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L'automne canadien

De
212 pages

Jessica et Claude sont mariés depuis 10 ans et parents d’une magnifique Sylvia, âgée de 4 ans. Au fil des années, au fil des déceptions, des trahisons, des rancunes, des jalousies et des méfiances, l’amour s’est émoussé, pour laisser finalement place à une routine étouffante. Après ces dix années, les époux réalisent un voyage de noce au Canada, leur dernière chance. Vont-ils savoir la saisir au cours de la découverte de ce merveilleux pays qui passe par les chutes du Niagara à l’époque des couleurs fauves ?
L’Automne canadien débute une saga de 4 saisons et de 4 pays.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-59227-9

 

© Edilivre, 2013

Citation

 

 

Lorsque tu aimes, que ce soit de tout ton cœur.

Ne crains jamais de montrer ton amour.

C’est la chose la plus merveilleuse au monde.

Eileen Caddy

1

Nous nous éveillons voluptueusement sous la caresse du soleil. Claude m’embrasse longuement. Je déniche ma montre sous un amoncellement de vêtements.

– Il est déjà dix heures !

Claude me sourit avec tendresse.

– Quelle importance, Jessica !

Je me blottis contre lui. Il avait raison. Seule la passion qui nous avait réunis durant cette interminable nuit pouvait avoir de l’intérêt. Ce n’était pas pour autant qu’il nous fallait perdre le sens des responsabilités.

– Je crois sincèrement que je ferais mieux de me lever.

Tu n’as pas oublié que tes parents arrivent de Paris ce matin ? Je dois ranger la maison et y mettre davantage d’ordre. Tu n’ignores pas à quel point ta maman aime trouver chaque chose à sa place quand elle nous rend visite.

– Oh oui je le sais ! Une vraie fée du logis. Avec toi, cela en fait deux, rien que pour moi tout seul.

– Et ma mère ? Tu l’oublies ?

– Alors comptons trois fées du logis au total.

En tout cas, je n’ai rien oublié. Mais ce que je sais par-dessus tout, c’est que je préférerais rester à tes côtés, mon corps contre ton corps, à te câliner encore et encore.

Ma toute douce ! Heureusement, nous reprendrons dès ce soir notre conversation exactement là où nous l’avons laissée. N’est-ce pas, ma Jessica chérie ?

– Je ne demande pas mieux.

Jessica s’étira telle une chatte, splendide dans sa chemise de nuit couleur chair. Elle ouvrit les yeux et les referma aussitôt. Son sourire radieux, l’instant précédent, se transforma en une douloureuse grimace.

En fait, elle venait de réaliser que les instants sublimes qu’elle venait de vivre entre les bras de son mari n’étaient qu’un rêve. Un rêve délicieux certes. Mais seulement un rêve.

La place de son mari dans le lit était lamentablement vide. Pour mieux recouvrer ses esprits, elle fronça les sourcils. Cela revenait. Elle se rappelait à présent. Aujourd’hui, on était dimanche. Et comme tous les dimanche, Claude partait au centre du village pour vendre son stock de vêtements sur le marché.

Nous étions au mois de juillet. Jessica était en vacances.

Claude aussi. Toute l’année, en dehors des vacances scolaires, Jessica exerçait le métier de surveillante à l’école primaire Anatole France.

Elle était très dévouée à sa profession. Laquelle lui permettait d’être en permanence en contact avec les enfants.

Pendant l’heure du déjeuner, Jessica servait à manger aux enfants à la cantine. L’après-midi, elle les surveillait pendant la récréation.

Chaque soir, elle était responsable de l’étude de seize à dix-sept heures. Ainsi, elle pouvait consacrer toutes ses matinées à vaquer à ses occupations dans ce joli pavillon, situé à Saint-Paul-Les-Trois-Châteaux, dans la Drôme.

Claude et Jessica avaient réussi à s’acheter à crédit ce coquet pavillon, à force d’économies, cela remontait à cinq ans à aujourd’hui.

Sylvia, leur petite fille, une magnifique blondinette aux yeux rieurs, âgée de quatre ans, représentait la fierté de Jessica. En ce moment-même, Jessica pouvait entendre son adorable rire enfantin en provenance de la cuisine.

