Là-bas

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Là-bas, il est parti, loué comme un héros. Ici, elle est restée, murée dans sa douleur. Là, elle perce le secret, franchit le mur du grand mensonge. Mais ici-bas la vie continue, quoi qu'il en fût de cet amour.


Publié le : mercredi 11 février 2015
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EAN13 : 9782332798527
Nombre de pages : 280
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ISBN numérique : 978-2-332-79850-3

 

© Edilivre, 2015

1.

Elle a dans les quarante ans ; et c’est une femme que tout homme voudrait avoir à soi. Elle est la seule qui dans cette chaleur extraordinaire marche d’un pas vif, le dos droit dans sa courte robe noire qui lui laisse les épaules nues, contrastant avec les tenues claires en lin qui habillent le quartier. C’est une femme ayant atteint l’âge mûr, mais encore du côté de la jeunesse. Elle pousse la porte du Brazza.

L’air est moite et lourd, sans espoir de fraîcheur, tout autour de la place les cafés sont bondés. Passé le coup de feu du déjeuner, ce sont les femmes qui remplissent le Brazza, le plus souvent à l’intérieur où l’atmosphère est climatisée : c’est écrit sur la porte. Elles y viennent seules ou à plusieurs, avec des courses et des magazines, elles commandent du thé ou du café accompagné un verre d’eau froide. Elles s’assoient, boivent, bavardent entre elles ou lisent, attendent leurs enfants qui sortent de l’école, en considérant d’un œil rêveur le jet d’eau mousseux qui, au centre du carrefour, fait sens giratoire. Le café est un endroit, pense Daniel, où les femmes peuvent venir seules sans craindre pour leur réputation. Il prend au bar la commande d’un jambon-beurre-cornichons côtes-du-rhône d’un peintre aux mains calleuses, quand elle entre côté terrasse.

On voit bien qu’elle n’est pas habituée à venir seule au bistrot, elle hésite, cherche une table, s’adresse à Pedro : fumeur, dit-elle. Pedro en indique une d’un mouvement travaillé de ses lèvres hypocrites qui sourient faussement : regardez là-bas, au fond près de la vitre, vous avez de la chance, avec vue sur la cascade. Elle sourit faiblement à la plaisanterie éculée de ce petit con de Pedro, elle voudrait bien un thé à la vanille s’il y avait.

– Il n’y a plus de vanille, madame, framboise c’est tout ce que j’ai.

– Alors framboise.

Au moment où elle finit de s’installer à la table, Daniel se trouve derrière le bar en train de trancher la demi-baguette du peintre. Arrive alors un type bedonnant, costumé et cravaté, au col trempé de sueur, qui veut sans attendre un croque et un demi. Avec un accent anglais ou américain, il se félicite de la fraîcheur de la brasserie, mais désolé il est très pressé, il ne peut pas s’éterniser. La jolie dame sort un paquet de cigarettes avec on dirait un soupir de contentement, un léger sourire, et, concomitamment à cette perte d’attention, la lame du couteau entaille profondément l’index de Daniel. Il sent la tiédeur poissarde de son sang glisser le long du doigt ; accablé, il regarde la mie du pain absorber le sang, avant de se dire qu’il va falloir demander à Pedro de l’aider à nettoyer cette cochonnerie. Heureusement, monsieur Albert n’est pas encore monté à la sieste, qui a déjà une main sur l’alcool et le pansement, et en moins de deux l’index se trouve emmailloté. Monsieur Albert va faire le sandwich.

– Un jambon-beurre, c’est pour le peintre, avec des cornichons.

– Et la dame là-bas, qui s’en occupe ?

– Je vais le faire monsieur Albert, si vous pouviez tenir le bar cinq minutes.

– J’y vais, dit Pedro, c’est comme si c’était fait. Toujours aussi adroit je vois ! clame-t-il en regardant Daniel.

– Allez les gars, le service est bientôt terminé. Pedro tu reprends le bar, Daniel et moi on fait la salle, et dans une demi-heure je suis au lit, déclare monsieur Albert qui connaît son métier sur le bout des doigts.

