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L'Inconstance dans la comédie du XVIIIè siècle

De
293 pages
Dans la comédie du XVIIIè siècle, le thème de l'inconstance trouve à se déployer sous un large éventail de formes. Se substituant fréquemment, comme pivot de l'intrigue, à l'amour, l'inconstance indique combien le sentiment amoureux lui-même est remis en question, subordonné qu'il est au plaisir et aux satisfactions de l'amour-propre. Sans cesse confronté à son inconstance ou à celle de l'autre, dans ou hors mariage, avec ou sans amour, cette quête de l'homme du XVIIIè siècle semble bien attester d'une relation nouvelle de l'individu à soi-même, marquée par la mobilité, la complexité des désirs et le caractère insaisissable du "moi".
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L’Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle

Critiques littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
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Karine Bénac-Giroux

L’Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11226-1 EAN : 9782296112261

À mon arrière grand-mère, Alfonsine. À Bruno et Rafaël

Se prendre et se quitter sans cesse, S’arranger par désœuvrement ; Enfin, pour faire quelque chose, Changer tous les huit jours d’amant ; Avant ce temps souvent être infidèle, N’est-ce pas là dans le monde, en ce jour, Ce qui s’appelle De l’amour ? Vaudeville final du Galant Escroc, Collé

Je remercie Jean-Noël Pascal pour sa relecture avisée et son soutien constant.

INTRODUCTION

Une femme se comporte mal ; elle a des amants ; elle trahit la fidélité conjugale. Point de quartier pour elle : on l’enferme, on la séquestre, on la réduit à une vie dure et frugale, on la déshonore, et elle le mérite. Mais que fait-on à un mari qui est infidèle, qui a des maîtresses, qui vit avec elles, qui se ruine pour elles, lui, sa femme et ses enfants ? Que lui fait-on ?

C’est le Marivaux du Cabinet du Philosophe1 qui écrit ces lignes. Cette accusation souligne immédiatement quelques-uns des enjeux du thème cher à Marivaux : l’attention portée à l’inconstance2 recoupe la question de la différence des sexes, le questionnement éthique, la question aussi de la jouissance3. Associé à celui de la coquetterie, ce motif contribue souvent aussi à construire un tableau mouvant de la vanité féminine, fondé sur l’absence d’un objet d’amour fixe, une mobilité perpétuelle et une attention très volatile aux autres, ainsi qu’en témoigne cet extrait du Spectateur Français, dans lequel un inconnu enseigne aux spectateurs à décrypter la physionomie féminine :

1. 2.

3.

Marivaux, Journaux et Œuvres diverses, Paris, Bordas, 1988, p. 376. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie Française (1762), le terme inconstance est défini ainsi : « Légèreté trop grande, facilité à changer d’opinion, de résolution, de passion, de conduite, de sentiment. Il ne se prend qu’en mauvaise part. Il n’y a rien de plus indigne d’un homme sage que l’inconstance. Son inconstance lui a fait perdre des amis, a fait beaucoup de tort à sa fortune. Il signifie aussi l’action de changer. Cette femme n’a plus voulu se fier à lui après son inconstance. Voilà une grande inconstance. Il se dit aussi en parlant des choses sujettes à changer. L’inconstance du temps, des saisons. L’inconstance des vents, de la mer. L’inconstance de la fortune. » Le terme est donc essentiellement péjoratif, et qualifie une conduite humaine plutôt blâmable. Car le texte continue ainsi : « Et remarquez que cette femme a caché son libertinage autant qu’elle a pu ; elle était même hypocrite, de peur d’être scandaleuse. Son vice était timide, il se sauvait dans les ténèbres, à peine en a-t-elle joui. », id.

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L'Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle
Oui, monsieur ! reprit-il froidement, mais une femme de ce caractère-là n’achève jamais, ni de vous bien voir, ni de vous entendre, et vous n’avez pas le temps de lui plaire autant qu’il le faudrait pour lui faire impression. Pourquoi cela ? répondis-je, assez surpris de son discours. Pourquoi ? dit-il, c’est qu’une mouche vole et vous croise ; de la mouche, elle passe à un miroir qui se présente ; de là, à sa cornette ; puis à un ruban, puis à autre chose. Mais vous la rattraperez peut-être, dis-je alors. Oui-da ! me répondit-il, elle pourra revenir à vous par distraction, et vous recommencerez ! mais elle n’y est déjà plus, votre habit vous l’a dérobée ; et quand vous lui direz qu’elle est charmante, elle vous répondra que la couleur en est de bon goût. Cependant, repris-je encore, ces femmes-là veulent vous plaire. Non, Monsieur, me dit-il, ce n’est ni à vous ni à personne qu’elles veulent plaire ; c’est à tout le monde, et à tout le monde assemblé4 […].

Sont en jeu chez la coquette, la rapidité et le caractère éphémère des sensations et sentiments, l’amour de soi primant sur l’amour de l’autre, le regard de l’autre. Autant de points qui trouveront leur achèvement et leur représentation dramaturgique dans La Double Inconstance, où l’infidélité de Silvia vis-à-vis d’Arlequin est savamment suscitée par le prince et Flaminia, grâce à leur connaissance de ces paramètres et à leur savant emploi. Le personnage d’Arlequin ne sera pas en reste, qui, flatté par Flaminia, succombera, au dénouement, à ses charmes. L’intérêt que Marivaux témoigne à la versatilité du sentiment amoureux traverse tout le siècle, héritant d’une conception de l’homme liée au mouvement5 et fort bien résumée par Robert Mauzi6 : renouvellement,
4. 5. Ibid., p. 160-161. Hoyt Rogers, Roy Rosenstein, « De l’inconstance thématique à une poétique de l’inconstance », Neophilologus, 72, 1988, p. 183-184 : « De la fin du XVIe siècle jusqu’au milieu du XVIIe, ce grand thème de l’inconstance prospérera, dans la littérature profane autant que dans la littérature sacrée. Il reflète donc une vision du monde tout à fait caractéristique de son époque. Comme l’univers auquel il participe, l’homme est emporté par la fuite du temps : son inconstance interne correspondrait à ce qu’il y a de plus fugitif dans les phénomènes naturels : “vapeur, fleur, torrent” selon les termes de Jean Auvray. […] Il s’agit donc d’une inconstance célébrée par bon nombre de poètes et qui dépasse les limites d’une simple infidélité amoureuse : l’inconstance constitue le principe universel de l’instabilité et du changement. » « Les moralistes d’alors ont su élucider une vérité que plus d’un critique n’hésiterait pas à qualifier de proustienne. L’homme n’est pas un être unique, toujours identique à lui-même. Son existence est successive : à chaque instant de sa vie, il sent, pense et agit comme s’il était un autre. […] Montesquieu estime que le bon-

