à plein régime. Elle avait dispersé du sable dans le salon, rentré son parasol et réparti des chaises longues dans l’espace. Accueillant ses invités en maillot de bain, pieds nus, coiffée d’un large chapeau de paille et de lunettes de soleil, elle les avait une fois de plus régalés. Une soirée au rythme du zouk, arrosée de punch coco et d’une chaleur dégagée par son rayonnement contagieux.

Mais ce soir, son engouement festif était remisé au placard. Elle avait deviné un mélange de joie et de contrariété dans la voix de Juliette. Son intuition la trahissait rarement, un pressentiment tenace lui serrait les entrailles : elle n’allait pas aimer les propos qu’elle allait entendre.

Peu avant huit heures, Juliette arriva. Décontractée dans son jean noir et son tee-shirt anis, elle tendit une bouteille de rosé à Émilia et son visage se fendit d’un sourire. Émilia la regarda et lui pinça la joue « Tu vas me manquer », s’enquit-elle. Étonnée, Juliette sourcilla « Comment sais-tu ? Tu es une vraie sorcière. Nos délires de gosses à ce sujet ont toujours eu un goût de vérité.

– Mais attendons les autres, tu n’auras pas à te répéter. »

Émilia traîna son amie jusqu’au canapé. Un coup de sonnette, comme une sommation, devança l’entrée en trombe des deux autres J. Jules poussait Jade devant lui tout en rigolant « Je vous ai apporté le dessert !

– Tu es con toi ! »

Jade lui décrocha une claque sèche sur l’épaule et se détacha de son emprise.

Jules s’affala de tout son long sur le futon en éructant un soupir. « Oh que c’est bon d’être en week-end ! D’ailleurs, je crois que la semaine prochaine je vais avoir une petite gastro, ou un truc dans le genre. Je n’ai plus envie de faire des photos de carte postale, même dans un but alimentaire. Ce n’est pas mon rêve ça !

– Mister nombril, égoïste et égocentrique, tu pourrais au moins venir nous embrasser. » Juliette tendait les bras dans sa direction.

« Entre nous, plus besoin de mettre les formes, mais il est vrai qu’un bisou à mes ouailles n’est pas sans me déplaire… » Il prit Émilia et Juliette au dépourvu en leur claquant un baiser bruyant sur le bout du nez. À bout de bras, il fit tournoyer Émilia en la contemplant avec son regard d’enfant. Gênée, cette dernière s’assit sur un pouf en cuir marron, peu rembourré, qui se rétracta grossièrement. Jules soutint sa perçante intrusion dans ses yeux, lui fit un clin d’œil, et tout en piquant une chips à la volée, s’écroula à nouveau dans le futon.

Son attitude exaspérait Émilia. Il pouvait se montrer en vrai gentleman et, dans la minute suivante, il devenait imbuvable. Ce comportement disparate et complètement paradoxal le rendait tout de même attachant. Depuis la maternelle c’était son ami, son frère.

« Rosé pour tout le monde ? »

Juliette brandissait sa bouteille comme un trophée.

« Bon, je n’en peux plus. J’ai un truc important à vous dire. » Tous les yeux convergeaient dans sa direction.

« J’ai obtenu mon poste de soigneur dans le Sud et je pars à la fin du mois. Mon souhait se réalise. »

Silence vocal, grésillements d’une ampoule en fin de vie. Soudain, Émilia pensa à la poubelle nauséabonde qui empestait le placard à balai, et qu’elle devait descendre depuis une semaine. Dans les moments difficiles, son cerveau se déconnectait de l’instant présent. Fuir en avant devant la dure réalité. Se raccrochant au quotidien, aux choses formelles, afin d’esquiver les tréfonds de la mélancolie ; éphémère gain de temps sur la réalité. Son pressentiment s’était avéré exact. Juliette allait poursuivre sa route loin d’eux, abandonnant son amie qui se sentait déjà amputée, dont la maison sur pilotis commençait à pencher, peu à peu grignotée par les termites de la solitude.

« Cool, j’aurais enfin un pied à terre dans le Sud. »

Seul Jules trouvait un point positif au départ de leur amie. Les traits de Jade se creusèrent et son visage ressembla à un tableau déstructuré et disloqué. Elle, d’ordinaire joviale, se transforma en statue du musée Grévin. Le petit appartement d’Émilia devint un ghetto irrespirable enlisé dans de la vase pestilentielle.