Brigitte, la maman de Jessica qui vivait avec eux trois depuis son divorce, n’était jamais à cours d’histoires pour égayer Sylvia. Laquelle ne se lassait pas non plus de les entendre. Ou de les réentendre.

En pensée, Jessica revivait ces dix dernières années passées auprès de Claude. Que d’eau était passée sous les ponts !

A trente-trois ans, Claude était un homme très séduisant.

D’une stature impressionnante, blond aux yeux bleus, il avait une manière toute personnelle de plaire. Fou et sage à la fois, il avait séduit Jessica dès leur première rencontre.

Les premières années de leur mariage avaient filé comme l’éclair. Un voyage de noces sans fin. Puis un jour, un événement insolite avait perturbé leur entente presque parfaite. Jessica avait trouvé un numéro de téléphone dans la poche d’un vêtement de son époux. Il s’agissait d’une veste en tweed que Claude lui avait confiée pour l’emporter au pressing.

Sur le bout de papier, soigneusement plié en quatre, Jessica avait pu lire, outre un numéro de téléphone, un prénom, celui d’une certaine Annie.

Le soir même, elle avait interrogé son mari. Tout d’abord, il avait blêmi puis rougi. Jessica se rappelle parfaitement de chacune de leurs paroles aigres-douces échangées, comme si la scène remontait à hier.

– Je te le demande pour la troisième fois, Claude. Vas-tu me dire à la fin qui est cette Annie ?

Silence. Gêne. Le sang de Jessica ne fait qu’un tour.

– Tu refuses de répondre. J’ai le droit d’imaginer des choses. Les questions, les suppositions se bousculent dans sa tête.

– Annie est seulement une amie.

Précédant la question qui allait lui être posée, il s’empresse de préciser :

– Tu ne la connais pas.

Pour faire bonne figure, il ajoute :

Elle vend des vêtements d’enfants sur le marché, le mardi et le jeudi. Exactement comme moi.

Comme Claude refusait de lui fournir certaines explications, Jessica lui lança à la figure, plus comme une affirmation qu’une interrogation :

– Elle est ta maîtresse ? Avoue-le !

– Tout de suite les grands mots !

– Alors comment se fait-il que tu ne m’en aies jamais parlé ? Pourquoi ne me l’as-tu jamais présentée ?

Que se passe-t-il ? Tu es nerveux ! Tes paumes de mains sont moites.

– Ne vas pas te mettre des idées dans la tête ! Que me reproches-tu au juste ?

– Tu as le toupet de me demander ce que je te reproche ?

– Oh ! Mais il n’y a pas moyen de s’entendre. Inutile de crier ! Je ne suis pas dur d’oreille !

Tout à coup, Claude s’empare de son visage entre les mains. Il se met à genoux et implore Jessica du regard.

Comme s’il vidait un abcès, il accepte de tout dire, d’une seule traite.

– Oui, Annie est ma maîtresse. Je te demande pardon.

Je te jure que je ne l’aime pas. C’est toi seule que j’aime.

Tu dois me croire.

Il n’en finissait pas de demander pardon. Il ressemblait à un enfant qui reconnaissait avoir fait une bêtise monumentale et voulait tout effacer par le seul biais de son repentir. Trop facile pour lui. Et trop dur pour Jessica qui avait la nette impression que le ciel venait de lui tomber sur la tête et que sa vie basculait.

Pourtant, il lui fallait faire face.

Jessica était bouleversée. Le monstre ! Le goujat !

Comment avait-il osé la tromper alors qu’elle portait dans ses entrailles le fruit de leur amour ? Ce fruit qui deviendrait leur petite Sylvia. Sa situation de future maman la rendait plus malheureuse encore.

Un véritable calvaire commençait alors pour elle. La jalousie, cette maladie invisible à l’œil nu, venait la torturer sans cesse depuis ce jour, particulièrement toutes les fois où Claude rentrait plus tard que prévu.

Elle acceptait cette trahison. Mais pardonner, c’était une autre affaire.

