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L'Illustre Génération

De
113 pages
Une famille de despotes recluse dans un bunker discourt sur le pouvoir alors que gronde à la surface la voix de sujets peu disposés à obéir aux ordres de la reine mère. Autour de celle-ci, un groupe de jeunes filles titillées par le désir, une bande de ministres amateurs de chocolat et acrobates de piètre qualité, deux portraits animés et un oncle maniant avec la même habileté harmonica et ironie. C'est que la pièce- désabusée, cruelle, voire cynique- , parle évidemment de l'absurde de l'arbitraire mais aussi de la tendance révolutionnaire à sombrer dans une nouvelle forme de despotisme.
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Jaime Salazar SAMP AI 0

L'Illustre

Génération

Traduit du portugais par Fabrice SCHURMANS Revu par l'auteur

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@

L'Harmattan, 2003

ISBN: 2-7475-4637-3

Titre original de l'ouvrage en portugais: A [nc/ita Geraçdo(Lisboa, Hugin, 1998) (Ç)Jaime Salazar Sampaio

Une

voix qui interroge

- Luiz

Francisco

Rebello

De la génération des auteurs dramatiques qui surgirent des décombres de la Seconde Guerre mondiale, Jaime Salazar Sampaio est sans aucun doute le plus fécondil a écrit jusqu'à aujourd'hui près de cinquante pièces et il n'en restera sans doute pas là - et l'un des plus représentatifs. C'est à cette génération que l'on doit un profond renouvellement de l'écriture dramatique qui depuis la fin du siècle précédent était assujettie, sauf rares exceptions, aux canons naturalistes ainsi qu'à la terrible pression de la censure, imposée au théâtre à partir du coup d'état militaire de 1926 qui inaugura une dictature de près d'un demi siècle. La première pièce de Jaime Salazar Sampaio date de 1945, il avait alors vingt ans, et elle fut publiée dans une petite anthologie saisie par la police. Je ne sais si cela le découragea d'écrire d'autres pièces, mais il est un fait que le dramaturge ne réapparaîtra que quinze ans plus tard. Entretemps, il publia des poèmes et des récits s'inscrivant dans la lignée surréaliste. Et, en 1961, dans le cadre d'un spectacle constitué de pièces de jeunes auteurs, on joua pour la première fois au Théâtre National son Pêcheur à la ligne, dans laquelle (comme, d'ailleurs, dans sa première pièce), se trouvent déjà les thèmes et les personnages parcourant tout son théâtre. Selon Sebastiana Fadda, analyste lucide de son œuvre, «l'auteur, au fond, s'est consacré à la réécriture d'une pièce unique, où l'on parle de l'amour, de la vie, de la mort et du silence.» En fait, il s'agit d'une thématique unique car si l'amour est source de vie, celle-ci contient la mort en germe, et tout se consume et se dilue dans le silence. Un silence dont les mots sont le déguisement illusoire, d'autant que « parmi les formes connues de silence, le mot continue à jouir d'un relatif privilège », comme le dit un personnage d'Un Homme Divisé, alter ego de l'auteur qui ici, une fois de plus, croise le chemin de Samuel Beckett.

Si le nom de l'auteur de En attendant Godot est celui que l'on évoque le plus souvent à propos de Salazar Sampaio - de là l'étiquette de « théâtre de l'absurde» accolée à ses pièces on pourrait le créditer d'autres références que Sebastiana Fadda n'oublie pas de mentionner: «Strindberg et la cruauté des relations humaines; Pirandello et les jeux entre le masque et la visage; Fernando Pessoa et la multiplication de l'autre à l'intérieur du moi» - et pourquoi pas, en sus, Jean-Paul Sartre? Il va de soi que cela n'affecte en rien l'originalité, l'identité intrinsèque, du théâtre de Salazar Sampaio : n'est-ce pas dans ce réseau de complicités que se construit la dramaturgie depuis plus d'un siècle? Si d'autres voix résonnent dans la voix de notre auteur, c'est la sienne qui par-dessus tout se donne à entendre et nous interpelle. Une voix qui murmure, hésite, se tait et parle dans le silence. Ne dit-il pas (lui ou l'un de ses personnages, peu importe) que « la démagogie ne fut jamais son fort» ? C'est cette voix que nous entendons et dans laquelle nous nous reconnaissons, dans laquelle nous reconnaissons l'ambiguïté d'un temps divisé (comme lui-même.. .), frappé du sceau de l'ambiguïté et de la contradiction dont LIllustre Génération nous offre une image que l'on pourrait croire reflétée par un miroir déformant. Pas moins vraie, cruellement vraie cependant. C'est en ce sens que j'ose l'adjectif « réaliste» pour parler du théâtre de Jaime Salazar Sampaio : non, bien sûr, dans l'acception étroite et littérale du terme, que l'on entend souvent comme une espèce de lien mécanique entre la réalité immédiate et son expression artistique, tributaire encore, même si on prétend le contraire, du préjugé naturaliste, mais d'une autre dimension, celle nous autorisant à considérer Le Procès de I<.afka comme le chefd'œuvre du roman réaliste du vingtième siècle. C'est dans cette zone de pénombre, d'incertitude, de doute, d'interrogation- sur les valeurs établies et acceptées, que se situe exemplairement le théâtre de Jaime Salazar Sampaio.