Il la voit, l’air agacé, fumer sa cigarette. Elle n’est pas une habituée, mais il la connait. Son regard est instable, la nervosité agite ses jolies lèvres roses qu’elle mord en cadence. Elle est vraiment magnifique cette femme-là, tellement belle, y’a pas.

– Votre thé à la framboise, madame.

– Merci monsieur. Vous êtes blessé ?

Il pourrait lui dire que c’est à cause d’elle qu’il s’est coupé, de son regard qui s’est attardé sur elle au lieu de se concentrer sur le jambon-beurre, elle qui pourrait tout changer dans sa vie de loufiat. Mais comme c’est impossible, il plaisante :

– C’est que je ne suis pas très doué de mes dix doigts, comme dit mon patron. Avec la tête, c’est pas mieux d’ailleurs.

– Merci. Je vous dois combien ?

– Prenez votre temps, je vous laisse le ticket, là.

– Je voudrais également un verre d’eau bien fraîche, s’il vous plaît.

– Avec plaisir madame.

Au comptoir, le bedonnant s’impatiente en silence. Il a faim et soif, sans que Pedro daigne s’occuper de lui. Bien que lui-même Portugais, Pedro n’aime pas les étrangers : selon lui, les Américains parlent fort comme s’ils étaient les maîtres des lieux, les Anglais ne parlent qu’après plusieurs bières, puis ils chantent, les Allemands usent d’une langue horrible, les Arabes méprisent les garçons de café et commandent sans les regarder, et les autres viennent tous d’un monde lointain et donc mauvais. Seuls les Belges et les Canadiens trouvent grâce à ses yeux, parce qu’ils parlent français avec un accent dont on peut rire. Et les Portugais bien entendu, qui sont rares dans le quartier, sauf dans les loges de concierge. Et aussi les étrangers réguliers, les clients fidèles.

Mais celui-là n’est pas d’ici, il n’a donc aucune chance d’être servi rapidement. D’autant que Daniel réclame une carafe d’eau, une qui vient du frigo et, en attendant, il regarde la belle dame qui attrape une autre cigarette, goûte le thé, allume la cigarette, en tire une bouffée profonde. On la voit qui s’apaise. Il lui servirait bien son thé, mais ça ne se fait pas dans ce genre d’établissement. Professionnellement parlant, il préférait les grandes maisons où il travaillait quand il était jeune ; mais humainement, il n’y a pas mieux que monsieur Albert et madame Francine.

Et voilà que Pedro s’amène, soi-disant pour aider à débarrasser les tables du déjeuner qui se vident, mais en vérité pour se foutre de lui et de sa légendaire maladresse : pas plus tard qu’hier, c’est une bouteille pleine qui lui a échappé des mains, avec débris de verre partout et taches sur le bas du pantalon, rappelle son ex-collègue.

– Laisse-moi tranquille, Pedro. T’as qu’à houspiller les autres garçons si ça t’amuse, mais moi tu me laisses tranquille.

– C’est pas joli-joli pour les clients cette grosse poupée à ton doigt, rétorque l’autre, avec son air d’embobineur.

– Laisse tomber Pedro, tu ferais mieux de retourner derrière le bar, comme a dit monsieur Albert.

– Vaut mieux que ce soit moi, c’est compliqué le bar et tu pourrais encore casser quelque chose…

Il aimerait bien lui foutre son pied au cul à ce petit con, avec ses dents jeunes et son avidité. Mais maintenant que Pedro a manigancé pour devenir le protégé de la maison, par respect pour monsieur Albert et sa femme, ainsi que leur petit-fils qui n’y est pour rien, Daniel se dit qu’il vaut mieux la boucler et s’attacher plutôt à baguenauder du côté de la belle dame, qui fume tout en grâces et en volutes.