« Ne faites pas ces têtes d’enterrement ! C’est bon, je ne pars pas à Tataouine non plus ! Réjouissez-vous plutôt. Enfin j’atteins le nirvana et je vais m’occuper de dauphins. Vous savez le dauphin ? Mon animal préféré ! Au vu du nombre de candidatures, je suis extrêmement chanceuse.

– Le nirvana ? Je ne prends pas autant mon pied au boulot qu’au pieu moi ! Sacré Juliette, Sainte Juliette, prude Juliette. »

Sujet dangereux évoqué, comme à son habitude, par Jules qui ne comprenait pas la position de son amie, peu portée sur la chose. Juliette ne cachait pas sa virginité et en était fière. Son travail et ses amis passaient avant sa vie amoureuse. Pourtant, les occasions ne manquaient pas ; elle avait un physique avantageux, elle était musclée avec un joli port de tête et une belle silhouette de nageuse. Sa coupe à la garçonne ne trompait pourtant pas sur son genre. Elle avait des yeux de biche bleu lagon et quelques taches de rousseur se disputaient ses pommettes saillantes. Bien dans sa peau, ancrée dans ses principes, et en paix avec elle-même, elle sourit et fit battre ses paupières comme un papillon qui s’envole.

« Pfff ! Juliette l’insubmersible. Je suis content pour toi, mais j’espère bien qu’un jour tu connaîtras aussi les joies du batifolage, si tu veux je t’initierai. »

Sifflements féminins accompagnés d’un assaut de corps qui recouvra d’un bloc solidaire et solide Jules qui se débattait, tant bien que mal.

Leurs batailles corporelles avaient cette formidable fonction de libérer les tensions dans un méli-mélo de chatouilles, de tapes et de morsures. Une sorte de guerre cannibale qui réajustait la hiérarchie, mais surtout qui resserrait les liens du groupe et ramenait le calme dans un corps-à-corps chaleureux. Ainsi enlacé dans un amas de chair, le quatuor reprenait un souffle et puisait chez les autres l’énergie nécessaire pour surmonter ses propres peurs, ses doutes, ses craintes et ses espoirs.

Les doigts de Jules défaisaient inlassablement les frisettes d’Émilia qui caressait ses mollets, tandis que Jade lui massait les orteils. Quant à Juliette, le peau-à-peau était largement suffisant ; même si elle savait qu’il n’y avait aucune ambiguïté, elle n’était pas à son aise.

Les mouches volaient, nul ne les aurait chassées, trop préoccupé par l’avenir. Le seul départ d’un membre du groupe bouleversait l’ordre établi ; chacun songeait à sa relation avec Juliette et réalisait à quel point elle avait sa place et son importance.

Émilia, plus proche d’elle, voyait en elle la sagesse, la parole juste. Elles avaient en commun ce regard particulier sur les évènements qu’elles expliquaient au travers du caléidoscope du monde animal et végétal. Leur passion les avait rapprochées et soudées. Contrairement à Jules, Émilia voyait une forme de courage et de respect dans le maintien de la pureté de son corps, une offrande à celui qui, un jour, veillera sur elle.

Par contre, Jade était son parfait contraire. En temps normal, ces deux-là auraient eu toutes les raisons de se détester, mais leur intelligence leur avait permis de s’enrichir de cette différence et de cultiver un dialogue philosophique bien à elles. Elles avaient réussi à se réfréner l’une et l’autre, temporisant ainsi la fougue de Jade, et la pudeur de Juliette.

Le mystère restait entier en ce qui concernait les sentiments de Jules. Il était énigmatique et parfois en retrait, mais toujours là en cas de besoin ; maillon fort, pièce du puzzle de l’amitié sans qui la digue s’écroulerait. C’était l’informateur primordial de ces demoiselles en ce qui concerne la gent masculine : leurs exigences, leurs attentes et leurs désirs.