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L'Illustre Générationt

« Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville» Alfred de Musset Lorenzaccio, Acte IV, scène IX

Personnages: Thérèse)Fabrice)Le Chef; La Grand-Mère) Le Grand-Père)L'Oncle Noceu0 TroisJeunes Filles) Cinq Ministres) Rosalie)Quatre Garçons

1 Allusion à la génération des infants Dom Pedro, Dom Fernando, Dom Duarte, Dom Henrique, flis du roi Jean I, premier souverain de la dynastie des Avis à régner au Portugal (de 1385 à 1433). Tous les quatre annoncent les cours éclairées de la Renaissance par leur formation, leur culture - certains d'entre eux laissèrent des textes fondamentaux pour comprendre l'esprit de l'époque- et leur sens politique. Dans le contexte de la pièce de Salazar Sampaio, l'allusion est évidemment parodique (NdT).

( Un

((

bunker

))

. Sinistre et luxueux.

S ur le mur du fond, trois ((portraits defamille ))) que l'on ne distingue que lorsqu'ils sont soumis à un éclairage spéciah activé de temps à autre par une commande à distance. Chaque ((portrait )) est représenté par un acteur. Une table imposante. Autour d'elle) sept chaises dont l'une} immense on dirait presque un trône - appartient à Dame Thérèse. A côté du trône} une petite table à roues}pleine d'un appareillage électronique et d'épais cahiers de diverses couleurs. Des trappes et des portes} ainsi qu'un (( toboggan)) de jardin d'enfants donnent accès au (( bunker )).
Ù (( toboggan ))
}

situé dans une zone dePénombre} ne s'illumine - et

dans ce cas violemment - que lorsqu'il est utilisé. On disposera à cet effet de lampes coloréessituées tout au long de la rampe. Il n'y a pas defenêtres. Deux ou trois armoires de grandes dimensions aident à créer l'atmosphère. Quelque part, pendant du plafond, aberrant, un périscope. Quand l'action commence, Thérèse - une femme sans âge, austère et rouée - est assise toute raide sur son trône) vêtue d'une robe noire) à col haut. Elle porte des lunettes pendant au cou par une chaîne en or à grosses mailles. Elle ferme lesyeux} agrippant avecforce les accoudoirs du trône. Loin} très loin} on entend des tirs d'armes lourdes ainsi que le crépitement d'une mitrailleuse. Ces bruits augmentent peu à peu} mais sans J"amais porter pr~judice au dialogue. Un temps. Contrariée) Thérèse tressaille et met ses lunettes. Elle regarde avec insistance vers le plafond du (( bunker )). Avec des gestes brusques) elle ouvre le tiroir de la table à roulettes et en tire une trompe de chasse assez vqyante. Elle la porte à ses lèvres et souffle avecforce. Surgit immédiatement de la Pénombre une figure masculine} portant, avec une feinte élégance) une casaque légèrement ridicule. C'est Fabrice) le mqjordome).

Thérèse

(Sévère)

Fabrice, d'où vient tout ce vacarme?

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Fabrice ton respectueux)

(Après avoir observépar le périscope; adoptant un

... Nos troupes, Madame.. .
Thérèse
s'empresse

(Tendant la trompe de chasse à Fabrice) qUl

de la ranger dans le tiroir de la petite table)

Et qu'est-ce que ces idiots sont en train de faire?
Fabrice par lepériscope) (Après avoi0 une fois encore) observé attentivement

. .. Exercices à feu réel.
Thérèse (Indignée)

Un jeudi?!... immédiatement

Prospère Valdemar Fabrice: convoquez le Chef de ma Maison Militaire!