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Introduction progression, quête du bonheur, autant de termes signalant une approche de l’individu rompant radicalement avec le siècle précédent7, et qui ouvre la voie à toute une littérature de l’exploration de la liberté individuelle8. Cependant, malgré « des prémisses communes » au siècle : « la nature, au nom de laquelle tous revendiquent le bonheur », ainsi qu’une philosophie qui en forme le socle, le « sensualisme », « la littérature du siècle fait entendre des voix contradictoires9 ». Ainsi, du côté des libertins, le plaisir devient prédominant10. Ce libertinage traversera la comédie du XVIIIe, des intrigues cyniques de Lesage jusqu’au personnage du méchant de Gresset, aboutissant au tableau d’une société privée de toute morale dans une pièce telle que Les Mœurs du temps (1760) de Saurin. Le personnage du libertin est également très souvent mis en scène par Marivaux, dans des pièces telles que Le Petit maître corrigé, La Fausse suivante.

heur est dans l’instabilité […] Il réclame même que l’instabilité soit poussée jusqu’à l’inconstance. Il existe tout un courant, au XVIIIe siècle, pour justifier l’inconstance, précieuse aptitude de l’âme. Seule l’inconstance permet à l’âme de se mouvoir, de se renouveler, de progresser, au lieu de rester figée dans une désespérante uniformité. […] Bien loin d’être tenue pour crime, l’inconstance apparaît comme une facilité offerte à l’homme par la nature, pour satisfaire cette exigence du mouvement dont dépend au moins la moitié de son bonheur. », Robert Mauzi, L’Idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1967, p. 433-434. 7. Ce que souligne Simone Goyard-Fabre dans sa Philosophie des Lumières, Paris, Klincksieck, 1972 : « Aux antipodes de l’apologétique que le XVIIe siècle, par la voix d’un Pascal et d’un Bossuet, avait portée à sa perfection, et sans aucun souci de rhétorique, les philosophes des Lumières sont unanimes pour montrer que l’homme tient en sa puissance les secrets de son bonheur et de son malheur. », p. 196. 8. « Le roman se fait donc expérience extérieure de la liberté », écrit Martin Rueff dans son article « Morale et mœurs » du Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF, « Quadrige », 2007 (1997 première éd.), p. 855. 9. Muriel Bourgeois, Olivier Guerrier, Laurence Vanoflen, Littérature et morale 16e18e siècle, Paris, A. Colin, 2001, p. 107. 10. « L’inconstance trouve en effet sa justification dans le déterminisme naturaliste que professent des héros volontiers philosophes, de Versac qui affirme : “Comme moi, tous les hommes ne cherchent que le plaisir ; fixez-le toujours auprès du même objet, nous y serons fixés aussi.” (Les Égarements du cœur et de l’esprit, 1736-8) […]. Le “physique de l’amour”, reconnu comme sa seule réalité, par la Mettrie, Voltaire ou Maupertuis, se joue des prétentions du sentiment et de la vertu […]. », id.

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L'Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle « En revanche », un autre courant de la comédie se veut de plus en plus moralisateur, autour de dramaturges tels que Destouches et Nivelle de la Chaussée11. Tout un pan de la comédie, s’insurgeant contre des mœurs trop libérales, réfléchit davantage sur les conditions du bonheur de l’individu dans et par le mariage et cherche à penser l’amélioration, voire l’amendement, de personnages affligés de travers12. De plus, un certain nombre de comédies continuent de mettre en scène, dans la lignée de Molière, les amours contrariées de jeunes gens en proie à l’obstacle parental. Cependant, l’amour demeure, dans l’ensemble du siècle, une donnée problématique de l’intrigue des comédies, d’une part dans la mesure où la conception de l’amour est essentiellement fondée sur la légèreté et la recherche du plaisir immortalisées par Watteau13 ; d’autre part dans la mesure où la quête de l’amour est désormais inséparable de celle du bonheur individuel fondée sur l’action, seule capable de transformer de façon constructive « l’inquiétude » qui gît au cœur de l’homme14. De fait, toute la conception que le XVIIIe siècle se fait de l’amour est, à en croire Philip Stewart, fondée sur l’inconstance puisque : « l’amour, au XVIIIe siècle, c’est le plaisir15 ». Non seulement « sentiment » et « plaisir » s’excluent, mais en outre, le « plaisir », qui « peut subsister seul », entraîne « un scepticisme assez répandu sur la possibilité réelle de
11. « La comédie du XVIIIe siècle s’est peu à peu éloignée du comique. Destouches, la Chaussée et même Marivaux avec une pièce comme La Mère confidente ont traité des sujets fort sérieux. Le Préjugé à la mode nous montre, par exemple, un mari honteux d’aimer sa femme, prisonnier d’une dénégation des sentiments qui le fait souffrir presque autant que sa malheureuse épouse. L’étude des mœurs conjugales, des relations entre parents et enfants, frères et sœurs, bref la vie de famille, avec ses joies et ses difficultés, est au centre de nombre de comédies. », Pierre Frantz, Florence Balique, Beaumarchais, Atlande, 2004. 12. Cf. l’Introduction de John Dunkley à L’Irrésolu, Paris, Société des textes français modernes, 1995, p. XXXVIII-XIX. 13. Quête du plaisir dont Jean Starobinski écrit, dans L’Invention de la liberté, Genève, Skira, 1964, p. 53 : « Le plaisir venait en second lieu, il va obtenir la préséance, il n’a plus à être justifié, c’est lui qui justifie tout. » 14. « L’inquiétude ou uneasiness, terme plus justement traduit par mésaise, selon Locke, n’est plus le fait de passions, résultats du péché originel, et contre lesquelles la raison, extérieure, pourrait lutter : “essentielle à la félicité des êtres”, comme l’écrit Leibniz, elle voue l’homme à l’action et est la loi d’un renouvellement nécessaire et incessant. », Littérature et morale, op. cit., p. 114. 15. Le Masque et la parole. Le langage de l’amour au XVIIIe siècle, Paris, Corti, 1973, p. 13.

