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L'huissier de Touranges

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Georges Lenoir est un jeune huissier, installé près de Touranges. M. de Brévand, ancien colonel de l'Empereur, a une relation bien particulière avec ce jeune homme ; il la dévoile à ses deux filles ravies de connaître une telle histoire.

Cet attachement est réciproque et l'huissier saura le montrer à son protecteur.

Publiée en 1863, la nouvelle d'Elphège Boursin rappelle une époque où l'épée se croisait à tout propos.


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L’HUISSIER DES TOURANGES

 

Roman entièrement inédit

publié dans Le siècle illustré – 1863 

I – Maître Georges Lenoir

 

— Je le veux !…

— Mais colonel…

— Tu viendras demain au château, te dis-je, à deux heures précises, heure militaire !… Allons, c’est convenu, que diable ! vous ne serez pas en si mauvaise compagnie, monsieur l’huissier…

— C’est bien cela qui m’effraie, colonel…

— Allons donc, mon cher Georges, un honnête homme qui a conscience de sa dignité ne prête pas au ridicule, et après tout… phy-si-que-ment parlant, comme disaient nos vieilles moustaches, tu n’es pas si vilain cavalier ; eh ! eh ! qui sait, ajouta le colonel en allumant un cigare, tu feras peut-être la conquête de la marquise… on la dit un peu romanesque !…

Et le colonel laissa s’échapper de sa bouche une énorme bouffée.

— La marquise sera demain au château, demanda le jeune homme.

— Eh ! oui, parbleu ! Je suis bien obligé d’inviter tous ces gens-là, à moins de me délivrer un brevet de hibou, et de ne voir personne. Je sais parfaitement qu’entre eux ils ne se gênent pas pour arranger à leur piquante manière le vieux brigand de la Loire, comme ils m’appellent, mais parbleu ! je les trouve drôles… ils m’amusent !

M. de Brévand en disant ces dernières paroles avait quitté son fauteuil, il s’était approché de la fenêtre du petit salon dans lequel nous le trouvons, au commencement de ce récit, en compagnie de maître Georges Lenoir, huissier aux Touranges, lequel venait de prêter serment de dévouement et de fidélité à sa majesté Louis XVIII, alors à la quatrième année de son règne.

— Je crois, dit le colonel en regardant à l’horizon, que nous aurons un orage d’ici peu, car les nuages se rangent en bataille, et depuis quelques instants il fait une chaleur étouffante.

— En effet, dit Georges en s’approchant à son tour, le ciel est bien noir.

Puis tout à coup jetant les yeux sur la magnifique pendule qui ornait la cheminée du salon :

— Déjà cinq heures !… ajouta-t-il, il faut que je vous quitte, colonel, j’ai encore une assez longue tournée à faire dans les environs, et ces courses ne doivent souffrir aucun retard.

— Je ne te retiens pas davantage, dit le comte de Brévand en tendant sa main au jeune homme qui la serra respectueusement, mais, demain, je compte sur toi.

— Je vous obéirai.

Georges quitta le salon.

Il descendit ensuite à l’écurie du château où il avait laissé son cheval ; un domestique sortit l’animal et l’abandonna au jeune homme qui sauta légèrement en selle, aussi le colonel qui était resté à la fenêtre et qui le regardait faire :

— Bravo ! monsieur l’huissier, lui cria-t-il, on ne montait pas mieux au 2e cuirassiers de la garde.

Le jeune homme leva la tête, sourit, puis après avoir envoyé un dernier salut au colonel, il disparut au grand trot de sa monture.

Quelques éclairs brillaient déjà à l’horizon, aussi le comte ferma la fenêtre du salon et revint s’asseoir dans son fauteuil.

À peine avait-il eu le temps d’allumer un second cigare qu’un petit coup discrètement frappé à la porte attira un sourire sur ses lèvres :

— Je savais bien, murmura-t-il, que je ne serais pas longtemps seul, et que l’orage m’enverrait de la compagnie.

— Entrez, dit-il de sa plus grosse voix.

Aussitôt la porte s’ouvrit, et deux jeunes filles se précipitèrent au cou du vieux soldat.

— Ah ! ah ! les intrépides, fit celui-ci.

— Mon père, dit l’une des jeunes filles, nous sommes plus rassurées auprès de vous, et nous resterons dans le salon pendant tout le temps de l’orage.

— Je remercie alors ce gros vilain temps qui me procure le plaisir de votre compagnie, car sans lui vous seriez, je gage, à vous promener dans le parc ou à soigner vos fleurs dans le jardin… et moi je serais resté seul en tête-à-tête avec mon cigare… Ah ! à propos, mademoiselle Marguerite n’aime pas l’odeur du tabac, je crois, dit en souriant le colonel, et pourtant, je demande la permission.

— Accordé, accordé, répondirent les deux jeunes filles.

— Eh ! bien, alors, restez avec moi ; – et le colonel tourna son fauteuil le dossier vers la fenêtre : les deux jeunes filles prirent chacune un petit siège et s’assirent à ses pieds.

— Vous nous faisiez le reproche de vous laisser seul, mon père, dit la jeune fille que le colonel avait appelée Marguerite, mais il n’y pas longtemps que M. Lenoir, l’huissier des Touranges, était avec vous, car en montant ici nous l’avons vu sortir du château.

— En effet, répondit le colonel, j’ai même failli me fâcher contre ce brave garçon pour le forcer d’accepter l’invitation de demain à la fête que je donne en votre honneur, mademoiselle Louise, dit le colonel posant la main sur la tête blonde de l’autre jeune fille, car demain vous aurez dix-huit ans, mignonne.