Les lueurs du crépuscule se faufilaient au travers de la baie vitrée et chauffaient les corps endormis. Sur le sol, des cadavres de bouteilles témoignaient de la fin de soirée noyée sous les effets de l’alcool. Perturbé par l’annonce de ce changement radical, le quatuor avait tué sa tristesse en s’enivrant et en se remémorant leurs folles années de jeunesse.

Émilia sentait ses tempes cogner et se demandait pourquoi les forgerons s’étaient immiscés dans son cerveau endolori.

Après une douche fraîche, elle sortit s’aérer. Ses pas la menèrent sous son pommier qui tendait vers elle ses branches. Recroquevillée, encerclant ses jambes, elle soufflait un peu. Désormais, il fallait qu’elle admette que ses amis avaient d’autres centres d’intérêt que ceux espérés dans leur enfance. Ils s’étaient jurés de rester ensemble, unis. Mais en grandissant, malgré l’amitié, leurs choix semblaient les éloigner. La peur lui serrait les tripes. Elle ne voulait pas que la distance ait raison de leurs liens et détruise leur quatuor. Ses amis, berceau de son enfance, ses alliés, ses béquilles, ses êtres chers capables de la comprendre, de l’aider et de l’aimer telle qu’elle était. Réconfort et chaleur du cocon amical, privilège face à tous ces gens qui se déchiraient. L’union ne faisait-elle pas la force ?

Après l’égoïsme, la raison reprenait ses droits et elle se raisonna « Je n’ai pas le droit de ne penser qu’à moi. Son bonheur fera le mien. » Émilia comprit également que leur histoire d’amitié était gravée en eux à jamais, comme cette cicatrice imposée à son arbre. Une trace indélébile taillée en son milieu : un E+3J enfermé dans un cœur. Leur sanctuaire, témoin privilégié de leurs histoires, était un peu rabougri ce matin. Le pommier vivait les évènements et semblait exprimer, à sa façon, les états d’âme d’Émilia. D’ailleurs, lorsque cette dernière partit deux mois en Guadeloupe, il prit l’attitude d’un saule pleureur et ne donna presque pas de fruit.

Émilia considérait son arbre comme son jumeau, une partie d’elle-même, un prolongement de son être. Délicatement, du bout des doigts, elle redessina le cœur contenant leurs initiales. La pointe s’effritait quelque peu, marquée par le temps qui passait. Reflet de l’âge et des rides qui s’installaient progressivement. L’écorce était tailladée comme leurs doigts. Émilia et son arbre ne faisaient qu’un, parfois. Jules la taquinait lorsqu’elle devait prendre une quelconque décision, il lui demandait si elle avait consulté son pommier. Il savait qu’elle allait chercher des réponses et du réconfort auprès de lui.

Émilia, prise dans un tourbillon autistique, retraçait à l’infini le cœur de son index, comme si ce mouvement répétitif pouvait la replonger dans son enfance. Cette période où ils étaient toujours ensemble et n’avaient pas à penser à autre chose qu’à s’amuser. La nostalgie la submergeait à nouveau. Une main ferme, mais bienveillante la retourna et l’amena doucement contre un torse viril. Elle se laissa aller contre Jules qui, compulsivement, démêla ses boucles sauvages.

« Ne t’inquiète pas, je suis là, moi. Nous serons toujours là les uns avec les autres, les uns pour les autres ; rien n’est insurmontable. »

Ces paroles chaleureuses et inattendues venant de Jules, plutôt réservé et avare de mots, lui firent l’effet d’un caillou qui ricochait sur la surface d’un lac. Elle sentit son corps s’exprimer en spasmes incontrôlables, les larmes ruisselèrent sur le tee-shirt de Jules comme un trop-plein d’émotion qui se déchargeait. Libération salutaire. Dans un regain de contrôle, Émilia put lâcher un « merci », suivi d’un « désolée pour la flaque » désignant son épaule et le devant de son torse mouillé. Le silence, en guise d’acquiescement, s’immisça, protecteur des cœurs et des sentiments qui se taisaient…

Lovée dans les bras de son ami, tout contre son arbre, Émilia respirait paisiblement et profitait de cet instant. Ainsi détendue, elle décida qu’il serait judicieux de profiter du départ de Juliette pour retourner au Bénin s’oxygéner et prendre un bol d’air familial.

« Cet été, je pars un mois à Cotonou.

