L'héritage des Creed

De
Publié par

Série « Pour l’amour des frères Creed », tome 3

Carolyn n’a qu’une obsession : partir. Peu importe où, pourvu que ce soit loin de Lonesome Bend, ce minuscule patelin où elle a toujours vécu. Depuis des mois, elle cumule les petits boulots et économise chaque centime : à présent, le grand départ est imminent ! Sauf que sa rencontre avec Brody Creed vient tout bouleverser. Car cet homme sombre et terriblement séduisant – fraîchement de retour parmi les siens, après des années d’absence mystérieuse – suscite immédiatement en elle un trouble aussi profond qu’inattendu…

A propos de l'auteur :

Après cinq ans passés dans le désert d’Arizona où elle élevait des chevaux, Linda Lael Miller est revenue vivre à Spokane, dans l’Etat de Washington, où elle est née. C’est dans ces cadres grandioses de l’Ouest américain qu’elle place ses personnages, des héros aux tempéraments forts et impétueux à l’image de la nature sauvage qui les entoure.

Dans la série « Pour l’amour des frères Creed » :
Tome 1 : Retour à Stone Creek
Tome 2 : L’honneur d’un Creed
Tome 3 : L’héritage des Creed

D’autres séries de Linda Lael Miller à découvrir :
La trilogie « La fierté des McKettrick ».
La trilogie « L’honneur des frères Creed ».
Publié le : mardi 1 avril 2014
Lecture(s) : 39
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280325363
Nombre de pages : 352
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Lonesome Bend, Colorado
1
La vie de rancher, songea Brody Creed en pivotant sur sa selle pour embrasser du regard toute l’étendue des pâturages depuis une crête.Elle peut régénérer un cœur brisé, cette vie-là, pour ensuite le pulvériser de cent façons différentes… Les dangers étaient légion. La faim, le froid décimant le bétail au plus rude de l’hiver, soit en moyenne une fois l’an dans ces montagnes. Et puis les loups et les coyotes, quelquefois des ours affamés au réveil d’une longue hibernation, attaquant veaux et poulains dès leur naissance, au printemps. Pour le moment, c’était le mois de mai et tout allait bien. Mais, l’été venu, les puits risqueraient de sécher faute de pluie et l’herbe, devenue du petit bois, de flamber à la plus petite étincelle. Brody avait vu des feux consumer des centaines d’hectares en quelques heures et des troupeaux, des maisons, des écuries partir en fumée. Et toute l’année, de bons chevaux se mettaient à boiter. Des pick-up rendaient l’âme. De temps à autre, quelqu’un se noyait dans la rivière ou dans un des lacs. D’un autre côté… Quel cadeau merveilleux que la beauté de cette terre ! Elle vous surprenait constamment, quand bien même vous aviez passé ici toute votre vie ou presque. Aujourd’hui, le ciel était d’un bleu à fendre le cœur. Trembles, pins et peupliers émaillaient le paysage d’une gamme complète de verts scintillants, de l’argenté à l’émeraude. La rivière déroulait au cœur de la vallée son ruban de soie claire comme un verre azuré. Brody soupira et ajusta son chapeau avant de talonner Moonshine en douceur. Le hongre isabelle, à crinière et queue noires, se remit en marche, posant prudemment ses longues jambes sur la pente raide en direction de la rivière. Une fois sur la berge, Brody perçut derrière lui, à une centaine de mètres à l’ouest, un vacarme de marteaux et de scies électriques. Il jeta un regard par-dessus son épaule, pour le seul plaisir de voir grandir peu à peu l’ossature de bois et d’acier de sa future maison et de l’écurie adjacente. Naguère, le site abritait un terrain de camping et une aire de stationnement pour camping-cars appartenant à Tricia McCall, devenue depuis sa belle-sœur — et donc une Creed. Les tables de pique-nique, braseros de pierre, sanitaires et autres raccordements électriques avaient disparu, seul était resté le cabanon en rondins qui faisait auparavant office de bureau, et dans lequel Brody logeait en ermite depuis son départ du ranch principal, à Thanksgiving. La paix entre lui et son frère jumeau Conner était encore fragile. Un peu de distance entre eux ne pouvait pas faire de mal. Prêt à repartir, Brody fit claquer sa langue et donna un nouveau coup de talons à sa monture. — Allez, mon grand ! lança-t-il d’un ton ferme. L’eau est peu profonde ici, et très calme. Nous allons bientôt nous occuper du bétail de chaque côté de cette rivière, alors mieux vaut apprendre à la traverser… Moonshine, récemment acquis aux enchères à Denver, était jeune et Brody n’avait pas encore eu l’occasion de l’entraîner à devenir un vrai cheval de bétail. C’était le moment ou jamais d’attaquer cette formation… Il s’apprêtait à mettre pied à terre pour conduire l’animal dans la rivière où venaient s’ébattre les campeurs, à la grande époque du River’s Bend Campground, lorsque Moonshine décida subitement de se jeter à l’eau.
