La Baron mis à nu

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L’habit ne fait pas le baron

Lady Grace Belmont est tout sauf une frêle rose anglaise... ce n’est pas pour rien qu’on la surnomme « l’Amazone du Devon » : elle dépasse d’une bonne tête tous ces jolis messieurs qui se pressent dans la salle de bal du duc d’Alvord.

Tous, sauf un. Le baron Dawson est aussi imposant qu’elle, et nettement plus musclé. Celui-ci recherche justement une épouse, et les formes généreuses de Grace, loin de l’effrayer, l’enchantent. Mais la jeune femme est promise à un autre, et commence à le regretter...

« L’équivalent littéraire d’un gâteau au chocolat... Chaque page est un délice ! » Lisa Kleypas

« Sally MacKenzie conjugue avec brio sensualité et hilarité. » Publishers Weekly


Publié le : mercredi 24 octobre 2012
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EAN13 : 9782820507372
Nombre de pages : 432
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couverture

Sally MacKenzie
Le Baron mis à nu
Noblesse oblige – 5
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Xavier Hanart
Milady Romance

 

À mon agent, Jessica Faust,

et à mon éditeur, Hilary Sares.

 

Et, comme toujours, à Kevin.

Note de l'éditeur

Les événements décrits dans ce roman se déroulent en même temps que ceux du premier tome de la série Noblesse oblige, Le Duc mis à nu.

Chapitre premier

Passant la double porte, lady Grace Belmont fit son entrée dans la salle de bal du duc d’Alvord.

Grands dieux.

Elle s’arrêta net sur le petit palier. Des centaines de bougies éclairaient autant de visages – elle aurait juré que tous, sans exception, étaient tournés vers elle. Les hommes en costumes noirs cintrés et cravates immaculées ajustèrent leurs monocles. Les femmes vêtues de toilettes somptueuses, et coiffées de plumes qui s’agitaient, se dissimulèrent derrière leurs éventails pour ricaner et échanger des messes basses.

Oh seigneur ! Elle aurait voulu prendre ses jambes à son cou, mais toute fuite était impossible car un petit groupe de femmes âgées bloquait l’escalier.

Grace tressaillit et serra les poings. Elle tenta d’inspirer profondément mais l’air était saturé par l’odeur de cire de bougie mêlée à divers parfums et à des relents de corps à l’hygiène douteuse. Des taches noires se mirent à danser devant ses yeux. Allait-elle s’évanouir ? L’amazone du Devon s’écroulant du haut de son mètre quatre-vingts pour former un abominable tas sur le parquet d’une salle de bal, voilà qui aurait constitué un spectacle des plus divertissants pour les invités du duc. Une entrée en matière idéale pour sa première – et dernière – Saison.

— C’est magnifique, non ?

— Quoi donc ? demanda Grace en baissant les yeux vers la silhouette menue et gracieuse de sa tante, lady Oxbury.

— Cette salle de bal, les invités…, répondit sa tante, rayonnant de plaisir. C’est splendide, ne trouvez-vous pas ? Cela me rappelle ma première sortie dans le monde. La salle de bal ressemblait beaucoup à celle-ci. Mais, à l’époque, les messieurs portaient davantage de dentelles et de velours. Ils étaient aussi hauts en couleur que les dames, peut-être même davantage. J’étais émerveillée, conclut-elle avec un grand sourire.

Émerveillée ? L’émerveillement ne faisait pas partie des émotions qui nouaient l’estomac de Grace en cet instant précis. La nausée – même s’il ne s’agissait pas tout à fait d’une émotion – la peur, la honte, la gêne, la colère… un joyeux bouillon mijotait au creux de son ventre. Mais l’émerveillement n’était pas un ingrédient de cette recette. Pas même un assaisonnement.

— Vous n’aviez que dix-sept ans et vous étiez jolie, déclara Grace à sa tante. J’en ai vingt-cinq et je suis imposante.

— Grace ! s’exclama lady Kate. Ne dites pas cela. Vous êtes majestueuse.

