L'Honneur des Highlands

De
Publié par

Elle est la cible de tous les hommes du royaume, mais un seul trouve grâce à ses yeux...

Jeune veuve que sa belle-famille accuse du meurtre de son mari, lady Clotilde est recherchée par tout le royaume français. Chassée pour un crime qu'elle n'a pas commis, elle fuit en se faisant passer pour une servante. C’est lors d’une bataille contre l’Angleterre qu’elle rencontre Nigel Murray, jeune guerrier écossais, qui la prend sous son aile et décide de l’emmener dans son pays. Pour elle, il sera prêt à braver tous les dangers. Et son plus grand défi sera de réussir à lui faire oublier son douloureux passé et à lui redonner foi en l’amour.

« Cette romance en kilt haute en couleur va faire chavirer les cœurs. » Romantic Times


Publié le : mercredi 26 novembre 2014
Lecture(s) : 12
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820518927
Nombre de pages : 504
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Hannah Howell

L’Honneur des Highlands

Les Chefs du clan Murray – 2

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanny Adams

Milady Romance

Chapitre premier

France, printemps 1437

 

Nigel Murray se redressa tant bien que mal en laissant échapper un gémissement sourd. Il serra sa tête entre ses mains et fit la grimace en découvrant l’épaisse couche de boue qui durcissait ses cheveux châtains, puis il jeta un coup d’œil à la ronde en plissant douloureusement les yeux dans la faible lumière de l’aube. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il se souvienne de l’endroit où il se trouvait. Il éprouva alors un sentiment de honte. Il avait échoué à se hisser à l’intérieur de sa petite tente et s’était endormi dans la fange juste devant l’entrée de celle-ci.

— C’est un coup de chance que je ne me sois pas noyé dans la gadoue ! grommela-t-il en chancelant sur ses jambes, tandis que les coups de marteau qui résonnaient sous son crâne ne faisaient qu’accroître la précarité de son maintien.

Peu à peu, une odeur rance vint lui chatouiller les narines, et sa honte atteignit son paroxysme lorsqu’il s’aperçut que les répugnants effluves émanaient de sa personne. Le jeune homme pesta et prit la direction de l’étroite rivière près de laquelle l’armée à laquelle il appartenait avait établi son camp. Un bon décrassage ne serait pas superflu, sans compter qu’il éprouvait la nécessité de se rafraîchir les idées. Rien de tel que l’eau glacée pour accomplir l’un et l’autre !

La situation m’échappe ! conclut-il en se faufilant à travers les arbres.

Lorsqu’on se réveille vautré dans la boue sans savoir où l’on est, ni comment l’on y est arrivé, une sérieuse remise en question s’impose. Durant les sept longues années qu’il avait passées comme mercenaire aux côtés des Français, Nigel s’était souvent fait la même réflexion au sujet de plusieurs camarades. À présent, son tour était venu de mettre en pratique sa propre théorie sur la question. L’alternative était claire : soit il changeait, soit il y laisserait la vie.

Une fois au bord de la rivière, il repéra un endroit peu profond, retira ses bottes d’un coup sec, détacha son fourreau et pénétra dans le torrent. Il mit brièvement la tête sous l’eau quasi gelée avant de s’y étendre complètement, l’herbe tendre de la berge en pente douce lui servant de coussin. Allongé de tout son long, il ferma les yeux tandis que la fraîcheur de l’onde dissipait les vapeurs alcoolisées qui embrumaient son esprit et que le courant emportait la puanteur qui imprégnait son corps et ses habits.

Depuis son arrivée en France, il avait accumulé les beuveries et collectionné les conquêtes féminines sans lendemain. Seules d’épisodiques batailles contre les Anglais ou les ennemis français de quelque hobereau qui offrait ses services avaient interrompu pendant de courtes périodes la ronde invariable de ses débauches. Nigel n’était pas sans savoir qu’il devait à sa bonne étoile d’être encore en vie après sept années de ce régime. Heureusement que, la veille, il n’était pas tombé face contre terre dans la boue, car il était trop saoul pour se relever, et celle-ci aurait été son tombeau. Il aurait également pu pénétrer, par mégarde et en titubant, derrière les lignes ennemies et être tué avant de s’apercevoir de son erreur ; ou encore l’un des nombreux rôdeurs qui hantaient les abords du camp aurait pu le détrousser avant de lui trancher la gorge, à moins que l’un de ses frères d’armes ne s’en soit chargé ! Bref, il s’était laissé aller à l’égarement d’une alarmante manière, qui, au bas mot, aurait pu lui coûter la vie de mille et une façons.