– La fuite en avant ne résoudra pas ton problème avec les séparations et ta peur de l’abandon. »

Jules, désinvolte, la fixait, attendant une contre-attaque.

« Je ne m’échappe pas. Je profite du fait que Juliette s’en aille pour aller voir mes grands-parents c’est tout !

– Avec Jade on va devoir gérer le manque ?

– Je vais te manquer mon biquet ? Comme c’est touchant ! » Elle lui mordit le lobe de l’oreille et le sentit se raidir.

« Arrête Mille, tu vas le regretter si tu me titilles !

– Ceci dit, c’est incomparable, je reviens moi.

– Et bien moi je n’aime pas cette éventualité de départ.

– J’adore lorsque tu te fâches et que tu t’exprimes. J’entrevois un petit peu ton âme. D’ordinaire, tu es tellement discret. Souvent, je n’arrive pas à cerner tes attentes.

– Non seulement je ne suis pas fâché, mais en plus, je ne vois pas à quoi ça sert de commenter chaque ressenti. Trop parler peu nuire et surtout être déformé ou mal interprété, alors autant se taire non ?

– Tu n’as pas tort. La communication peut s’avérer compliquée, et elle est valable seulement si l’on utilise un langage commun ; lorsque le mot prononcé a la même résonnance et une signification similaire chez l’interlocuteur.

– L’éduc’ spé’ a parlé !

– Tu plaisantes, mais c’est intéressant. Si le mot n’est pas exprimé à bon escient, il peut être mal interprété et dès lors fausser le sens d’une phrase. Ainsi, une mauvaise interprétation peut s’en suivre et entraîner une rupture de la communication.

– En français, cela donne quoi ?

– Je suis sérieuse Jules.

– Moi aussi, je parle peu pour préserver notre bonne communication et éviter la rupture, ça te convient ?

– Le clown sort de sa boîte magique et nous offre sa belle figure censée cacher le malaise tapi juste derrière.

– Ouaouh ! Tu te surpasses aujourd’hui, mais reviens sur Terre, tu n’es pas au boulot là ! C’est moi, Jules, ton pote. Arrête ta mascarade et ton analyse. Très peu pour moi tes délires psy ! Et dans le genre acrobate, tu es championne du monde, quel revirement de situation !

– Pourquoi dis-tu ça ?

– Pourquoi ? Juste parce que, au départ, j’ai endossé le rôle du gratteur de petite bête qui fait mal ? Belle parade, bel esprit. Veux-tu que l’on revienne sur le mot séparation ? »

Les sourcils surélevés en mode « arrêt sur image », Jules fixait Émilia.

« Je dis trop ce que je pense, hein ? Je suis le recueil des maux exprimés en mots ?

– Émilia !

– Quoi ?

– C’est si dur que ça de parler de séparation pour que tu esquives la question ? »

Émilia leva sur lui ses yeux délavés par l’afflux de liquide lacrymal. « Nous avons tous nos démons. » Jules accompagna sa phrase en instaurant un espace entre eux. Avec tact, il se dégagea de son amie. Le contact charnel devenait soudainement trop chaud. Son corps le picotait, comme s’il était assailli par une armée de fourmis. Une alerte sensorielle lui insufflant de s’éloigner et de prendre de la distance ; ne pas impliquer l’amour dans ce moment de fragilité. Il savait pertinemment qu’il fallait préserver leur relation unique, d’une rare intensité. Perdre Émilia le perdrait. Émilia sentit la gêne de Jules, et malgré une envie folle de l’embrasser, elle le prit par la main : « Viens, rentrons. Les filles doivent s’impatienter. »

La raison l’emportait toujours entre eux ; Émilia savait que s’ils se hasardaient à se laisser aller dans une relation amoureuse, ils risquaient d’éteindre leurs sentiments et de se séparer à jamais. Elle préférait garder son amitié et leur amour fraternel au lieu d’une aventure qui les précipiterait dans les complications et la perte.