« Majestueuse ». Combien Grace détestait ce mot ! Il était utilisé par des femmes menues comme sa tante, des femmes à côté desquelles elle se sentait comme une Gargantua en jupon. À moins d’évoquer une personne de sang royal, on ne se servait de « majestueuse » que pour éviter de dire « grosse ».

— Absolument, renchérit lady Kate. Majestueuse. Vous êtes stupéfiante. N’avez-vous point remarqué que tous ces messieurs sont en admiration devant vous ?

En fait, ils semblaient tous admirer une zone bien délimitée de son anatomie.

— Ils me reluquent, ma tante, précisa Grace. Cela n’a rien à voir.

— Balivernes ! Ils sont tous stupéfaits par votre beauté, argumenta lady Kate dans un sourire de toute évidence forcé. Toutefois, si vous vous obstinez à faire cette tête, vous allez tous les faire fuir.

Que Dieu vous entende, lui répondit Grace intérieurement.

— Ma tante, ne voyez-vous pas vers quoi ils dirigent tous leurs monocles ? Ces hommes ne regardent pas les traits de mon visage, ils examinent tous ma poit…

— Grace ! l’interrompit lady Kate. (Elle s’éventa tout en jetant de rapides coups d’œil alentour.) Voyons ! Faites attention à ce que vous dites. Vous n’êtes plus à Standen.

Elle n’y était plus, en effet, et ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même. Si elle avait su tenir sa langue quand sa tante leur avait rendu visite pour l’entraîner dans cette équipée farfelue, elle serait chez elle, pelotonnée dans un fauteuil du salon avec un bon livre, écoutant d’une oreille distraite les litanies de son père au sujet de la jachère et des problèmes d’irrigation.

Cette vision ne lui procura aucune satisfaction.

Comment pourrait-il en être autrement ? pensa-t-elle en réprimant un soupir. Son existence à Standen s’était avérée très confortable tant que son père ne lui prêtait que peu d’attention. Mais les choses avaient changé l’année précédente, depuis qu’il s’était mis en tête de la marier à tout prix.

Les vieilles dames avaient enfin réussi à descendre la première marche de l’escalier et envisageaient d’aborder la deuxième. Leur faudrait-il la soirée entière pour atteindre la piste de danse ?

Grace parvint à dissimuler sa contrariété. Si seulement elle avait eu la bonne idée d’en faire de même à Standen… Mais comment aurait-elle pu garder son calme alors que son père lui répétait sans cesse qu’elle serait la risée de Londres si jamais elle faisait une apparition dans les bals de la Saison ? Elle n’y était pas parvenue. Sa colère avait éclaté, balayant sur son passage toute notion de bon sens.

Elle lâcha un petit soupir impatient qui fit voler puis retomber devant ses yeux quelques boucles folles. Elle regarda de nouveau sa tante.

Celle-ci semblait prête à l’étrangler de ses doigts élégants.

— Vous vous minez pour rien, Grace. Miss Hamilton est pratiquement aussi grande que vous, ne l’avez-vous pas remarqué ? Et je suis certaine qu’il y a ici d’autres dames tout aussi… (Lady Kate rougit et toussota.)… bien bâties. Votre père est un sot, ajouta-t-elle en tapotant gentiment le bras de sa nièce. Beaucoup d’hommes seront disposés à vous faire la cour.

Grace trouva cette dernière affirmation très présomptueuse mais n’avait aucune envie d’en discuter.

— Vous savez bien que je ne suis pas ici pour trouver un mari, tante Kate. Père a déjà tout réglé avec Mr Parker-Roth. Je suis juste venue pour participer à quelques soirées et visiter Londres.

Et aussi pour profiter de mes derniers moments de liberté avant d’abandonner mon existence à John, ajouta-t-elle intérieurement.

— Mais souhaitez-vous vraiment épouser cet homme, Grace ?

