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L'Ensorceleuse

De
384 pages

« Cathy Maxwell allie humour et personnages intrigants pour une histoire mémorable. » Publishers Weekly

Tomber amoureux leur est fatal !

Depuis des siècles, tous les hommes de la famille Chattan sont condamnés à mourir s’ils tombent amoureux. Déterminé à rompre ce funeste sortilège, Harry Chattan se rend en Écosse et se lance à la recherche de la sorcière responsable de cette malédiction. Croyant l’avoir retrouvée, il se laisse envoûter par Portia Maclean un soir de clair lune. Désirant ardemment combattre les démons qui le tourmentent, Harry épargnera-t-il celle qui l’ensorcelle ?

« En romancière accomplie, Cathy Maxwell met en scène des héros qui se battent pour l’amour, la liberté et l’indépendance avec une passion dans laquelle les lecteurs se reconnaîtront. » RT Book Reviews

Extrait : « Le colonel Chattan se tenait dans l’embrasure de la porte. Il portait son pardessus. Ses yeux étincelaient de colère.
Pendant un instant, il sembla à Portia que son cœur s’arrêtait de battre. Il s’avança vers elle.
Portia fit mine de reculer, de se sauver.
Mais ses membres refusèrent de lui obéir.
Il vint se placer dans le halo circulaire de la lampe qui nimbait le corps de Portia et ne s’arrêta que lorsqu’ils furent presque front contre front. Il posa les mains sur les épaules de la jeune femme et les serra, l’obligeant à se dresser sur la pointe des pieds. Puis il la regarda fixement dans les yeux comme s’il pouvait apercevoir son âme.
Elle se mit à trembler. Il était trop près, trop viril, trop fort, trop déterminé.
L’atmosphère autour d’eux changea, se réchauffa.
Il se tenait si près, en effet, qu’elle pouvait admirer chaque ridule de son visage et les nuances cachées de ses yeux.
Il était bel homme. Avec de la noblesse. C’était un homme comme il y en a peu.
Le genre d’homme que toute femme aimerait embrasser.
Il était le galant qui s’était emparé de son imagination d’une manière qu’elle n’aurait pas cru possible. Celui-là même qui s’apprêtait justement à l’embrasser. »

Copyright © 2012 by Catherine Maxwell, Inc.
© Bragelonne 2017, pour la présente traduction


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couverture

Cathy Maxwell

L’Ensorceleuse

La Malédiction des lords – 2

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanny Adams

Milady Romance

 

Pour mon agent, Robin Rue.

La Malédiction

Donjon des Macnachtan,

Écosse, 1632

 

« Le cœur ne ment pas ! »

C’était du moins ce qu’elle avait cru.

Jour après jour, Rose de Macnachtan montait au sommet de la tour pour scruter l’horizon en direction de l’Angleterre en espérant de tout son cœur que Charles Chattan lui reviendrait. Elle s’attendait d’un instant à l’autre à le voir arriver à bride abattue sur la rive du Loch Awe puis traverser jusqu’à l’îlot, où avait été érigé le donjon des Macnachtan, et lui présenter ses plus plates excuses.

Son mariage avec cette Anglaise ne pouvait avoir lieu, lui-même ne le souhaitait pas. De cela Rose était persuadée. Charlie l’aimait. Ils s’étaient fiancés au cours d’une cérémonie intime concoctée par eux. Il ne pouvait que revenir la chercher.

Ses frères et ses sœurs l’avaient tous mise en garde contre l’insincérité de Charles. Mais ceux-ci n’avaient jamais apprécié son fiancé. La mère de ce dernier était issue de la puissance saxonne, aussi était-il trop anglais à leur goût. Michael, le frère de Rose, lui avait déclaré que les Chattan avaient le culte de l’or et qu’ils le mettaient au-dessus de tout au monde. Mais Rose avait protesté, assurant que Charles n’était pas comme les autres membres de sa famille.

Ainsi se prolongea son attente, les jours se transformant en semaines, jusqu’à ce qu’arrivât enfin le jour du mariage de Charles avec l’Anglaise.

Rose se posta sur son observatoire solitaire, surveillant la route qui menait vers le Sud, et attendit que sonnent les douze coups de midi au clocher de l’église.

Alors, seulement, elle comprit que les siens avaient eu raison : Charles lui en avait préféré une autre.

