L'engouement et La mode

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Dans les dernières années de son existence, la duchesse du Maine ne supportait plus que le théâtre. Madame de Staal-Delaunay, sa lectrice-confidente, lui écrit deux comédies représentées à Anet L'engouement et La mode. On y découvre en effet l'attirance de la duchesse pour les résidences de campagne, son goût pour la solitude et la retraite, mais aussi son snobisme qui s'identifie volontiers à la volonté de choquer : dans le monde où elle vit, tout principe moral est considéré comme préjugé vulgaire.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782296424258
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Madame de Staal-Delaunay

L'Engouement

&

La Mode

Comédies en trois actes

Texte établi et annoté par Jacques Cormier

L'Harmattan

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

2005 ISBN: 2-7475-9791-1 EAN : 9782747597913

@ L'Harmattan,

Introduction
Les deux dernières comédies de Madame de Staal-Delaunay Madame de Staal mourut au mois de juin 1750. On dit qu'elle n'était pas toujours à beaucoup près aussi aimable dans le monde qu'elle le paraît dans ses ouvrages; plusieurs personnes qui l'ont connue m'ont assuré qu'elle était souvent maussade et pédante. Mais rien n'égalait la gaieté et la vivacité de son esprit lorsqu'elle était contente d'elle-même et des personnes avec lesquelles elle se trouvait. Il lui échappait des traits ingénieux et plaisants. On m'en a dit un qui me paraît très bon. Une femme de ses amies, qui savait qu'elle composait ses Mémoires, lui demanda comment elle s'y prendrait pour se peindre elle-même, lorsqu'elle en serait à la sensibilité de son cœur, à ses aventures galantes: "Oh, ditelle, je ne me représenterai qu'en buste"l.

Lorsque la duchesse du Maine2 s'éteignit le 23 janvier 1753, d'Alembert écrivit à Mme du Deffand: "La
1 Fréron, L'Année littéraire, 1755. 2 Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille du Grand Condé et épouse du fils légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan; voir entre autres La Duchesse du Maine (1676-1753), Une mécène à la croisée des arts et des siècles, Catherine Cessac et

duchesse du Maine est morte, c'est le moment d'imprimer les Mémoires de Madame de Staal". Ces derniers, rédigés à la fin des années 1730, circulaient déjà en manuscrit depuis quelques années parmi les familiers de la cour de Sceaux3, mais la suggestion était particulièrement pertinente. En effet, durant plus de trente ans, Rose Delaunay4 fut à la fois la confidente de la duchesse du Maine et l'organisatrice de ses plaisirs, son double pensant et son double agissant, mobilisant les énergies pour lui offrir ces distractions qu'elle aimait tant. Rose Delaunay était devenue baronne de Staal par la grâce d'un mariage sans amour que la duchesse avait pris la peine d'arranger elle-même pour que sa confidente pût être du même
Manuel Couvreur éds. avec la colI. de F. Preyat, Editions de l'Université de Bruxelles, Etudes sur le XVIIr siècle, vol. 31, 2003. 3 Mémoires de Madame de Staal-Delaunay sur la société française au temps de la Régence, édition par Gérard Doscot, Mercure de France, Le Temps retrouvé, 1970 ; nouvelle éd. 2001 (cité: Mémoires). - Une remarque inscrite dans le cours du récit à propos de l'année 1710 (Mémoires, p. 95) "J'étais apparemment de bonne compagnie dans ce temps-là; et quoique je n'en retrouve plus de vestiges, je comprends que cela peut avoir été. J'avais trente ans de moins..." permet de déduire la date approximative de la rédaction des Mémoires: ils ont été écrits entre 1736 et 1740. Une lettre de M. d'Héricourt datée du 22 août 1742 conflTIDeque les Mémoires étaient rédigés et déjà connus d'un cercle d'intimes à cette date (Mme de Staal, Lettres au chevalier de Ménil, au marquis de Silly et à M. d'Héricourt, Paris, Léopold Collin libr., 1806, T. II, p. 213).
4