— Euh…

Non, mais elle était résignée à accepter son destin. Elle ne pouvait pas vivre à Standen jusqu’à la fin de ses jours et les mariages d’amour n’étaient que des contes de fées réservés aux romans Minerva.

— Le choix de père me satisfait, finit-elle par avouer. Après tout, c’est lui qui vous a trouvé Oxbury, non ? Et vous avez connu vingt ans de bonheur matrimonial.

Le visage de lady Kate afficha aussitôt une expression des plus étranges, un peu comme si elle venait de prendre une pleine bouchée d’anguille bouillie et qu’elle ne parvenait pas à se décider entre l’avaler ou la recracher.

— Ah… Euh… Oui, balbutia-t-elle. Je pense tout de même que vous pourriez – que vous devriez – jeter un petit coup d’œil alentour, Grace. Mr Parker-Roth est sans doute un excellent parti mais comment pourriez-vous en être sûre si vous n’avez rien à lui comparer ? Même si ce fut très bref, j’ai moi aussi participé à une Saison.

— Eh bien…

— Vous n’allez quand même pas vous contenter de rentrer chez vous avec une mine de chien battu pour entendre votre père vous dire qu’il vous avait prévenue ?

— Vous avez raison, conclut Grace.

Elle tenait là son unique chance de découvrir Londres, alors autant profiter de l’expérience. Elle n’aurait qu’à inscrire la population masculine de la capitale sur la liste des visites, entre le pont de Londres et l’abbaye de Westminster.

— J’imagine qu’il n’y a aucun mal à jeter un coup d’œil, concéda-t-elle.

— Voilà qui est parlé, approuva lady Kate en souriant. Et il y a tellement à voir. (D’un geste gracieux, elle désigna l’assistance.) Toute la bonne société est à vos pieds.

— Elle le sera si ces dames se décident à bouger afin que nous nous joignions à la foule, précisa Grace.

Tout espoir n’était pas perdu car les dames en question venaient d’atteindre la dernière marche.

— Exact, dit lady Oxbury, ravie. Alors profitez-en pour nouer quelques connaissances. J’aperçois déjà quelques messieurs de belle taille. Les voyez-vous ?

— Cela se pourrait, admit Grace.

Effectivement, certains hommes paraissaient plus grands que la moyenne même si, étant située en hauteur, elle ne pouvait pas en être certaine.

— Cela se pourrait ? répéta lady Kate. C’est sûr et certain, voulez-vous dire. Regardez cet homme qui se tient près du ficus, par là. Ou celui-là, à côté des fenêtres. Ou encore ces deux messieurs près du… près du… Oh, mon Dieu !

Lady Kate était devenue pâle comme un linge. Elle s’agrippa au bras de Grace si fort qu’elle y laissa une marque.

— Que se passe-t-il ? Quelque chose ne va pas ? demanda sa nièce.

Deux hommes se tenaient à côté d’un bouquet de palmiers en pot et lady Oxbury avait les yeux rivés sur le plus âgé d’entre eux. Celui-ci, d’une taille respectable, avait les tempes légèrement grisonnantes. D’allure très distinguée, il n’avait rien d’inquiétant. Alors qu’est-ce qui troublait autant…

À cet instant, le regard de Grace se posa sur son voisin.

Oh.

Son cœur se mit à battre la chamade et elle sentit le rouge lui monter aux joues. L’espace d’un instant, elle en oublia de respirer.

Ce monsieur était encore plus grand que l’homme que dévisageait lady Kate et plus jeune d’une dizaine d’années. Sa veste noire très ajustée mettait en valeur ses épaules larges. Ses cheveux, d’un blond doré, et un peu plus longs que ne le recommandait l’usage, étaient peignés en arrière. Il avait le front large, les sourcils très marqués, des pommettes hautes, un nez droit, une bouche ferme… et était-ce une fossette que l’on apercevait au centre de son menton ?

Il la regardait lui aussi mais pas à la manière déplaisante des autres hommes. Non, absolument pas. Grace croisa son regard et ressentit une sensation étrange, nouvelle, qui se lova au creux de son ventre.