Le hongre plongea jusqu’au poitrail, faisant jaillir des gerbes d’eau scintillante. Brody, genoux scellés aux flancs de sa monture pour rester en selle, éclata de rire avant de pousser un grand cri de joie enfantine. En un rien de temps ses bottes furent remplies d’eau et son jean trempé jusqu’aux cuisses, mais il s’en moquait. Moonshine nageait vers l’autre rive comme s’il nourrissait des ambitions olympiques, balançant de vigoureux coups de jarret, tête haute, les oreilles pointées vers l’avant. — Brave bête ! Tu te débrouilles comme un chef ! En atteignant l’autre berge, Moonshine se ramassa et bondit sans hésiter sur la partie la plus abrupte ; à peine les quatre sabots plantés sur la terre ferme, il se secoua comme un chien. Aspergé, inondé, Brody se remit à rire, pour la seule raison que la vie était belle… Il était chez lui. Et heureux d’y être, pour l’essentiel. Il descendit de cheval pour retirer ses bottes, les vider et les rechausser tant bien que mal par-dessus ses chaussettes humides. En arrivant au ranch, il se trouverait de quoi se changer dans les placards de Conner. Avoir un vrai jumeau présentait quelques avantages, parmi lesquels un accès permanent à une seconde garde-robe. A une époque, Conner se serait insurgé contre la tendance de Brody à lui emprunter ses affaires, mais le 31 décembre dernier, le « petit frère » de Brody, né deux minutes après lui, avait pris femme. Conner était heureux avec Tricia et ces jours-ci, il fallait plus que la disparition d’une chemise ou d’un jean pour le contrarier. Ces deux-là étaient en lune de miel perpétuelle. Et maintenant, avec un bébé attendu dans trois mois, ils irradiaient, comme illuminés de l’intérieur. Brody se remit en selle et guida Moonshine vers la maison tout en réfléchissant à la bonne fortune de son jumeau avec des sentiments mêlés. Il était content, bien sûr, que tout se termine bien pour Conner… mais il lui enviait aussi un peu cette réussite. Chose qu’il n’aurait jamais admise devant quiconque, même sous la torture. Tricia était belle, intelligente et drôle, elle s’était adaptée à la vie au ranch avec une facilité surprenante pour une fille de la ville. Armée d’un zèle de novice, elle était montée à cheval chaque jour ou presque depuis le mariage, quand le temps le permettait — jusqu’à la confirmation de sa grossesse. Conner avait alors mis un terme à cette activité. Plus de balades équestres jusqu’à l’arrivée du bébé, point final. Brody sourit au souvenir de l’attitude inflexible de son frère. Si pour l’essentiel son couple fonctionnait comme un partenariat équilibré, cette fois Conner avait imposé sa loi. Et Tricia, si indépendante en temps normal, avait capitulé. Simple mesure de bon sens, du point de vue de Brody. Si de nombreuses femmes de ranchers continuaient à monter pendant leur grossesse pour rassembler les troupeaux, récupérer les bêtes égarées, inspecter les clôtures, l’opposition catégorique de Conner s’expliquait facilement. Rachel Creed, leur mère, s’engageait encore dans des courses de rodéo autour des tonneaux bien après avoir appris qu’elle portait des jumeaux, et bien qu’il n’y ait pas eu d’accident précis, très vite après l’accouchement, sa santé avait commencé à décliner. Elle