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Introduction la passion16 ». Assimilé, par Marivaux lui-même, au désir, l’amour devient ainsi la voie royale tracée à l’inconstance17. C’est notamment à cette représentation de l’amour, considéré comme ennemi de la constance, que nous nous intéresserons dans la comédie du XVIIIe siècle. Éprouvée tantôt comme une tentation, tantôt comme un obstacle à surmonter, tantôt comme une fatalité, l’inconstance se manifeste, dans la comédie du siècle des lumières, de manière aussi persistante que protéiforme. Au fondement de l’inquiétude qui habite les personnages, elle constitue un motif récurrent de l’intrigue dramaturgique, au point qu’elle mérite finalement d’être interrogée également en tant que rapport de l’homme à l’autre et à soi, dans un contexte socio-historique où
L’homme est rendu à son histoire, son expérience, au monde qui l’entoure, qui ne sont plus les lieux de sa déréliction et de sa chute, mais de sa liberté, de sa construction, dans la relation aux autres, comme dans sa conquête de biens matériels. Fût-il destiné à « vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui », comme le dit Martin dans Candide (1759), il devra accepter le mouvement18.

Nous pouvons par conséquent annoncer d’ores et déjà quelques enjeux possibles de l’inconstance dans la comédie : manifestation de cette mobilité perpétuelle qui anime l’homme19, vision naturaliste de l’homme20, incarnation du désir de vie et carrefour de la lutte des sexes, mais aussi manifestation fondamentale de la complexité et du désir humain, l’in16. Ibid., p. 25. 17. « Si l’amour n’est que la sublimation du désir, il s’ensuit qu’on ne peut plus parler logiquement de cœurs volages : ils ne font que suivre leur nature. Entretenu par le besoin de se consommer, l’amour languit dans l’inassouvissement ; l’inconstance n’est pas un forfait mais une loi inéluctable. Effectivement, on commence à la concevoir, à la lettre, comme une nécessité, au sens scientifique. […] Si on atteste encore l’existence de véritables grandes passions, on ne les voit plus comme de beaux flambeaux nourris par grandeur d’âme, mais plutôt comme une maladie ennemie du plaisir. », ibid., p. 41-42. 18. Littérature et morale, op. cit., p. 115. 19. Voir Georges Poulet, La Distance Intérieure, Paris, 1952 et Études sur le temps humain, Paris, 1950. 20. « On voit apparaître de plus en plus une terminologie scientifique, celle de l’histoire naturelle, dans les discussions touchant à l’amour. […] selon cette vue on ne choisit pas, on aime sous l’impulsion objective de ses “appétits”, c’est-à-dire de ses besoins physiologiques. », Philip Stewart, op. cit., p. 38-39.

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L'Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle constance est un point nodal de la comédie du XVIIIe, à la fois un thème de prédilection et un motif qui permet de réfléchir sur la comédie ellemême et sur son évolution. Dans « la comédie moderne », c’est le mariage, rappelle Georges Forestier, qui est « l’élément déterminant de la structure même de la comédie tout entière21 ». Ainsi, toute l’action est subordonnée au mariage qui doit, in fine, unir les deux jeunes gens. Au XVIIIe siècle en revanche, la comédie modifie sa structure. Elle peut se conclure sans mariage, (Marivaux La Fausse Suivante), les désillusions y sont nombreuses et les personnages promis au mariage souvent incapables de tenir leur promesse (Destouches L’Ingrat, Le Curieux impertinent…), même si l’on peut globalement affirmer que « les nouveaux auteurs, La Chaussée et Destouches, tâchent de rester dans les bornes de la morale la plus communément admise22 ». Autour de Marivaux s’articulent ainsi des successions et des transformations diverses. Précurseurs et contemporains tels que Regnard ou Destouches semblent relayer l’héritage de Molière, tout en offrant déjà le tableau de personnages beaucoup plus complexes23, en dialogue évident avec les comédies du marivaudage. Ils partagent un intérêt certain pour les méandres intérieurs du personnage et l’attention portée à sa psychologie24.

21. « Structure de la comédie française classique », Littératures Classiques, n°27, 1996, p. 244. 22. Jacqueline Razgonnikoff, « La comédie de mœurs : de la morale facile à la morale bourgeoise dans le répertoire des théâtres officiels », Le théâtre sous la révolution, politique du répertoire (1789-1799), sous la direction de Martial Poirson, Paris, Desjonquères, 2008. 23. Nous renvoyons ici notamment à nos articles, « Enjeux dramaturgiques et philosophiques du retour dans Le Retour Imprévu de Regnard », Variations, n°14, 2006 et « L’Obstacle intérieur dans Le Trésor caché (1745) de Destouches », RHLF, n°3, 2009. 24. « Le Curieux Impertinent ouvre une voie beaucoup plus originale, car on y entre dans un nouvel univers, celui que Marivaux explorera dans les décennies suivantes. L’intrigue dépend tout entière de ressorts psychologiques ; elle est constituée par un jeu serré, très sérieux, entre six personnages : deux jeunes gens et leurs valets, dont l’aventure répète celle des maîtres, face à une jeune fille et sa suivante. […] L’intérêt de la pièce tient dans la réflexion qu’elle suggère sur l’amour et dans l’évocation de la personnalité de Léandre. », Michel Gilot, Jean Serroy, La Comédie à l’âge classique, Paris, Belin, 1997, p. 225-226.