Le dernier coup de cloche résonna à ses oreilles. Le vent s’était levé. Il souleva sa chevelure, joua avec ses jupes, lui donna la chair de poule, bref : la nargua.

Elle demeura longuement fascinée par le sombre alignement des pins qui entouraient la clairière de leur silence. Elle connaissait chaque sente de cette futaie. Rien ne bougea, aucun cavalier ne vint à sa rencontre.

Elle éprouva un déchirement au cœur.

Le monde perdit toute signification à ses yeux.

Personne ne pouvait vivre avec un tel fardeau de douleur vive et de désespoir.

Le nom de Charlie resta coincé en travers de sa gorge. Et elle fut submergée par la honte de s’être montrée si naïvement confiante et fidèle. Tous avaient vu clair dans le jeu de Charles Chattan, sauf elle, qui avait été sa dupe.

Rose se tourna lentement. À ses pieds s’étalait la cour pavée. Son frère Michael refaisait le ferrage d’un cheval. Le maréchal-ferrant était décédé, et son fils n’était pas à la hauteur. Michael n’avait pas renoncé à en faire un artisan digne de ce nom, dût-il en attendant ferrer cent chevaux pour faire comprendre au gamin ce qu’il attendait de lui.

En face, dans le solarium, l’aiguille s’activait sous les commérages de sa mère, ses sœurs et leurs parentes. Depuis combien de temps ne partageait-elle plus leur compagnie ? Probablement depuis la nuit où elle était allée retrouver Charles en secret pour apprendre de sa bouche qu’il quittait l’Écosse. Les parents du jeune homme exigeaient qu’il épousât la fameuse héritière saxonne. On ne lui laissait pas le choix.

« Et nous ? Qu’advient-il du serment que nous avons échangé ? » avait-elle demandé.

Charles n’avait pas répondu. Mais il lui avait fait l’amour, et naïve qu’elle était, elle avait pris cela pour une réponse. Elle était sa compagne, l’élue de son cœur.

Elle posa la main sur son ventre. Un embryon avait sûrement déjà commencé à se développer en elle. Ce serait un fils, le fils d’un père qui ne reconnaîtrait pas son enfant.

Rose avait hérité le don de double vue de sa mère. Le livre de sorcellerie qu’elles se transmettaient de mère en fille depuis des générations, et qui était toujours confié à celle qui avait reçu le don, lui reviendrait un jour, même si elle s’était déjà servie du grimoire. En désespoir de cause, elle avait essayé, en toute bonne foi, d’envoûter Charles pour le faire revenir.

Il arrivait parfois dans l’existence que l’avenir parût sombre. Comme lorsque la noire réalité l’emportait sur les espoirs et les rêves. L’amour avait trahi Rose, l’avait humiliée.

L’orgueil des Macnachtan de Loch Awe coulait dans ses veines. Elle ne pouvait vivre dans le déshonneur, ni laisser la rumeur affirmer que son enfant fût un bâtard.

Elle grimpa sur le parapet de la tour. Pendant un moment fatidique, elle se dressa de toute sa hauteur. La froidure de mars lui brûla les pommettes. En contrebas, la vie suivait son cours.

Rose regarda une dernière fois en direction de la route qui la séparait de son amour.

Le cœur avait menti : Charles ne l’avait pas aimée.

— Vie, viens à moi ! Vie, tu es mienne jusqu’à ce que trépasse ! fredonna-t-elle fébrilement.

Elle eut la gorge serrée. Il s’était moqué d’elle. Ses yeux s’emplirent de larmes. Elle mit un pied dans le vide.

Et ce fut la chute.

 

Il ne faisait aucun doute que Rose de Loch Awe s’était donné la mort à cause de la perfidie de Charles Chattan, et son souvenir serait à jamais terni par la honte attachée au suicide.

Fenella désirait ardemment recourir à la magie afin d’inverser le cours du temps et de ramener sa fille à la vie.

Trois jours durant, après la tragédie, elle compulsa le grimoire de sa marraine. Au milieu de toutes ces formules et de tous ces sortilèges pour guérir, acquérir la fortune, se débarrasser du doute et de la peur, il en existait assurément un pour repousser la mort !