Elle se souvient de la lutte impitoyable qu’elle a menée depuis ce jour tragique pour essayer d’oublier et tâcher de recouvrer la sérénité d’antan, si chère en son cœur.

Entre eux deux, les relations ont été assez… épiques, pour ne pas dire difficiles. Elle ne lui adressait la parole qu’en cas de stricte nécessité. Comment faire autrement ?

Elle était blessée, meurtrie, atteinte dans sa chair. Sa souffrance pouvait se lire sur son visage.

De son côté, Claude vivait plutôt mal ce changement radical d’attitude. D’accord, il était fautif. Oui, il avait eu entièrement tort. Mais tout de même, Jessica pourrait avoir un tant soit peu de clémence à son égard. Il ne demandait qu’à redevenir le mari d’autrefois, attentionné, prévenant, empressé, amoureux fou.

Mais la froideur, voire même l’indifférence de sa femme, ne l’encourageait pas dans ce sens. La moindre de ses paroles, le plus infime regard, trahissaient son amertume, sa déception, sa rancœur. En fait, Jessica était peu encline à se laisser amadouer par les regards de chien battu de Claude. Lequel jouait à la perfection le rôle de martyr bafoué chaque fois que l’occasion se présentait.

Par une fraîche nuit d’automne, le trente-et-un octobre précisément, Jessica ressentit les premières contractions.

L’heure n’était plus aux hostilités. Il fallait faire vite. Le bébé allait naître. Claude se montra un mari parfait, en tous points. Il resta au chevet de sa femme pendant toute la durée de l’accouchement.

Il lui tenait une main tout en lui prodiguant des paroles d’encouragement qui, immanquablement, apaisaient la jeune femme qui se trouvait en “salle de travail.”

Six heures plus tard, Sylvia naquit.

Malheureusement, les premiers jours, l’enfant avait dû être mis sous assistance respiratoire et nourri par une sonde. Claude passait la majeure partie de son temps dans la salle néonatale.

Cette douloureuse période réunissait les deux époux dans un climat de connivence tacite. Chaque jour, Claude venait rendre visite à Jessica, muni d’un petit présent : un bouquet de fleurs, une eau de toilette, une boîte de confiseries, les idées ne lui manquaient pas. Par la suite, il se rendait auprès de la petite Sylvia et ne la quittait pour ainsi dire plus.

Le plus souvent, les internes de l’hôpital devaient l’obliger à rentrer chez lui. L’heure n’existait plus pour lui. Seul comptait ce petit bout de chou à la frimousse extraordinairement lisse qui luttait déjà, sans le savoir, pour sa vie.

Quand finalement les médecins ramenèrent une Sylvia toute menue, vêtue d’une brassière en coton, sur fond blanc, motif « ourson marin », dans la chambre de sa mère, chacun des deux époux comprit d’emblée que leur progéniture était hors de danger.

La semaine suivante, la famille au complet rentrait dans son coquet pavillon de campagne. A dater de ce jour, l’entente entre le mari et la femme fut de nouveau sereine.

Plus de scènes. Plus de regards hostiles. Mais au contraire, une certaine douceur. Toute leur attention tournait autour de la ravissante Sylvia. La petite fille se montrait généreuse dans sa distribution de risettes adressées à personne en particulier et à tout le monde en général. Pourtant, Jessica et Claude étaient déjà persuadés que les sourires de Sylvia leur étaient personnellement réservés. Le bébé n’avait que quelques semaines à l’époque.

N’en est-il pas ainsi pour tous les parents ?

Sylvia avait quelques duvets blonds sur le crâne. Peut-être hériterait-elle de la blondeur des blés de ses parents ?

Quand Jessica avait déposé le couffin souple, bleu pastel, où Sylvia dormait, bien emmitouflée dans une layette douillette et tonique, dans la chambre de sa fille, au sortir de la maternité, elle n’avait pu s’empêcher de penser avec gratitude que Claude avait accompli des miracles en son absence.

Son regard erra sur le papier fleuri avec des papillons sur fond rose, la blancheur du plafond et des encadrements des portes, en passant par le mobilier constitué d’un ravissant lit de bébé à barreaux et joliment décoré d’un couvrelit fleuri, assorti aux double-rideaux ; s’arrêta sur l’armoire deux-portes, la commode à trois tiroirs, le parc-filet dans un angle de la pièce, la commode à langer, sur laquelle reposait un sac à langer en coton, garni de couches et autres accessoires essentiels à un nouveau-né.