Ce qui ne l’empêche pas de repenser à cet enfoiré de Portos quand il est arrivé à la brasserie il y a deux ans, qui ne savait rien faire. Il sortait tout droit d’études où il n’avait rien fait non plus, monsieur Albert et lui, ils lui ont tout appris du métier. Il faut reconnaître qu’il a vite compris : la résistance et la rapidité, la mémoire des chiffres, le sourire ensorceleur pour vendre un apéritif ou un vin plus cher. Il a le sens du pourboire ce petit, disait monsieur Albert, et le sens du pourboire c’est ce qui fait qu’on réussit dans la brasserie. Pedro possède aussi le sens de l’économie : il sait récupérer la moitié du poireau vinaigrette que le client n’a pas touché ou le fond négligé de la bouteille de vin. Et pour monsieur Albert qui est Auvergnat, forcément ça compte. Comme d’autre part Pedro ne boit ni ne fume et que monsieur Albert et madame Francine – sa femme qui passe sa journée à vendre du tabac et du loto – n’ont eu qu’une fille dans leur vie de bistrotiers, ça a fini par en faire un gendre acceptable, bien que Pedro ne soit pas Auvergnat et que ses parents ne soient même pas nés en France. Il faut vivre avec son temps, a dit monsieur Albert quand sa fille a été enceinte. Mieux vaut un Portugais travailleur qu’un Français fainéant. Et surtout pas un Arabe. Alors les deux, on les a mariés vite fait dans l’intimité, et lui, Daniel, il a été invité au repas. Pour une fois c’est lui qu’on servait.

Revoilà Pedro. Il a son air de quelqu’un qui cherche des noises.

– Heureusement qu’on te fait pas payer ce que tu casses, parce que tout ton fric y passerait !

– Ce serait bien ton genre de faire payer les garçons, toi.

– Enfin, tu pourrais faire un peu plus attention quand même, dit Pedro le ton gouailleur, ce côté jeune con dont madame Francine, avec ses soucis de santé, raffole.

Pedro retourne derrière le bar, enfourne avec fracas la vaisselle dans les deux machines que monsieur Albert a changé récemment. Daniel a même connu une maison qui prélevait le montant du repas sur le salaire des employés, ce qui est contraire à tous les usages de la profession. En attendant, sa cliente l’appelle avec un joli sourire, elle aimerait bien un morceau de tarte, ou quelque chose comme ça. Il montre l’armoire réfrigérée où une demi-tarte maison aux fraises est en train de se racornir. Maison signifie fond de tarte surgelé, crème lyophilisée formée au fouet et à l’eau du robinet, fruits frais ou en boîte selon la saison et gelée en pot qu’on étale sur les fruits au pinceau et qui donne à l’ensemble un aspect reluisant que les clients adorent. La même recette depuis vingt ans, dit monsieur Albert, et les clients adorent.

– Une tarte aux fraises, madame ?

– Fraises ? D’accord, avec le thé ce sera parfait.

Avant, on la voyait assez souvent, mais jamais seule. Certes, elle vient encore pour ses cigarettes et ses timbres, mais ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas assise en salle. Elle venait là avec son mari, qu’on ne voit plus, bien sûr : ça devait être le samedi, parce que le samedi, avec la fermeture des bureaux, c’est un jour calme où les clients prennent leur temps. Ils avaient tout leur temps. Ils s’installaient avec des journaux et restaient là jusqu’à la sortie de l’école, lui revenant souvent du tennis avec des raquettes et ses chaussures ocres, le visage encore tout rouge d’effort. Ils parlaient, ils lisaient en se parlant, ils jouaient parfois au loto en ayant l’air de gens tranquilles que la vie ne bouscule pas. On en voit dans les cafés des gens que la vie bouscule, des jeunes, des vieux, des gens de tous les genres, mais eux, non, ils faisaient penser à des gens contents d’être ensemble. Leurs filles arrivaient et ils les embrassaient. Lui, il pariait aussi sur le foot et quand Daniel encaissait le loto, avant la prise du pouvoir par Pedro, il se permettait de contester tel ou tel pronostic, ce que l’homme acceptait en riant, allant même parfois jusqu’à modifier sa mise.

C’était le bon temps, c’était du temps où il lui arrivait tous les jours de tenir la caisse du loto et du tabac, et même celle du restaurant, eu égard à la confiance que monsieur Albert lui faisait. Ça soulageait madame Francine, quand la petite allait encore à l’école. Il faut dire que madame Francine est très grosse et que ses jambes, énormes elles aussi, la font souffrir d’un mal de chien. Alors, comme tout mouvement lui coûte, monsieur Albert, dans sa bonté proverbiale, lui économise les déplacements et lui a offert un siège ergonomique derrière sa caisse. C’est pour ça que depuis tout ce temps elle reste assise là, sur un fauteuil à sa mesure, qui est démesurée, à vendre des cigarettes, des timbres, du loto, des jeux à gratter et des cartes téléphoniques qu’elle encaisse sans faiblir ni cesser de sourire. La caisse du tabac est également le lieu où va l’argent du bar, monsieur Albert – et Pedro à présent – s’occupant de celle du restaurant à l’autre bout du comptoir.