L’écriture qui s’étalait sur ces pages jaunies était resserrée et effacée en de nombreux endroits. Fenella avait inscrit son nom sur la couverture, mais ne l’avait pas consulté souvent, du moins après en avoir mémorisé les remèdes contre la fièvre et les grelottements qui affligeaient les enfants et inquiétaient leurs mères.

Elle avait eu la surprise de constater que Rose s’était également penchée sur ce livre. Le prénom de Charles figurait en effet à côté d’un charme utilisé pour faire revenir le véritable amour. Celui-ci requérait l’insertion d’une épine de rose dans la cire d’une bougie à faire brûler par une nuit de pleine lune.

La famille retrouva sous l’oreiller de Rose un bout de ladite chandelle avec son épine encore intacte et sa mèche calcinée.

Fenella prit ce moignon de bougie dans le creux de sa main. Elle ferma lentement le poing et oublia pendant un instant son deuil.

La colère l’envahit.

Le bruit courut que la famille proche de Chattan s’était enfuie en Angleterre. Le restant s’était dispersé dans d’autres clans. Tous craignaient Fenella de Macnachtan, et ils avaient raison ! Le chagrin l’avait rendue folle de rage.

Ils se croyaient à l’abri. Ils ne l’étaient pas ! L’Église refusait d’accorder une sépulture chrétienne aux suicidés ? Fenella saurait s’en passer ! Elle fit dresser un bûcher funéraire pour sa fille sur les berges du Loch Awe à la verticale d’un rocher escarpé qui surplombait le lac.

Le jour de la cérémonie, Fenella se tint au sommet du rocher et attendit le crépuscule. Le tartan des Macnachtan couvrait ses épaules. La brise vespérale jouait avec ses cheveux grisonnants que retenait un diadème d’or. Sa chevelure avait été jadis aussi blonde que celle de Rose.

Au signal de Fenella, ses fils allumèrent un cercle de feu autour de la dépouille de leur sœur. Les flammes s’élevèrent vers le ciel.

— Rose !

Que ce nom était mélodieux aux oreilles d’une mère !

Chattan croyait-il pouvoir se terrer à Londres ?

Son père s’imaginait-il que son fils pouvait rompre impunément avec Rose ? Que la vie de celle-ci n’avait aucune importance ?

Croyaient-ils que l’honneur des Macnachtan était quantité négligeable ?

— Je veux qu’il souffre autant que moi ! murmura tout bas Fenella. (Ilona et Aislin, qui se tenaient à ses côtés, acquiescèrent.) Il ne m’échappera pas ! se jura-t-elle.

— Mais il est parti ! rappela Ilona. Il est devenu un seigneur respecté, tandis que nous sommes seuls avec notre peine !

Cependant, la chaleur du brasier tenait un tout autre langage à Fenella.

Enfin, la lune monta au firmament. Le moment était venu… Marraine ne disait-elle pas qu’une sorcière sait toujours quand son heure approche ? Cette nuit deviendrait légendaire. Elle resterait gravée à jamais dans la mémoire des hommes !

Surtout dans celle de Charles Chattan…

Les flammes avaient attiré les curieux de toute la paroisse. Ils observaient Fenella de la rive. Soudain, elle leva la main. Les membres de son clan et les siens firent silence. Michael ramassa la torche et se tint prêt.

Elle abaissa la main, et, sur son ordre, son aîné alluma le bûcher de sa sœur.

C’était la coutume des anciens. Aucun prêtre ni ecclésiastique ne se présenta pour lui demander de se justifier. Et même s’il en était venu, Fenella se sentait si forte en cet instant qu’elle ne se serait pas laissé impressionner. Une puissance immense irriguait ses veines, faisait battre son cœur, l’animait, imbibait toutes les fibres de son être.

Elle s’avança au bord du précipice et posa les yeux sur le brasier. Les flammes venaient lécher les jupes de la robe mortuaire immaculée de Rose.

— Ma Rose est morte d’amour ! murmura-t-elle, avant de le répéter avec une force impérieuse. Le vent emporta ses paroles qui semblèrent planer un instant au-dessus des eaux du Loch Awe éclairé par la lune. Dur destin que celui de la femme ! poursuivit-elle. C’est l’amour qui nous donne courage, qui nous donne la robustesse. Ma Rose a fait le don précieux de son amour à un individu qui n’en était pas digne.

L’assistance acquiesça comme un seul homme. Tous avaient été émus par la personnalité de Rose. Tous avaient pu apprécier son naturel rieur, sa bonté, son empressement à aider son prochain.