Mme de Staal-Delaunay (1683-1750) était née Marguerite-

Jeanne Cordier du nom de son père. Elle se fit appeler Rose Delaunay, du nom de sa mère, puis de Launay, en séparant la particule, à son entrée au service de la duchesse du Maine. Après son mariage, on l'appelle Mme de Staal-Delaunay. Sur Rose de Staal-Delaunay, voir Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, (traduction française), Seuil, collection Points, 1999, chap. 3, pp. 60-89 ; voir aussi Charlotte de Parscau, Rose de Staal de Launay, étude biographique et historique, thèse inédite sous la direction de Sylvain Menant, Paris IV, 1991. 4

monde qu'elle, entendons-nous, pût l'assister en toutes circonstances. Aussi ce mariage ne modifia-t-il pas fondamentalement son statut, parce que, comme elle le remarque amèrement: "[à la différence du baptême], le sacrement de mariage n'efface pas les taches originelles"5. Ses Mémoires, qui s'imposent par la qualité constante de l'écriture et par l'acuité du regard, constituent un témoignage précieux sur la vie à la cour de Sceaux: on y découvre une galerie de savoureux portraits des familiers de la duchesse du Maine. Grâce aux commentaires de la confidente, on entre dans les conspirations de la petite-fille du Grand Condé. Et pourtant, Rose Delaunay omet plusieurs événements historiques, parle peu d'elle-même ou de son activité littéraire et ne fait jamais mention des succès de sa carrière dramatique. Elle ne dit rien non plus de ses relations avec Voltaire alors qu'elle parle à plusieurs reprises de ce dernier dans sa correspondance avec Mme du Deffand. En revanche, elle fournit sur la société de son temps quantité d'anecdotes qui permettent à son récit de rivaliser avec La Vie de Marianne (1730-1740). La délicatesse de ton, I'humour, la vivacité des observations soutiennent sans peine la comparaison avec le chef-d'œuvre de Marivaux rédigé dans les mêmes années. Peut-être, d'ailleurs, ce dernier roman a-t-il constitué l'étincelle qui amena Rose Delaunay à entreprendre la rédaction de ses souvenirs. En effet, le début du récit fait ironiquement écho au début de La Vie de Marianne. Il m'est arrivé tout le contraire de ce qu'on voit dans les romans, où I'héroïne élevée
5 Mémoires de Madame de Staal-Delaunay sur la société française au temps de la Régence, G. Doscot (éd.), op. cit., p. 309. 5

comme une simple bergère, se trouve une illustre princesse. J'ai été traitée dans mon enfance en personne de distinction; et par la suite je découvris que je n'étais rien,... 6 Les Mémoires s'interrompent brusquement sur la relation déchirante de la mort du duc du Maine 7 emporté au bout d'une année de souffrances par un cancer qui lui dévorait le visage, image dérisoire d'une vie brisée. Comme dans La Vie de Marianne, le récit reste inachevé: nous ne connaîtrons pas les péripéties ultérieures de la vie de Madame de Staal, celles qui séparent ce qu'elle raconte du moment de la rédaction. Si l'on a la curiosité de consulter l'édition originale de ces Mémoires, on découvre que Rose Delaunay nous a laissé en outre deux pièces de théâtre, L'Engouement et La Mode, aux qualités évidentes. Ce sont deux comédies qui, tout en s'inscrivant dans la postérité des Précieuses ridicules et de la Célimène du Misanthrope, se souviennent des Caractères de La Bruyère. Elles font songer à d'autres études de caractères, comme L'Important de Brueys, L'Ingrat, L'Irrésolu, Le Médisant, Le Glorieux de Destouches, La Métromanie de Piron, Le Méchant de Gresset ou même Dupuis et Des Ronais de Collé... mais le sens de la réplique et la souplesse de la langue leur assurent une évidente supériorité. Autre différence: le personnage central est une femme. Que l'auteur en soit une aussi mérite également d'être souligné. A une époque où, si les femmes rayonnent sur le monde intellectuel de leur temps, elles ne rayonnent pas nécessairement par leurs œuvres, Rose Delaunay réussit
6 7 Mémoires, op. cit., p. 37. Le duc du Maine est décédé le 13 mai 1736. 6