Pendant la phase de sa maternité, Jessica avait elle-même choisi le mobilier, la décoration de la chambre du futur bébé et aussi tous les accessoires. Par superstition, elle avait refusé de préparer d’avance la chambre et d’acheter tout ce qui représente le confort indispensable de la nouvelle maman moderne.

Claude s’était incliné, trop excité par sa prochaine paternité et bien trop heureux de satisfaire enfin un souhait de Jessica. Il avait probablement passé de nombreuses soirées à travailler durement pour obtenir un si parfait résultat, alors qu’il accordait déjà tous ses après-midi disponibles aux deux femmes de sa vie : Jessica et Sylvia.

La naissance de leur petite fille avait renoué des liens affectifs entre les parents. Cependant, il manquait singulièrement de chaleur dans leurs relations. Lesquelles manquaient d’intimité. Naturellement, ils avaient refait l’amour. Souvent même.

Un remède idéal pour chasser le vague à l’âme.

Jessica avait toujours gardé dans le secret de son cœur un sentiment de frustration. Le fantôme d’Annie revenait systématiquement la hanter dans la routine quotidienne.

Leur passion omniprésente les aidait à entretenir un climat acceptable.

Tantôt, ils s’adoraient, tantôt, ils se déchiraient.

Avant la liaison passagère de Claude avec Annie, Jessica avait connu avec son mari beaucoup de coups très durs mais aussi des moments fantastiques de tendresse et de joies partagées.

Depuis lors, Jessica devait puiser dans la profondeur de son énergie pour arriver à demeurer positive. Une question revenait inlassablement à son esprit. Qu’est-ce qui pourrait bien empêcher son mari de récidiver ? Elle savait qu’une épée de Damoclès était suspendue au-dessus de sa tête mais dans l’ensemble elle réussissait à faire face.

En son for intérieur, elle n’arrivait pas à admettre comment une femme pouvait, sans ressentir de remords, marcher sur les plates-bandes d’autrui. Heureusement, d’une certaine façon, qu’elle ne connaissait pas le visage d’Annie. Elle n’avait rien voulu écouter quand Claude avait souhaité lui en faire voir une photographie. Elle préférait se raconter des histoires, se persuadant qu’Annie, aussi jolie serait-elle, devait l’être nécessairement moins qu’elle.

Bien que très réservée par nature, Jessica n’en demeurait pas moins une créature de rêve, à la taille cambrée, aux longues boucles blondes cendrées admirablement indisciplinées et aux yeux vert-pailleté d’or.

Un vrai chef d’œuvre !

Son physique aux formes sculpturales ne la rendait pas orgueilleuse pour autant. A trente et un ans, elle incarnait la majestueuse féminité.

Jessica serait volontiers restée toute la matinée à se prélasser dans son lit, revivant les scènes encore brûlantes à sa mémoire, de sa vie passée, si une délicieuse odeur d’œufs au bacon ne l’en avait dissuadée.

Grande et svelte, elle dévorait à chaque repas sans jamais se soucier de sa ligne. Quelle aubaine ! Ses petits déjeuners pantagruéliques préparés avec toute la tendresse maternelle du monde par Brigitte, rivalisaient sans conteste avec les « breakfasts » anglais de réputation internationale.

L’estomac de Jessica manifestait son impatience par de bizarres gargouillements peu silencieux. Allons ! Debout !

s’exhorta-t-elle. Ses narines la titillaient. Etait-ce l’arôme du café, des œufs ou des croissants chauds qui l’emporta ?

Aucune importance !

Gracieusement, elle se leva, chercha ses pantoufles brodées, enfila une robe de chambre satinée aux froufrous affriolants, se dirigea lestement vers la salle de bains aux dimensions prestigieuses-une de ses rares exigences-se lava le visage à l’eau froide, brossa difficilement son abondante chevelure blonde et descendit enfin à la cuisine.

Brigitte la guettait.