Que lui arrivait-il ? Était-elle indisposée par l’air chargé de suie de Londres ? Elle n’avait encore jamais ressenti une telle fièvre, un tel abattement…

Elle rougit. Allait-il s’en rendre compte ?

Il lui adressa un demi-sourire. Oui, il s’en était aperçu.

Les doigts de lady Kate s’enfoncèrent un peu plus dans le bras de Grace.

— Je… je dois me rendre aux commodités. Tout de suite ! annonça-t-elle d’une voix étranglée.

 

— Cette salle est bondée ! s’exclama David Wilton, baron Dawson.

Il s’empara de deux coupes de champagne sur le plateau d’un valet qui passait et partit se réfugier près des palmiers en pot, une zone qui s’était révélée relativement calme.

— Il y a tellement de monde que j’ai du mal à respirer et à m’entendre penser, ajouta-t-il.

— Bienvenue dans le beau monde londonien, lui dit son oncle en lui prenant des mains l’un des deux verres pour avaler une généreuse gorgée de vin pétillant. Vous savez maintenant pourquoi je déteste cet endroit, d’autant plus que cette soirée-ci est particulièrement courue. Selon la rumeur, tout le monde veut apercevoir l’Américaine qui réside chez le duc d’Alvord. Et les gens sont impatients de voir comment le cousin de ce dernier va réagir quand il la rencontrera.

David se mit à siroter son champagne d’un air maussade. Les ragots ! On les subissait autant, voire davantage, à Londres qu’à la campagne. C’était la première fois qu’il mettait les pieds dans la capitale pour la Saison et si cela ne tenait qu’à lui, ce serait la dernière. Il lui fallait une épouse ; voilà pourquoi il était venu. Et il lui semblait impensable de choisir parmi les demoiselles habitant près de son domaine. Il les côtoyait depuis l’enfance et aucune n’éveillait en lui la moindre étincelle de désir, dans son cœur comme ailleurs.

Il scruta les débutantes rougissantes uniformément habillées d’un blanc virginal. Peuh ! Une belle bande de dindes, se dit-il.

— Vous voyez quelque chose… Je veux dire quelqu’un qui vous intéresse, mon neveu ?

— Non, répondit David en faisant de son mieux pour dissimuler l’ennui mortel qui l’envahissait. Pas encore en tout cas. Mais nous venons à peine d’arriver. Les dames les plus séduisantes, j’entends par là un peu plus mûres, n’ont peut-être pas encore fait leur entrée.

Il espérait vraiment que ces donzelles surexcitées n’étaient pas tout ce que la bonne société avait à offrir cette année-là. C’est qu’il n’avait pas l’éternité devant lui. Certes, il n’avait que trente et un ans et n’était baron que depuis une année. Mais il avait conscience de la fragilité de l’existence et connaissait ses responsabilités. Il fallait qu’il veille à sa succession.

Même son père, aussi désinvolte fût-il, avait réglé cette question bien avant de se fendre le crâne sur un rocher.

— Que dites-vous de cette fille ? Elle restera jolie à regarder, que ce soit le matin au petit déjeuner ou dans des draps froissés.

David posa les yeux sur la jeune femme que lui désignait son oncle, une blonde portant une robe cramoisie dont le corset était incroyablement décolleté. Elle remarqua l’attention qu’il lui portait et se mit à agiter son éventail.

— Je ne pense pas, non, décréta David, qui trouvait cette gamine trop petite et bien trop maigre à son goût. N’avez-vous pas l’impression que son tailleur a manqué de tissu pour terminer sa robe ?

— C’est possible, lui répondit son oncle Alex avec une pointe de lubricité dans la voix.

— Cette fille est assez jeune pour être la vôtre, le réprimanda David en fronçant les sourcils.

Le visage d’Alex se crispa. Quelque chose – du regret ou de la peine – passa dans son regard pour disparaître si vite que David se demanda s’il ne s’agissait pas d’un reflet généré par les bougies.

