La brûlure du désir

De
Publié par

« Tu as envie de m’embrasser, Jason ? » Depuis cinq ans, Jason Kingsley a tout fait pour oublier l’intonation rauque de la voix d’Emily le soir où elle lui a fait cette proposition. A l’époque, elle était si jeune, si innocente : comment aurait-il pu trahir l’amitié entre leurs deux familles en la faisant sienne ? Mais aujourd’hui, Emily est devenue une femme indépendante et sûre d’elle. Une femme plus désirable encore… Avant de se lancer à la recherche d’une épouse susceptible de lui donner un héritier, n’est-ce pas le moment d’assouvir enfin son désir pour la femme qui occupe ses pensées depuis si longtemps ? Ensuite, il se le promet, il reprendra sa quête de l’épouse parfaite…
Publié le : jeudi 1 mai 2014
Lecture(s) : 23
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280317467
Nombre de pages : 160
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
pagetitre

1.

— On dirait que j’ai manqué le meilleur…

Il restait donc encore quelqu’un ? s’étonna Emily Wood, contemplant, mi-figue mi-raisin, l’état du bureau après la fête. Stephanie était partie, pleine de projets pour son mariage prévu dans un mois. Les autres employés avaient aussi quitté les lieux : ne restaient que les assiettes sales et des verres où traînaient des fonds de champagne éventé.

— Jason ! Qu’est-ce que tu fais là ?

A la vue de l’homme appuyé au chambranle de la porte, Emily n’avait pu retenir un cri de surprise.

— Mon avion a atterri il y a une heure. Je croyais arriver à temps pour prendre un verre avec tout le monde, répondit Jason, mais c’est raté, visiblement.

— Il n’est pas trop tard pour le nettoyage, répliqua Emily d’un ton léger. Cela fait plaisir de te voir.

Elle s’approcha et se haussa sur la pointe des pieds pour embrasser sa joue. Celle-ci était tiède, et exhalait une odeur agréablement piquante et citronnée. Son eau de toilette, sans doute, plus tonique que ce qu’elle imaginait du vertueux Jason, celui qui l’avait gardée des ennuis quand elle était petite et menait aujourd’hui une prestigieuse carrière dans les travaux publics. Son patron, aussi, depuis quelques années, et depuis toujours l’ami de la famille… Quant à savoir s’il était son ami à elle, c’était une autre histoire. L’expression plutôt distante qu’il affichait à présent le lui rappelait : Jason semblait toujours la regarder avec une légère désapprobation. Elle se recula avec un sourire fugace, rougissant presque de la spontanéité de son baiser. Ce faisant, Emily saisit au vol sur son visage une esquisse de sourire. Incroyable, de la part de Jason. Elle avait dû rêver !

— Je ne savais pas que tu devais repasser à Londres.

— Oh ! il était temps que je revienne, fit-il évasivement.

Fondateur et dirigeant de Kingsley Engineering, Jason voyageait la plupart du temps. Emily ne savait même plus quand elle lui avait parlé pour la dernière fois. Ils se voyaient entre deux portes au bureau, ou, de loin en loin, pour les rassemblements familiaux dans le Surrey. Et son apparition, ce soir, après la fête, lui semblait bien étrange.

Emily, songeuse, rassembla les assiettes où fondaient les derniers restes de glace.

— On dirait que tout s’est bien passé, reprit Jason. Je me doutais que ce serait réussi, bien entendu.

« Réussi », pensa Emily, voilà ce qui comptait pour lui mais « amusant », ça, il s’en moquait bien. Tellement typique de Jason… Elle haussa les sourcils.

— Oh ! et qu’est-ce qui te permettait de dire ça ?

— Tu sais gérer ce genre d’occasions, non ? Toujours à l’aise quand il s’agit de faire la fête, Em…

Dans la bouche de Jason, les mots ne sonnaient pas comme un compliment et elle s’en offusqua. Aimer s’amuser ne faisait pas de vous une écervelée ! Ce qui la surprenait, aussi, c’était que Jason ait utilisé le diminutif de son prénom, comme pendant leur enfance. Petite Em, la taquinait-il en tirant ses nattes, et lui décochant un sourire qui n’était pas exactement condescendant, mais exprimait plutôt une connaissance approfondie de sa personnalité profonde. Pourtant, aujourd’hui, Jason n’aurait pu prétendre la connaître. Bien que travaillant pour lui, Emily l’avait à peine vu ces dernières années : il était toujours en déplacement.