Et au nom de quoi ? Telle était la question qui le taraudait désormais. Il avait d’abord eu recours au vin et aux femmes dans le but d’atténuer la douleur qui lui rongeait le cœur, de mettre fin au chagrin qui l’avait contraint à fuir son foyer, l’Écosse, et Donncoill, son fief. Mais tout semblait indiquer désormais que c’était devenu une habitude. Le vin provoquait un engourdissement auquel il lui était difficile de résister, une incapacité à penser dans laquelle il voyait son salut. Quant aux femmes, elles soulageaient provisoirement son corps.

Celles-ci, jugea-t-il, ne représentent pas une menace pour ma vie.

En quittant l’Écosse, il avait déclaré à ses frères qu’il ne se rendait point en France afin d’y chercher la mort sur un champ de bataille. Cependant, il n’avait pas non plus l’intention de succomber à un état d’hébétude alcoolique.

Des éclats de voix arrachèrent soudain Nigel à ses pensées funestes et à sa pénible introspection. Il se hissa en position assise et tendit l’oreille. Lorsqu’il se fut assuré de leur provenance, il saisit ses bottes et son épée, puis s’approcha à pas de loup. Il était mû par la curiosité autant que par le désir irrésistible d’échapper à la vision de sa propre déchéance.

Nigel faillit buter sur le couple qui avait éveillé son intérêt, car celui-ci se tenait plus près qu’il ne l’avait cru, au beau milieu d’une clairière dont on ne découvrait l’existence qu’en y entrant. Il s’accroupit promptement derrière un bouquet de petits buissons couverts de baies. C’était une piètre cachette, mais les deux acolytes étaient si absorbés par leur affaire que Nigel était certain qu’il ne serait pas découvert, à condition, bien sûr, de se montrer discret.

Le jeune homme n’était pas inconnu de l’Écossais, mais ce dernier dut faire un effort de mémoire pour se souvenir de son nom. Cependant, c’est la jeune femme qui attira tout particulièrement son attention. Pourquoi diable Guy Lucette était-il en grand conciliabule avec une toute petite brunette vêtue avec des habits d’homme trop grands pour elle ? Avisant l’amas de mèches noir corbeau qui gisait sur le sol, Nigel en conclut que la coiffure courte légèrement ondulée de la jeune femme était chose récente. Il ressentit un étrange pincement au cœur à la vue de la chevelure abandonnée et se demanda quelles étaient les raisons de cette mutilation. Qui ne se serait pas ému à la vue d’une telle perte ? Semblable toison faisait la gloire de la femme qui l’arborait. Partant, pourquoi celle-ci en était-elle venue à une pareille extrémité ? Imposant le silence à ses pensées, Nigel se contraignit à écouter la conversation en redoublant d’attention afin de ne point se laisser déborder par le débit rapide des deux Français.

— C’est pure folie, Gisèle ! marmonna Guy en l’aidant à lacer ses jambières en daim et sa livrée matelassée. Nous allons bientôt affronter les Anglais sur le champ de bataille. Ce n’est pas un endroit pour une femme.

— Les terres de DeVeau ne sont pas non plus recommandées aux dames, répliqua Gisèle d’un ton sec en effleurant ses bouclettes de ses longs doigts tremblants. Cela seul suffirait à me donner envie de tuer ce scélérat.

— Il est déjà mort.

— Ce n’est pas une raison !

— Pourquoi ? Il n’a pas tailladé vos cheveux et ne vous a point non plus demandé de le faire.

— Non, mais ce gredin – ou plutôt sa famille – m’y a obligée ! Je ne me doutais pas que les DeVeau se reproduisaient autant. Il me semble buter sur l’un d’entre eux à chaque détour ; il s’en trouve un dans chaque buisson que je croise !