par la justesse de ses observations et la seule force de son écriture à se faire apprécier dans un milieu culturel très fermé, où l'on entre difficilement si l'on n'a pas de nom. Elle crée une œuvre qui l'impose comme l'égale de ses contemporains, Malézieu, le président Hénault ou Voltaire, dans le cercle très restreint des familiers de Sceaux. Mais ce sera une œuvre dont le succès éclatant restera ignoré du grand public, peut-être parce que les "clefs" en étaient trop apparentes et la protagoniste trop identifiable? A la même époque, Mme du Deffand réussit la même opération, mais elle n'est pas roturière et si ses lettres circulent et suffisent à lui donner un statut d'auteur, c'est du moins une œuvre "par la bande" échappée à la sphère de l'intimité, et destinée, elle aussi, à un auditoire réduit. La résurgence de l'œuvre publique de Rose Delaunay, son théâtre, sera laissée, comme ses lettres et ses Mémoires, posthumes, à la discrétion de la postérité. Dans ses Mémoires, précisément, Mme de Staal a eu plus d'une fois l'occasion de laisser percer son amertume: L'humiliation de mon état teignait de sa couleur jusqu'aux louanges qu'on me donnait. J'en reçus une de M. de Lassay dont je fus outragée. Mme la duchesse du Maine, en se déshabillant, laissa tomber quelques louis de sa poche. Je les ramassai, et les remis sur sa toilette. "Votre Altesse a des femmes bien fidèles", dit Lassay en me regardant. Je baissai les yeux avec confusion, disant en moi-même: Dois-je être louée ainsi? Puis-je en être contente? Ce n'était là que les petits chagrins attachés

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à ma condition, qui naissaient chaque jour sous mes pas.8 Une telle sensibilité devait l'amener à se sentir humiliée à tout moment. Ailleurs, son esprit lucide constate la folie des hommes mais elle ne croit pas qu'un changement de régime puisse changer leur nature. Tout au plus pourraiton changer les acteurs de la comédie qui se joue sous nos yeux. Le monde est ainsi fait: il serait vain de vouloir le modifier. "Il y a longtemps que j'ai partagé comme vous le monde en fous et en sots, mais gardons-nous de prétendre le privilège exclusif si nous ne pouvons voir notre folie. Soyons assez sages pour la supporter..."9. Dans les deux comédies, destinées au plaisir de la représentation publique, en revanche, toute amertume directement perceptible serait déplacée. Elles caricaturent avec brio des mondaines inconséquentes et égoïstes. Ce sont deux éreintements qui dressent un constat étourdissant de drôlerie sur la société du temps. Elles réfléchissent, au sens où les miroirs réfléchissent, mais ne se veulent pas réflexion morale sur le milieu évoqué. Les schémas dramatiques utilisés par Mme de Staal présentent la simplicité et l'élégance d'une épure. Son art, tout classique, consiste, comme l'écrivait Racine à propos de Bérénice, "à faire quelque chose de rien". Elle gonfle une bulle de savon chatoyante, puis la crève allègrement et les spectateurs retrouvent les protagonistes dans leur situation initiale.

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Mémoires, op. cit., p. 112. Voir la lettre du 6 août 1747 à Mme du Deffand. 8