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Introduction À la fin du siècle, Colin d’Harleville, Vigée et Demoustier hériteront encore certaines caractéristiques de Marivaux, et notamment l’élégance d’un langage léger et spirituel25. Cependant, la comédie, qui bannit peu à peu le rire tend de plus en plus vers le sérieux26.
25. « Dans les années qui précèdent la prise de la Bastille, les comédies de mœurs à succès sont celles du marquis de Bièvre, qu’on ne peut soupçonner de moralisme, celles de Desfaucherets, de Forgeot, et de Rochon de Chabannes, qui bâtissent des intrigues légères et plaisantes, destinées à flatter le bon goût sans souci de donner des leçons, les petites comédies de Vigée et de Ségur, qui toutes se déroulent dans les salons musqués d’une aristocratie spirituelle et désinvolte, et les comédies de caractère de Collin d’Harleville, qui donnent au grand comédien Molé l’occasion de dessiner des personnages charmants, plus drôles que coupables. », Jacqueline Razgonnikoff, art. cit., p. 127. Plus loin, Jacqueline Razgonnikoff met d’ailleurs en parallèle le retour à la mise en scène de comédies marivaudiennes par le théâtre de la Nation, avec la création de « comédies si légères qu’elles ne laissent aucune trace. Ainsi des Femmes, de Demoustier, créées le 19 avril 1793, dont le pourtant très conservateur Journal des Spectacles admet que, si “l’auteur a eu l’adresse de former un attroupement de femmes, unique par le talent de celles qui le composent”, la pièce ne restera au théâtre que “comme les charmantes pièces de M. Vigée.” », p. 132-133. 26. Pierre Frantz, article « Comédie » du Dictionnaire européen des Lumières, op. cit., p. 275 : « Plus généralement, on voit grandir une méfiance vis-à-vis du rire luimême ; elle est explicitement formulée dans la Lettre à d’Alembert de Rousseau, chez Mercier ou Rétif de La Bretonne. Le rire n’engendre-t-il pas une distance, souvent cruelle, entre le spectateur et le personnage, qui cesserait ainsi d’être l’image du semblable pour devenir celle de l’autre ? » Voir aussi André Tissier, Collin d’Harleville, chantre de la vertu souriante, Paris, Nizet, 1965 : « Et d’abord, quel était l’état du théâtre à la fin du XVIIIe siècle ? D’année en année, la comédie traditionnelle s’appauvrit davantage ; Molière n’est plus qu’un nom ; un prétendu bon ton asservit les auteurs, les force à répéter les mêmes fadaises et à se complaire dans l’expression de sentiments que la société ne connaît plus. Le dérèglement des mœurs qui s’était manifesté à la Cour au temps de la Régence a gagné la Ville durant le règne de Louis XV ; plus la société s’est corrompue, plus elle a voulu pour faire illusion se donner des formes polies et distinguées ; elle cachait sous des dehors élégants et courtois la frivolité et le libertinage ; au théâtre, elle imposait la décence. Les auteurs avaient été formés par les salons ; ils étaient recherchés par les milieux mondains ; ils étaient ou voulaient être de cette haute société, dite de bonne compagnie, qui leur distribuait applaudissements et sinécures. Ils se seraient fait injure en faisant claquer le fouet de la satire ; on voulait ignorer les vices et les tares de cette société élégante : le Turcaret de Lesage était désormais impossible. Molière paraît trivial, grossier ; le rire est proscrit ; l’esprit et la sensibilité, estimée un signe infaillible de vertu, règnent sur la scène. La comédie devient une comédie mondaine qui prend ses personnages

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L'Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle C’est peut-être pourquoi la notion d’« inquiétude » comprise, dans la perspective de Jean Deprun, tantôt comme « alarme » tantôt comme « une activation et une relance de l’action », « négatif ou condition du bonheur », nous paraît s’affirmer au fondement d’une analyse qui cherche à saisir dans quelle mesure la montée en force de l’inconstance comme moteur de l’action et source de l’intrigue des comédies du XVIIIe siècle indique de façon sous-jacente une réflexion de la comédie sur le rapport entre individu et bonheur, individu et liberté, voire entre individualité et altérité. Qu’elle se manifeste sous forme d’éveil à l’amour, de l’alarme, du mélancolique, du remords ou du vide27, l’inquiétude sous-tend toutes les formes d’inconstance rencontrées dans la comédie. Le comportement de personnages aussi méfiants que tentés par l’amour, à la fois insatisfaits d’euxmêmes et de l’autre et cherchant dans l’action amoureuse un moyen de s’évader semble ainsi une voie royale d’étude de la construction de l’individu et de sa rencontre avec le monde et soi-même. Manifestation d’un phénomène de mode où « la noblesse française s’étourdit dans les divertissements d’une vie facile28 », mais aussi du désir de bonheur ou encore d’une mobilité qui met au jour l’identité changeante de personnages de plus en plus délicats à cerner29, l’inconsdans la noblesse et tout au moins dans la haute bourgeoisie : on s’attendrit, on minaude, on sourit ; on trouverait indécent qu’un auteur pût faire rire. De L’Homme du jour (1740) de Boissy, aux Femmes (1793) de Demoustier, en passant par Heureusement (1762) de Rochon de Chabannes, La Gageure imprévue (1768) de Sedaine, Les Fausses Infidélités (1768) de Barthe, La Feinte par amour (1773) de Dorat, L’Impatient (1778) de Lantier, et Le Jaloux sans amour (1781) d’Imbert, s’établit ainsi dans la seconde partie du XVIIIe siècle la tradition d’une comédie mondaine, aux œuvres galantes, pomponnées, précieuses, le plus souvent hors de la vie quotidienne de ceux qui les applaudissent. » 27. Voir Jean Deprun, La Philosophie de l’Inquiétude en France au XVIIIe siècle, Paris, Vrin, 1979, chap. XI, « Aspects de l’expression littéraire ». 28. Jacqueline Razgonnikoff, art. cit., p. 126. 29. Jean-Paul Sermain écrit ainsi, au sujet de La Double Inconstance : « La nudité qu’entrevoyait le Prince et qu’il veut posséder se profile ainsi comme un leurre : ce qui l’attire dans Silvia, est sa différence, qu’il prend pour une essence, mais le dispositif du transfert en changeant cette différence, la fait apparaître comme l’effet d’une situation et d’un jeu de regards, et par là non seulement invalide la représentation du désir ; il remet aussi en question la permanence, et même la réalité de l’être. Pour que Silvia échappe au vide, et puisse cumuler les expériences (et non se vider de son passé), il faudrait que Marivaux introduise un modèle dialectique, ou laisse apparaître l’existence d’un centre stable du sujet. Or son théâtre va dans la direction toute contraire : l’expérience amoureuse qu’il dépeint principalement s’attache à ce qu’il y a de plus transitoire et de plus accidentel, et l’assimile à l’essence du sujet, faisant apparaître celle-ci, contre sa propre volonté, comme une