— Qui pourrait reprocher à un homme de regarder ? demanda Alex avec une moue qui se voulait lascive. N’a-t-on pas le droit d’admirer la beauté sous toutes ses formes ?

— Surtout quand, parmi les formes en question, il s’en trouve deux qui semblent prêtes à jaillir du décolleté de la demoiselle.

— Surtout…

— Tenez-vous un peu, mon oncle ! s’exclama David en éclatant de rire.

— J’en ai plus qu’assez de devoir me tenir convenablement, se plaignit Alex. Voilà maintenant une vingtaine d’années que je n’avais pas mis les pieds dans la capitale. Si j’ai envie de célébrer cela par un soupçon de mauvaise conduite, qui pourrait trouver à y redire ?

— Vous n’allez tout de même pas prendre exemple sur les pratiques scandaleuses de mon père, pas à votre âge ? demanda David en espérant que sa voix ne trahissait pas son inquiétude.

— Et pourquoi pas ? La vie de Luke fut brève mais intense. Il savait ce qu’il voulait et n’hésitait pas à se servir.

— Mais…

— Mr Wilton ! Oh, Mr Wilton ! Mon Dieu, est-ce vraiment vous ?

— Qu’est-ce que… ?

Les deux hommes se retournèrent dans un même mouvement. Une vieille dame aux cheveux soigneusement poudrés s’approchait d’eux aussi vite que le permettait sa canne.

— Bon sang ! murmura Alex. Lady Leighton. Je pensais qu’elle avait rejoint sa dernière demeure.

David étouffa un rire.

— Elle a l’air parfaitement vivante, et franchement ravie de vous voir.

— Dieu seul sait pourquoi.

Dès qu’elle fut assez près pour le faire, lady Leighton s’agrippa au bras d’Alex.

— Il était temps que vous reveniez à Londres, Mr Wilton ! s’exclama-t-elle. Cela fait si longtemps. J’ai failli ne pas vous reconnaître.

— Ah.

David toussota pour ne pas éclater de rire. L’enthousiasme de lady Leighton semblait réduire son oncle au mutisme.

La dame fronça les sourcils et son étreinte devint une caresse bienveillante.

— Je voulais que vous sachiez que j’ai été désolée d’apprendre la mort de vos parents, dit-elle.

Le visage d’Alex se contracta. Bon sang. Cette fois-ci, David identifia sans peine l’émotion qui traversa les yeux de son oncle. Ce regard triste et blessé lui était par trop familier. Quand Alex comprendrait-il qu’il n’était pas responsable de la mort des grands-parents de David ?

Celui-ci se racla la gorge.

Lady Leighton porta alors son attention sur lui.

— Et qui est donc ce jeune homme ? demanda-t-elle.

Alors que David s’apprêtait à répondre, elle l’arrêta d’un geste de la main.

— Non, ne me dites rien, lança-t-elle. La ressemblance est très frappante. Lord Dawson, n’est-ce pas ?

Malédiction. Tout le monde retrouvait donc son ignoble père dans les traits de son visage ? C’était là une épreuve qu’il n’avait pas anticipée quand il avait passé en revue toutes les raisons de ne pas venir à Londres. Il inclina la tête avec tout le dédain dont il fut capable. Cette femme allait peut-être percevoir le message caché et changer de sujet.

Il n’en fut rien. Triomphante, lady Leighton frappa le sol de la pointe de sa canne.

— C’est bien ce que je pensais ! s’exclama-t-elle. Vous êtes le fils de Luke. Vous a-t-on déjà dit à quel point vous ressemblez à votre père, milord ?

David sentit son estomac se pétrifier. Non, Dieu soit loué.

— En effet, il semblerait que nous partagions quelques ressemblances physiques, dit-il.

Il s’était battu toute sa vie pour que les similitudes entre son père et lui restent de l’ordre de l’apparence.

— Ah. Vous n’êtes pas un dépravé, au moins ? demanda la dame. Quoique… Malgré tous ses défauts, Luke Wilton était un homme charmant.