Dans L'Engouement, Orphise, séduite par la vie à la campagne, par la propriété d'Eraste, son hôte, décide qu'elle acquerra son domaine. Tout lui cède; elle-même se dessaisit de ses bijoux pour trouver des fonds, et le mariage du fils d'Eraste, Valère, et de sa fille, Aglaé, devrait sceller cette opération financière. Elle ignore que Valère et Aglaé sont épris l'un de l'autre et qu'elle favorise leur amour par ses projets personnels. Passe un porte-balle qui présente sa pacotille. Orphise commence par dénigrer cette marchandise clinquante jusqu'au moment où elle tombe sous le charme d'une boîte en laque de Chine10. A l'instant même, tout change de face; toute l'énergie qu'elle avait mise en œuvre pour acheter la demeure disparaît devant un nouveau caprice: acquérir cet écrin, puis, corollaire de la décision précédente, récupérer les bijoux qui s'y disposeraient si bien. Ce qui fait l'originalité de L'Engouement, ce qui lui donne sa force onirique tout en confirmant la dimension maniaque du mal qui frappe Orphise, c'est la présence dérisoire de cet objet envoûtant, quasiment magique, qui déclenche le retournement de l'action. Cet écrin à bijoux, cet écrin sans contenu, exerce une attirance telle qu'Orphise ne peut résister. Ce qui jusque-là avait polarisé toute son énergie, c'était la demeure d'Eraste ; mais voici que l'écrin éclipse toute autre préoccupation dans son esprit et crée un besoin incoercible de possession. La maison se trouve soudainement privée d'attraits. Les charmes de la vie à la campagne, de la solitude dans un
10 Marc Favreau, dans son examen de l'inventaire après décès des biens de la duchesse identifie une boîte en laque de Chine qui rappelle bien évidemment celle que veut acquérir Orphise, voir La Duchesse du Maine (1676-1753), Une mécène à la croisée des arts et des siècles, op. cit., p. 57.

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petit château isolé, cèdent la place à la fascination d'une boîte. .. vide! A la fin de la pièce, tout se retrouve dans son ordre antérieur: rien ne s'est substantiellement modifié, sauf un détail, essentiel pour Valère et Aglaé. L'obstacle qui a pu paraître, un instant, insurmontable aux jeunes amants désespérés s'est évanoui aussi inexplicablement qu'il était apparu: ils pourront se marier. Mais il faut reconnaître que cet aspect de l'intrigue paraît relativement secondaire comparé à la singularité du personnage d'Orphise. Le sentiment qui I'habite, le défaut dont elle est l'incarnation, est comique parce qu'il est étranger aux spectateurs. Sa folie la range dans la catégorie de ces maniaques dont La Bruyère a dressé le catalogue dans Les Caractères. C'est une femme capricieuse. Ce qu'elle veut, elle le veut tout de suite, elle le veut intensément, mais elle ne le veut pas longtemps.

L'argument dramatique de la seconde pièce, La Mode, se construit sur un retournement du même type. Le mariage prévu entre Omac et Julie est rompu au lendemain des fiançailles parce que la comtesse, mère de Julie, a découvert avec stupéfaction que le promis est un jeune provincial, honnête, vertueux, fidèle, et qui pousserait même la sincérité jusqu'à être amoureux de sa future épouse. Il n'en faut pas plus pour qu'elle juge ce mariage impensable. Mais, apprenant incidemment que le jeune homme aurait eu une aventure galante avec une actrice durant la dernière campagne, elle conclut qu'il ne serait donc pas le parangon de vertu qu'elle se figurait. Le futur serait plus dévergondé qu'elle le pensait? L'union projetée redevient soudainement possible! Las, plutôt que d'épouser un jeune homme qui l'aurait déjà trompée avant le mariage, Julie préfère retourner au couvent. Ornac se 10

justifie aux yeux de son aimée: il avait accepté de laisser croire qu'il était l'amant d'une actrice pour éviter que son ami Acaste soit identifié comme l'acteur principal d'une aventure sentimentale déshonorante. Tout s'arrange donc entre Julie et lui, mais on ne détrompe pas la comtesse à laquelle on laisse croire ce qu'elle veut. La société présentée dans La Mode rappelle celle qu'évoque Gresset dans Le Méchant (1747). Elle fournit de l'aristocratie une image tout aussi caustique, proche déjà du tableau qu'en esquissera Jean-Jacques Rousseau dans La Nouvelle Héloïse. Seuls les campagnards ou les provinciaux peuvent encore pratiquer la vertu. Mais ils sont ridicules, du moins aux yeux des gens à la mode. Pour être à la mode, il faut être corrompu, affirmation qui préfigure Les Liaisons dangereuses. L'essentiel, dans les deux comédies de Rose Delaunay, comme dans les meilleures pièces de Marivaux, repose sur la vivacité du dialogue où la réplique se fait sur le mot. La verve étourdissante de l'échange verbal s'appuie sur une suite de coq-à-l'âne: ce qui est dit est tellement inattendu que le rire surgit à tous les coups. Qu'on en juge : Orphise, dans L'Engouement, retrouve-t-elle sa fille, placée depuis l'enfance dans un couvent de province, que surgit comme seul commentaire l'expression de l'égoïsme et de l'absurde le plus réjouissant: Ma fille va arriver... Je ne l'ai pas vue depuis son enfance... Je la marierai... Je veux la donner à un homme qui me convienne. Dorante Il sera à propos qu'il lui convienne aussi.