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Introduction tance, preuve d’une insatisfaction, voire d’une inquiétude, et d’une quête d’ordre à la fois affective, esthétique et éthique anime des personnages dont le trajet dans la comédie du XVIIIe oscille sans cesse entre désir de plaire – et de vivre donc de nouvelles expériences – et désir de se sentir exister, notions que Jean Deprun relie clairement dans son article « Inquiétude » du Dictionnaire européen des Lumières :
Quatre ans après que Condillac eut fait paraître son Traité des Sensations, Helvétius infléchit en un sens dynamiste la théorie sensualiste de l’inquiétude. […] L’inquiétude, conçue dans ce nouveau climat, dérive de notre « désir de bonheur » et, plus précisément, d’un besoin de « plaisirs vifs » qui nous semble transposer en termes naturalistes la nostalgie augustinienne de l’absolu : toutes les fois que nous cessons passagèrement d’être « avertis de notre existence », le besoin d’être remués suscite en nous une « espèce d’inquiétude […] qui contient en partie le principe de l’inconstance et de la perfectibilité de l’esprit humain ». De même que l’inquiétude résultait, chez Malebranche, d’une réaction à l’insuffisance de ce qui avait, de loin, paru « grand », de même l’inconstance inquiète surgit, chez Helvétius, d’une « haine de l’ennui » due à notre soif d’expériences paroxystiques. Inconstance, ennui, inquiétude : cette triade d’aspect pascalien s’insère ainsi dans un cadre tout terrestre, associée (signe de mutation culturelle…) à la perfectibilité30.

La dernière partie de cette citation, en soulignant le caractère fécond de l’inconstance et de l’inquiétude en lutte contre l’ennui, nous permettra par conséquent de relire la comédie du XVIIIe à la lumière de cette tension vers la « perfectibilité ». On sait en effet combien cette notion est aussi essentielle que problématique pour les penseurs des Lumières, qui peuvent y voir notamment avec Voltaire une possibilité humaine marquée de limites, avec Condorcet une possibilité infinie, ou au contraire avec Rousseau une gageure due à la décadence provoquée par l’essor des sciences et des arts31.
imposture ou du moins une illusion. » « Le Dispositif du transfert dans le théâtre de Marivaux », Op. cit., n°7, 1996. 30. Paris, PUF, 1997, p. 679. 31. Voir, de Jochen Schlobach, l’article « Progrès » du Dictionnaire européen des Lumières, op. cit., p. 1045 : « Si pour Voltaire l’homme est perfectible mais jusqu’à un point de perfection fini, limité par la nature, Condorcet, lui, dans le passage déjà rencontré, va plus loin et élargit la notion en une “perfectibilité indéfinie” qui serait au contraire dans la nature de l’homme et de l’humanité (Esquisse, introduction). »