(Obéissant, Fabrice manipule une commande à distance et, la seconde suivante) un homme en uniforme) littéralement couvert de médailles de la tête aux pieds) glisse le long du toboggan. Il s'agit du Chef de la Maison Militaire. Sa descente est ponctuée par l'éclairage intermittent despetites ampoules bordant la rampe du toboggan. Le chef tombe aux Pieds de Thérèse) mais il se relève de suite) les médailles tintinnabulant avec animation)

Thérèse

(Dure)

Général, vous savez quel jour on est? Le Chef (Rajustant ses médailles) Le 28 mai I

Il

Thérèse

(Impatiente)

Ne faites pas l'innocent, Général, ... Je vous demande quel est le jour de la semaine... Le Chef (Embarrass~ dans unfilet de voix)
. . . Jeudi. ..

Thérèse

(Montant le ton de la voix)

Et vous trouvez ça beau? ... Décent?.. Opérationnel? .... Un tel vacarme un jeudi? (Dure) Auriez-vous la bonté de régler le son I
(Troubl~ perdant contenance, le Chef saisit une commande à distance et s'efforce de la manipuler. Cependan0 chaque fois qu'il appuie sur un bouton, le son, au lieu de diminuer, augmente de volume. Un temps. Avec un geste sec, Fabrice lui tire la commande des mains e0 poussant une seulefois sur un bouton, fait baisser le son, lefaisant presque disparaître). Thérèse (A Fabrice, chaleureuse)

Merci, Fabrice. (Elle lui pince le nez et lesJ.ouesen le regardantavec intensité. Un temps. Au Che); avec brusquerie). Venez ici I (Elle lui arrache les médailles, une à une, dans une espèce de furie méthodique). Que cela ne recommence jamais, Général I... Plus jamais, Monsieur le Brigadier!... Le jeudi, Monsieur le Colonel, Lieutenant Colonel, Major, Capitaine, ... est un jour sacré, Monsieur le Lieutenant... (Souriante, vénéneuse) Mais ne vous inquiétez pas cousin Ludovic... Je vous confère le rang de Simple Soldat.
(Le Chef, parce qu'il est dégradé et «(démédaillé )), se tasse, honteux, tout en couvrant les zones du cops qui, petit à peti0 perdent

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leurs décorations. Mais) en « s'élevant )) au rang de soldat de première classe) il se raidit et avance defaçon martiale vers le « toboggan )))

Thérèse

(Avec un cn) les

Où allez-vous?.. Faites-moi le plaisir de ramasser médailles. .. Il ne manquerait plus que ça ? !....

(Le Chef regarde autour de lui ne sachant que faire des médailles. Fabrice présente un seau au Chef qui) marchant à quatre pattes) ramasse les médailles e0 tout en rechignan0 les JOetteune à une dans le seau. Le travail termin~ il se dirige vers le toboggan) le seau à la main cettefois)

Thérèse

(Au Chej sévère) pas de rendre le seau...

Le seau! N'oubliez

(Fabrice) en silence mais avec détermination) tend la main vers le seau. Le Che]; contrari~ le lui renc4 ébauchant pour la troisième fois son mouvement vers le toboggan. Dans un effort apparent et en s'agrippant à la rampe) il commence à l'escalader. Thérèse semble se divertir et lui laisse parcourir la moitié du chemin. Soudain) elle saisit la trompe de chasse e0 soufflant avec force) elle produit un son dfrayant. Le Chef s'embrouille) perd l'équilibre) glisse etfinit par chuter une nouvelle fois aux Pieds de Thérèse) Thérèse (Avec une fausse sollicitude)

Cousin Ludovic de mon cœur, quelle est votre intention? . . . Vous ne vous êtes pas blessé, n'est-ce pas? (De la tête)le Chef répondpar la négative)... . Vous vous rendiez à la surface?.. (Hochement affirmatif du Chef) V ous y alliez vraiment? (Soudainement autoritaire) Eh bien jusqu'à nouvel ordre, vous veillerez à bien vous comporter et vous ne sortirez pas d'ici! (Le Chef obéit tout en se redressant. Un temps. De nouveau calme)

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