— L’armée rassemblée ici compte certainement quelques DeVeau dans ses rangs, convint Guy à voix basse. N’y avez-vous point songé lorsque vous avez échafaudé votre plan insensé ?

— Bien sûr que si ! rétorqua la jeune femme en ajustant son pourpoint avant d’en lisser le devant afin de s’assurer que ses seins ne pointaient pas sous le vêtement. J’ai également tenu compte du fait que mes ennemis ne sont pas sans savoir, ni à l’abri d’apprendre, que vous êtes mon cousin. Mais tout cela n’a aucune importance. Nul n’ira me chercher parmi les pages qui s’activent autour du camp.

— Vous avez peut-être raison, mais j’insiste cependant pour que vous ne vous éloigniez pas de moi. J’ai une meilleure idée : restez à l’intérieur de ma tente autant que possible, pour ne pas attirer les soupçons.

Guy examina minutieusement le travestissement de Gisèle, puis il signifia d’un hochement de tête qu’il était satisfait.

— Si l’on vous reconnaît ou que l’on vous démasque ici, cela pourrait entraîner votre mort. Les DeVeau ont promis une belle récompense à qui leur permettra de mettre le grappin sur votre beau petit minois, et beaucoup seront tentés de se remplir les poches à bon compte !

Nigel se demanda en passant pour quel montant la tête de la jeune femme avait été mise à prix, puis il haussa les épaules.

Peu importe ! pensa-t-il.

Il était sous le charme, la curiosité lui instillant un regain de vie. En outre, pour la première fois depuis qu’il avait quitté l’Écosse, il s’intéressait à autre chose qu’à ses propres malheurs ou aux batailles, et il exultait ! Les questions se bousculèrent dans son esprit, mais les réponses l’indifféraient. Il lui suffisait de songer qu’elles existaient.

Guy et la jeune femme gracile prénommée Gisèle enfouirent les vêtements et les cheveux coupés dans une fosse creusée à fleur de terre, puis ils sortirent de la clairière. Nigel ne les prit pas en filature, dans le seul but de récupérer ce que le couple avait essayé de dissimuler. Il fit une gibecière du châle et y fourra les cheveux ainsi que les autres vêtements, puis il se dépêcha d’emporter le tout dans sa tente avant de se frayer un chemin jusqu’à celle de Guy.

Il n’eut aucune difficulté à s’acquitter de cette dernière tâche sans être vu. Le jeune chevalier français avait perdu ses deux compatriotes lors de la dernière escarmouche avec les Anglais et se trouvait provisoirement sans aides de camp. Manifestement, Guy et Gisèle s’y entendaient très mal pour couvrir leurs arrières. N’importe quel chasseur de primes un peu malin pourrait sans peine capturer la jeune femme !

Nigel considéra l’entrée de la tente de Guy en s’interrogeant sur ce qu’il allait faire ensuite. Il se demanda également ce que cela pouvait bien lui faire si ces deux imbéciles se faisaient tuer. Enfin, il conclut que tout ce qui l’écartait de la trajectoire funeste qu’il avait suivie jusque-là était bon à prendre. Cependant, il lui restait à découvrir si les deux cousins s’étaient rendus coupables d’un forfait méritant la peine de mort. Tout pouvait reposer sur un simple malentendu. Sa propre famille connaissait le prix d’une telle méprise. Les Murray n’avaient-ils pas eux-mêmes livré une longue et sanglante guerre de clan pour une simple bévue ? Une foule d’hommes de bien avaient péri avant que toute la lumière soit faite sur cette affaire.

Nigel comprit qu’il était mû par quelque chose de plus noble que la simple curiosité lorsque l’idée qu’il puisse arriver malheur à Gisèle soudain le glaça. Mais il eut beau essayer de se convaincre que n’importe quel guerrier doté d’un tant soit peu de courage aurait préféré mourir plutôt que de voir souffrir un aussi joli brin de fille – surtout pour un malentendu –, il ne parvint pas à s’expliquer la virulence de sa révolte de manière satisfaisante.