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L'Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle On comprendra, dans ce contexte, que les comédies ne présentent pas un profil uniforme, mais au contraire un ensemble de possibilités aussi antagoniques que complémentaires. Si la réflexion sur la possibilité d’évolution morale des personnages revient de façon récurrente dans l’agencement de nombreuses intrigues, s’y juxtaposent aussi des péripéties où l’infidélité fait retour de façon cyclique, où l’inconstant ne surmonte pas ses tentations mais au contraire y succombe, ou encore des intrigues interdisant au spectateur de trancher entre ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, entre ce qui relève du progrès et d’une stratégie du personnage… Qu’il existe, dans la comédie, des cas d’inconstance passive, sans évolution du personnage, sans accès à aucune « expérience paroxystique », c’est certain. Ce sera surtout le cas des comédies cherchant à mettre en scène un « caractère », selon l’héritage de Molière : on trouve ce schéma chez Destouches avec Le Curieux impertinent, L’Obstacle sans obstacle, ou encore dans L’Indiscret de Voltaire, ou L’Inconstant de Collin d’Harleville. D’autres comédies, dressant un tableau social qu’elles fustigent offrent simplement des aperçus de personnages définitivement méprisables : on songe aux Mœurs du temps de Saurin. Mais que de nombreuses comédies portent en germe l’inconstance comme marque d’une certaine « perfectibilité » conduisant les personnages à de réelles évolutions ou métamorphoses32 permet aussi de comprendre comment peut
32. Ce qui revient à souligner la lente marche du caractère dès les années 1680 et jusqu’au XIXe siècle (caractère dont la programmation interdit toute évolution : il doit seulement réaliser ses possibles dramaturgiques), vers le personnage (un être qui acquiert l’autonomie psychologie et qui est accessible à l’évolution). Marivaux, en ce sens, est fort intéressant en ce qu’il est le premier à avoir entrevu la possibilité d’une conversion « intérieure », c’est-à-dire d’une conversion qui ne soit pas seulement contrainte par le schéma dramaturgique, ce que Michel Gilot et Jean Seroy soulignent avec force : « Traditionnellement, la comédie présentait des personnages fortement déterminés par avance, des “caractères” ou des “types” affligés de travers […] Le grand principe d’originalité de Marivaux est d’avoir rompu très nettement avec cette pratique et ramené le théâtre à son essence en jetant sur la scène des personnages qui ont encore à se découvrir et ne pourront le faire que les uns par les autres. », La Comédie à l’âge classique, Paris, Belin, 1997, p. 277. La critique a aussi souligné à maintes reprises combien la notion de caractère est déjà trop réductrice, au XVIIIe, notamment pour un auteur comme Marivaux. Voir l’article de Daniel Acke, « La notion de caractère dans Les Journaux » in Marivaux subversif, Paris, Desjonquères, 2003, p. 74 : « Tout en étant multiplicité, le moi tente de maîtriser celle-ci par son esprit (sa raison) et sa volonté. L’homme de Marivaux est celui de l’effort imposé à la diversité ondoyante. Dans les romans de Marivaux, d’une part l’individu est saisi à travers des catégories classificatrices,

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Introduction s’opérer, dans la comédie du siècle des Lumières, une attention renouvelée à la quête du sens de l’existence et, par voie de conséquence, à l’interrogation sur la relation entre soi et l’autre et entre soi et soi. Certes, l’inconstance est un phénomène de mode au XVIIIe siècle et ressortit par conséquent d’un tableau de mœurs. Certes encore, en tant que corollaire de l’amour, elle constitue un excellent moyen dramaturgique de dresser des obstacles au mariage, condition essentielle des intrigues de comédies. Mais au-delà de ces caractéristiques, l’inconstance est aussi et essentiellement une des constantes de l’homme sensible et passionné du XVIIIe siècle en tant qu’il cherche à se sentir exister. C’est parce qu’il ne saurait trouver son bonheur que dans l’action et le mouvement que l’homme des Lumières ne se satisfait que difficilement de sa condition et de son état, ce que la comédie restitue extrêmement bien. Soumis à l’aiguillon perpétuel de l’inquiétude, parfois submergés par elle – sous la forme de la mélancolie ou de la jalousie –, les personnages des comédies du siècle des Lumières cherchent avant tout leur propre félicité33, ce qui les conduit à des confrontations conflictuelles avec les autres ou soi-même pouvant mener autant à des impasses qu’à d’heureuses résolutions. En effet l’inquiétude, comme l’inconstance, sont la marque de cette insatisd’autre part il est de nature ouverte, se définissant par ses prises de conscience successives. Cela rend fondamentalement ambigu le sens du mot caractère : catégorie typologique d’un côté et concept définissant le dynamisme du moi d’autre part. ». Sarah Benharech, de son côté insiste sur la mutation de la notion chez Marivaux : « Les contradictions internes et les effets de la circonstance mettent toujours l’homme en mouvement. Propriété, singularité, variété et mouvement sont les qualités de ce caractère tel que Marivaux le conçoit, en tous points dissemblable et même opposé à la notion classique de caractère : impersonnel, général, uniforme et fixe. », « Du caractère dans Le Spectateur Français de Marivaux » in Marivaux subversif, op. cit., p. 227. Cela avait d’ailleurs été souligné déjà par Michel Gilot et Jean Seroy, soulignant combien, « Fortement enraciné dans son temps, ce théâtre est plein de données aiguës sur les mœurs et comporte de remarquables études de caractère où désormais l’inconscient est pris en compte. » La Comédie à l’âge classique, Paris, Belin, 1997, p. 277. Sans entrer dans des considérations précises sur ce qui, du personnage, déborde déjà le caractère, nous nous inscrivons donc dans l’idée d’une évolution nette du personnage, qui s’amorcerait dès le tout début du XVIIIe siècle et qui supposerait l’évolution de la comédie, passant peu à peu d’une série d’« expériences dramatiques » vers des « expériences psychologiques » de plus en plus poussées. 33. Voir Jean Starobinski, L’Invention de la liberté, op. cit., p. 54 : « Dans le plaisir, la créature revendique la primauté et se prend elle-même pour fin. […] Dans cette acception, le plaisir n’est pas dissipation, il est au contraire lié à l’éveil d’être, il est l’énergie conquérante par laquelle la conscience se saisit, se rassemble, se voue au monde et aux autres. »

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L'Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle faction qui guette l’homme, en révèle la complexité mais peut aussi menacer de l’engloutir34. Se confronter à son inconstance ou être confronté à celle de l’autre, dans ou hors du mariage, avec ou sans amour, c’est toujours, en conséquence, affronter des désirs inconnus, antagoniques, inattendus, c’est donc découvrir et reconstruire autrement la relation à autrui et à soi-même. L’inconstance n’est-elle pas à comprendre, en dernier ressort comme une métaphore du sujet en quête de soi ?

34. « Les moralistes pessimistes battent en brèche les catégories claires et univoques de la psychologie classique, pour mettre à jour le caractère complexe et protéiforme du moi, qui s’avère insaisissable. À la suite de ce changement capital, les écrivains vont moins chercher à étudier la nature universelle de l’homme, qu’à porter plus nettement leur attention sur l’actualité et sur l’homme au sein de son temps, tel qu’il se définit dans son milieu social et son activité. », Gabriel Conesa, La Comédie de l’âge classique (1630-1715), Paris, Seuil, 1995, p. 210.