Il

Orphise Oh ! Tout lui sera bon. D'ailleurs on fait assez pour ses enfants; il est raisonnable de songer un peu à soiIl. Orphise veut-elle excuser ses engouements successifs et contradictoires: Plus on a de goût pour les choses parfaites, plus on est exposé à les croire où elles ne
sont pas 12.

S'agit-il d'évoquer le cercle de ses relations: On ne peut pas faire ses amis des gens qu'on connaît. On leur trouve tant de travers, qu'il n'y a pas moyen de s'en accommoder. Ceux avec qui j'ai vécu jusques à présent sont à tuer; les uns ennuyeux, les autres ridicules, extravagants, fous ou imbéciles13. Les honnêtes gens sont insupportables: ils se contentent d'être honnêtes gens, ils ne cherchent pas à plaire14. Suivant la circonstance ou l'humeur du jour, la même Cidalie peut être "une personne charmante, [aux] grâces nobles, [à l'] esprit fin, [au] goût juste" ou "la plus

Il 12 13 14

L'Engouement,I, 1. Id., I, 1. Id., I, 1. Id., I, 3. 12

maussade et la plus sotte espèce que [l'on] ait jamais vue". Orphise conclut: J'avoue que je l'avais vue dans un faux jour quand je vous en parlai. Nous nous étions rencontrées la veille à un souper où elle ne dit pas un mot: la compagnie était détestable, les propos ramassés dans les rues. Je suffoquais d'ennui, de dégoût, d'indignation. Le silence de cette femme me sembla un accord de ses sentiments aux miens; je crus voir dans ses yeux perfides des réponses à tout ce que je pensais; et je lui sus gré de penser si bien 15. Malheureusement, "depuis, elle s'est développée avec une bavarderie intarissable: en un mot, c'est la plus plate et la plus pitoyable caillette qu'on puisse voir". Le même goût de l'antithèse se retrouve dans le portrait de Cléandre qui peut être "un homme si agréable, dont [Orphise était enchantée] il n'y a pas si longtemps, et qui en effet a beaucoup d'esprit" mais qui "à la longue est ennuyeux. Il disserte, il raisonne, veut prouver. (...) Il est attentif à ce qu'il dit. Et quand on s'écoute, les autres ne nous écoutent plus. La dernière fois que je le vis, il m'excéda, me donna des vapeurs; il est insoutenable". Oronte est un être "déplaisant" parce qu'il a "surpris des lettres écrites à un rival, non seulement très galantes, mais 15 Id.,II, 7. 13

où il est tourné lui-même en ridicule. C'est un homme violent, qui n'a mis aucune borne à son ressentiment. Il a commencé par faire une liste très nombreuse de tous ceux qui ont eu les bonnes grâces de la dame et l'a donnée au public, avec de petites notes sur chaque aventure". Là n'est pas le pis, il n'y a personne qui dans une situation pareille n'eût fait la même chose. La comtesse Mais ce qui est infâme, abominable, et du plus malhonnête homme du monde, c'est, qu'ayant découvert [qu'elle se] met [sur le visage] une sorte de blanc dont personne ne s'était jamais aperçu, il l'a publié sur les toits. La marquise Dévoiler ces choses-là, c'est n'avoir rien de sacré, et manquer totalement à la probité16. Chaque fois, le comique jaillit d'un enchaînement burlesque de reparties qui se succèdent à un rythme soutenu. L'échange verbal est tout aussi vif dans La Mode, où Rose Delaunay réécrit la scène des portraits du Misanthrope. La présence des modèles originaux dans la salle devait renforcer l'effet des répliques. Au sortir de l'opéra, la marquise, la comtesse et Acaste évoquent les spectateurs qu'ils ont aperçus dans la salle. La marquise interroge:

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La Mode, II, 6.