Elle secoua la tête, générant une averse de poudre capillaire qui atterrit sur son ample poitrine.

— Quelle tragédie épouvantable ! Et pour vous, Mr Wilton, poursuivit-elle en reportant son attention sur Alex, quel drame de voir Standen vous mettre des bâtons dans les roues tant d’années plus tard. J’espère que votre visite à Londres signifie que vous avez enfin surmonté votre déception. Vous savez, vous pouvez encore vous trouver une charmante femme et avoir des enfants. Vous ne devez pas avoir beaucoup plus de quarante ans, n’est-ce pas ?

— Euh…

— Il est largement temps pour vous de vivre votre vie, monsieur, dit-elle en lui tapotant le bras encore une fois. Une femme finira bien par vous mettre le grappin dessus, vous verrez.

(Lady Leighton se tourna alors vers David.) Êtes-vous venu à Londres pour faire vos emplettes sur le marché du mariage vous aussi ? C’est parfait. J’apprécie les hommes qui savent prendre leurs responsabilités et qui font ce qui s’impose. (Elle rit.) Devrais-je prendre les paris quant à savoir lequel de vous deux aura un héritier en premier ?

Ce fut au tour de David de rester sans voix.

— Je n’ai pas besoin de vous le rappeler, mais…, commença lady Leighton. (Au grand soulagement des deux hommes, elle laissa sa phrase en suspens et fit signe à quelqu’un.) Tiens ! Voici Mrs Fallwell. Je dois m’entretenir avec elle d’un sujet particulier. J’espère que vous ne m’en voudrez pas si je m’éclipse.

— Faites donc, lui dit Alex.

— Nous ne voudrions pas vous retenir, ajouta David.

— Parfait, déclara alors lady Leighton en leur serrant le bras à chacun. Je vous souhaite bonne chance avec ces dames, mes chers amis.

Elle s’éloigna pour aller accoster Mrs Fallwell.

— Dieu merci, lâcha David.

Les deux hommes échangèrent un regard et se mirent à rire.

— Je n’aurais jamais pensé dire cela un jour, mais bénie soit Mrs Fallwell ! s’exclama Alex avant de prendre une nouvelle gorgée de champagne. C’est un vrai moulin à paroles, vous savez ?

— Ah oui, vraiment ? De quoi parlait lady Leighton quand elle évoquait votre déception et le fait que Standen vous ait mis des bâtons dans les roues ? demanda David.

— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit Alex, rouge jusqu’aux oreilles.

Il avala d’une traite le reste de son champagne puis s’empara d’une nouvelle coupe sur le plateau d’un valet.

— Me cacheriez-vous quelque chose ? insista son neveu.

— Je ne vois pas du tout de quoi il pourrait s’agir, confirma Alex en scrutant son champagne.

Bien décidé à découvrir pourquoi son oncle évitait son regard, David reprit :

— Lady Leighton semblait vraiment… Oh non, ce n’est pas vrai !

— Un problème ? s’alarma Alex en levant les yeux.

— Oui. Les jumelles Addison sont là, lança David qui cherchait déjà alentour un endroit où se cacher.

— Elles vous ont donc suivi jusqu’à Londres ? Voilà qui est impressionnant, reconnut Alex en ricanant. Il semblerait que l’une des sœurs Addison tienne à mettre la main sur un baron.

— Alors il faudra qu’elle en trouve un autre, décréta David.

Les palmiers suffiraient à le cacher. Sinon, il restait toujours ce pilier bien large juste à côté.

— Méfiez-vous, lui conseilla son oncle. Il vous faudra jouer avec finesse pour ne pas vous faire piéger et vous retrouver aussitôt devant l’autel.

David, occupé à mettre un maximum de barrières entre lui et les sœurs Addison, ne prit pas la peine de répondre. Elles n’avaient rien d’horrible, sauf que David les connaissait depuis le berceau. Certains hommes auraient sans doute été ravis de les épouser, mais pas lui. D’une part, il était incapable de les différencier. Et confondre son épouse avec la sœur de celle-ci conduirait à des situations bien embarrassantes. D’autre part, elles étaient toutes deux bien trop maigres.