Le ciel s’encombrait peu à peu de lignes blanches qui transformaient l’infini bleuté en gigantesque damier. Sur le trajet, Émilia ressassait les paroles de Jules qui lui fouettaient les tympans : « La fuite en avant ne résoudra pas ton problème avec les séparations. » Ce sujet était un réel terrain de discorde entre eux. Touchée, elle ne pouvait plus nier l’évidence : elle avait un sérieux travail à faire et devait se pencher sur la brèche. Dans le cadre de son métier, elle savait amener ses référents à poser le doigt sur leurs points sensibles, mettre des mots dessus, et trouver une alternative au problème, si ce n’est une solution. Il lui était plus facile de s’occuper de la souffrance des autres. S’investir dans l’aide d’autrui était, en quelque sorte, une manière de fuir sa propre réalité. Échapper à son introspection. Mais il y avait autre chose qui la tracassait aussi, c’était l’électricité que dégageait son ami. À ses côtés, elle se sentait grisée, sensible à son charme, mais en même temps irritée, affligée et nerveuse. Étranges sentiments opposés destinés à une personne.

 

 

Un mois s’était écoulé, interminable et à la vitesse de la lumière, paradoxe du temps qui passe, rapide et insuffisant selon les attentes.

Professionnellement, les jours avaient filé comme des étoiles éphémères, mais sur le plan amical, il lui manquait ce temps précieux. Le temps d’exprimer sa profonde amitié à Juliette et lui dire combien son absence allait être pesante. Même devant le fait accompli, avant que sa voiture ne l’emmène vers sa nouvelle vie, elle n’avait pas pu libérer son cœur, seul son corps avait parlé.

L’âme endolorie et le cerveau embrumé, elle se retrouva assise sous son pommier, sans se rappeler le trajet effectué. Amnésie passagère, amnésie protectrice. Devant ses yeux dansait le visage de Juliette, pétillant et avenant. Tout en pressant ses paumes contre l’écorce, Émilia sourit. Elle se revoyait en cours de biologie avec Juliette, devant le bureau de leur professeur. Un homme de petite taille, au dos courbé par le poids de ses recherches infructueuses. Une mince moustache, néanmoins fournie, le vieillissait et lui donnait un air sévère. Cependant, cet enseignant avait fasciné Juliette et l’avait amenée à se passionner pour les végétaux et les animaux.

Un après-midi, la leçon portait sur les chromosomes, et Juliette s’était lancée dans un drôle de monologue. Elle chuchotait dans l’oreille d’Émilia, masquant son bavardage derrière son cahier. Monsieur Knuth tournait le dos à ses élèves et semblait se parler à lui-même : « La partie centrale de chaque chromosome contient une structure, que l’on appelle centromère, qui intervient au moment des divisions cellulaires. De chaque côté du centromère s’étendent les bras chromosomiques… » Il dessinait des chromosomes et des bandes sur son tableau noir. Émilia serrait la mâchoire pour contenir des gloussements déclenchés par le récit de son amie. « J’aimerais être un poisson, j’ai toujours rêvé d’être un labre et vivre l’expérience de la mutation. Naître femelle, de couleur verte, et me transformer en mâle qui est bleu. J’adore ces tons ! » Un son trafiqué était sorti de la gorge d’Émilia et fit se retourner monsieur Knuth. Juliette, vive, eut le réflexe de baisser son cahier et de faire semblant d’écrire, tandis qu’Émilia mordait énergiquement le bouchon de son stylo. Le cours reprit avec son lot de dessins.

« Mais un poisson, ce n’est pas franchement l’animal le plus intelligent. Il a deux minutes de mémoire.

– Le labre a une vie enrichissante qui lui permet d’exister en tant que femme, puis en tant qu’homme. Être dans la peau des deux sexes, tu te rends compte ? Se retrouver d’un côté du miroir, puis de l’autre, ouaouh ! Trop forte la nature. » Imaginant Juliette muter en homme, puis redevenir une femme déclencha un rire de gorge ingérable, Émilia avait perdu tout contrôle. Monsieur Knuth ne trouva pas hilarante l’attitude des deux jeunes filles qu’il s’empressa de mettre à la porte.