était morte alors que Brody et Conner avaient moins d’un mois… Blue Creed, leur père, ne lui avait pas survécu longtemps. Dépassé par ses nouvelles responsabilités, il avait ramené au ranch les bébés à leur premier anniversaire pour les confier à son frère, Davis, et à sa belle-sœur Kim. Peu de temps après, une mauvaise chute de cheval lui avait rompu le cou. Il était resté six semaines dans le coma avant de mourir à son tour. En traversant la prairie entre la rivière et la bâtisse à un étage que partageaient Conner et Tricia depuis qu’ils formaient un couple, l’herbe ondulant autour de lui tel un océan d’émeraude, Brody frissonna. Le denim mouillé collé à ses jambes, sans doute — mais aussi le vieux chagrin attaché à son âme depuis des lustres. En quête de réconfort, il s’absorba dans le spectacle des bêtes broutant paisiblement alentour, des Hereford pour la plupart, plus quelques Black Angus pour rompre la monotonie rousse. Deux douzaines de broncos, élevés tout spécialement pour le rodéo, et six taureaux sauvages Brahma complétaient la ménagerie. Clint, Juan et deux employés, tous à cheval, zigzaguaient parmi les animaux pour veiller à l’harmonie du troupeau. Brody porta la main à son chapeau pour les saluer au passage, et ceux qui regardaient de son côté en firent autant à son adresse. A ce stade, Moonshine très agité tirait sur les rênes, tant et si bien que Brody finit par lui rendre la bride. Ce Cayuse n’était peut-être pas trop à l’aise pour traverser les rivières, mais il
aimait courir, ça oui ! Brody se coucha sur l’encolure, une main calée sur son chapeau et l’autre, plus lâche, sur les rênes. Son cheval partit au grand galop tel un jet filant sur la piste avant le décollage. C’était si bon, si jouissif que Brody ne vit qu’au dernier moment la barrière du corral se dresser devant eux. Trop tard pour l’éviter. Moonshine s’élança au-dessus du rail comme s’il lui était soudain poussé des ailes, le corps bandé comme un arc, pour atterrir en majesté… à quelques pas de Conner, blême et l’air d’avoir avalé des clous rouillés au petit déjeuner à la place de ses œufs au bacon. En croisant ce regard si semblable au sien, Brody ne put s’empêcher d’être une nouvelle fois sidéré par sa propre ressemblance avec son frère. Conner l’observait d’un air furibond à travers les volutes de poussière soulevées par les sabots. Il semblait lutter contre l’envie de l’empoigner par le col, de le tirer de sa selle et de le rouer de coups, histoire de lui apprendre à vivre. Autant dire que l’état de grâce d’après mariage touchait à sa fin. — Oups ! Désolé ! lança gaiement Brody juste pour irriter Conner, un plaisir qu’il s’offrait encore à l’occasion, même s’ils s’entendaient bien depuis quelque temps. Il sauta à terre et fit face à son frère tout raide de fureur, épaules carrées, poings serrés, fin prêt pour la bagarre. — Bon sang, Brody, est-ce que je suis invisible aujourd’hui, ou bien c’est toi qui deviens aveugle ? Tu as failli me passer sur le corps ! Et cette pauvre jument, là-bas, il va me falloir toute la matinée pour la calmer et recommencer à travailler avec elle ! A vrai dire, avant de sauter la barrière, Brody n’avait remarqué ni son frère ni la jument Pinto qui hennissait