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Dites-moi, je vous prie, Acaste, de quoi vous a entretenu Clarimond qui était à côté de vous dans le balcon?

Acaste Il me parlait de sa capacité, de ses talents, du tort qu'on a de ne le pas employer: il est saisi d'étonnement du peu d'usage qu'on fait de lui: cet aveuglement lui pronostique la ruine de l'Etat. Je l'ai persiflé à outrance: oh ! cela a été délicieux. Il a voulu me retenir à souper: mais j'étais déjà si rassasié de lui, que je n'ai pas été tenté de l'excellente chère qu'il fait. [...] La comtesse Il a du goût, mais point de génie: il n'a pas inventé un seul mets qui puisse lui faire un nom. Vous aviez encore un bon original de l'autre côté: c'est l'homme le plus ridicule.. . Acaste Original, oui. Ses travers sont à lui, comme les traits de son visage. Je ne le trouve pas ridicule: il n'a rien d'affecté; il n'est qu'extravagant.

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Et, passant en revue les spectateurs qui ne font pas partie du trio, le jeu de massacre continue17. La bouffonnerie atteint des sommets lorsque la comtesse laisse éclater sa douleur à l'annonce de la perte d'un être cher: les spectateurs découvrent que les larmes qu'elle verse ne sont dues ni au sort de son fils - dont elle ignore d'ailleurs tout, s'il est sur un champ de bataille, agonisant

ou mort - ni à la perte d'un amant dont elle trace le
portrait avec une allègre férocité, mais à l'annonce de la mort de son chien favori. En rédigeant Jacques le Fataliste, Diderot se rappellera ou exploitera une méprise comique similaire dans I'histoire de 1'hôtesse du Grand Cerf. Cette dernière anecdote rappelle en filigrane la passion de la duchesse pour ses chiens: il y avait eu Jonquille, la favorite morte en 1704 qui avait fait l'objet d'une chanson et d'une épitaphe rédigées par Malézieul8. Il y en eut d'autres. En 1750, Voltaire, désireux de convaincre la duchesse de soutenir par sa présence son Oreste, lui demande de ne pas rester chez elle "à jouer au cavagnole19 et à caresser son chien"2o.
17 Id ., II, 6. 18 Jacqueline Hellegouarc'h, "Mélinade ou la duchesse du Maine. Deux contes de jeunesse de Voltaire: Le crocheteur borgne" et Cosi Sancta", R.H.L.F., (1978), n° 5, p. 726 et n. 10. La passion de la duchesse pour ses animaux domestiques se marque autrement encore: dans le jardin de sa "Ménagerie", c'est-à-dire de sa ferme, elle avait élevé un monument funéraire à son chat Mar-la-main et une colonne surmontée d'une boule rappelait le souvenir d'un de ses serins (renseignement aimablement procuré par Mme Renée Lemaître, présidente honoraire des Amis de Sceaux). 19 Jeu de hasard analogue au biribi: chaque joueur sort une olivette du sac; si le numéro qu'elle contient est le nombre parié, l'heureux joueur remporte soixante-quatre fois sa mise. "Le cavagnole ne diffère du biribi qu'en ce que chacun a son tableau particulier". (Littré)