Arrête de lambiner,Nigel ! se tança-t-il, tandis qu’il faisait lentement les cent pas devant l’entrée de la tente.

Soit qu’il n’existe point de manière directe d’aborder les deux jeunes gens, soit que son esprit soit encore trop embrumé de vapeurs éthyliques pour élaborer le moindre plan, toujours est-il qu’aucune astuce ne lui vint à l’esprit, et il pesta de plus belle. Optant finalement pour l’approche directe, il cria une formule de salutation et pénétra à grandes enjambées dans la tente de Guy. Les deux cousins ouvrirent de grands yeux pleins d’effroi qui amusèrent Nigel, d’autant que la réaction de Guy se fit bien trop attendre pour qu’il ait la moindre chance de sauver sa cousine ainsi que lui-même s’il s’était agi d’un ennemi. Néanmoins, le jeune homme tira finalement son épée en poussant Gisèle derrière son dos. Pendant ce temps, Nigel jubilait, car Guy, de toute évidence, ne se rendait pas compte que son geste trahissait l’identité féminine de son page plus sûrement que tout examen minutieux.

— Ce ne sera pas nécessaire, déclara Nigel en anglais, en priant pour qu’ils comprennent la langue de l’ennemi.

De fait, il parlait un français à l’accent écossais si prononcé qu’un nombre infime de ses interlocuteurs parvenaient à deviner ce qu’il disait lorsqu’il s’y essayait. Afin de leur signifier qu’il n’avait aucune intention belliqueuse, il resta donc les bras légèrement ballants.

— Ah non ? Dans ce cas, pourquoi êtes-vous entré en force, si vous ne nous voulez aucun mal ? s’enquit Guy.

Nigel écarta un bref accès de jalousie en entendant le jeune homme s’exprimer en anglais avec plus d’aisance qu’il n’en montrait lui-même en français, puis il posa les yeux sur Gisèle, laquelle l’observait avec la plus grande attention depuis sa cachette derrière les larges épaules de son cousin. La jeune femme avait de grands et beaux yeux verts sincères tels que Nigel n’en avait croisé qu’une seule fois.

— Pourquoi votre page ne tire-t-il point son épée pour se battre à vos côtés ? demanda-t-il d’une voix traînante avant de s’esclaffer dans sa barbe face au regard affolé du jeune homme. On peut toujours faire passer une demoiselle pour un jeune garçon, surtout aux yeux des gens distraits, mais il est beaucoup plus difficile de se souvenir de la traiter comme tel !

Gisèle frémit de terreur, puis ses idées s’embrouillèrent. Elle avait d’abord cru que ce bel Écossais était à la solde des DeVeau, mais son sourire charmeur et son allure décontractée ne semblaient aucunement menaçants ; et, même s’il avait fallu à la jeune femme un certain temps pour découvrir ce qui se cachait derrière ce beau regard ambré, elle n’y décelait qu’hilarité et intérêt. Finalement, la façon qu’avait l’inconnu de la regarder commença à l’agacer, car elle ne voyait rien de drôle dans sa situation désespérée, laquelle n’était certainement pas l’une de ces conjonctures exceptionnelles où un chevalier rongé par l’ennui peut s’immiscer pour briser la monotonie de son existence.

Malgré sa colère grandissante et l’aspect négligé de l’Écossais, Gisèle remarqua qu’il avait fière allure. Il était grand et doté d’une belle musculature de félin que soulignaient ses vêtements mouillés. Ses cheveux étaient, eux aussi, humides, et des mèches bouclées tombaient sur ses larges épaules. Cependant, ils étaient suffisamment secs pour suggérer que la couleur mordorée de ses yeux se reportait dans sa chevelure. Gisèle examina longuement le guerrier. Il paraissait fourbu et arborait une barbe de plusieurs jours. Quoi qu’il en soit, il comptait parmi les plus beaux spécimens de la gent masculine que Gisèle avait pu croiser jusque-là. Il avait les pommettes hautes, un long nez droit qui n’avait point été cassé (ainsi qu’il arrive souvent aux chevaliers sur les champs de bataille), le menton volontaire et une bouche sensuelle qui, Gisèle n’en doutait pas, avait été dessinée pour attirer les femmes. À son grand étonnement, elle s’attrista de remarquer, sur la figure du guerrier, les signes naissants de la débauche sous la forme de rides causées par l’excès de vin et très probablement de plaisirs charnels. Elle avait pu observer des marques similaires sur le visage de son mari. Quels problèmes ce bel et puissant Écossais avait-il donc pour se vautrer ainsi dans l’alcool et la luxure ?