en secouant la tête là-bas, au fond du corral. Il se garda cependant de l’avouer à voix haute. A la place, il décida de se rendre utile. — Tu dresses les chevaux toi-même maintenant, au lieu de laisser faire un des cow-boys ? demanda-t-il en se penchant pour ramasser la selle légère que la jument avait dû balancer dans l’affolement. Conner lui arracha la selle des mains. — Oui, répondit-il sèchement. Qu’est-ce que tu crois, que les chevaux se dressent tout seuls ? Toi tu as disparu de la circulation pendant dix ans, Davis s’est cassé les deux jambes la dernière fois qu’il a monté un cheval sauvage, et Clint et Juan ont les articulations qui grincent… — Holà ! Qu’est-ce qui te mine à ce point, p’tit frère ? Tu t’es disputé avec ta jolie épouse, ou quoi ? — Non ! hurla Conner. Brody s’esclaffa, ajusta son chapeau et se tourna vers Moonshine pour reprendre les rênes en mains. Après la traversée de la rivière et une course folle à travers la prairie, sans compter ce saut d’obstacle spectaculaire, ce cheval méritait bien d’être délesté de son harnais et mis au repos. — Alors, qu’est-ce qui se passe ? interrogea-t-il calmement tout en guidant l’animal vers l’entrée latérale de l’écurie. — Rien. Conner posa la selle grise de poussière sur le rail supérieur de la barrière et se tourna vers la jument. Brody s’arrêta net. — Il y a forcément quelque chose, insista-t-il. Son frère le regarda alors à travers la brume de poussière dérivant au ras du sol du corral et poussa un soupir. — Peut-être bien qu’on a eu quelques mots, Tricia et moi, concéda-t-il d’un ton bourru. — Des soucis dans la maison du bonheur ? le taquina Brody. Ce ne pouvait pas être grave — il n’avait jamais vu un homme et une femme s’aimer aussi profondément que Tricia et son frère. — Elle dit que je la protège trop. Elle m’a traité de mère poule ! D’un geste rageur, Conner retira son chapeau, le tapa sur sa cuisse et l’enfonça de nouveau sur sa tête. Brody frotta son menton râpeux d’une main distraite. — Toi, une mère poule ? Sous prétexte que tu l’envelopperais de papier bulle si elle te laissait faire, pour préserver le vernis sur ses orteils ? Conner afficha comme prévu un air furibond, mais sous le masque sévère une petite lueur perça enfin, et ce fut comme un rayon de soleil traversant un banc de nuages noirs.
— Fais-moi disparaître ce cheval, dit-il. La jument est bonne pour brouter dehors le restant de la journée, maintenant que vous l’avez terrorisée lui et toi. Docile, Brody conduisit Moonshine à l’écurie, l’installa dans un box et lui donna deux bottes de foin. Quand il ressortit, Conner l’attendait dans la cour en lançant un bâton que Valentino, un bâtard croisé retriever et labrador, s’amusait à lui rapporter. Drôle de nom pour un chien de ranch, se dit Brody comme souvent. Mais la pauvre bête traînait déjà ce boulet quand Conner et Tricia s’étaient rencontrés. Conner avait tenté de l’appeler « Bill » pendant un moment, en vain — l’ancien chien errant ne répondait pas à ce nom. Il était donc resté Valentino. Brody fouilla les alentours du regard. Aucune trace de Tricia ni de son tout-terrain… — Elle est partie en ville aider Carolyn à la galerie, dit Conner qui avait décidément l’art de lire dans ses