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Première partie

Inconstance et nature humaine

La nature humaine est au centre de la réflexion de la philosophie des Lumières qui cherche à penser la finalité de l’existence1. S’amorce ainsi, dans la comédie une réflexion en filigrane sur les conditions de possibilité du bonheur, qu’accompagne une réflexion sur l’origine de l’homme. Paradoxalement, la philosophie, qui place à l’origine du progrès et du développement humain le mythe du bon sauvage substitue au fond un mythe à un autre2. Ce mythe du bon sauvage apparaît dans la comédie sous les traits d’Arlequin, dans l’Arlequin poli par l’amour de Marivaux ou l’Arlequin sauvage de Delisle de La Drevetière (1721). Il s’accompagne d’une réflexion sur la construction du sujet jeté dans le monde : comme le rappelle Martin Rueff,
Chez les empiristes, on crée de toutes pièces un sujet parfaitement fictif dont on observe le comportement comme si l’on pouvait en tirer une preuve expérimentale démontrant la validité des théories proposées. […] L’histoire d’une construction du monde se donne sous la forme d’une double découverte : nous découvrons le sujet qui découvre le monde et nous nous y reconnaissons. Le mythe de Pygmalion donne ici toute sa dimension ontologique : découvrir la vérité du sujet, c’est la produire3.

Ainsi reconstruit, le « processus de la genèse de l’expérience » donne lieu à des œuvres telles que La Dispute, où « la genèse se donne sous la
1. « Dans l’idée de “nature humaine”, c’est, sous le couvert d’une philosophie de la nature dont nous avons montré qu’elle se passe du recours à la transcendance divine et se traduit par l’idée-limite du déterminisme universel, une préoccupation éthique qui s’exprime. […] l’important n’est pas tant de connaître ces “lois” de la nature humaine que de les utiliser pour rendre l’homme heureux. “L’obsession du bonheur”, selon l’expression significative de M. Robert Mauzi, est le fil conducteur de l’anthropologie des Lumières. », Simone Goyard-Fabre, La Philosophie des Lumières en France, op. cit., p. 196. « […] bizarrement, pour trouver le chemin du bonheur et du progrès, le XVIIIe siècle, qui prétend assumer cette “marche vers le concret” qui est la condition humaine de tous les positivismes, reconstruit, à travers l’image du bon sauvage, une nature humaine universelle selon les vœux de son cœur. En démystifiant la philosophie qui, jusqu’alors, avait regardé le ciel pour y découvrir les lois que la Surnature imposait à la Nature et, en particulier à la nature humaine, la pensée des Lumières forge un nouveau mythe auquel elle a besoin de croire pour affirmer que, conscient de soi, libre et majeur, l’homme peut entreprendre la longue marche du progrès. », ibid., p. 197. Article « Morale et mœurs », Dictionnaire européen des Lumières, op. cit., p. 853.

2.

3.

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Inconstance et nature humaine forme d’une acquisition progressive dont le langage et la sexualité sont les temps forts4 ». Dans cette comédie est ainsi peint le premier site privilégié de l’inquiétude que Jean Deprun analyse, « celui où les sens s’éveillent, où les cœurs s’éprennent : c’est l’île de Daphnis et de Chloé ; c’est l’Élide ; c’est l’Arcadie5 ». Ce premier site, où l’on découvre le sentiment amoureux, est inséparable de son corollaire, le plaisir de savoir que l’on plaît et que l’on peut plaire indéfiniment. L’idée que l’inconstance relève de la nature humaine, fondamentale au siècle des Lumières, est l’objet d’un consensus. Par conséquent, c’est, selon Philip Stewart, l’inconstance qui se trouve du côté de la nature, tandis que la constance se construit par la culture : « Tous, ou à peu près, reconnaissent qu’on ne peut longtemps désirer un même objet ; celui qui souhaite la constance est forcé de recourir à l’artifice, car elle ne saurait se maintenir toute seule6. » Cette opinion très répandue, est tout à fait partagée par l’un des chantres de l’amour et de ses apories, Marivaux. En légitimant ainsi l’inconstance, qui s’explique par une définition de l’homme fondée sur la mobilité, le renouvellement et la quête du bonheur, les dramaturges en représentent aussi bien les aspects concluants – les personnages progressent dans leur quête du bonheur au sein de certaines comédies de Collé, Demoustier, Collin d’Harleville –, que le caractère inhibant : lorsqu’elle est excessive, l’inconstance peut menacer l’individu dans ses fondements.

4. 5.

6.

Ibid., p. 854. La Philosophie de l’inquiétude en France au XVIIIe siècle, op. cit., p. 169-170 : « Cette inquiétude d’éveil ou de réveil trouve un nouvel essor sous la Régence. Philippe d’Orléans n’a-t-il pas remis à la mode, en l’illustrant de sa main, le prototype des romans de l’éveil inquiet : Daphnis et Chloé ? Autreau, peintre luimême avant d’être auteur comique, s’inspira, dit-on, des gravures du Régent lorsqu’il porta à la scène un Daphnis et une Chloé devenus, sous les noms d’Arlequin et de Nina, Les Amants ignorants. La pièce est créée le 14 avril 1720 ; six mois plus tard, le 17 octobre, Marivaux lui fait écho avec Arlequin poli par l’amour, écho que prolonge – enrobé de nouveaux harmoniques – ce coup de maître qu’est la Surprise de l’amour. » Op. cit., p. 51.

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Chapitre 1

Inconstance et responsabilités selon Marivaux

S’appuyant sur Marivaux, Robert Mauzi rappelle le caractère précaire du sentiment amoureux1, et combien l’inconstance relève véritablement, chez ce philosophe-dramaturge, de la nature humaine :
Désormais, l’énigme de l’amour n’est plus entrevue dans la perspective de l’esprit, mais dans celle de la nature. À la gratuité de l’élaboration intellectuelle succède un refus d’expliquer. Tandis que le « Je ne sais quoi » préservait, derrière l’aveu d’ignorance, une suprême maîtrise de la raison, on conclut maintenant à ce divorce absolu entre le cœur et l’esprit, qui fait de l’homme un étranger à lui-même2.