— Je ne savais pas que tu tenais les comptes de mes sorties, rétorqua-t-elle, ne plaisantant qu’à demi.

— J’en fais un point d’honneur. Ne suis-je pas censé protéger la petite Em des ennuis ? fit-il d’un ton persifleur. Et d’ailleurs, je ne vois pas comment ça pourrait m’échapper : les pages mondaines des magazines ne parlent que de toi.

Emily lui décocha un sourire enjoué, bien imité.

— Parce que tu lis les pages mondaines ?

— Je les attends avec impatience tous les matins.

Emily éclata de rire : Jason penché sur les photos de pin-up et de play-boys, c’était inattendu. Encore plus curieux était le fait qu’il en plaisante : il n’était pas homme à se dérider facilement.

— En fait, reprit-il, tout à fait sérieux cette fois, je dois garder l’œil sur d’éventuels débordements de mes employés.

Ah, le vrai Jason était là, celui qu’elle connaissait depuis toujours, prompt à vous sermonner ou vous épingler d’un regard sévère… Emily lui décocha un sourire ironique.

— Eh bien, comme tu vois, la fête a battu son plein. Une vraie débauche de gâteaux et de serpentins… Scandaleux !

— Sans compter le champagne…

— Il n’en reste pas une goutte.

— Je l’espère bien, vu que c’est moi qui l’ai fourni.

Elle interrompit son nettoyage, surprise.

La bouche sévère de Jason esquissa un petit sourire.

— Je ne suis pas le patron sans âme que tu t’imagines, reprit-il. J’ai fait de mon mieux pour participer à cette soirée. Stephanie est parmi nous depuis cinq ans.

— Oh ! tu avais prévu de lui décerner une médaille…

— Il faut dix ans de service pour en obtenir une, répliqua Jason tandis que la bouche d’Emily s’arrondissait de surprise.

Il distribuait vraiment…  ? Soudain, elle aperçut une pointe de malice dans son regard : il la faisait marcher. Deux plaisanteries en vingt-quatre heures ? Mais que lui était-il donc arrivé pendant son déplacement en Afrique ?

Presque déconfite d’être tombée dans le panneau, elle baissa les yeux et se remit à débarrasser les flûtes, consciente du regard amusé de Jason sur elle, et de ce petit sourire supérieur qui l’agaçait mais qu’elle en était venue à accepter comme faisant partie intégrante de ce sentencieux beau-frère, de douze ans son aîné. Sempiternellement vêtu d’un costume — comme celui de soie gris sombre qu’il arborait ce soir —, toujours impeccable avec ses cheveux bruns coupés court de la même nuance chocolat que ses yeux, intouchable et distant, c’est ainsi qu’il lui apparaissait depuis l’enfance.

Jamais il n’avait pris part à ses jeux de gamine. Avec sa sœur Isobel et Jack, le jeune frère de Jason, ils faisaient les quatre cents coups et pour finir, c’était toujours Jason qui intervenait pour leur éviter le pire et leur infliger un sermon de circonstance. Aussi agaçant que cela puisse être, jamais Emily n’avait remis en cause son autorité. Leur relation s’était distendue ces dernières années, depuis qu’il l’avait embauchée. Cinq ans plus tôt, lorsqu’elle avait débarqué à Londres à la recherche d’un emploi, il l’avait adressée à Stephanie, alors directrice des Ressources Humaines, et ne s’était plus souciée d’elle ensuite, trop occupé par un projet de construction en Asie. Les rares fois où elle le croisait au bureau, il maintenait entre eux une distance professionnelle et quand il se rendait à l’une de leurs fêtes familiales, il était comme toujours le grand frère de leur petit groupe, directif et quelque peu ennuyeux, solide, sérieux…

— Alors, tu restes un peu, cette fois ? lui demanda-t-elle sans interrompre son nettoyage.

— Oui. J’ai un projet à Londres.

Il gardait un visage impassible mais Emily perçut dans sa voix une note d’intensité qui piqua sa curiosité.

— Ici ? Etonnant, répliqua-t-elle en vidant le contenu des assiettes dans la poubelle. Je ne savais pas que KE s’investissait au niveau local.