Fenella tendit la main en arrière. Ilona y plaça la crosse que sa mère avait fait tailler dans un if et baguer de cuivre.

— Je maudis Charles Chattan !

Brandissant le bâton, elle ajouta :

— Je maudis non seulement Chattan mais tous ses descendants ! Il a trahi Rose pour un titre nobiliaire ! Il a jeté aux orties son serment de mariage par cupidité ! Qu’il goûte à présent les fruits amers de sa duplicité !

La lune parut briller d’un plus vif éclat. Les flammes du brasier dansèrent en s’étirant, et Fenella comprit que les paroles de la malédiction lui étaient insufflées du plus profond de ses entrailles. Danse macabre. Tous égaux dans la mort !

Sa voix retentit dans la nuit.

 

— Gardiens du Seuil, gardiens de la Porte,

Ouvrez les enfers et scellez le sort de Chattan !

Que tous ses descendants mâles au cœur épris d’amour

Connaissent le feu du Ciel !

Broyez leur cœur, ruinez sa descendance !

Et justice me sera faite !

 

Fenella jeta sa houlette sur le bûcher funéraire. Les flammes dévoraient à présent la dépouille. Leur chaleur parvenait jusqu’à Fenella, lui apportant le parfum de la malheureuse. Soudain, elle se jeta du rocher à la suite de son bâton qui reposait sur le sein de Rose. Elle agrippa le corps en feu et s’y cramponna.

Mère et fille quittèrent ensemble ce monde.

 

Six mois après son mariage, Charles Chattan mourut. D’un arrêt du cœur. Assis à table, il agréait les félicitations de ses invités à l’occasion de la grossesse de sa femme, lorsqu’il s’effondra, la tête dans son assiette !

La nouvelle de sa mort en surprit plus d’un. Il était si jeune ! Un bel homme si dynamique et promis à un si brillant avenir ! N’avait-il pas tout récemment confié à nombre de ses amis qu’il était amoureux de sa jeune épouse ? Comment Dieu avait-il pu écourter sa vie, alors qu’il était si heureux ?

Quoi qu’il en fût, ses épousailles ne furent pas vaines. Sept mois après son décès, sa femme mettait au monde un garçon à même de transmettre le nom de Chattan… et de perpétuer la malédiction.

Et elle se perpétua, chaque génération s’efforçant d’y mettre un terme, de rompre le sortilège de la sorcière, sans succès.

Car grande était la puissance de Fenella.

Prologue

Camber Hall, Écosse

Le 15 novembre 1814

 

Ce qui n’avait été d’abord qu’une légère bruine se transforma en trombes d’eau au moment le moins opportun.

Portia Maclean grimpa à toute vitesse au grenier afin de parer aux fuites dans la toiture.

— Cette maison est une glacière pleine de courants d’air qui prend l’eau ! marmonna-t-elle en martelant les marches d’exaspération.

Deux seaux se trouvaient déjà là-haut. Ils étaient probablement remplis à ras bord à cause du déluge de la veille. Elle avait espéré pouvoir remettre à plus tard la corvée consistant à les vider. Mais voilà qu’elle était en train de faire la course contre l’inondation !

Le grenier n’était pas son endroit favori. Il sentait le moisi, et était encombré de coffres en bois, de caisses, de malles et de vieux meubles ayant appartenu, semblait-il, à des siècles d’occupants successifs.

Portia ne supportait pas l’odeur de saleté et de pourriture, et elle détestait les toiles d’araignée. C’était toujours en apnée qu’elle montait dans les combles en priant pour ne croiser aucun de ces habitants à huit pattes qu’elle savait rôder dans la charpente. Car, naturellement, ces petites bêtes la guettaient, attendant l’occasion de sauter sur elle !

Elle fut saisie d’un frisson à cette seule idée, à moins que ce ne fût parce qu’elle s’imagina que toutes sortes de créatures aux pattes multiples se cachaient au grenier avec les araignées.

Le premier seau se trouvait non loin de l’escalier et était, comme elle s’y était attendue, presque plein. Elle fit remonter ses lunettes cerclées de fer sur son nez, repoussa de la main une toile d’araignée humide qui pendait au plafond et prit l’anse du seau à deux mains. Elle le tira jusqu’à la lucarne qui donnait sur l’allée principale. L’humidité avait encore fait gonfler le bois. Aussi dut-elle donner à la guillotine quelques bonnes bourrades avec le poing avant de pouvoir l’ouvrir.