Il risqua un regard de l’autre côté de la colonne. Dieu merci, elles ne l’avaient pas vu. Il regarda s’éloigner leurs silhouettes osseuses, ce qui n’avait rien d’une vision enchanteresse.

Toutes les femmes se doivent-elles d’être menues et rachitiques ? se demanda-t-il. Il espérait bien que non. Il devait bien en exister une qui s’accorderait avec un homme de sa stature. À l’image de ses grands-parents, il était d’une taille bien plus haute que la moyenne. Et son grand-père avait trouvé sa grand-mère.

Il ferma les yeux. Il ressentait encore de la mélancolie quand il pensait à eux. Toutefois, le sentiment n’était désormais plus qu’un léger malaise, sans commune mesure avec la douleur écrasante, presque physique, des premiers temps. Certes, ses grands-parents avaient dépassé les soixante-dix ans. Mais ils étaient toujours en parfaite santé, vigoureux et plus vivants que la majeure partie des gens ayant la moitié de leur âge, le jour où leur satanée voiture avait dérapé pour venir se fracasser contre le grand chêne en bas de la pente située entre la propriété d’Alex à Clifton Hall et Riverview.

Ils auraient dû passer la nuit chez Alex. D’ailleurs, celui-ci avait insisté pour qu’ils restent car il faisait noir et il pleuvait. Mais les grands-parents de David étaient aussi têtus l’un que l’autre et tenaient à dormir dans leur lit.

Et aujourd’hui, ils étaient morts.

Oui, la vie est bien fragile, se dit David. C’est un don qu’on peut vous reprendre à tout instant. Voilà pourquoi il devait convoler et consommer ce mariage le plus tôt possible. Il ne laisserait pas le titre mourir avec lui.

Toutefois, il n’était pas question qu’il épouse l’une de ces filles maigrelettes. Il cherchait plutôt une femme à la poitrine généreuse, aux hanches larges, auprès de laquelle il ferait bon dormir, douce, accueillante, chaleureuse. Non, pas chaleureuse… brûlante. Avec un corps à vous faire oublier votre propre nom.

Une femme comme celle qui venait d’entrer dans la salle de bal.

Sacrebleu ! Il se redressa et ferma la bouche. Il ne tenait pas à passer pour un demeuré si jamais elle regardait dans sa direction.

Immense, bien plus grande que toutes les femmes qui l’entouraient, et tout en courbes voluptueuses ; elle était splendide. Hélas, l’encolure de sa robe remontait trop haut et couvrait sa peau de porcelaine. David aurait adoré toucher cette peau, avec ses doigts, ses lèvres, sa langue. Hum…

Et sa coiffure ? Un pur ravissement, elle aussi. On avait rassemblé ses cheveux en un haut chignon d’où s’échappaient quelques mèches qui encadraient son visage. Les doigts de David s’agitèrent alors qu’il s’imaginait les passer dans cette masse soyeuse, libérer les longues boucles qui tomberaient en cascade sur les épaules de la jeune fille, sur ses épaules nues.

Sur ses seins nus…

Se pouvait-il qu’ils soient aussi généreux qu’ils semblaient l’être ?

Elle fit un pas en avant et se retourna pour s’adresser à celle qui l’accompagnait. La jupe de sa robe se tendit, soulignant ses hanches et ses longues, très longues jambes.

Dieu du ciel, il était presque pantelant !

Qui était-elle ? Son oncle le savait peut-être.

— Alex, lança-t-il.

— Qu’y a-t-il ? lui répondit son chaperon en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. Vous vous cachez toujours ?

— Non, répondit David. Les sœurs Addison sont parties à l’autre bout de la salle. Mais venez voir, s’il vous plaît. J’ai une question à vous poser.

— Me voici, déclara Alex en contournant le bosquet de palmiers nains. Toujours là pour rendre service.