Jason s’était spécialisé dans la fourniture d’eau aux pays émergents. Jamais il n’avait mené de projet sur place.

— Oh ! cela n’a rien à voir avec l’entreprise, fit-il doucement.

— Affaires personnelles, alors ? Problème de famille ?

Cela avait-il un rapport avec son père, homme taciturne, ou avec son frère Jack, le mari d’Isobel, sa propre sœur ? L’un d’eux avait-il des ennuis de santé ? Jason lui décocha le sourire perspicace qu’elle connaissait trop bien.

— Les questions te brûlent la langue, n’est-ce pas ? Non, la famille n’est pas en cause. Cela ne concerne que moi.

Il avait parlé d’un ton un peu péremptoire, lui rappelant que pour lui, elle était toujours une petite fille.

— Rassure-toi, fit-elle d’un ton taquin, déterminée à maintenir le ton léger de leur conversation. Je ne vais pas te harceler pour en savoir plus.

Mais elle aurait bien voulu deviner ce que Jason Kingsley venait faire à Londres. Les rumeurs allaient bon train sur la vie privée du patron qui sortait avec une femme différente chaque fois. En général, il s’agissait de créatures superbes… et superbement inintéressantes : de l’opinion d’Emily, aucune ne lui convenait. Mais personne ne lui demandait son avis… Jamais elle n’avait connu à Jason de relation sérieuse et à vrai dire, elle s’intéressait peu à la vie sentimentale de son patron. D’ailleurs, elle le voyait à peine ! Même si leurs familles étaient maintenant liées par le mariage de sa sœur aînée au frère cadet de Jason, Emily ne retournait presque plus à Highfield, le village du sud de l’Angleterre où ils avaient tous deux grandi. Puisque le retour de Jason n’était pas lié à sa famille, de quoi pouvait-il bien s’agir ?

Après quelques secondes de spéculation silencieuse, Emily balaya la question. Cela ne la concernait en rien et il s’agissait sans doute d’un problème particulièrement ennuyeux. Une divergence avec les impôts, peut-être ? Soudain, l’image de Jason se faisant tancer par l’inspecteur des impôts lui traversa l’esprit et elle pouffa, portant tardivement la main à sa bouche pour étouffer son rire.

— Tu as toujours su trouver le côté piquant des choses, fit-il d’un ton sec.

Sa désinvolture irritait toujours autant Jason ! Elle se souvenait encore de son œil sceptique le jour où elle avait débarqué dans son bureau, avec l’espoir de se faire engager. Avec le recul, c’était plutôt gonflé ! Car il ne semblait pas nourrir une confiance démesurée en ses capacités…

Tu es là pour travailler, Em, pas pour t’amuser…

Depuis cinq ans, elle avait fait ses preuves, quand même ! Et elle allait devenir la plus jeune DRH de l’histoire de l’entreprise, en reprenant la gestion des Ressources Humaines des mains de Stephanie. D’après celle-ci, c’était Jason qui avait suggéré sa promotion. Pourtant, lorsqu’il la regardait ainsi, l’air sévère, la tête un peu penchée de côté, elle redevenait la petite fille turbulente et stupide de jadis.

— Donc, Stephanie se marie…, reprit Jason, l’air songeur.

— Avec Tim, un garçon adorable, déclara Emily. Ils se sont rencontrés grâce à moi. C’est par un ami d’Isobel que…

— La version courte, s’il te plaît, coupa Jason en soupirant.

— Eh bien, je les ai tous deux invités à une soirée et…

— Et ils sont tombés fous amoureux l’un de l’autre ?

Le ton moqueur qu’il adoptait agaça Emily.

— Non, rien d’aussi radical. Mais ils ne se seraient pas rencontrés sans moi, c’est tout. Bien sûr, personne ne peut forcer deux êtres à s’aimer.

— Ça me paraît l’évidence même.

Cette réplique avait été prononcée d’un ton si sombre qu’Emily s’interrogea. D’où lui venait cette humeur pessimiste ? Jason n’était pas facile à comprendre…

— Au bout du compte, tout s’est bien passé entre eux, acheva-t-elle. Ils se marient dans un mois.

— Jolie histoire.

Jason s’était rapproché d’elle.