Ce souvenir était encore frais dans son esprit, cet épisode l’avait marqué : « Devenir un labre. »

Jules l’extirpa de ses rêveries. Il avait une démarche qu’elle ne lui connaissait pas. Au contact de l’herbe, ses pieds se soulevaient subitement, comme s’ils foulaient un sol parsemé de braises. Lorsqu’il fut à un mètre d’elle, elle remarqua que le champ était détrempé, et que sa parade de flamand rose lui évitait de s’enfoncer. Son regard tomba sur ses chaussures qui avaient triste mine. Le bas de son pantalon avait pris une teinte plus foncée et il était redécoré par des fils marron boueux. Arrivé à sa hauteur, Jules se pencha pour lui déposer un tendre bisou. Émilia se sentit mieux.

« Triste journée, mes deux amies s’envolent vers d’autres horizons, et je n’ai pas réussi à décrocher un contrat à l’étranger. Exit la bourlingue, retour à la case carte postale !

– Mon petit Calimero, il y a Jade, elle reste, elle, et vous pourrez…

– Vous pourrez quoi ? Qu’insinues-tu par là ? Tu n’as vraiment rien compris toi ! Aller, ciao, bon voyage, éclate-toi bien surtout. »

Émilia, stupéfaite par ce changement brutal d’humeur, restait interdite, les bras ballants, et le cœur serré. « Journée de merde plutôt ! Heureusement que je t’ai toi. » Elle reprit son étreinte, colla délicatement sa joue contre l’écorce. Son grand-père lui avait raconté des histoires fantastiques où le héros était un arbre. Il lui avait assuré qu’un pommier procurait la sagesse et améliorait les connaissances. Au fil du temps, elle avait appris à apprivoiser son double végétal, et elle ressentait ces ondes positives qui l’amenaient doucement vers une forme de sagesse. Sagesse qu’elle acquérait en grandissant à ses côtés. D’autres légendes prétendaient qu’un pommier permettait d’atteindre l’immortalité. Sans aller dans cet extrême, son médecin lui avait vanté les vertus de son fruit, perçu comme un fortifiant, et comme un remède préventif contre la maladie : « An apple a day keeps the doctor away. »

Malgré le contact du tronc contre son thorax, Émilia sentait ses organes se ratatiner comme une pomme en putréfaction. Contractions du système nerveux, sentiment terrible de frustration, de non-compréhension et d’injustice. La silhouette de Jules se dessinait au fond du jardin, il l’avait traversé sans se retourner. Les deux amis avaient évité une foire d’empoigne, mais Émilia comprit que la rage était une maladie dont on ne guérit pas.

*
*       *

Vers 1840 apparaissait le terme « magie rouge », associé à la sexualité, à l’amour, à la séduction, et au plaisir amoureux ou charnel ; le rouge, une couleur aux multiples nuances : l’amour, le sang, la passion, l’érotisme, la régénérescence, la chaleur accueillante, la vie, l’appétit, la force vitale, le spectacle (opéras et théâtres décorés dans ce ton), la fête, le luxe, la richesse, les émotions associées (timidité, désir, plaisir), la luxure (couleur des maisons closes, des prostituées), l’amour divin, le diable…

Avec une baguette, il traça un cercle autour de lui pour se protéger des influences négatives, et pour attirer à l’intérieur des puissances positives. La nuit l’enveloppait et l’air frais était vivifiant. La lune ascendante l’éclairait. Il sortit une feuille de parchemin animal et écrivit sa demande. Sur l’autel devant lui, il disposa le parchemin entouré de soie, il alluma deux cierges liturgiques (élément feu), il déposa de l’eau lustrale (élément eau), un bol de terre (élément terre), et de l’encens dans un brûle-parfum (élément air).

À l’abri, au milieu de son cercle de protection, il prit son couteau rituélique à manche noir et dit tout haut dans le silence : « Introïbo ad altare Demiurgi ». Puis, lentement, il récita les psaumes 2, 6, 101, 129 et 142.

Son esprit était relié à sa demande qu’il visualisait et espérait de toute son âme : l’amour éternel. Il appelait le génie choisi, il était en attente d’un signe de la part de l’entité appelée. Un bruissement de feuille éveilla son ouïe, et un courant tiède tourbillonna autour de lui par vagues successives en spirale. Il lut à nouveau son texte couché sur le papier, et récita une formule plusieurs fois : « Demiurgus Caeli… »

 

 

L’avion, moyen de transport le plus sûr dans les statistiques, n’était pas l’élément dans lequel Émilia s’épanouissait. Fiable, dans la mesure où une panne ne survenait pas, car l’issue était forcément dramatique.