Il aimait bien l’après-midi, quand la salle était calme et que madame Francine montant péniblement se reposer, un peu avant monsieur Albert, il prenait la caisse du tabac et régnait une heure ou deux sur les clients et le serveur du bar. Pedro par exemple. Ce n’est pas qu’il veuille le pouvoir Daniel, ni l’argent à tout va, c’est juste pour la confiance que monsieur Albert lui donnait autrefois. De temps en temps, quand les clients se faisaient rares, il jouait un petit loto-foot en douce. Pas pour la modeste mise qu’il récupérait ensuite en se trompant sur le rendu de la monnaie aux clients, mais pour éprouver le bonheur de se sentir totalement maître chez soi, d’avoir son bar à soi. Tout ce qu’il a raté et qu’il est désormais trop tard pour réaliser. Qu’il aurait pu ici, s’il n’y avait pas eu ce petit con de Portugais.

Les clients vont et viennent. Tous se plaignent de la fournaise, soit qu’ils en arrivent suant, soit qu’ils redoutent d’y retourner avant de s’affaler dans leur bureau non climatisé. Elle est toujours à sa place, qui fume, en regardant la fontaine d’un œil qui ne voit pas. C’est vraiment une femme comme ça que tous les hommes aimeraient avoir, belle avec de la classe et qui n’a pas l’air bégueule. Mais lui, Daniel, il n’est pas capable d’avoir une telle femme, ni même de femme tout court. S’il en avait trouvé une, sûr qu’il se le serait acheté son bistrot à lui.

Tiens, ça lui revient, une fois ils avaient gagné au loto, pas une fortune mais une somme rondelette tout de même, lui n’en revenait pas, elle, elle riait comme une petite fille, ils étaient heureux tous les deux, ils allaient s’offrir de belles vacances. Bénis des dieux qu’ils étaient. Lui n’y croyait toujours pas, invoquant sa chance, l’appelant à revenir, il comprend ça Daniel, ce pincement qui vous contracte la poitrine quand vous avez tapé dans le mille. Mais lui, Daniel, n’aime pas le loto. Il joue un peu sur le foot, beaucoup sur les chevaux, et il ne déteste pas un poker de temps en temps. Et ce qu’il aime par-dessus tout, ce qu’il craint par-dessus tout, c’est la roulette. La magie du cylindre qui tourne, qui vous arrache tous les espoirs du monde. Je préfère pas y penser, pense-t-il, la roulette ça m’a bouffé la vie, ça m’a laissé tout seul comme un imbécile qui est même pas foutu d’avoir des gosses et une femme comme tout le monde. Bref. Il regarde sa belle cliente qui ne paraît pas pressée, qui lit paisiblement des papiers à en-têtes colorés. Avoir une femme comme celle-là, ou presque, qui vous empêche d’aller jouer, par amour pour elle. Ou avoir une femme dans le style de madame Francine, en moins grosse bien sûr, mais en aussi gentille.

Elle semble contrariée, quand même, par ce qu’elle lit. Elle fronce les sourcils. Elle a dû maigrir, il se l’est déjà dit une fois qu’elle venait acheter ses cigarettes. Sale habitude de fumer pour une jolie femme comme ça. Maintenant l’Américain à la grosse bedaine veut payer et s’en aller. Il transpire tant et plus, il faut que j’y aille maintenant, dit-il en soufflant. Pedro encaisse, pas aimable. La vieille Renée, à l’autre bout de la place, lorgne de ce côté-ci. La voilà qui vient prendre son café comme tous les après-midis, quand elle a fini de rentrer et de nettoyer ses poubelles, les poubelles des riches ça prend du temps, dit-elle. Vieille folle, et méchante avec ça. La belle dame rallume une cigarette, la troisième déjà, alors que la vieille pousse la porte côté tabac. Daniel fait tomber une tasse qui ne casse pas. La vieille demande un ticket à gratter, Pedro sourit d’un air entendu à sa femme qui trône à la place de sa mère, madame Francine, derrière son loto. Quand celle-ci redescendra, la fille des patrons disparaîtra pour s’occuper du nourrisson. Elle n’a jamais aimé Daniel, même quand elle était petite, et il le lui rend bien. En s’approchant de sa table habituelle, la vieille jette des regards en coin à la jolie cliente.