— Qui est cette femme ? demanda David en faisant un geste vers l’entrée de la salle.

— Quelle femme ? Ne me dites pas que vous avez jeté votre dévolu sur l’une des ancêtres qui peinent à descendre l’escalier.

— Bien sûr que non, espèce d’âne bâté. Je vous parle de la grande fille très belle qui se trouve sur le palier.

— Oh, commença Alex en levant les yeux. Comment le saurais-je ? La dernière fois que je suis venu à Londres, elle devait encore porter des couches… si tant est qu’elle fût née, bien sûr.

— Vous n’avez donc aucune idée de qui il s’agit ?

Mince ! pensa David, pour le moins déçu.

— Aucune, lui répondit Alex en le regardant d’un air interrogateur. Pourquoi tenez-vous tant à identifier cette donzelle ? Vous aurait-elle volé quelque chose ?

Oui. Mon cœur.

Bon sang, venait-il de prononcer ces paroles à voix haute ? Non, puisque Alex continuait de l’observer d’un air vaguement amusé. S’il avait fait cette révélation, son oncle en serait sans doute resté bouche bée.

De plus, cette affirmation n’était pas du tout exacte. Certes, l’un de ses organes était ravi – et pouvait espérer d’autres ravissements plus intimes – mais il ne s’agissait pas de son cœur.

— Bien sûr que non. C’est juste que j’ai décidé…, hésita David. En fait, je pense que cette dame ferait une parfaite baronne.

— Comment ? s’exclama Alex.

À ce moment-là, il ouvrit bel et bien la bouche en grand, renversant même un peu de champagne sur son veston.

— Seriez-vous stupide ? demanda-t-il, médusé.

— Je ne pense pas, non, répondit David.

Il ne connaissait pas le nom de cette femme, mais savait qu’il la désirait. Elle était la première qui avait éveillé chez lui… le moindre intérêt. Celui-ci prenait d’ailleurs de telles proportions qu’il menaçait de devenir très gênant.

Au moins, cette femme ne risquait pas d’être écrasée s’ils se retrouvaient au lit. Il faudrait bien entendu qu’il ménage sa sensibilité féminine mais leurs deux corps s’accorderaient parfaitement. Il reprit une gorgée de champagne et l’avala d’un trait, sans en sentir le goût. Hélas, son corps à lui semblait déjà fort impatient de découvrir jusqu’à quel point ils pourraient s’accorder. Il allait devoir maîtriser son ardeur avant d’espérer pouvoir faire sa connaissance. Elle pourrait se formaliser s’il lui sautait dessus comme un adolescent en rut.

La chaperonne qui accompagnait cette jeune femme s’étant avancée, David pouvait désormais voir son visage. Il les désigna du menton en s’adressant à son oncle :

— Peut-être connaissez-vous cette dame, alors ? J’imagine qu’il s’agit de sa mère.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je…, commença Alex. (Il s’immobilisa dès qu’il posa les yeux sur la femme plus âgée.) Non, lâcha-t-il fébrilement. Je ne… Elle est plutôt… Elle ressemble…

Ses balbutiements s’évanouirent en un son étouffé.

— Que vous arrive-t-il ? lui demanda son neveu.

Décidément, Alex n’avait pas l’air dans son assiette. David reporta son attention sur la dame dont ils parlaient. Elle ne faisait rien d’inhabituel et se contentait de regarder autour d’elle. Mais, à l’instant où son regard tomba sur Alex, elle ouvrit la bouche, écarquilla les yeux et devint pâle comme un linge avant de s’agripper au bras de sa fille.

Ah, sa fille. Elle regardait David et une légère teinte rosée très seyante montait de son cou pour gagner ses joues. Le phénomène se propageait-il sur tout son corps ? David aurait donné cher pour le vérifier.

Il sentait presque la caresse de son regard tandis qu’elle suivait le galbe de ses épaules et les traits de son visage. Elle ouvrit un peu la bouche pour s’humecter les lèvres.

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