Elle jeta l’eau par la fenêtre, reposa le seau à sa place et alla chercher l’autre récipient au fond de la pièce, là où, même en plein jour, il faisait le plus sombre.

Impatiente d’en finir avec sa tâche ingrate pour retourner se chauffer à la cuisine, Portia zigzagua entre les empilements de coffres, de malles, de tables et de caisses jusqu’à une fuite qui remplissait le second seau de son goutte-à-goutte régulier. C’était à cet endroit que le toit fuyait le plus gravement.

Portia trouva le seau et s’empressa d’aller le vider. Puis elle referma la lucarne. Elle se dépêchait de remettre le récipient sous la fuite lorsqu’un éclair blanc lui coupa la route.

Surprise, elle bascula en arrière et chercha à rétablir son équilibre en se retenant tant bien que mal à une pile chancelante de bric-à-brac, qu’elle renversa. La jeune fille s’écroula en faisant craquer le parquet et en soulevant de petits nuages de poussière.

Portia se mit à tousser et dut se remettre lentement de ses émotions avant de pouvoir s’assurer qu’elle n’avait pas de mal. Elle avait fait un tel raffut en tombant qu’il était étonnant que sa mère et sa sœur ne fussent pas montées vérifier que tout allait bien.

Mais tout était silencieux, à l’exception du bruit de la pluie sur le toit. Sa jeune sœur, Minnie, était probablement en bas dans la cuisine ; quant à leur mère, eh bien, lady Maclean était sûrement dans sa chambre, laquelle se trouvait presque à la verticale de l’endroit où Portia était tombée ; mais elle se dérangeait rarement pour quiconque.

Portia remua les doigts et les orteils. Elle n’avait rien de cassé. Mais qu’était cet éclair blanc ? Femme de bon sens, elle n’était pas sujette aux idées folles, à l’exception, bien sûr, de son aversion des insectes. Lorsqu’elle voyait quelque chose, c’était qu’il y avait quelque chose. Mais avant d’examiner les lieux, il lui fallait d’abord s’extirper de tout ce fatras.

Elle enleva une caisse en bois de sur ses jambes. Celle-ci contenait un ramassis de vieux souliers, de vêtements et de chapeaux, tous irrécupérables. Elle et Minnie avaient déjà passé le grenier au peigne fin au mois de juin précédent, lors de l’emménagement. Elle souleva la caisse et la posa sur une malle ; puis, tandis qu’elle s’apprêtait à se retourner pour ramasser le seau vide qui gisait par terre, un livre tomba sur le plancher juste devant elle.

Un livre !

Il n’y avait jamais assez de livres dans la maison pour satisfaire leur soif de lecture. Cet ouvrage-là était un pesant volume relié plein cuir qui était si ancien que la reliure se détachait du dos. Portia perdit aussitôt de vue le seau et les fuites. Elle prit l’ouvrage et alla en toute hâte jusqu’à la lucarne afin de l’étudier plus confortablement.

C’était un livre écrit à la main. Les pages en étaient jaunies et cassantes. Il convenait de manipuler avec précaution ces feuillets manuscrits. Était-ce de la poésie ? Elle adorait la poésie !

— Ce sont des recettes ! s’exclama-t-elle, déçue.

Elle fit un effort de concentration afin de déchiffrer l’écriture estompée. En effet, il s’agissait de recettes, mais pas de celles qu’elle avait l’habitude de concocter.

— « Comment faire partir les verrues », lut-elle à haute voix avant de faire une moue de dégoût lorsque les instructions lui apprirent qu’il fallait préparer une purée d’oignon et de pomme de terre, et l’appliquer sur la verrue pendant rien de moins que dix jours. Un tel cataplasme sera une véritable infection au bout de dix jours ! marmonna-t-elle dans sa barbe.

Elle tourna quelques pages et se laissa prendre au jeu. On trouvait dans ce livre des recettes pour fabriquer de l’alcool de fraise et des formules pour se protéger du mauvais œil lorsque l’on se trouvait encerclé par un rond de sorcière composé de champignons vénéneux.

— « Reine-des-prés, enlève le mauvais œil de cette demeure ! » commença Portia, avant d’adopter un ton plus sceptique.