Nigel croisa le regard de Gisèle, et elle rougit. Elle l’avait fixé du regard pendant trop longtemps et avec trop d’insistance pour qu’il ne s’en aperçoive pas. Gênée, la jeune femme détourna aussitôt les yeux. L’instant d’après, elle avait retrouvé tout son aplomb, et sa colère s’était ranimée. Lorsqu’elle posa de nouveau les yeux sur le chevalier, il la dévisageait avec un petit sourire en coin, et elle dut résister à la tentation de se laisser amadouer.

— Dans la mesure où j’ai adopté ce costume très récemment, auriez-vous l’obligeance de me dire par quel miracle vous en êtes informé ? s’enquit Gisèle.

— Je me trouvais, moi aussi, près de la rivière.

— Mince ! marmonna-t-elle en français, non sans lui jeter un regard noir, tandis qu’il s’esclaffait. Vous êtes donc un espion !

— Non. Je suis seulement un soldat qui apprécie un brin de toilette de temps en temps.

Gisèle préféra ne pas relever ce manque de sérieux et renonça à se cacher derrière son cousin.

— Si vous n’êtes pas à ma recherche, en quoi ma façon de m’habiller ou l’identité que j’endosse vous concernent-elles ?

— La curiosité est un puissant moteur de l’action humaine !

— Combattez-la, messire le chevalier fier-à-bras !

— Gisèle…, siffla Guy en donnant un coup de coude dans les côtes de sa cousine. Ne devrions-nous pas d’abord nous enquérir de ce qu’il veut avant que vous dirigiez votre vindicte contre lui ? suggéra-t-il enfin en français.

— Je parle votre langue, murmura Nigel en souriant de toutes ses dents aux deux cousins éberlués.

— Effroyablement ! fit remarquer Gisèle avant de maudire son compagnon lorsque celui-ci lui donna de nouveau un petit coup de coude.

— Nous nous connaissons, n’est-ce pas ? s’enquit Guy en fronçant les sourcils.

— Seulement de vue, répondit le chevalier.

Puis, s’inclinant imperceptiblement, il ajouta :

— Sir Nigel Murray, pour vous servir.

— Messire Guy Lucette, et voici ma cousine, Gisèle DeVeau. Avez-vous l’intention de révéler notre subterfuge ? À moins que vous ne briguiez quelque récompense pour acheter votre silence ?

— Vous m’offensez, déclara Nigel pour la forme, car il comprenait que son comportement ait pu leur inspirer de la méfiance. Je jure sur l’honneur de mon clan que la curiosité est l’unique motif de mon intrusion.

— Semblable obéissance aveugle à votre propre indiscrétion pourrait aisément vous coûter la vie, rétorqua Guy, non sans toutefois remiser son épée dans son fourreau. Mais je crains qu’elle ne doive rester insatisfaite.

— Le doit-elle vraiment ?

— N’en doutez point, intervint Gisèle d’un ton tranchant. Cela ne vous regarde en rien. Ce ne sont point vos affaires !

— Eh, bien sûr ! Vous ne pensez pas avoir besoin d’aide ? Que diriez-vous d’un second couteau pour assurer vos arrières ?

Guy plissa les yeux. Apparemment, il n’excluait pas cette possibilité, contrairement à Gisèle qui ne manifestait pas la moindre hésitation.

— Il s’agit d’une querelle familiale, messire, expliqua la jeune femme. Nous n’avons pas besoin d’aide.

— Ah non ? Votre subterfuge ne fait que commencer, et je l’ai déjà éventé !

— Uniquement parce que vous nous espionniez !