– Bonjour mon enfant. J’espère que Sylvia et Crieg ne t’ont pas réveillée.

Crieg était leur petit caniche aux poils roux aussi doux que la soie. Justement, le voilà qui accourait en jappant, frétillant de joie. A croire qu’il avait compris qu’on parlait de lui. Il vint se faufiler entre les jambes de Jessica, à la recherche de caresses.

– Bonjour maman, bonjour ma Sylvia chérie et bonjour Crieg.

Sylvia s’amusait avec l’une de ses nombreuses poupées.

Elle la coiffait avec autant d’application que s’il s’était agi d’un être humain. A quatre ans, Sylvia se montrait être une enfant très éveillée, curieuse de tout, facile à vivre, et exceptionnellement jolie.

Comprenant que Crieg ne la laisserait tranquille qu’une fois qu’il aurait eu son comptant de cajoleries, Jessica s’intéressa à lui comme il le méritait. Rassasié et ravi, il repartit dans le jardin, laissant les deux femmes seules en compagnie de Sylvia.

– Miam ! Cette abondance de nourriture me paraît très appétissante, maman.

En effet, sur la table ronde de la cuisine, Jessica pouvait convoiter un petit déjeuner royal : café, lait, croissants, œufs au bacon, céréales, différentes confitures faites maison, jus d’orange, jus d’ananas, toasts grillés… Un vrai festin s’offrait à elle. Sans commentaire, elle entama son petit déjeuner phénoménal. Sa maman la taquina gentiment.

– Où donc vas-tu mettre tout ce que tu manges ? Si j’en faisais autant, je suis persuadée que je deviendrais obèse.

– Pourquoi dis-tu cela, maman ?

– Tout simplement parce que c’est la stricte vérité.

Mais pourquoi fais-tu cette grimace ?

– Oh ! C’est à cause du café. Je craignais qu’il ne soit trop léger, aussi n’ai-je mis qu’un seul morceau de sucre.

– Et alors ?

– Alors, c’est tout le contraire.

– Tu ne l’aimes pas ? Tu le trouves trop fort ?

– Penses-tu ! Je vais rajouter un autre sucre. Ne t’en fais pas. Pour en revenir à ton discours à propos de ta ligne, je t’assure sincèrement que tu es très bien ainsi. Le proverbe ne dit-il pas qu’il vaut mieux faire envie que pitié ?

– Facile à dire ! Ne sais-tu pas que la plupart des femmes s’astreignent à un régime alimentaire très strict pour ne pas grossir ? Sans oublier les interminables séances de gymnastique, contraignantes et parfois douloureuses. Dans le seul but de rester mince ou de le devenir.

Pour beaucoup de gens, l’excédent de poids constitue une véritable obsession.

– Oui, je suis entièrement d’accord avec toi, maman.

Mais toi, tu es… comment dire ?

– Je suis ? Vas-y ! Dis-le !

– Exquise ! Le mot est lâché. Tu appartiens à la catégorie des femmes sveltes. En dehors de ton yoga, je ne t’ai jamais surprise en train de faire de la gymnastique intempestive.

Alors ? Où est ton problème ?

– Qui te parle de problème ? Je dis seulement que si je veux rester mince, je dois surveiller sans relâche mon alimentation.

Et à mon âge, cela reste une contrainte obligatoire, pour qui veut rester dans “le vent”.

– A ton âge ? A t’entendre parler, on dirait que tu es une vielle relique. Tu as seulement cinquante-quatre ans.

Soit-dit en passant, tu en parais à peine cinquante. Et encore !

– Je te remercie infiniment. Cela fait toujours plaisir à entendre. Même si tu mens pour faire plaisir à ta chère maman.

– Un de ces jours, si tu es d’accord, j’aimerais que tu m’inities au yoga.

– Quand tu le voudras, Jessica. Sais-tu combien le yoga allie des exercices, un travail de respiration, de concentration et de maîtrise de soi ? Ces aspects étant indissociablement liés. Sa devise devrait être : “le maximum d’efficacité avec un minimum d’effort”.

Comme tu le sais, j’ai eu recours au yoga pour m’aider à traverser la dure épreuve du divorce entre ton père et moi.