Cette fois-ci, elle était partie comme une voleuse, sans même un texto de réconciliation : l’art et la manière de se taire.

Ce départ précipité avait un goût aigre de déjà vécu. Le film repassait, brut, sans modification du script, ni annotation particulière à l’intention du personnage principal. La régie était submergée par les demandes, mais elle ne pouvait pas faire face. Le scénario restait inchangé. Émilia frissonna et releva la couverture pour couvrir complètement son corps froid, son enveloppe s’était fissurée sous les agressions glaciales de son ami. Ainsi protégée par une barrière de tissu, limitant les convergences du dehors vers le dedans, elle se cala contre le hublot. Flash-back.

La classe de première B, dont faisaient partie Émilia et les trois J, s’empressait de s’installer au plus près du pupitre de Madame Brazignolle. La trentaine, ce professeur de français rayonnait lorsqu’elle transmettait son savoir. Femme passionnée par la littérature du 18ème siècle, elle avait ce petit plus et ce magnétisme captivant qui maintenaient ses élèves suspendus à ses paroles. Ces cours vivants l’avaient rendue célèbre au sein du lycée, et bon nombre de jeunes garçons en étaient tombés amoureux. Jules n’avait pas échappé à la règle, il n’avait jamais autant lu.

Ce printemps-là avait vu renaître la nature, et les hormones des adolescents avaient frétillé, activées par des fantasmes colportés par des lectures évocatrices. Émilia et Jules s’étaient souvent retrouvés au pied du pommier, les yeux rivés sur des pages brûlantes attisant leurs émois. Tout comme la sève qui se réapproprie l’arbre, ils avaient senti leurs corps s’ouvrir à de nouvelles expériences ; des titillements hormonaux qui les avaient chatouillés au plus profond de leurs êtres. Couchés dans l’herbe, à plat ventre, leurs hanches s’étaient touchées ; Émilia avait ressenti, pour la première fois, une vague de chaleur la submerger de bas en haut. La sensation nouvelle d’un picotement agréable de son intimité ; une montée de sève printanière naturelle, perturbante, et effrayante aussi. Que faire de cette affluence de ressenti ? L’effleurement du bras de Jules l’avait propulsée dans une jungle émotionnelle qu’elle s’était refusée d’admettre, ni même d’accepter. Jules avait vu les joues rouges de son amie, la chair de poule sur ses bras, les étoiles scintillantes dans ses pupilles, et la gêne palpable. Lui aussi avait senti sa virilité taper dans ses tempes, ses veines avaient gonflé, et un afflux de sang avait grossi son membre enfoui dans les herbes. Il avait dû se faire violence pour ne pas se jeter sur Émilia qu’il avait trouvé superbe sous la lumière descendante. Mais son amie était sacrée, il lui avait paru impensable, et inconcevable de franchir un si grand pas avec elle. Il n’avait pas voulu la blesser, ni moralement, ni physiquement. Émilia, quant à elle, s’était interdit de tomber amoureuse. Elle s’était persuadée que ces bouleversements incombaient à ses lectures, lesquelles étaient responsables de l’enrichissement de son imagination. Elle ne pouvait pas tomber amoureuse de son meilleur ami, de toute évidence ce n’était pas possible.

Ainsi, durant cette saison, et ce jusqu’à la fin de l’été, les deux amis avaient partagé leur amour pour Sand, Balzac, et Baudelaire. Le pommier avait été le gardien bienveillant de moments privilégiés entre Jules et Émilia qui s’étaient identifiés à ces auteurs rongés par le mal du siècle. La révolution intérieure provoquée par l’adolescence avait trouvé son sens dans la lecture d’écrivains qui avaient vécu un « entre-deux siècles » bouleversant où les sociétés s’étaient cherchées. Les idéologies étaient à bout de souffle, le matérialisme triomphait, les révolutionnaires s’embourgeoisaient par la conquête du pouvoir, les épidémies mortelles ravageaient toutes les classes sociales, le malheur universel se répandait comme la gangrène. Parallèle rassurant pour Émilia qui se...

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