Elle n’était pas superstitieuse. Les cercles de champignons vénéneux n’étaient rien d’autre que des cercles de champignons vénéneux. Ils ne recélaient aucune magie, du moins pas ceux qu’elle traversait en les écrasant.

Poussant plus avant sa lecture, elle tomba sur un passage où le papier était plissé et dont l’encre avait coulé, comme si l’on avait versé des larmes sur la page intitulée : « Pour faire revenir le véritable amour ». Le prénom « Charles » était inscrit dans la marge, d’une écriture différente de celle de la recette, ce qui laissait supposer que ce charme avait servi. Sans doute quelque dame du temps jadis avait-elle soupiré d’amour pour ce Charles…

Portia se demanda si, une fois le sort appliqué, ledit Charles était revenu, et si le galant avait valu qu’on se donnât autant de peine.

L’amour était un mystère pour Portia. Sa sœur était amoureuse de Mr Oliver Tolliver, le docteur de la vallée, mais qui pouvait dire ce qu’il en ressortirait ? Ces temps-ci, Minnie se languissait parce que Mr Tolliver ne lui avait pas rendu visite depuis trois jours. Portia pensait que l’heureux élu était occupé à exercer son art. Un médecin était constamment au service de ses patients, et elle ne s’était pas fait faute de le rappeler à Minnie. Mais sa cadette ne s’était pas laissé convaincre. Elle craignait que le docteur ne fût devenu indifférent.

Portia n’avait personnellement jamais été amoureuse et, au vu de la triste mine de Minnie attendant la venue de Mr Tolliver jour après jour, elle remerciait le ciel de l’avoir épargnée. D’un autre côté, son père lui avait suffisamment dit que les hommes pouvaient se révéler des créatures égoïstes qui n’hésitaient pas à se servir des femmes avant de les abandonner. Après tout, n’était-ce pas ce qu’il avait fait avec sa propre famille ?

Naturellement, à vingt-sept ans et sans dot, les chances de mariage de Portia s’étaient depuis longtemps envolées. Elle n’était qu’une célibataire désargentée, une vieille fille sans le sou. Elle s’y était résignée.

Ce qui ne signifiait pas qu’elle ne trouvait pas ce sortilège d’amour intéressant…

Soudain la lumière se fit dans son esprit.

Un sortilège d’amour ? Mais oui, c’est un livre de sortilèges !

Captivée par sa découverte, Portia continua de feuilleter le grimoire. La formule contre les ronds de sorcière ne fut pas la seule à la faire glousser. On trouvait dans ce recueil des sorts pour chasser les démons d’une habitation, que Portia se promit de porter à la connaissance du révérend Ogilvy, et d’autres pour éloigner les importuns. Elle se demanda si ces derniers seraient efficaces pour garder la fille du duc, son propriétaire, à distance. La très choyée et très mesquine lady Emma, tendron du duc de Montcrieffe, avait régné sur la vallée en tant que beauté en titre jusqu’à l’arrivée des Maclean. Minnie l’avait détrônée, et lady Emma s’en était offusquée.

Sur la deuxième de couverture du grimoire figurait une liste de prénoms féminins. La plupart étaient illisibles. Toutefois, le dernier de la liste attira l’attention de Portia : « Fenella. »

Pour un nom de sorcière, c’était un nom de sorcière !

À cet instant, Portia fut tirée de ses pensées par un petit miaulement.

Elle tendit l’oreille, ne sachant si elle avait bien entendu. Comment un chat avait-il pu se frayer un chemin jusqu’au grenier ?

Comme en réponse à sa question, un chaton blanc grimpa sur le couvercle d’une malle située à main droite de Portia.

Du moins sembla-t-il à cette dernière reconnaître un chat. Le corps, la queue et la jolie petite bouille ressemblaient à ceux d’un matou. Mais les oreilles pas du tout. Rabattues, elles conféraient au crâne une absence de relief qui n’était pas sans rappeler la tête d’une chouette.

Les oreilles n’étaient pas la seule bizarrerie de cet animal. Il arborait de grands yeux très expressifs, comme Portia n’en avait jamais vu chez ses semblables. Eux aussi rappelaient la chouette, avec leur regard lucide plein de sagesse empreint d’une touche de compréhension quasi humaine.