Le divorce de Brigitte remontait à quatre ans, juste après la naissance de Sylvia. Jessica n’avait rien compris à l’écheveau emmêlé de ses parents. Les choses n’avaient pas été si simples. Son père était un homme presque bourru mais très affectueux. Il cachait son émotivité sous des dehors austères.

Avec les enfants, il s’était toujours montré d’une grande patience.

Quand Jessica avait trouvé sa mère désarmée et vulnérable, elle lui avait aussitôt demandé de venir partager leur pavillon. Claude, qui manifestait beaucoup d’affection pour sa belle-mère, ne s’y était jamais opposé. Au contraire. Il avait beaucoup insisté pour décider Brigitte qui, réticente au début par peur de déranger, avait fini par céder, la solitude lui faisant un peu peur.

Si Jessica avait souffert pour sa mère, elle n’en avait rien laissé voir. La solution est dans la façon psychologique d’aborder le divorce. A cette époque, Brigitte s’était épanchée auprès de sa fille. Elle lui avait livré, sans retenue, ses souffrances cachées, ses déboires, sa tristesse.

Puis un jour, elle lui avait annoncé, d’un ton péremptoire :

– Nous en parlons maintenant mais nous n’en reparlerons plus jamais. Et d’ajouter : « merci ».

– De quoi ?

– De ton soutien.

– Cela te surprend ?

– Non. Mais je veux que tu saches que ta présence, celle de ton mari et de Sylvia m’aident au-delà de mes espérances.

A compter de cette date, la mère et la fille n’avaient plus jamais abordé le douloureux sujet du divorce. Elles avaient volontairement banni ce mot de leur vocabulaire.

Jusqu’à aujourd’hui. Quand elles avaient fait allusion aux bienfaits du yoga. Brigitte ne voulait pas reprendre cet entretien. Elle changea délibérément de sujet sans avoir l’air de le faire exprès.

– Si tu me disais plutôt ce qui ne va pas ?

– Moi ? Pourquoi ?

– Oh ! Je te connais parfaitement. Quand tu fais cette tête-là, je sais que quelque chose ne tourne pas rond.

– Selon la formule consacrée, je te dirai qu’il s’agit d’une affaire me concernant.

– Je ne veux pas avoir l’air de me mêler de…

– Il ne s’agit pas de cela.

Jessica regarde au loin à travers la fenêtre de la cuisine, comme si la réponse à ses questions se trouvait dans son jardin, au milieu des parterres d’hibicus. Sa mère poursuivit sur le même ton :

– Ne me suis-je pas toujours efforcée de devenir une bonne conseillère pour toi ?

– Si, maman. Voilà en vérité ce qui me chagrine. Tu as dû te rendre compte que mon ménage battait de l’aile ces derniers temps ?

– En d’autres termes ?

– Les relations entre Claude et moi laissent plutôt à désirer.

– Serais-je le centre de vos disputes ? Si tel est le cas, n’hésite pas à me le dire. Dans un couple, ma chérie, personne n’a le droit, tu m’entends, je dis bien personne n’a le droit de se sacrifier, fût-ce au bénéfice d’une tierce personne.

– Tu n’y es pas du tout, je t’assure.

– Aurais-tu des problèmes d’argent ?

– On se débrouille de ce côté-là. Bien sûr, notre métier ne nous donne pas une assise et une sécurité. Mais tout de même, nous surveillons nos arrières en matière financière.

La vérité est que Claude travaille tellement qu’à chaque fin de semaine, il arrive complètement épuisé.

– Tu ne vas quand même pas lui reprocher de trop travailler.

Deux fois par semaine, il va vendre ses vêtements d’enfants sur le marché. Grâce à cette double activité, tu paies les habits de Sylvia à des prix défiant toute concurrence.

– Tu as raison selon ce point de vue. Seulement…

– Tous les après-midi, ton mari enseigne au collège Beauvalet dans les classes de quatrième et de troisième.

Ce qui lui fait quitter les cours vers dix-sept heures. Chaque matin, il se lève de très bonne heure, soit pour faire les marchés, soit pour corriger ses copies et préparer ses leçons.