pensées — mais la réciproque, Dieu merci, était également vraie. Alors qu’elle est enceinte jusqu’aux yeux ! Quel mal y aurait-il à rester une journée à la maison, je te le demande ? Pour rester tranquille, les pieds sur une chaise ? Brody pouffa et gratifia son frère d’une claque sur l’épaule. — Elle gère une galerie d’art dans une petite ville, Conner, elle ne fait pas du saut à l’élastique ni du rodéo ! A ces mots, Conner se rembrunit un peu plus. A son tour, Brody comprit sur-le-champ ce qui traversait l’esprit de son jumeau. Ils pensaient très souvent en tandem. — Il n’y a aucun rapport entre la grossesse de notre mère et celle de Tricia, ajouta-t-il. Tu peux arrêter tout de suite d’en chercher un. Conner soupira, s’arracha un semblant de sourire et hocha la tête. Brody se surprit alors à penser — et ce n’était pas la première fois — qu’aimer une femme rendait un homme incroyablement vulnérable. Et après l’arrivée d’un bébé ? C’était sans doute bien pire… Il frissonna, submergé par ses souvenirs. — Et toi, où est-ce que tu es encore allé traîner ? demanda Conner en l’étudiant de pied en cap d’un œil critique. Il en avait mis du temps, à remarquer ses habits trempés… — Moonshine s’est découvert une passion pour la nage, répondit Brody. Ensemble, ils pénétrèrent dans la maison, le chien trottant sur leurs talons. Brody passa par la buanderie pour subtiliser un jean, un T-shirt et des chaussettes dans les piles d’habits posées sur le sèche-linge. Puis il prit une douche rapide, juste pour se réchauffer, et fila s’habiller dans la chambre qu’il avait partagée, enfant, avec Conner et leur cousin Steven qui les rejoignait l’été. Quand il en émergea, son frère se trouvait encore dans la cuisine, en train de préparer du café avec une de ces cafetières design sophistiquées, conçues pour les accros à la caféine. — Alors, cette nouvelle maison, ça avance ? demanda Conner en lui tendant une tasse fumante qu’il accepta avec reconnaissance. — Lentement. Mais l’entrepreneur m’a juré-craché qu’elle serait prête pour un emménagement à la mi-août. Conner esquissa un sourire sceptique, retira une seconde tasse du plateau de sa machine infernale et la leva dans sa direction. — Jolie tenue, commenta-t-il mi-figue, mi-raisin. A une époque, j’avais exactement la même.
* * *
Carolyn Simmons retint son souffle. Là-bas, son amie et associée Tricia Creed descendait de l’escabeau à pas prudents. Elle venait d’accrocher au mur un nouveau batik représentant une Amérindienne penchée sur son métier à tisser, œuvre d’une artiste locale. Une splendeur, qui ne tarderait pas à trouver preneur. Voilà pourquoi sans doute, Tricia l’avait suspendue si haut. Si la pièce était difficile à atteindre, toutes deux en profiteraient un peu avant qu’un amateur se l’approprie. Une longue tresse brune, d’amples vêtements de maternité en coton, une attitude confiante et sereine envers la vie en général… Tricia ressemblait un peu àLa Tisseuse, tout compte fait, songea Carolyn. Elle-même en était loin. Grande, les cheveux blonds soigneusement méchés, elle portait sa tenue habituelle, jean, bottes et T-shirt ajusté. Prête à monter à cheval si l’occasion se présentait, comme lui disait souvent Tricia pour la taquiner.