– Salut Renée, un café serré ?

– Et une sucrette.

– C’est ça, une sucrette.

La vieille l’oblige à se pencher. C’est elle, dit-elle à son oreille. Ses yeux roulent comme si elle voulait voir derrière son dos.

– Elle qui ?

– Celle qui a perdu son mari en Angleterre. Tu sais, la veuve de mon immeuble, je t’en ai parlé l’année dernière.

– Oui, je sais. La pauvre.

– La pauvre, tu parles.

La vieille folle ne va pas le lâcher maintenant. Heureusement, un nouveau client l’appelle en salle. Quant à elle, elle n’a rien vu, elle ne bouge pas, elle fume en regardant ses papiers de loin. Renée lui adresse un signe auquel elle répond, avant de se replonger dans sa lecture.

Daniel connaît Renée depuis qu’il est au Brazza, douze ans, et tous les jours elle vient ici prendre son café avec une sucrette et un ticket à gratter. Et tous les jours elle laisse un minuscule pourboire, toujours le même, on lui rend même la monnaie en fonction. Comme dirait monsieur Albert, le pourboire c’est le revenu net d’impôt du travailleur. Mais le grattage, tous ces jeux que madame Francine vend à tour de bras et auxquels personne ne gagne, ça c’est l’impôt du pauvre. On impose même l’espoir de nos jours, dixit monsieur Albert qui, même en tant que patron, a la fibre sociale. C’est pas comme le tiercé, pense Daniel, où on peut gagner pas mal si on s’y connaît un peu. Ou comme la roulette. C’est ce qu’il pense, du moins c’est ce qu’il pensait avant qu’il se décide à arrêter la roulette. La roulette, c’est pas dans les moyens d’un garçon de café.

Quand il revient au bar, sa cliente est en train de s’agiter sur son siège. Ah, j’en étais sûre, murmure Renée à son passage, en regardant d’un air entendu la place où tournent voitures et piétons. Et plus précisément un homme, le même que regarde la belle dame, traversant le carrefour d’un pas décidé, portant costume crème sans cravate et bonne mine satisfaite, et bientôt poussant la porte du Brazza en la cherchant des yeux. Un peu le même genre que le mari défunt, si Daniel se souvient bien.

– Sûre de quoi Renée ?

– De ce que cette femme a vite oublié son mari qu’était pourtant un homme très bien.

– Tu trouves toujours que les gens sont bien quand ils sont morts, toi !

– Tu parles ! Moi, mon mari, je l’ai jamais oublié.

– Qu’est-ce que t’en sais, cet homme c’est peut-être son frère, ou son avocat…

L’homme baise la main de la veuve et s’assied en face d’elle. Il parle avec animation, mais pas assez fort pour qu’on puisse l’entendre.

– Il est mort de quoi déjà ?

– Accident de voiture, en Angleterre.

– En Angleterre, tu me l’as déjà dit. Aucune importance que ce soit en Angleterre.

– Si, parce que ces crétins, ils roulent à gauche. Mais il paraît que c’était pas lui qui conduisait. Elle a été très malheureuse avec ses filles, qui sont grandes maintenant. Très malheureuse. Mais à ce qu’il semble, ça va bien mieux depuis quelques temps.

– T’as pas honte Renée !

Non, elle n’a pas honte : plus les gens sont malheureux et plus Renée est heureuse. L’homme sourit largement en commandant une eau minérale, il possède les mêmes dents blanches que Pedro ; elle sourit aussi, mais plus faiblement. Daniel n’aime pas ce type.

Renée s’en va en maugréant qu’elle en était sûre. Veuve joyeuse, l’entend-il murmurer pour finir.