Et elle sentit les effluves citronnés de son eau de toilette. La chaleur de son corps parvenait jusqu’à elle, éveillant des sensations troublantes. C’était comme un picotement qui parcourait sa colonne vertébrale. Il était vraiment tout près…

— Tu as du gâteau dans les cheveux, fit-il en replaçant une mèche un peu collante qui s’était échappée.

Son toucher avait été léger comme un souffle mais Emily tressaillit, surprise. Elle se sentit soudain mal à l’aise, avec son chemisier froissé et sa jupe qui avait dû tourner. Question présentation, elle n’était pas au mieux de sa forme.

— Je ne dois pas être très belle à voir ! Mais il faut que je finisse de nettoyer.

— Tu pourrais laisser cela à la femme de ménage…

— Alice ? Elle a pris sa journée, sa mère est malade.

— Tu connais son prénom ? C’est fascinant, l’intérêt que tu prends à la vie des gens.

Emily se sentit rougir. Etait-ce une critique ?

— Je suppose, rétorqua-t-elle, que c’est ce qui fait de moi une bonne DRH.

— Exactement. Entre autres qualités.

Il avait souri, d’un vrai sourire cette fois, pas l’une de ses habituelles grimaces fugitives. Une fossette s’était creusée dans sa joue. Emily avait oublié cette fossette, oublié la couleur miel que prenaient ses yeux quand il souriait franchement. D’habitude, ses prunelles étaient brunes, tout comme ses cheveux. Mais quand il souriait, elles s’éclaircissaient. Emily détourna le regard. Elle savait celui de Jason toujours rivé sur elle : il la jaugeait. Etonnant à quel point on pouvait ressentir physiquement le regard de quelqu’un.

— Tu organiseras le mariage de Stephanie ? reprit-il.

— Non, Dieu merci ! C’est bien au-delà de mes capacités !

— Mais tu y seras ? Demoiselle d’honneur, je présume ?

— Eh bien, oui.

Le sourire de Jason s’élargit, ainsi que sa fossette. Un éclair curieux brilla dans son regard, presque dérangeant.

— Et tu comptes danser, bien sûr… à ce mariage.

La voix de Jason avait plongé dans les graves, réduite à l’état de murmure, une tonalité qu’elle ne se souvenait pas de lui avoir jamais entendu employer et qui la fit frissonner. Emily se figea, sourcils froncés, comprenant à quoi cette remarque en demi-teinte faisait allusion : au mariage de Jack et d’Isobel… Elle avait dix-sept ans alors et elle s’était comportée de façon stupide lorsqu’ils avaient dansé ensemble. Huit ans s’étaient écoulés depuis et jamais Jason n’avait évoqué l’épisode. Elle non plus. Elle imaginait qu’il l’avait oublié. Et voilà que ce souvenir resurgissait, soudain très encombrant.

— Danser ? Bien entendu, répliqua Emily d’un ton léger, décidée à feindre l’innocence. J’adore ça…

Elle lui jeta un regard à la dérobée, redevenant, malgré ses vingt-cinq ans, la jeune fille gauche qu’elle était au mariage de sa sœur. Elle s’était rendue tellement ridicule… Au moins, aujourd’hui, elle était capable d’en rire.

— Oh ! je sais que tu aimes ça, murmura Jason en un souffle rauque. Je n’ai pas oublié notre valse…

Le coin de sa bouche se releva et son regard retint celui d’Emily. En cet instant, ses yeux avaient pris la couleur la plus étrange, ambre et chocolat pailleté d’or.

— Toi non plus, reprit-il d’un ton pressant, presque provocant, toi non plus tu n’as pas oublié…

Il le faisait exprès, l’obligeait à en parler pour mieux la taquiner. Elle le lisait dans l’insistance de son regard. Pourquoi avait-il attendu huit ans pour cela ? Elle eut un sourire ironique, bien décidée à enterrer le sujet.

— Oh non, bien sûr. Comment le pourrais-je ?

Emily leva les yeux au ciel, comme s’il s’agissait d’une simple anecdote. Elle en avait été mortifiée à l’époque mais aujourd’hui l’affaire n’avait plus le pouvoir de l’embarrasser.

Cependant, ce soir, Jason se comportait d’une façon très curieuse. Cela lui mettait les nerfs à vif.

Elle émit un petit rire et lui décocha un sourire penaud.

— Je me suis vraiment ridiculisée, ce soir-là.

Jason haussa un sourcil.

— C’est le souvenir que tu en as gardé ?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.