— Qu’est-ce que tu fabriquais sur cet escabeau ? lança-t-elle, les mains sur les hanches. J’ai promis à Conner de te tenir à l’œil ! Et toi, dès que je tourne le dos, tu en profites pour crapahuter jusqu’au dernier barreau ! Tricia s’épousseta les mains et recula d’un pas en souriant pour mieux admirer le batik. — L’avant-dernier, rectifia-t-elle gaiement, le visage resplendissant dans le soleil entrant à flots par la grande devanture. Qu’est-ce qu’elle est belle, tu ne trouves pas ? Carolyn suivit son regard. Oui, Primrose Sullivan s’était surpassée cette fois. SaTisseuseétait en effet magnifique. — Elle ferait un malheur en ligne, raisonna-t-elle à voix haute. Mais, pas sûr que la photo soit parfaite depuis cet angle… Un crissement de pneus l’interrompit. Tricia s’avança vers la fenêtre et écarta les rideaux de dentelle à l’ancienne. — Un autre car de touristes, annonça-t-elle. Prête ? Leur petit commerce, moitié boutique et moitié galerie d’artisanat, occupait la totalité du rez-de-chaussée de la vénérable demeure victorienne de Natty McCall, l’arrière-grand-mère de Tricia. Carolyn logeait à l’étage au-dessus avec Winston, le chat que la propriétaire lui avait confié, dans l’ancien appartement de Tricia. Toutes les deux proposaient les articles les plus divers, mais toujours de qualité, du savon au lait de chèvre aux pelotes à épingles cousues main, en passant par des robes d’exception et des peintures à l’huile dignes de figurer dans un musée. — Prête ! assura Carolyn, tout sourire, en allant prendre sa place habituelle derrière le comptoir, près de la caisse. Tricia de son côté se hâta de rectifier la présentation déjà impeccable d’un set de papeterie de bois et tissu. Ce modeste commerce ne permettrait jamais à personne de s’enrichir, mais pour Carolyn, c’était un rêve devenu réalité. A Lonesome Bend, elle disposait d’un logement confortable — ce qui n’était pas rien, pour une fille élevée dans pas moins dequatorzefoyers d’accueil différents — et d’un point de vente pour ses propres créations, vêtements, coussins décoratifs ou tabliers rétro qu’elle se régalait à créer sur sa machine à coudre dès qu’elle avait un moment de libre. Elle les avait vendues en ligne pendant des années, du temps où elle gagnait sa vie comme gardienne de maison, mais cette activité annexe lui permettait alors tout juste de se constituer une petite épargne et d’acheter des fournitures pour le projet suivant, jamais davantage… La clochette de l’entrée tinta et une nuée de touristes envahit tout l’espace disponible entre les tables et les étagères. Uniquement des femmes aux cheveux blancs, aux ongles manucurés avec soin et parées des couleurs vives de l’été, bavardant entre elles avec entrain tout en se pressant devant les articles exposés. Carolyn observa leur manège, songeuse. Si la boutique, nommée pompeusement Creed & Simmons — un nom évoquant plutôt un cabinet juridique ou une bijouterie anglaise, selon Natty —, dépassait à peine le seuil de rentabilité, c’était grâce aux cars de touristes comme celui-là, venant de Denver, Aspen ou Telluride, qui s’arrêtaient au moins deux fois par semaine. Cela permettait tout au moins de garder les portes ouvertes et la lumière allumée. Pour Tricia, qui avait vendu une propriété héritée de son père pour une somme confortable et qui avait ensuite, cerise sur le gâteau, épousé un rancher prospère, ce commerce représentait un hobby — qui la passionnait, certes, mais un simple hobby. Pour Carolyn, c’était infiniment plus : une extension de sa personnalité, une identité. Un moyen de se faire une place dans une communauté composée pour l’essentiel de personnes se connaissant depuis la naissance. Ilfallaitque ça marche… Sinon, ce serait de nouveau la dérive. Le retour à l’ancien mode de vie. Habiter la maison d’un étranger pendant des jours, des semaines, puis déménager ailleurs, dans une autre maison qui ne lui appartenait pas. Le gardiennage n’était finalement qu’une version adulte du jeu des chaises musicales… A ceci près que les enjeux étaient autrement importants. Une fois ou deux, la musique s’était arrêtée à l’improviste et Carolyn s’était laissé surprendreentre deux maisons, joueuse privée de chaise, obligée de se terrer dans un motel bon marché ou de dormir dans sa voiture jusqu’à ce qu’un nouvel emploi se présente. Dieu merci, les opportunités ne manquaient pas dans la région de Lonesome Bend. Vedettes du cinéma et riches hommes d’affaires possédaient ici des résidences secondaires bien cachées au fond de canyons, perchées sur les collines ou perdues au bout de longues routes venteuses, bordées de trembles chuchoteurs.