Il ne lui reste plus beaucoup de temps pour se reposer.

Comment voudrais-tu qu’il ne soit pas “fatigué” en fin de semaine ?

– Tu oublies de mentionner ses interminables parties de cartes avec ses copains.

– Il vaut mieux qu’il s’adonne aux cartes plutôt que de s’attarder au café comme beaucoup d’autres hommes le font.

– Tu ne me parles pas non plus de ses longues parties de tennis, à raison de deux fois par semaine ?

– C’est vrai. Mais vois le résultat. Il a un corps admirable.

Pour rester aussi musclé, il a besoin de pratiquer un sport.

– Il n’a qu’a faire davantage de vélo. Moi, je m’en contente bien. Mais je n’ai rien à lui reprocher du côté sportif.

– Alors, dis-moi au juste où tu veux en venir.

– Il ne me consacre plus assez de temps. Entre le travail, le sport, les cartes, il ne reste plus de place pour moi.

Dans l’intimité, il ne se montre plus aussi empressé qu’autrefois.

– Tu ne voudrais pas essayer de me faire croire que ton mari ne fait pas honneur à ton physique idyllique ?

Dans la bouche de Brigitte, ce n’était pas de l’orgueil maternel, mais un constat lucide.

– Non pas que je sois fondamentalement épicurienne, mais notre passion ne revêt plus la couleur de notre amour des premières années. Envolée, volatilisée, disparue la couleur “arc-en-ciel”.

Jessica ne se trouvait nullement gênée de se confier si ouvertement à sa mère de ses problèmes personnels.

L’intime est en général quelque chose dont les femmes parlent plus facilement que les hommes.

Sa mère s’essuyait les mains sur son ravissant tablier montant blanc sur fond abricot, sans la quitter des yeux.

On devinait à son air soucieux qu’elle compatissait au dilemme, non menaçant, cependant inquiétant, de sa fille.

S’appuyant au montant de la porte vitrée donnant dans le hall, Brigitte laissa échapper un profond soupir. Jessica lui fut infiniment reconnaissante de ne pas proclamer des banalités du genre « Tu te fais des idées, ma fille », ou « Je suis sûre que tu exagères ».

En réalité, les derniers propos de Jessica avaient plongé Brigitte dans l’embarras ; elle baissa la tête et dit, d’un ton résigné.

– Tout ce qui constitue des étapes obligatoires dans un ménage fait quelquefois souffrir. A force de volonté, on arrive à contourner les difficultés.

– J’y mets du mien, crois-moi. Mais il faut être deux en amour. Je n’ai qu’un désir, celui de reconquérir Claude comme avant.

– Attends une minute ! Reprenons depuis le début.

– Mais je t’ai raconté l’essentiel.

– Il n’y a pas à dire. Il faut assurément que tu aies une explication avec ton mari.

– Mais les choses ne sont pas si faciles.

– Alors, rends-le jaloux.

– Avec qui ?

– Tu trouveras toute seule. Généralement, dès qu’un homme flaire le danger, il redevient instantanément plus passionné avec sa compagne. Tu n’auras qu’à faire naître le doute en lui.

Jessica se demande si les propos qu’elle vient d’entendre dans la bouche de sa propre mère ne sont pas uniquement le fruit de son imagination. Rendre Claude jaloux ? Alors là, les bras lui en tombent, cependant qu’une toute petite voix au fond d’elle-même lui confirme que les conseils avisés de sa mère ne sont pas aussi innocents qu’ils en ont l’air de prime abord.

Pourtant, elle connaît sa maman par cœur. Brigitte est une femme qui sait voir plus loin que les apparences.

Ce qui avait toujours suscité l’admiration de Jessica envers sa mère, c’était qu’elle connaissait l’art de rester elle-même en toutes circonstances.

Le sang-froid avec lequel Brigitte s’efforçait de juger les choses donnait à sa fille une nouvelle force tranquille qui, peu à peu, donna une forme plus concrète à son plan.

Lequel plan lui semblait inimaginable les minutes précédentes.

Finalement, et si le plan de Brigitte s’avérait extrêmement ingénieux pour Jessica ?