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Dans l'article21 qu'elle consacre à ces deux pièces, Léa Gilon attire l'attention sur leur contenu thématique et entend démontrer que ce seraient des pièces à thèse mettant en question le statut de la femme dans la société du XVIIIe siècle. A ses dires, si la femme est tête en l'air, c'est que rien ne l'a préparée à jouer un rôle dans la société. Une femme ne peut être qu'une girouette, ou une femme savante, c'est-à-dire une précieuse ridicule. Placée devant ce dilemme insoluble, la femme se cherche une identité. Peut-être ne faut-il pas chercher une revendication féministe dans des œuvres dont la visée était sans doute autre. Ce serait écarter une source d'inspiration immédiate. Dans les deux pièces, la protagoniste est une femme à caprices, une girouette, un être lunatique et inconséquent, possédé par un égoïsme forcené... Les modèles ne manquaient pas: Mme de La Ferté, Mme du Châtelet... et la duchesse du Maine elle-même dont on répétait à l'envi les boutades: "J'adore la vie en société: tout le monde m'écoute et je n'écoute personne"22. Son égoïsme révoltait tout en suscitant le rire. Le président Hénault rappelle deux anecdotes, l'une, plaisante: Mme d'Estaing avait manqué de venir. Elle s'en désespérait, elle pleurait, elle était hors d'elle... Mais, mon Dieu, lui dit Mme de Charost, je ne croyais pas que Votre Altesse

se souciât tant de Mme d'Estaing. - Moi?
20 Jacqueline Hellegouarc 'h, "Mélinade ou la duchesse du Maine", art. cit. ci-dessus n. 18, lettre datée du 21 janvier 1750. 21 Voir Léa Gilon, "Mme de Staal de Launay, dramaturge sous la Régence", SVEC, n° 192, (1980), p. 1506. 22 Marguerite Glotz et Madeleine Maire, Salons du XVIIf siècle, Paris, 1945, p. 65. 17

Point du tout: mais je serais bien heureuse si je pouvais me passer des choses dont je ne me soucie pas. Nous nous mîmes tous à rire, et elle aussi23. et l'autre, odieuse: Un soir que nous soupions à l'Arsenal dans le joli pavillon que Mme la duchesse du Maine y avait bâti sur le bord de la rivière, elle proposa à Mme Dreuillet [qui avait plus de soixante-dix ans et était très malade] de chanter: ce qui était l'ordinaire; mais, ce soir-là, qu'elle se portait même moins bien, elle la fit chanter dès le potage. Je représentai à la princesse que, devant rester quatre ou cinq heures à table, elle ne pouvait pas aller jusqu'au bout: "V ous avez raison, Président; mais ne voyez-vous pas qu'il n'y a pas de temps à perdre; et que cette femme peut mourir au rôti"24. Rose Delaunay, devenue baronne de Staal par la grâce de son ange tutélaire, de sa fée tyrannique, était certainement fascinée par la duchesse du Maine dont elle collectait les bons mots. Elle a bien pu mettre sa maîtresse en scène d'autant que cette dernière, aux dires encore une fois du président Hénault, "jouait la comédie avec autant d'intelligence que de grâces" et "aimait qu'on la plaisantât"25.
23 corrigée 131. 24 25 Mémoires du président Hénault, nouvelle édition complétée, et annotée par François Rousseau, Paris, Hachette, 1911, p. Id., p. 133. Id., p. 128 et p. 132. 18

Les contemporains l'ont reconnue. En 1761, au lendemain d'une représentation publique de La Mode, le Mercure de France signalait que la pièce avait été jouée le mercredi 22 octobre au théâtre des Italiens sous le titre des Ridicules du jour. Le périodique observait: "Il est très rare que des ouvrages dramatiques destinés à l'amusement d'une société particulière, telle que paraît avoir eu pour but cette comédie, ait le même succès sur la scène publique. Tant de petites circonstances, heureusement saisies, présentées avec art, relatives souvent à ceux qui composent ces sociétés, ou à ceux qui sont les objets les plus fréquents de la plaisanterie, quelquefois même à ceux qui représentent26, font le mérite de ces sortes d'ouvrages". A Y regarder de plus près, les rapprochements se multiplient. La duchesse a conservé très longtemps un enjouement qui, à 71 ans, en 1747, la faisait encore rire au spectacle du Boursoufle de Voltaire. On sait qu'elle ne bornait guère ses dépenses et qu'elle réduisit le duc, son époux, à la portion congrue. Dans La Mode, la prodigalité constitue un signe de distinction aristocratique. On ne peut surtout pas se montrer économe si l'on a du bien, dit la comtesse, au contraire, on doit en faire peu de cas. "Pourvu que l'on fasse de la dépense, je ne vois pas, moi, que le bien soit si nécessaire". Et comme le chevalier lui répond ironiquement "[qu'il] avai[t] cru jusqu'à présent qu'on devait régler sa dépense sur son bien", la comtesse conclut: "Mais, non. Cela va selon l'état, et selon ce que les autres font. On a plus ou moins de dettes; voilà toute la différence".
26
C'est nous qui soulignons.