— Et si je n’étais pas le seul ? insinua Nigel à voix basse, dans l’espoir de lui faire comprendre la gravité de sa découverte et l’importance de sa présence à leurs côtés.

Guy blêmit, et Nigel, heureux que le jeune homme se rende à l’évidence, salua sa réaction d’un hochement de tête. Quant à Gisèle, son regard exprimait un fascinant mélange de peur et de colère. Le bon sens aurait dû suffire à leur montrer qu’ils avaient cruellement besoin d’aide, mais Nigel était bien placé pour savoir que nombreux sont les obstacles qui empêchent d’agir selon les arrêts de la raison. Premièrement, ils ne le connaissaient ni d’Ève ni d’Adam, et n’étaient donc nullement fondés à lui faire confiance. Deuxièmement, la question de l’amour-propre – dont il soupçonnait les deux cousins d’être pourvus à foison – les empêchait de reconnaître qu’ils ne s’en tireraient pas seuls. Il restait donc à espérer que la prudence et l’orgueil ne les ligotent point trop longtemps encore.

— Je pense que, si les bois environnants avaient grouillé d’espions, nous nous en serions aperçus, marmonna Gisèle avant de faire la grimace lorsque Guy, une fois encore, lui donna un coup de coude en représailles.

— Messire Murray, je comprends où vous voulez en venir, affirma Guy en s’empressant de réduire Gisèle au silence d’un regard désapprobateur, tandis que celle-ci faisait mine de prendre la parole. Et je puis vous assurer que nous nous montrerons bien plus prudents à l’avenir et que nous surveillerons mieux nos arrières.

— Ainsi vous refusez mon aide ?

— Je le dois. Ce ne sont pas vos histoires. Il serait discourtois de vous mêler à nos difficultés.

— Même si je me porte volontaire ?

— Même.

— À votre guise, conclut Nigel en haussant les épaules.

— Nous vous remercions de tout cœur de votre aimable sollicitude.

— « Nous » ? intervint Gisèle.

Mais Nigel se contenta d’esquisser un sourire tandis que Guy faisait la sourde oreille.

— Malgré votre refus poli, assura l’Écossais, soyez certains que l’offre tient toujours. Vous savez où me trouver si vous changez d’avis.

À ces mots, Nigel s’inclina légèrement et prit congé. À seulement quelques pas de la tente, il s’arrêta et fit volte-face, songeant brièvement à revenir discrètement en arrière afin d’écouter en cachette ce que les deux cousins se disaient, puis il rejeta cette idée d’un mouvement de tête. Désormais plus prudents, Guy et Gisèle s’en tiendraient sûrement à quelques murmures sans conséquence, ce qui rendrait toute indiscrétion de sa part inutile. Il ne lui restait plus qu’à patienter en espérant qu’ils l’appelleraient à la rescousse avant que le danger qu’ils semblaient redouter les rattrape.

 

— Nous avons peut-être commis une erreur, suggéra Guy à voix basse en refermant les rabats de sa tente.

— Nous n’avons pas besoin de l’aide de cet Écossais, insista Gisèle en s’asseyant sur un coffre recouvert d’une couverture.

— J’admire la foi que vous mettez dans ma capacité à assurer votre sécurité.

Accroupi près d’une petite fosse circulaire entourée de pierres, le jeune homme commença à faire du feu.

— Vous êtes un chevalier très expérimenté et hautement reconnu par ses pairs.

— Merci pour la consécration ! Mais ma réputation, si piètre soit-elle, s’est forgée sur les champs de bataille, au cours de combats à la loyale. La situation est différente. Je suis votre seul bouclier contre une véritable horde de DeVeau et de mercenaires vindicatifs, dont aucun n’est connu pour sa loyauté. Un second couteau n’aurait pas été du luxe !

— Sauf que nous ignorons s’il a l’intention d’utiliser son épée contre nos ennemis ou pour nous livrer à eux. Et si cet Écossais était l’un de ces mercenaires à la solde des DeVeau ?

— Je ne le crois pas un seul instant, répliqua Guy en secouant la tête.