Elle est magnifique. Son visage de madone porte une tristesse reposée, faite de résignation, d’acceptation de la réalité. Il est la réalité, pense-t-il le cœur battant comme à ses rendez-vous d’adolescent. Un sourire raffermi a chassé la douleur, il aimerait dire pour toujours. Elle parait comme allégée de sa peine. Elle se redresse et tend sa main gracieuse aux lèvres qui l’effleurent en humant son parfum. Ils ne s’embrassent pas. Ses yeux interrogent. Alors ?

– Bonjour Claire, ça y est, maintenant vous pouvez en être sûre, tout est définitivement réglé.

– C’est vrai ? Bonjour Bruno.

– Oui, vous n’avez plus à vous inquiéter, je vais vous expliquer.

Ce sourire la rajeunit, son même premier sourire qui, lui, l’avait cloué debout. Crucifié au plancher dans ses baskets élimées. C’est dans ce café qu’ils se sont vus pour la première fois. Il revenait d’une partie de tennis avec son mari. C’était au tout début d’une sorte d’amitié qui trouvait son compte de part et d’autre d’un filet, autant que dans la définition de stratégies commerciales. Une amitié essentiellement professionnelle à tout bien peser, un peu trop hiérarchique même, que le tennis rééquilibrait sur un terrain où Bruno l’emportait le plus souvent. Il avait gagné très facilement cette première confrontation. Le mari jouait bien, mieux que lui, mais il était plus vieux et n’avait pas pratiqué le tennis depuis dix ans. Sa hargne de vainqueur n’avait pas suffi. Plus tard, les parties seraient plus serrées, jusqu’à ce que Bruno soit enfin battu, assez rarement à vrai dire.

Cette amitié particulière, limitée à leur match du samedi matin environ deux fois par mois, car ils partaient régulièrement en week-end chez leurs innombrables amis, avait toujours beaucoup dû à Claire. Elle les encourageait. Quand ils avaient fini leur partie, elle les rejoignait au Brazza et demandait des détails sur le match en buvant gracieusement son thé. Elle aimait dire que son mari avait repris le tennis et que c’était grâce à lui, en le regardant de ses yeux clairs habitués à sourire. Quand leurs filles arrivaient de l’école, la petite famille lui disait au-revoir.

Ce jour-là, cette merveilleuse première fois, ils avaient bu, bon dieu qu’ils avaient soif, il faisait presque aussi chaud qu’aujourd’hui. Puis leurs filles étaient arrivées et Bruno les avaient laissés à leur vie de famille. Quand ils s’étaient serrés la main, un désarroi inquiétant lui était venu, avec le tremblement de tout le bras et un emballement du cœur, qu’il n’avait pu maîtriser tout à fait. Avait-elle compris ce jour-là qu’il aurait tout aussi bien pu garder sa longue main douce dans la sienne toute une vie ? Plus tard, ils continueraient de se serrer la main et de se vouvoyer. C’était la femme de son boss, Bruno ne l’oubliait pas. Oui, dès la première fois, il était tombé amoureux de Claire.

Il faut dire qu’il allait mal à l’époque. Il travaillait beaucoup et trouvait dans le tennis, qu’il pratiquait intensément, une manière de s’endormir le soir épuisé mais satisfait. Et dans la partie du samedi, où Claire venait parfois les voir jouer, une manière de bondir du lit en chantant l’hymne à la joie. La partie du samedi permettait d’éluder son divorce et l’existence morne du célibataire qu’il était alors. La même vie de frigo vide, d’enfants un week-end sur deux et de programmes télévisés, autant de choses auxquelles il est aujourd’hui bien accoutumé. Claire lui a permis de croire encore dans l’amour.

Ce jour-là, ce premier jour fondateur, assis en face d’elle, il avait vidé une bière, puis une autre, et dans le brouhaha qui l’anesthésiait il voyait Claire rire aux éclats de la partie de tennis que son mari, euphorique et honnête, racontait tout à l’avantage de Bruno. C’était vraiment un bon patron, un de ceux qui savent mettre leurs collaborateurs en valeur.

– Il faudrait vraiment t’y remettre, avait-elle dit en regardant Bruno avec insistance.