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Dans L'Engouement, Orphise dit, à propos de la propriété d'Eraste, "Oh! je l'aurai, Monsieur, à quelque prix que ce soit, quand j'y devrais mettre tout mon bien". Aux dires de Mme du Deffand, la duchesse du Maine "veut fortement ce qu'elle désire; aucune excuse ne lui paraît bonne, lorsqu'on ne se soumet pas à ses volontés"27. On trouve, dans les deux pièces, un développement intéressant sur la place que la lecture occupe dans la vie de la protagoniste. La revue des livres, dans L'Engouement, rappelle la présentation de la bibliothèque de Don Quichotte ou le traitement que Poco Curante réserve à ses livres dans Candide. C'est une liquidation par le rire. Au porte-balle, colporteur, qui lui demande si elle sait lire, Orphise répond: "Je n'ai jamais lu : mais en a-t-on le temps? Je m'imagine que c'est un plaisir toujours nouveau". Quand il lui présente des livres d'histoire, la réplique fuse: "D'histoire? Oh cela est bien long; on n'en voit jamais la fin" ; des livres de morale: "Non, non, Monsieur: tous ces gens à morale sont ennuyeux à mourir. Je serais bien tachée de leur ressembler" ; des comédies: "On les voit jouer; cela ne se lit pas" ; des livres de sciences: "Apprennent-ils à gagner au jeu ?". Les romans aussi sont rejetés: "Des sentiments, des délicatesses, des vieilles constances radoteuses". Seuls trouvent grâce à ses yeux les contes de Fées pour une raison péremptoire: "Ils n'ont pas le sens commun: j'aime assez cela"28. Dans La Mode, Julie, qui s'est "amusée", c'est-à-dire qui a perdu son temps à lire, se le fait reprocher par sa mère: "A
27 Portrait de Mme la duchesse du Maine par Mme la marquise du Deffand, Horace Walpole's Correspondence with Mme du Deffand, Wiart, W. S. Lewis et Warren Hunting Smith éds, New Haven et Londres, 1937-1974, t. VI, p. 113. 28 L'Engouement, II, Il. 20

lire? et qui s'est jamais avisé de lire? Celui-là est admirable! Oh ! je serais curieuse de savoir ce que vous lisiez". Et la revue des livres, scène qui, sans doute, avait fait rire dans L'Engouement, reprend. Cette fois, Julie qui "lisai[t] quelque chose de l'histoire romaine" s'entend répondre: En voilà bien d'une autre! Apprenez, mademoiselle, qu'il ne faut savoir que l'histoire du jour; et si l'on veut lire, que ce soit (sic) des brochures encore toutes mouillées; car dès qu'elles sont sèches, on n'en parle plus. Il est assez à propos, le jour qu'elles paraissent, d'en dire son avis, soit qu'on les ait vues, ou non: on en a entendu parler, cela suffit29. On sait que la duchesse du Maine adorait qu'on lui lût les livres, et, insomniaque, allait jusqu'à exiger que Rose Delaunay consacrât des nuits entières à lui faire la lecture, mais il n'est pas sûr qu'elle prît plaisir à lire toute seule. Autre rapprochement avec la duchesse du Maine. On n'ignore pas qu'en l'espace de quelques années, celle-ci avait acquis plusieurs résidences ou maisons de campagne situées en Ile-de-France (Paris et Sceaux) et dans l'Orléanais (Anet, Sorel, Laquène). Trouve-t-on ici des traces de cette quête insatiable? L'Engouement s'ouvre sur un passage lyrique envoûtant dans lequel se trouve exaltée la séduction qu'exerce l'architecture sur l'esprit d'Orphise. On y trouve en même temps énoncé le thème
29 La Mode, I, 2.

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