— Vous ne le connaissez même pas.

— Exact ! Ni en bien ni en mal. Par conséquent, nous ne devrions pas écarter définitivement sa proposition.

Gisèle maudit son cousin en silence et passa une main dans sa courte chevelure. En son for intérieur, elle ne pensait pas que messire Murray nourrissait des intentions belliqueuses à leur égard, mais elle se méfiait de sa propre opinion, qu’elle croyait reposer sur les traits délicats et les beaux yeux du jeune homme. Le fait que Guy reconnaisse accorder une semblable confiance à l’étranger ne soulagea que partiellement son inquiétude. Elle vivait depuis trop longtemps dans la clandestinité pour donner crédit au premier venu ou à ses propres impressions. Tandis que certains membres de sa propre famille accréditaient les accusations dont elle était l’objet et lui avaient tourné le dos en conséquence, pourquoi un inconnu venu d’un pays lointain lui offrirait-il de l’aider ? D’ailleurs, serait-il toujours dans les mêmes dispositions une fois qu’il découvrirait les allégations des DeVeau ou le montant de la récompense promise pour sa capture ?

— Puisque vous insistez, nous n’écarterons pas définitivement sa proposition, annonça-t-elle enfin. Mais ce n’est pas non plus une raison pour accepter son amitié sans chercher à en savoir plus.

— Il arrive parfois que l’on pèche par excès de prudence, ma cousine.

— Je vous l’accorde, mais n’oubliez pas les raisons de ma clandestinité. Messire Murray pourrait très bien se montrer moins amical ou moins prompt à nous secourir quand il comprendra pourquoi nous nous entourons de prudence et la raison de ce subterfuge. (Elle esquissa un sourire à peine perceptible.) Maints hommes éprouvent des difficultés à pardonner une femme lorsque celle-ci tue son mari.

— Mais vous ne l’avez pas tué !

— Les DeVeau sont d’un autre avis, ainsi que certains de nos propres parents. Au nom de quoi un étranger accorderait-il plus de foi en ma version des faits ?

Guy fit la moue et lâcha un juron. Gisèle hocha la tête afin d’enfoncer le clou.

— Soyons vigilants et montrons-nous prudents, quelle que soit notre décision concernant cet Écossais.

— Entendu ! Espérons seulement que les DeVeau ne nous mettront pas la main au collet avant.

Chapitre 2

— Peu de pages portent d’aussi charmantes amulettes.

Gisèle jeta un regard noir à l’Écossais qui la dévisageait le sourire aux lèvres et fourra son médaillon incrusté de grenat à l’intérieur de son pourpoint avant de hisser son chargement de bois sur son épaule. Tandis qu’elle s’enfonçait dans la forêt afin de regagner la tente de Guy, elle fit de son mieux pour oublier le beau visage du jeune homme. Cela faisait une semaine révolue que messire Murray avait fait irruption dans sa vie. Depuis, il la suivait comme son ombre. Elle se retrouvait constamment nez à nez avec lui, et son sourire charmeur ne la quittait plus. De l’insistance du chevalier ou de sa propre et indéfectible attirance pour ce fripon, Gisèle n’aurait su dire ce qui l’agaçait le plus.

— Puis-je vous aider à transporter ce petit fagot ? s’enquit Nigel en marchant d’un même pas à côté de la jeune femme.

— Non ! déclina-t-elle en regrettant de ne pouvoir le distancer. Vous rendez-vous compte que vos attentions répétées pourraient éveiller les soupçons ?

— Oui, mais je doute que les soupçons portent sur votre sexe.

— Et sur quoi d’autre porteraient-ils ?

— On pensera que je me suis lassé des femmes !

Gisèle lui lança un regard désapprobateur, manqua de s’étrangler et rougit lorsqu’elle comprit enfin le sens de ses paroles.

— C’est répugnant !

— C’est la France ! rappela Nigel en haussant les épaules.

— Prenez garde, mon bon seigneur ; vous vous adressez à une Française !

— Je sais, et je n’en ai point rencontré de plus bel échantillon depuis sept longues années que je traîne mes guêtres dans ce pays.