– On pourrait jouer une fois par semaine.

– Il doit refaire un peu de sport, il ne pense qu’à son travail, il a besoin d’exercice.

– On pourrait jouer tous les samedis matins, ou quelquefois en semaine, le soir. Je suis sûr que tu retrouveras vite ton niveau d’antan, avait renchéri Bruno, lui qui se voyait déjà la voyant toutes les semaines, même une demi-heure, même dans un café avec son mari.

– Il jouait bien quand nous étions jeunes, c’est un peu à cause de moi qu’il a dû arrêter, parce que je n’aime pas du tout le tennis. Je ne suis pas sportive.

– D’accord ! Si on joue une fois par semaine et si on fait ensemble quelques tournois, je ne vais pas mettre longtemps à me reclasser et à te mettre la pâtée !

– N’oublies pas que moi aussi je peux progresser, avait-il répondu.

– Il jouait vraiment bien, je vous assure.

– N’exagère pas chérie. En tout cas, on verra. Je n’ai plus les jambes et le souffle d’autrefois, mais de ce point de vue nous sommes presque à égalité. Tu as beau être plus jeune que moi, je te materai quand même. Tiens, je fais le pari ici même que je retrouve un classement en moins d’un an ! avait clamé le mari en couvant Claire d’un regard assuré.

– Ce serait formidable, avait-elle conclu.

Ç’avait été formidable. Ils s’étaient classés tous les deux. Il la voyait certains les samedis, au café et parfois même chez eux. Quand il n’avait pas les enfants, il lui arrivait de rester pour déjeuner, à la bonne franquette, disait-elle. On mangeait sans façon dans la cuisine, à la suite de leurs filles, où son rire résonnait aux propos des deux hommes. Elle était très belle, on la sentait toute dévolue à lui, à son écoute, elle parlait peu, elle se contentait de rire ou d’approuver. Elle les chassait à la fin du repas, elle les poussait vers le salon avec leur café et leurs conversations de tennis et de travail auxquelles elle n’entendait rien. Il restait encore un peu, espérant la voir resurgir. Mais elle ne revenait que pour le saluer, quand le mari baillait en parlant de sa sieste du samedi. Alors il s’en allait, non sans avoir pris rendez-vous pour le samedi suivant ou celui d’après.

Il était donc tombé amoureux. C’est idiot de tomber amoureux de la femme de son supérieur, d’autant que cette femme semble se soucier de vous comme d’une guigne. Mais c’est ainsi, dès le premier jour il avait ressenti cet émoi depuis longtemps enfoui sous les obligations conjuguées du mariage et de la carrière : il attendait le samedi comme un adolescent en vacances forcées attend le premier rassemblement dans la cour du lycée pour revoir sa bien-aimée.

Elle se lève, dit excusez-moi, je reviens. Elle se dirige vers le fond du café, droite, le pas sûr et léger, consciente, se dit-il, de son regard posé sur elle, car elle sait, il en est sûr, elle sait depuis le premier jour. De dos, on dirait une toute jeune fille.

Elle tient son bras à l’enterrement. Elle pèse de tout son pauvre poids de larmes et de douleur et lui, gêné encore plus qu’attristé, il se dit que jamais il ne l’a tenue d’aussi près. Ils sont au bord du caveau, il pleure avec elle. C’est lui qui a tout organisé, la cérémonie est parfaite. Rien ne manque. C’est lui aussi qui a emmené le grand patron annoncer l’horrible nouvelle, le patron tenait à le faire lui-même, et de visu. Puis Bruno s’est occupé de tout. Je veux un enterrement de première classe, avait dit le patron, je veux un maximum d’employés du groupe présents à l’enterrement, et je veux que vous accordiez tout le temps nécessaire à régler tous les problèmes administratifs et financiers. Ne vous inquiétez pas pour votre travail, je m’en occuperai personnellement. Alors il a tout organisé : les deux enterrements, les contrats d’assurance, les déclarations en tout genre et les soldes de tout compte ; il aurait tant voulu s’occuper d’elle davantage, mais elle restait seule à pleurer avec ses deux filles, dans son appartement. Si depuis l’accident elle n’est certainement plus la même femme, Bruno n’est assurément plus le même homme depuis qu’il la connaît. Tout peut donc arriver, se dit-il tous les jours.