Portia secoua la tête en se reprochant de laisser un peu trop libre cours à son imagination.

Le félin sauta à terre. Il contourna les jupes de la jeune femme et s’y frotta le visage en ronronnant doucement.

Portia se laissa séduire. Elle posa le livre de côté et prit l’animal dans ses bras. La minette ne pesait presque rien.

— Ainsi, c’est toi, la cause de ma bosse sur le crâne !

Portia sourit, et le chat sembla lui rendre son sourire.

— Quels jolis yeux tu as, minette !

La chatte ferma les paupières et pressa sa frimousse contre la main de Portia pour que celle-ci la caresse.

— Que dirais-tu d’un peu de lait ?

La minette ouvrit grands ses yeux éloquents et émit un son qui semblait vouloir dire « oui », puis elle sauta à terre.

Elle trottina jusqu’à la porte et se retourna, comme pour s’assurer que la jeune femme suivait.

— Je crois que tu ne dirais pas « non », conclut Portia en riant. Mais d’abord, je dois remettre ce seau en place.

Elle le porta jusqu’à l’angle du grenier. Le chat attendit qu’elle eût terminé en profitant pour faire un brin de toilette avec grâce.

Un animal de compagnie était exactement ce qu’il fallait à Portia. Minnie et elle n’en avaient jamais eu. Leur mère n’était pas très portée sur les animaux.

Mais elles vivaient en Écosse, désormais, le pays où avaient vécu les ancêtres de son père. Leur vie avait subi bien des transformations… Alors sans doute le moment était-il venu d’adopter un chat. Par ailleurs, lady Maclean ne quittait la chambre que pour se rendre à l’église ou recevoir de rares visiteurs, de sorte que garder le secret sur la présence de leur nouveau compagnon ne serait pas difficile.

Portia alla jusqu’à l’escalier et s’assit par terre, oubliant totalement sa peur des araignées. Le chat grimpa sur ses genoux.

— Hibouette, commença-t-elle. Tu t’appelleras Hibouette.

La chatte ronronna en signe d’assentiment.

Portia avait eu l’intention de redescendre, mais Hibouette bondit de ses genoux et retourna à toute vitesse près de la lucarne, comme pour lui signaler qu’elle oubliait le grimoire. Portia fut amusée par l’attitude presque humaine du félin, et se moqua d’elle-même et de sa vision anthropomorphique.

— Merci, Hibouette, j’aurais été fâchée de l’oublier, fit-elle remarquer. Comment aurions-nous su quelle formule utiliser pour chasser les chauves-souris ?

Le chat approuva par un ronronnement et suivit Portia dans l’escalier.

Chapitre premier

— Portia, retire immédiatement tes lunettes ! Tu sais que je n’aime pas que tu les portes quand je suis là, ni en présence de quiconque, d’ailleurs, se plaignit lady Maclean tout en tapant ses oreillers afin de s’asseoir dans son lit pour que Portia puisse poser le plateau du petit déjeuner sur ses genoux.

La blonde chevelure de lady Maclean était ramenée sous une coiffe de dentelle, et son gilet en dentelle d’Espagne – une camisole dont Portia aurait été incapable de définir l’utilité – recouvrait sa chemise de nuit également en dentelle. La dame se levait rarement avant midi.

— J’en ai besoin pour voir, mère, répondit Portia, inspirée par le bon sens.

Cette conversation était pratiquement quotidienne.

Lady Maclean fit claquer sa langue d’impatience et monta sur ses grands chevaux.

— Tu y vois très bien sans elles ! Elles te vieillissent, mon enfant. Non que tu ne sois déjà vieille, mais une femme n’attire pas l’attention sur ses défauts. Je ne m’explique pas pourquoi nous n’avons pas reçu notre invitation pour l’assemblée de Noël, déclara-t-elle, en sautant du coq à l’âne. C’est sans doute un oubli.

Oh, non, ce n’est pas un oubli…, songea Portia en allant écarter les tentures.

Lorsque les dames Maclean étaient arrivées à Glenfinnan, la mère n’avait pas caché qu’elle se considérait au-dessus des Écossais, même si ceux-ci savaient pertinemment et sans contredit que sir Jack Maclean, capitaine de son état et époux de lady Maclean, était en réalité une fripouille. Après tout, celui qu’on appelait « Black Jack Maclean » n’avait-il pas grandi dans la région ? Sans compter que Portia découvrait un aspect important de la société rurale, à savoir que tout s’y savait.