L’idée était déjà présente chez La Rochefoulcauld, pour qui l’inconstance vient de l’impossibilité de maîtriser le sentiment amoureux et de son impermanence :

1.

2.

L’Idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle, op. cit., p. 467 : « Cette façon d’être absent à soi-même, de laisser le “hasard” façonner le cœur ou l’esprit, est particulière à Marivaux. […] or l’inconstance est à l’amour ce que l’improvisation est à l’invention littéraire. L’une et l’autre sont aussi légitimes. L’amour s’installe dans l’âme comme une nature étrangère, puis s’échappe quand bon lui semble. Il est hétérogène à la conscience. L’être que l’amour a surpris ne peut que tâcher de deviner de quels accidents son cœur est le théâtre et le dire naïvement. Au devoir chimérique de la fidélité se substitue un devoir nouveau : celui de la sincérité. Le caractère irrationnel de l’amour accuse toute l’irresponsabilité de l’homme devant lui-même : comment devrait-il assumer ce qu’il ne peut comprendre ? De la légèreté marivaudienne l’idée évoluera vers le cynisme des Liaisons dangereuses. » Ibid., p. 468.

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Inconstance et nature humaine
Comme on n’est jamais en liberté d’aimer, ou de cesser d’aimer, l’amant ne peut se plaindre avec justice de l’inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant3.

Une telle définition place l’homme sous le sceau de la discontinuité, en même temps qu’elle le prive de toute responsabilité vis-à-vis de ses sentiments ou de la personne aimée. Au fond, l’inconstance ainsi comprise serait la contrepartie nécessaire de la relation amoureuse, mais pourrait être jugulée grâce aux efforts des amants :
Il y a deux sortes de constance en amour : l’une vient de ce que l’on trouve sans cesse dans la personne que l’on aime de nouveaux sujets d’aimer, et l’autre vient de ce que l’on se fait un honneur d’être constant4.

Soit, par conséquent, la constance trouverait sa source dans une renaissance perpétuelle du sentiment amoureux due à la mobilité de l’être aimé capable de nourrir ce dernier de toutes les façons, soit elle serait imputable à un effort de la volonté et de l’amour-propre pour se montrer fidèle à ses principes moraux. Dans tous les cas, la constance suppose un renouvellement – de la source du sentiment, de la volonté – et se trouve perpétuellement en péril. L’inconstance semble de ce fait constituer une menace fondamentale pour l’esprit humain, une pente naturelle plus ou moins justifiée et justifiable :
Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l’esprit ou de sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d’autrui, et il y en a une autre, qui est plus excusable, qui vient du dégoût des choses5.

Ainsi, même si l’inconstance guette tout être humain, La Rochefoulcaud distingue entre deux types d’inconstance, l’une supposant un caractère malléable, soumis à l’influence d’autrui et de la mode ; l’autre supposant au contraire un mouvement venu de l’individu lui-même et fondé sur le « dégoût », c’est-à-dire l’extinction du sentiment, la lassitude. On voit ce que Marivaux doit à La Rochefoucauld dans son analyse de l’amour. Dans son ouvrage, Marivaux dramaturge, Françoise Rubellin s’interroge sur le sens de l’inconstance, en montrant l’importance de ce thème chez Marivaux, thème qui apparaît dans bon nombre de ses comé3. 4. 5. Maximes Supprimées, 62, in Maximes, Paris, G-F, 1977, p. 98. Maxime 176, Ibid., p. 60. Maxime 181, Id.

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Inconstance et responsabilités selon Marivaux dies : Arlequin poli par l’amour, Le Dénouement imprévu, La Dispute, La Fausse Suivante, et bien sûr La Double Inconstance. Elle souligne combien il était habituel de fustiger la coquetterie à l’époque, avant de conclure que « Marivaux, sans positivement approuver l’inconstance, doute que l’on puisse être réellement le maître de son cœur6 ». La naissance de l’inconstance Dans la comédie expérimentale de Marivaux intitulée La Dispute, les personnages principaux, tenus à l’écart de toute présence humaine hormis celle de deux serviteurs noirs, depuis leur naissance, sont observés au moment de leur confrontation à l’autre. Églé et Adine forment tout d’abord couple avec Azor et Mesrin. Dans un deuxième temps, les couples se reforment en échangeant les partenaires. Dans un dernier temps, les deux femmes cherchent à récupérer leur compagnon initial. Le Prince et Hermiane, qui les observaient, concluent à l’égalité des deux sexes dans l’inconstance :
Le Prince. […] Les deux sexes n’ont rien à se reprocher, Madame : vices et vertus, tout est égal entre eux. Hermiane. Ah ! je vous en prie, mettez-y quelque différence : votre sexe est d’une perfidie horrible, il change à propos de rien sans chercher même de prétexte. Le Prince. Je l’avoue, le procédé du vôtre est du moins plus hypocrite, et par là plus décent, il fait plus de façon avec sa conscience que le nôtre.

6.

Marivaux Dramaturge, Paris, Champion, 1996, p. 91-92 : « […] Alors qu’il conçoit la naissance de l’amour comme un phénomène rapide et qui ne nécessite aucun effort, il représente la survie de l’amour, sa durée, en termes actifs : les membres d’un couple marié doivent entretenir leur amour et non pas se contenter d’un acte juridique ; ils peuvent aussi le ranimer si d’autres amours ne sont pas encore survenus. Ce travail actif n’ayant pas été accompli, le premier amour peut disparaître en ne laissant que son cadre contractuel – que le contrat ait pris la forme du mariage ou de serments – et un simulacre d’amour dans les discours des anciens amoureux. »

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