– Je vous explique tout ça ?

– Alors c’est vrai, c’est vraiment fini cette fois-ci ?

– Tout ce qu’il y a de plus vrai. Un dernier rendez-vous de signature et ce sera terminé. Vous pourrez tourner la page. Rapprochez-vous, je vais vous montrer.

– Et pour cette fille, je veux dire pour l’interprète, elle a obtenu quelque chose elle aussi ?

– Un peu, je crois. Ce sont les ressources humaines qui se sont occupées d’elle, je veux dire de sa famille. Je vais tout vous expliquer, dit-il en étalant les documents sur la table.

Elle regarde en fronçant des sourcils les chiffres qui s’additionnent, puis elle lève des yeux désemparés qui s’en remettent à lui.

– Tout ça ?

– Oui, tout ça.

– Et c’est vraiment sûr ?

– Tout ce qu’il y a de plus sûr.

Il reste encore la semaine prochaine à se rendre dans la tour de la compagnie d’assurances, pour signer quelques papiers complémentaires et récupérer les trois chèques. Elle ne doit plus s’inquiéter, il a tout fait vérifier par les avocats du groupe. Avant la fin du mois, elle aura touché l’argent, elle et ses filles seront à l’abri jusqu’à la fin de ses jours. Elle pourra vraiment tourner la page.

– C’est beaucoup d’argent pour votre nouvelle vie, Claire.

– Vraiment beaucoup. Presque trop.

– C’est bien. Il faudra le gérer.

– Vous me conseillerez ? Vous m’avez déjà tant aidée Bruno, vous m’aiderez encore un peu ?

– Bien sûr Claire, bien entendu. De toute façon, je ne suis pas disposé à cesser de vous voir.

– Oh Bruno, que serai-je devenue sans vous ? Je me sens si seule sans lui, si vous saviez.

Il sait. Deux ou trois larmes s’échappent de ses paupières, il y en a moins qu’avant, se dit-il, il y en a moins qu’avant et ce n’est pas faire injure au mort que de penser qu’il y en a moins. Là, dans le café désert, elle se reprend, sort un kleenex, contient les larmes minuscules au bord des cils. Elle regarde le mouchoir en souriant presque. Excusez-moi, dit-elle, mon maquillage. Décidément je dois y retourner, je reviens. Elle s’en va de nouveau de son pas dansant.

Son mari était en Angleterre pour un an. Le groupe avait besoin de lui là-bas, besoin de son expérience, de son dévouement et de son sens tactique, après le rachat d’un concurrent anglais. De son talent, tout simplement. Lui, Bruno, il avait bien demandé de partir à sa place, histoire d’oublier la solitude et l’âge qui commençaient à peser lourdement sur son existence ennuyeuse. Histoire aussi d’oublier Claire, et d’essayer le tennis sur gazon et, à la fin, pourquoi pas, d’épouser une Anglaise en secondes noces – même si le mari aimait à répéter que les Anglaises étaient avec les Japonaises les femmes les plus moches du monde.

Mais c’est lui qui est parti au front, c’est lui que le patron a choisi, ce qui d’un strict point de vue professionnel n’était pas contestable. Et c’est Bruno qui est resté sur les lignes arrières. Toutes les semaines, il se rendait en Angleterre, il faisait son boulot d’adjoint du boss français, il le ravitaillait et repartait. Un jour il est venu avec l’interprète, la fille comme dit Claire qui, c’est sûr, la rend responsable de l’accident. Le patron avait dit trouvez-lui un interprète, les Anglais disent qu’ils ne le comprennent pas et je suis certain qu’ils cherchent à nous enfumer. Il faut toujours se méfier des Anglais, depuis la guerre de Cent Ans. Trouvez-lui quelqu’un de fiable, et rapidement. Pauvre fille, si jeune, à peine entrée dans la vie. Pour elle, le groupe n’avait pas souscrit d’assurance, alors il ne lui est resté que son salaire en cours, ajouté aux trois mois prévu par la convention collective. Et huit jours de congés payés. Il a donné le chèque à la mère le matin des obsèques.

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