Lady Maclean soupira d’un air nostalgique.

— J’ai toujours adoré Noël. Les réceptions, les dîners, la gaieté…

Portia n’avait aucun souvenir de réceptions, de dîners, ni de gaieté. D’aussi loin qu’elle se souvienne, la famille passait ordinairement la Saison ballottée d’un parent à l’autre, aucun ne désirant vraiment recevoir les proches de Black Jack.

— J’apprécie de ne pas avoir tout ce monde autour, fit remarquer Portia. Cela fait du bien de rester chez soi.

— Même en Écosse ? s’enquit sa mère en faisant la fine bouche avant de boire son thé à petites gorgées.

Le temps était couvert, et la pluie menaçait. Portia se demanda comment serait le climat à la mi-janvier, lorsque le froid, ainsi qu’elle se l’était laissé dire, arriverait enfin pour de bon. La pluie se changerait-elle en grésil ? Cela ne la gênait pas de sortir sous la pluie, mais le grésil n’était pas à son goût. Elle se mit à faire du rangement dans la chambre.

La famille n’avait qu’une domestique, une fille des environs dénommée Glennis qui faisait la cuisine et la lessive. Portia et Minnie s’occupaient du reste. Minnie veillait sur le jardin, et Portia soignait les poules, la vache et le poney. C’était une existence agréable, bien davantage, de l’avis de Portia, que celle qu’elles avaient laissée derrière elles en Angleterre.

— Tu as les yeux fatigués parce que tu lis trop, affirma lady Maclean, revenant à ses moutons. Si tu consentais à cesser de lire, tu n’aurais plus besoin de lunettes.

— Minnie lit autant que moi et elle ne porte pas de lunettes, plaida Portia.

— Pauvre Minnie…, commença sa mère, en s’apprêtant à sauter de nouveau du coq à l’âne. Comment allons-nous faire pour lui trouver un mari convenable si nous ne sommes pas invitées à l’assemblée ? Nous devons absolument y assister !

Cette inquiétude fit sourire Portia.

— Minnie a déjà trouvé un mari convenable, rappela-t-elle à sa mère.

Puis, s’approchant du lit, elle ajouta :

— Mr Tolliver est l’élu de son cœur. Vous ne le jugez peut-être pas assez convenable, mais…

— Il ne l’est pas ! Je ne la laisserai pas gâcher son avenir avec un simple médecin !

— Il est bien considéré et vient d’une famille honorable.

— Il est laid ! déclara lady Maclean en dévorant bruyamment son pain grillé.

C’était un terrain miné.

Minnie était une authentique beauté dotée des mêmes yeux bleus, francs et ronds, et de la même blondeur de cheveux qui avaient fait la gloire de leur mère. Partout où allait Minnie, on se retournait sur son passage. Au début, à Glenfinnan, le salon avait été pris d’assaut par une foule de jeunes galants, jusqu’au jour où ils s’étaient rendu compte que Minnie avait jeté son dévolu sur Mr Tolliver.

Oliver Tolliver était de taille moyenne, avait du ventre et un front qui se dégarnissait à vue d’œil. Il était aussi l’un des hommes les plus aimables qu’eût jamais rencontrés Portia. Elle comprenait pourquoi il avait su conquérir le cœur de Minnie et trouvait qu’ils étaient faits l’un pour l’autre.

Il eût été par ailleurs ardu de dénicher un galant à la hauteur de la beauté de Minnie. C’était du moins ce que pensait Portia, sans la moindre jalousie au demeurant.

Bien sûr, c’était parfois pénible de se voir sans cesse comparée à sa sœur si ravissante, surtout par sa propre mère. Portia avait les cheveux d’un châtain mal défini et aux boucles rebelles qu’elle ne parvenait à discipliner qu’en les tirant en arrière. Même le nattage était impuissant à leur imposer quelque discipline. Elle avait le nez droit, les yeux bleus, mais ses traits étaient quelconques. Elle était également moins plantureuse que sa sœur.

Et elle portait des lunettes !

Malgré leurs différences, elle était fière de Minnie et l’aimait de tout son cœur.

— Minnie reconnaît la valeur de l’homme au-delà des apparences, expliqua Portia. Et elle n’en est que plus noble à mes yeux.

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