Cette flatterie outrancière émut Gisèle, dont le cœur se mit à battre la chamade. Mais elle ne maudit pas moins le galant en silence.

— N’avez-vous pas mieux à faire que de vous occuper de mes problèmes dérisoires ?

— Pas en ce moment.

Ils étaient parvenus en lisière de la forêt et se tenaient sous les ombrages. Gisèle tourna la tête de côté pour mieux l’examiner.

Pourquoi diable était-il si beau ? Pourquoi ne la laissait-il point indifférente ? Même si elle vivait dans la certitude que sa brute de mari avait étouffé en elle tout attrait pour la gent masculine, force lui était de constater les signes avant-coureurs d’une attirance pour cet étranger. Pour la première fois depuis un an, son cœur s’émouvait à la vue d’un homme. Pourquoi ce beau chevalier ne s’était-il pas manifesté plus tôt, lorsqu’elle était encore en mesure de se livrer au badinage, de goûter, sans peur, l’excitation qu’il produisait en elle et le trouble qu’il générait dans son esprit ?

Il se vautrait sans doute dans le vin et la fornication ! persifla Gisèle intérieurement en prenant un air renfrogné.

— Rien ne vous oblige à vous charger de ce fardeau, rappela-t-elle.

— Je sais, mais je me passe de votre autorisation.

Esquissant un bref sourire, il s’adossa contre un tronc d’arbre et croisa les bras.

— Pourquoi les DeVeau vous recherchent-ils ?

— Bon sang, vous me faites penser à un chien affamé qui refuse de lâcher son os.

— Mes frères répétaient sans cesse que, quand je voulais, j’étais une vraie tête de cochon ! Mademoiselle, je sais qu’on vous recherche et je sais qui vous recherche. De plus, votre subterfuge a fait long feu avec moi. Je sais également que votre belle petite tête est mise à prix pour un beau paquet d’argent. La seule chose que j’ignore est le pourquoi du comment ! (Il chercha le regard de la jeune femme et la regarda droit dans les yeux.) Pourquoi les DeVeau veulent-ils votre mort ? demanda-t-il enfin. J’imagine qu’ils croient que vous avez tué l’un des leurs. Si c’est le cas, lequel ? Et qu’est-ce qui a bien pu leur faire accroire qu’un joli petit brin de fille comme vous serait capable de tuer qui que ce soit ?

Il n’est pas loin de la vérité, songea-t-elle en se réchauffant au soleil ambré de son regard. Il s’en approche même dangereusement !

D’un côté, Gisèle aspirait à se confier à l’Écossais, mais, d’un autre, elle ne souhaitait le faire qu’à la seule condition qu’il croie en son innocence.

Elle se força à détourner les yeux, de crainte que le jeune homme n’y découvre la vérité. S’épancher revenait à mettre sa propre vie en jeu et, très probablement, celle de Guy. Elle ne pouvait tout simplement pas se permettre de courir le risque. À sa grande honte, elle craignait également que Murray ne la croie pas et ne se range aux côtés de ses ennemis, à l’instar de tant d’autres. Elle ne l’aurait pas supporté.

— Comme j’essaie de vous le faire comprendre…, commença Gisèle avant de s’apercevoir que Nigel s’était redressé et avait cessé de l’écouter pour scruter la forêt en direction du camp.

— Quelque chose ne va pas ? s’enquit-elle.

— Les Sassanachs 1 ! annonça l’Écossais dans un souffle.

— Les quoi ?

— Les Anglais, expliqua-t-il en la faisant passer devant lui. Retournez au cantonnement de Guy et restez-y !

— Mais je ne vois rien… L’alerte n’a point été donnée. Comment savez-vous que les Anglais sont à proximité ?

Gisèle trébucha. Guy l’aida à se redresser sans ménagement avant de la pousser en avant.

— Bon sang ! Vous les flairez ? Ou entendez-vous tout simplement des voix ?

— Ne vous en déplaise, je les renifle à deux cents pas, ces blancs-becs !

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Duel ardent

de milady-romance

Délicieuse Effrontée

de milady-romance

Opération Cendrillon

de milady-romance

suivant