— Y pensez-vous, mon père, dit Marguerite, mais inviter ce jeune homme à dîner avec le vicomte de Berny et la marquise et toute la noblesse du pays, cela fera peut-être mauvais effet, car, enfin, il n’est pas noble, et…

— Ah ! ça, mademoiselle la dédaigneuse, interrompit vivement le colonel, qui vous a donné de pareilles idées ? Sachez donc qu’avant d’être créé comte de Brévand par l’empereur, j’étais tout aussi roturier que maître Lenoir, et au lieu d’être vicomtesse, vous vous appelleriez aujourd’hui simplement mademoiselle Garnier, la vraie noblesse se porte dans le cœur, ajouta le colonel, et maître Lenoir sera demain au château !…

Marguerite baissa les yeux et réprima un mouvement de contrariété chagrine.

— Allons, dit le vieux soldat, en l’embrassant sur le front, j’ai été un peu brusque, mais la paix est signée. Parlons d’autre chose ; tenez, l’orage sera long, j’ai donc le temps de vous raconter une histoire qui vous intéressera, j’en suis sûr. Le voulez-vous ?

— Nous écoutons, dirent curieusement les deux jeunes filles.

II – Le lieutenant des steppes de Russie

 

C’était en Russie, commença le colonel, la veille du passage de la Bérézina par l’armée française ; la nuit était profonde et nous marchions en désordre, harcelés à chaque instant par les Cosaques. J’étais alors chef d’escadron ! mais, malgré mes grosses épaulettes, je faisais route à pied ; aussi, étais-je exténué de fatigue. Nous venions de repousser une bande de Cosaques qui voulaient nous couper la retraite, quand je reçus une balle dans la cuisse ; je tombai, et les autres passèrent sans s’occuper de moi d’aucune autre façon : ce n’était pas égoïsme, c’était une froide raison qui nous forçait d’agir ainsi ; car, sans ambulances, sans équipages, on ne pouvait ramasser les blessés, il fallait donc les abandonner, car on se serait perdu infailliblement en voulant les sauver ; il n’y avait plus aucune distinction de rang ni de grade.

J’étais étendu sur la neige et résigné à mourir ; j’avais envoyé une dernière pensée à vous, mes enfants, et à votre bonne mère ; la mort était là inévitable ; je le compris, mais n’en eus pas peur, car elle n’effraye que ceux qui ont quelque crime à se reprocher. Je sentais peu à peu le sang s’arrêter dans mes veines ; le froid devait avoir bon marché du blessé ! aussi le sentiment de ce qui se passait autour de moi m’abandonna bientôt, et je perdis connaissance.

— Pauvre père, dirent les deux jeunes filles, en se serrant contre le colonel.

— Je repris mes sens d’une façon assez désagréable, comme vous allez voir : quand j’ouvris les yeux, un homme était à genoux auprès de moi, me frappant avec une sangle de cheval ; et il n’y allait pas de main morte !

— Je crois, dit-il gaiement, que mon remède produit certain effet. – Soyez sans crainte, mon commandant, encore quelques minutes de ce traitement, et le sang aura repris sa circulation, et mon docteur de recommencer de plus belle.

J’avoue que le remède, quoique bizarre, produisit un effet merveilleux ; car, au bout de quelques instants, la douleur, me forçant de me tenir éveillé, la circulation du sang se rétablit peu à peu, et je pus demander quelques renseignements à mon sauveur.

— Où sommes-nous ? demandai-je d’une voix affaiblie.

— Ah ! pour cela, commandant, je n’en sais parbleu rien ; je vous ai trouvé dans la neige, et comme je voulais me faire présent de votre manteau, je me suis approché de vous ; mais, vous ayant reconnu, je n’ai pas voulu, mort ou vivant, vous laisser au pouvoir des Cosaques. Je vous ai chargé sur mes épaules, et, après vous avoir porté à quelque distance, je me suis mis à vous soigner ; un major, qui passait près de là il n’y a qu’un instant, a prétendu que vous étiez bien mort, et que c’était peine perdue que de vouloir vous rappeler à la vie ; je n’en ai pas moins continué mes soins, et le major serait ma foi fort attrapé s’il vous voyait en cet état.

— Qui êtes-vous donc ?

— Eh ! parbleu ! je suis le lieutenant auquel vous avez sauvé la vie il y a trois jours, en parant un coup de sabre qu’un cosaque m’envoyait sur la tête.

Je le reconnus aussitôt, car il était de mon escadron, et je lui tendis la main.

— Merci, lui dis-je.

— Ah ! nous n’avons pas le temps de nous faire des compliments, interrompit brusquement le lieutenant ; je vais vous remettre sur mes épaules, et je me dirigerai du côté où l’on entend le canon depuis quelques instants, et je me trompe fort si ce n’est pas le brave maréchal Ney qui salue ainsi messieurs les cosaques avec son artillerie. N’est-ce pas aussi votre avis, commandant ?

— En effet, répondis-je, ce doit être le maréchal.

— Allons, une petite goutte de ce vieux rhum, et à cheval !…

Je bus une gorgée dans la gourde que me tendait le lieutenant, qui s’était mis à genoux, et qui me présentait ses larges épaules.

— À cheval ! reprit-il gaiement.

Je passai mes deux bras autour du cou de mon compagnon, qui se releva et reprit sa marche.

Comme le colonel parlait ainsi, un violent coup de tonnerre retentit, et les jeunes filles se rapprochèrent du vieux soldat.

— Ah ! ah ! mes peureuses, dit celui-ci, si vous aviez entendu comme moi le bruit de deux cents canons partant en même temps, c’était tout autre tapage ! Voyons, rassurez-vous, ce...