Carolyn acceptait encore des gardiennages à l’occasion, pour des clients de longue date, mais elle préférait de beaucoup l’appartement douillet au-dessus de la galerie à ces immenses propriétés désertes et glaciales malgré leurs piscines intérieures, leurs salons multimédias suréquipés et leurs caves à vin bien garnies. Ici, elle vivait au milieu de ses propres possessions — sa collection de mugs en céramique, souvenirs de toutes sortes de coins d’Amérique, quelques photographies dans leurs cadres bon marché, son fidèle ordinateur portable, et surtout sa machine à coudre, basique mais si familière, cadeau de départ de sa mère adoptive préférée. Ce cadre lui donnait de la substance. Elle s’y sentaitréelle, enracinée dans un endroit précis, et non plus un fantôme éthéré hantant des châteaux inhabités… Mais l’heure n’était pas propice à la rêverie. Tricia et Carolyn furent l’une et l’autre si occupées durant les quarante-cinq minutes suivantes qu’elles eurent à peine l’occasion d’échanger un regard, encore moins un mot, et lorsque le car de touristes redémarra enfin, il était déjà presque l’heure de fermer boutique pour la pause déjeuner. Le tiroir-caisse débordait de billets de cinq, dix, vingt dollars, côtoyant une jolie pile de reçus de cartes de crédit. Tables et rayonnages semblaient avoir subi un pillage en règle d’une tribu de Barbares ayant laissé dans leur sillage des relents de parfums sophistiqués. — Waouh ! s’écria Tricia en s’affalant dans le rocking-chair près de la cheminée. Ce groupe-là nous a pratiquement plumées. — Tant mieux ! Surtout, qu’il revienne vite… Tricia renversa la tête en arrière et ferma les yeux avec un petit soupir, une main protectrice posée sur son ventre rond. Carolyn en perdit aussitôt le sourire. — Tricia ? Tu te sens bien ? Son amie rouvrit les yeux, tourna la tête vers elle et sourit. — Bien sûr que je me sens bien ! Je suis juste un peu fatiguée après ce raid imprévu… — Sûre ? Tricia fit la grimace. — J’ai l’impression d’entendre Conner. Oui,je vais bien, Carolyn ! Les sourcils froncés, Carolyn alla jusqu’à la porte tourner la pancarte afin qu’elle indique « Fermé ». Elles avaient coutume de déjeuner toutes les deux dans la cuisine du rez-de-chaussée, à l’arrière de la maison. Quelquefois, Conner se joignait à elles. A son retour, Tricia n’avait pas bougé de son fauteuil. Elle s’était assoupie. Carolyn sourit, attendrie, couvrit son amie d’un châle léger en crochet et s’éclipsa à pas de loup vers la cuisine. A son entrée, Winston s’enroula autour de ses chevilles en ronronnant aussi fort qu’un moteur de hors-bord. Comme la maison, ce chat appartenait en théorie à Natty McCall, l’arrière-grand-mère de Tricia, qui habitait aujourd’hui Denver. Il restait cependant avec Carolyn chaque fois que sa maîtresse partait en croisière, ce qui se produisait fréquemment, et Carolyn l’aimait comme s’il était à elle. Un sentiment réciproque, apparemment… A moins que Winston ait juste très envie de sa ration quotidienne de sardines. — Une petite faim ? demanda-t-elle en se penchant pour caresser ses oreilles noires soyeuses. Winston lui répondit par un miaulement appuyé signifiant clairement « oui » et bondit sur un buffet où il aimait se poster pour surveiller la pièce. Toute joyeuse à la pensée des bénéfices tirés de l’invasion inopinée des touristes, Carolyn sortit du réfrigérateur le bol contenant le reste des sardines de la veille, ôta le film plastique qui le recouvrait et le posa par terre à l’intention de Winston. Puis elle alla se laver les mains dans l’évier. D’un bond, le chat atterrit souplement pile devant son bol. Au même moment, des petits coups résonnèrent à la porte de derrière. Conner Creed poussa le battant, passa la tête dans l’embrasure et sourit à Carolyn de toutes ses jolies dents blanches. Elle sentit son cœur faire une embardée avant de cesser tout à fait de battre lorsque son visiteur s’avança dans la cuisine. Ce n’était pas Conner, ainsi qu’elle l’avait d’abord cru. C’étaitBrody.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi