La culture théâtrale à Etampes au XIXe siècle

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La recension de plus de 1400 pièces de théâtre jouées à Etampes entre 1852 et 1900 est une mine d'informations rare sur les goûts artistiques du XIXe siècle. Le lecteur découvrira ici les modalités de fonctionnement d'une entreprise théâtrale au XIXe siècle. Le spécialiste de la presse notera le caractère exceptionnel du journal local, L'Abeille d'Etampes, comme source de renseignements à la fois ciblés (maintien systématique d'une rubrique des spectacles) et diversifiés (évolution vers une politisation des informations).
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782296162761
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LA CULTURE THÉÂTRALE À ETAMPES AU XIXe SIÈCLE

Univers Théâtral Collection dirigée par Anne-Marie Green
On parle souvent de « crise de théâtre », pourtant le théâtre est un secteur culturel contemporain vivant qui provoque interrogation et réflexion. La collection Univers Théâtral est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d'analyse que de synthèse concernant le domaine théâtral. Ainsi la collection Univers Théâtral entend proposer un panorama de la recherche actuelle et promouvoir la diversité des approches et des méthodes. Les lecteurs pourront cerner au plus près les différents aspects qui construisent l'ensemble des faits théâtraux contemporains ou historiquement marqués. Dernières parutions Marie-Madeleine MERV ANT-ROUX, Figurations du spectateur, 2006. Tadeusz KOWZAN, Théâtre miroir. Métathéâtre de l'Antiquité au XX/me siècle, 2006. Eraldo PERA RIZZO, Comédien et distanciation, 2006. M. GARFI, Musique et spectacle, le théâtre lyrique arabe, esquisse d'un itinéraire (1847-1975), 2006. F. ARANZUEQUE-ARRIETA, Arrabal. La perversion et le sacré,2006. Marc SZUSZKIN, L'espace tragique dans le théâtre de Racine, 2005. Evelyne DONNAREL, Cent ans de théâtre sicilien, 2005. Simon BERJEAUT, Le théâtre de Revista: un phénomène culturel portugais, 2005. Thérèse MALACHY, La comédie classique. L'altérité en procès,2005. Donia MOUNSEF, Chair et révolte dans le théâtre de BernardMarie Koltès, 2004. Edoardo ESPOSITO, Eduardo de Filippo: discours et théâtralité, 2004. Monique MARTINEZ THOMAS, Pour une approche de la dramaturgie espagnole contemporaine, 2004. Pascale ROGER, La Cruauté et le théâtre de Strindberg, 2004. Charles JOYON, Du café au théâtre, 2003.

François Cavaignac

LA CULTURE THÉÂTRALE À ETAMPES AU XIXe SIÈCLE

Préface de Clément Wingler

L'Harmattan

Du même auteur:

Eugène Labiche ou la société critique, Paris, L'Harmattan, Collection Univers Théâtral, 2003

(Q L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-02314-7 EAN : 9782296023147

Cet ouvrage a été réalisé avec l'aide de Danielle VALLAZ-CA VAIGNAC.

REMERCIEMENTS. Je tiens à remercier tous ceux et celles qui m'ont aidé dans la rédaction de cet ouvrage, en particulier: Clément Wingler, directeur des Archives Municipales d'Etampes, qui m'a ouvert spontanément les fonds d'archives de la ville, qui m'a aidé dans les orientations de recherche d'archives et qui m'a permis d'avoir accès à des sources difficilement consultables ; il a facilité par sa compétence et sa disponibilité l'ensemble de mes travaux; au fil des ces quatre ans de recherche il est devenu un ami au point d'accepter de prendre le risque d'être le préfacier de cet ouvrage. Danielle Vallaz-Cavaignac, mon épouse, qui a effectué le dépouillement de la moitié des sources, qui m'a donné sa perception des choses, qui a relu et corrigé le texte et qui m'a assuré de son soutien permanent. Jean-Claude Yon, maître de conférences à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, qui m'a encouragé dans cette entreprise dès sa conception, qui m'a permis de présenter ce travail devant les membres du séminaire qu'il anime, et qui m'honore de son amitié. Christine Carrère-Saucède, docteur ès lettres, qui mène des recherches identiques sur la province (Gers et Sud-Ouest) et qui m'a transmis de nombreuses informations en toute confiance. Malincha Gersin, doctorante, qui m'a fourni plusieurs renseignements extraits de ses travaux en cours sur Lyon et qui m'a fait part de ses judicieuses observations. Ghislaine Flynn, secrétaire du service des Archives d'Etampes, dont la gentillesse et l'aide technique m'ont été précieuses pendant deux ans. Yves Morelle, photographe aux archives départementales de l'Essonne. Mathilde Cavaignac, ma fille, qui a assuré la photocomposition du livre.

SOMMAIRE

Préface par Clément Wingler. Préambule: Raisons, méthode et sources. Introduction: Etampes au XIXe siècle ou la« mutation lente ». Chapitre l : Le théâtre, personnage central: 1°) La construction du théâtre en 1851-1852 ; 2°) Le fonctionnement du théâtre. Chapitre II : Le répertoire du théâtre d'Etampes de 1852 à 1900 : 1°) Les palmarès; 2°) Autres analyses. Chapitre III : Les directeurs: 1°) Prosopographie ; 2°) La politique menée. Chapitre IV : Les critiques théâtraux de L'Abeille: 1°) Prosopographie ; 2°) Les opinions émises. Chapitre V : Le public: 1°) La fréquentation; 2°) Essai d'interprétation des goûts du public. Conclusion: L'esprit du temps vu à travers la presse et le théâtre. Annexes. I) Le répertoire du théâtre d'Etampes de 1852 à 1900. II) Les chiffres de fréquentation du public de 1884 à 1899. III) Les chiffres de recettes-dépenses. IV) Comédiens et troupes. Bibliographie.

Le théâtre d'Etampes à la fin du XIXe siècle, Archives départementales de l'Essonne, photo Yves Morelle, 2Fi-069-0324.

PREFACE Cher au cœur des Etampois, le théâtre l'est à plus d'un titre. Par la magie des planches, il distille fièrement un doux parfum de fête parisienne. Par la silhouette familière de sa façade et l'aménagement paysager de ses abords, il constitue un trait d'union entre les quartiers. Par la vie perpétuellement renaissante de sa petite salle à l'italienne, il réconcilie et distrait les publics. Et surtout, par la manière dont sa construction a été financée, sans fonds publics, uniquement grâce à la participation des citoyens devenus acteurs d'une souscription, il demeure le symbole de l'enthousiasme contagieux qui peut l'emporter sur les calculs de boutiquiers. Comme par enchantement, la passion de l'art scénique qui faisait jusqu'alors défaut aux élites urbaines d'Etampes, semble à partir de 1850 et jusqu'à la fin du siècle, saisir simultanément et à titre individuel les représentants les plus avancés, chose remarquable puisqu'au demeurant, ces derniers font montre d'une parfaite orthodoxie bienséante et politique dès lors qu'ils agissent en tant que membres des corps constitués. En effet, orléanistes par tempérament voilà dix ans, républicains modérés par conformisme depuis trois ans, les mêmes acclameront quelques mois plus tard, mais toujours avec prudence, le retour de l'Empire, garant de l'ordre public et de la sérénité des affaires. Ainsi, le comportement de nos élites présente toutes les apparences d'une parfaite et semble t-il singulière dichotomie. A une démarche novatrice dans les aspirations de loisirs, correspondrait le refus de l'aventurisme dans l'exercice des charges publiques, dicté à la fois par les contraintes d'un Etat centralisateur et l'autocensure atavique des intéressés. Une analyse un peu plus approfondie de cette apparente ambivalence permettrait peut-être de confirmer une explication qui nous semble plausible, à savoir que le refoulement de toute mise en abyme sous la forme d'un examen de conscience collectif, en matière d'exercice des pouvoirs publics locaux, se traduirait dans le cas présent par la projection d'un idéal libératoire en un lieu où toutes les fantaisies pourraient être étalées et s'accomplir pleinement, la scène nimbée de lumière de la nouvelle salle de spectacles remplaçant opportunément le théâtre d'ombres du conseil municipal. La comédie du pouvoir trouverait ainsi de nouveaux acteurs dont on guette le temps d'une soirée, l'aptitude à cristalliser rancœurs et espérances inassouvies. Par ce

biais chimérique, s'estomperait l'image d'une cité en train de s'assoupir, de tomber dans un anonymat doucement prospère certes mais dont nous savons qu'elle tourne à la fois le dos au riche passé de la ville royale d'avant la Révolution, et au progrès qui se refuse à faire halte en gare d'Etampes, malgré un buffet dont les spécialités culinaires font paraît-il saliver la France entière! Il est du reste symptomatique que pendant plusieurs décennies, la grande majorité des élites, décontenancées par l'air du temps, aient tout d'abord réagi avec frilosité au chant des sirènes théâtrales, comme le font presque toujours les décideurs en décalage avec les aspirations du pays réel et en délicatesse avec la reconnaissance de leurs propres insatisfactions: en se hâtant de ne rien décider, et en consolidant ce qu'elles croient être des acquis, et qui ne sont en fait que l'expression d'anachronismes. Le seul grand chantier entrepris officiellement par les pouvoirs publics locaux à cette époque, comme le rappelle François Cavaignac, est d'ailleurs l'expression d'un choix destiné à rassurer et à se rassurer: celui de la restauration et de l'agrandissement de 1'hôtel de ville, en un amalgame pastichant les architectures gothique et renaissance, au demeurant avec un certain talent. D'un théâtre municipal, par contre, le projet ne peut a priori qu'effrayer la municipalité, et pas seulement pour des questions budgétaires. Les troupes de comédiens véhiculent une aura quelque peu sulfureuse, en tout cas bien plus que les troupes de militaires dont on souhaite profiter de la solde en transformant Etampes en ville de garnison. Hélas pour le commerce local, les temps sont durs, même pour les carabiniers qui ne sont pas ceux d'Offenbach, et les édiles municipaux n'obtiennent pas les crédits nécessaires à l'établissement de casernes. A contrario, c'est donc un théâtre qui surgit bientôt de terre comme un diablotin de sa boîte, grâce à l'initiative et aux finances personnelles des notables les plus éclairés. Dès lors, la magie ne peut qu'opérer et l'exutoire devenir réalité. Malgré un équilibre financier pour le mieux précaire, le théâtre se hisse au rang de compagnon certes désargenté mais fidèle, d'ami qui sait mieux qu'un autre, écouter les doléances et y répondre par quelques instants de rêve, même et surtout pour ceux qui pensent encore faire partie d'une élite, d'un corps de notables dont l'emprise sur la vie réelle est de moins en moins palpable, jusqu'au moment où s'impose à leurs yeux l'évidence d'un seul choix: 12

pérenniser la vie de leurs chimères en garantissant la survie du théâtre. C'est chose faite dès 1865, avec sa municipalisation. Déjà auteur d'une thèse sur Labiche devenue ouvrage de référence, François Cavaignac nous fait aujourd'hui l'amitié de nous proposer le résultat d'un nouveau travail remarquable, consacré à la culture théâtrale à Etampes au XIXe siècle. La plongée qu'il permet dans le monde fascinant de l'art dramatique vécu par un microcosme local, nous fait découvrir toute la richesse d'une comédie humaine qui se joue à l'échelle d'une ville provinciale à cinquante kilomètres de Paris, ce qui réjouira non seulement ceux qui connaissent déjà Etampes, mais aussi tous ceux qui aiment le théâtre et s'intéressent à la vie quotidienne de nos ancêtres. Clément Wingler. Directeur des archives municipales d'Etampes.

Le théâtre municipal à la fin du XIX. siècle, Archives municipales d'Etampes.

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PREAMBULE

«[...} La plupart des historiens n'ont pas pu, ou n'ont pas cru devoir nous donner une liste complète et suffisamment détaillée des pièces représentées; [...] dresser un inventaire aussi complet, aussi minutieux que possible de toutes les pièces jouées dans chaque ville, en utilisant toutes les sources, voilà un travail qui mériterait d'être entrepris... )/.

1°) Les raisons de l'ouvrage Auteur d'une thèse éditée en 2003 sur «Eugène Labiche ou la gaieté critique », j'ai entrepris la recherche présente comme une suite relativement logique de ce premier travail. Je souhaitais voir si Labiche avait été joué en dehors de Paris et il me paraissait nécessaire de le vérifier par une enquête de terrain. Mes premiers dépouillements sur le thème précis de la mesure des représentations des pièces de Labiche m'ont très rapidement fait comprendre qu'il n'y avait pas suffisamment de matière pour alimenter un ouvrage et qu'il était même ridicule d'effectuer cette étude pour ne cibler que Labiche. J'ai donc rapidement infléchi ma recherche vers l'ensemble de la création théâtrale avec une vision beaucoup plus structurée: il s'agissait de mesurer l'importance réciproque des différents gemes (drames, comédies, vaudevilles par exemple) et d'essayer de voir qui déterminait la politique théâtrale (les directeurs, la municipalité, les goûts du public). J'ai donc opté vers la possibilité de préparer une monographie assez large qui prenne en compte autant que faire se peut l'ensemble du phénomène théâtral mais en insistant sur le répertoire qui reste le cœur de mon développement; cela permet en effet de disposer d'un outil de base indispensable à l'analyse de la transmission sociale des idées par l'intermédiaire du vecteur exceptionnel que fut le théâtre au XIXe siècle2.

1 Max Fuchs, La vie théâtrale en province au XVII! siècle, Paris, éditions du CNRS, 1986, P 134. 2 La monographie reste un travail très proche du réel; elle évite les généralisations parfois hâtives et les chiffres surréalistes.

2°) Le choix d'Etampes Je cherchais un théâtre de la région parisienne qui disposât de sources accessibles s'étalant suffisamment dans le temps au cours du XIXe siècle. J'ai tâtonné quelques mois: Versailles et puis Etampes. A Versailles existait un théâtre municipal; mais les archives départementales où j'ai fait les premiers essais étaient surpeuplées et les conservateurs totalement indifférents aux demandes des chercheurs: inutile d'espérer une assistance quelconque! Aux archives municipales un peu plus accueillantes mais au règlement draconien je ne découvris que des sources éparses et discontinues; le personnel derrière un sourire de façade fut incapable de m'aider, le cloisonnement entre les deux services ne facilitant pas la tâche... Il n'y avait pas de théâtre municipal à Arpajon, ville de mon domicile, ni à Dourdan située à équidistance d'Etampes. A Etampes, je pus bénéficier de conditions matérielles exceptionnelles: proximité de mon domicile, accessibilité compréhensive des archives municipales, accueil chaleureux et compétent du personnel, disponibilité d'une source unique sur une longue période du XIXe siècle. De plus, sur le fond, Etampes représentait également une situation extraordinaire: ville située à proximité de Paris mais en même temps ville de province dont la taille correspondait à la masse critique nécessaire à une vie théâtrale régulière. Ainsi depuis septembre 2002 je poursuis cette recherche avec bonheur aux archives d'Etampes, complétée occasionnellement par celles effectuées aux archives départementales de l'Essonne à Chamarande, service que j'ai moins fréquenté mais aux qualités presque identiques. 3°) La méthodologie Le principe de base de ma méthode dès le départ de la recherche était d'utiliser la presse locale comme indicateur d'un contexte et comme source de l'information recherchée. Il y avait les risques inhérents à la presse provinciale du XIXe siècle: celui de ne pas posséder l'information avec régularité compte tenu des aléas pesant sur l'activité éditoriale et celui d'une presse trop politisée pour s'intéresser à l'activité théâtrale. Après quelques sondages effectués sur plusieurs exemplaires de la presse locale et écoutant les conseils de Clément Wingler je fus conforté dans mon hypothèse de départ selon laquelle cette presse était la source primaire qu'il fallait compléter éventuellement par des informations de type administratif. J'avais 16

toutefois une exigence supplémentaire: je souhaitais avoir comme perspective le répertoire théâtral, objet de recherche peu traité sur une longue période, sinon jamais abordé dans une forme énumérative et chronologique. Cette démarche diminue la mise en valeur des domaines qui sont traditionnellement retenus: construction et gestion du théâtre, notoriété des comédiens. Ceci n'exclut ni la forme statistique, instrument de mesure indispensable pour obtenir des ordres de grandeur sur des séries délimitées, ni l'approche comptable, élément important du principe de réalité financière, mais donne la priorité au contenu théâtral, c'est-à-dire aux genres, aux idées, aux auteurs. L'intérêt supplémentaire se porte sur les directeurs, les critiques théâtraux de la presse locale et le public (goûts et taux de fréquentation). Je me situe là dans une démarche d'histoire culturelle: étude du contexte impliquant une description de l'environnement, quantification permettant une évaluation mesurable, médiation analysant les modes de transmission des représentations et des idées, prise en compte des déterminismes techniques, économiques, politiques et sociaux. Je n'ai pas la prétention à l'exhaustivité, mais simplement à l'avancée des connaissances et à poser des questions nouvelles non seulement d'histoire locale mais également dans une perspective plus globale d'appréhension de la diffusion théâtrale au XIXe siècle. 4°) Les sources utilisées 3 J'ai utilisé comme source principale la presse locale, essentiellement le journal L'Abeille d'Etampes; à titre complémentaire, lorsque L'Abeille était indisponible ou incomplet, le Réveil d'Etampes durant la période où il exista. Parallèlement le dossier «Théâtre» des Archives municipales d'Etampes (sous-série cotée 15R) regroupe des informations de toute nature relatives tant à la construction du théâtre qu'à son fonctionnement. On y trouve, outre des documents administratifs et des correspondances, certains tableaux saisonniers de fréquentation du public, des tableaux de recettes et de dépenses, contenant les titres des pièces ou la constitution des troupes. Ces éléments sont très précieux

3 Abréviations désormais employées dans les notes en bas de pages: AME : Archives Municipales d'Etampes; ADE : Archives Départementales de l'Essonne. 17

mais souvent parcellaires ou fragmentaires4: il est impossible de les exploiter sur une durée pertinente, à l'exception de la série concernant la fréquentation du public produite en annexe. Ils s'avèrent pourtant indispensables pour la compréhension de la culture théâtrale. 4.1.) L'Abeille, un journal local classique: 1811-1877 Créé en 1811, c'est une feuille d'annonces légales de 4 pages dont la périodicité est hebdomadaire: il paraît le samedi. En 1841, date des premiers exemplaires disponibles aux Archives départementales de l'Essonne, L'Abeille est une petite feuille de format un peu supérieur à un 21/29,7 actuel dont le propriétaire-éditeur est M. G. Durandet. En 1845 le journal a agrandi son format et M. Durandet est toujours le patron de l'entreprise. En 1859, M. Auguste Allien est devenu propriétaire-gérant. En 1867, le format est encore agrandi; le journal a conservé 4 pages avec parfois un feuillet intermédiaire en plus. Il s'agit du journal d'insertions judiciaires et légales de l'arrondissement d'Etampes: on y trouve publiés les actes administratifs des autorités publiques, les jugements des tribunaux (police correctionnelle et cours d'assises), les adjudications, les ventes, les
Les dates ne sont pas systématiquement indiquées par exemple, ou seule la pièce ~rincipale de la soirée a été relevée. L'Abeille n031 du 4 août 1900 consacre sa une en grande partie au décès d'Auguste Allien, mort le 29 juillet à Etampes après une longue maladie qui ne l'avait pas empêché de garder la direction morale dujournal. La notice nécrologique ne mentionne ni date ni lieu de naissance. Auguste Allien fut d'abord imprimeur avant d'être journaliste; il fut l'un des créateurs des premiers Livrets-Chaix. Il s'installa à Etampes en avril 1851, semble-t-il en tant qu'imprimeur, prenant en même temps la direction de L'Abeille d'Etampes qui « n'était alors qu'un organe d'insertions judiciaires, d'annonces commerciales et d'informations générales et locales ». Les obsèques religieuses ont été célébrées le mercredi 1er août à l'église 8te Basile et l'inhumation a eu lieu dans l'ancien cimetière Notre-Dame dans le caveau de famille. M. Auguste Terrier, rédacteur à L'Abeille, a rappelé dans un discours prononcé sur la tombe les qualités du défunt: droiture et travail, ouverture au monde et particulièrement aux jeunes, sûreté de jugement, loyauté de caractère. Il est indiqué qu'il imprimait aussi une Revue Moderne qui voulait rénover la littérature française. « M Allien était l'un des plus dignes représentants de cette belle famille d'imprimeurs qui ont créé et développé la presse départementale... ». M.Auguste Allien était père de deux filles, toutes deux mariées à un imprimeur: M. Ollivier Lecesne, qui a pris la suite de la direction de L'Abeille et M.Grimaud imprimeur à Nantes. Il était domicilié 9, rue 8tAntoine à Etampes. 18
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locations, les enchères, les faillites, les séparations de biens, les ventes sur saisie immobilière, sans oublier l'état civil. Un feuilleton agrémente la première page tandis que les faits divers, les discours de distributions des prix et les comptes rendus des conseils municipaux remplissent les pages intérieures. Dans les années 1850-60, de façon assez régulière, des charades, appelées logogriphes, permettent aux esprits éveillés de s'exercer à chaque numéro. La publicité prend très tôt (1856) une place importante sur la quatrième de couverture: des réclames sur le chocolat, des remèdes de toutes sortes6, des produits de beauté féminins concourent à promouvoir des opérations commerciales. En 1856 et pendant plusieurs années la publicité pour le guano du Pérou, engrais connu en France depuis à peine une quinzaine d'années, tente également de séduire les agriculteurs. A partir des années 1890, le journal L'Abeille étend de façon significative l'aire des informations locales: les rubriques sont plus nombreuses et intitulées par le nom du village, l'état civil fait de même: état civil de la commune d'Angerville, de La Ferté-Alais, de Méréville, de Dourdan, etc. Le tirage de L'Abeille a progressivement augmenté au fil du temps: stabilisé à 2000 exemplaires entre 1850 et 1880 il passe à 2500 exemplaires en 1882, à 4000 en 1892 pour atteindre les 5000 exemplaires en 1900. A compter de 1892 il semble que l'imprimeur du journal, A. Allien, se soit associé avec son gendre car la raison sociale est désormais M. Lecesne-Allien; il est précisé que A. Allien est directeur-gérant et s'occupe de la rédaction et des articles politiques; pour les envois d'argent, les abonnements et les annonces c'est M. Lecesne-Allien, imprimeur, qu'il faut contacter. L'Abeille cessera de paraître à la Libération sous l'effet de la législation interdisant les journaux ayant paru durant l'Occupation. Vers la fin du siècle les progrès techniques autorisent la généralisation de la lithographie. Ainsi à partir du 10 juin 1893, le journal présente-t-il systématiquement en première page un personnage visualisé. Dans une rubrique «A nos lecteurs» la rédaction explique: «A partir de cette semaine L'Abeille donnera dans chacun de ses
6 Exemples de la poudre de Rogé destinée à préparer une limonade purgative gazeuse; ou des pilules de Vallet, qui assurent la guérison des pâles couleurs, des pertes blanches et la fortification des tempéraments faibles et lymphatiques; ou de la poudre et des pastilles de charbon du Dr Belloc destinées aux maladies nerveuses de l'estomac et des intestins. 19

numéros le portrait d'une illustration contemporaine: chefs d'Etat, hommes politiques, généraux et écrivains célèbres, etc. Nous commençons la série par celui de M le Président de la République. A tout seigneur tout honneur» 7. Sur le fond, durant toute la période où je l'ai consulté, le journal L'Abeille apparaît attaché à l'ordre établi et modéré dans ses revendications institutionnelles, la grande question du XIXe siècle étant celle du régime politique du pays. Il proclame un nationalisme affiché, sachant mettre en exergue les vertus patriotiques et l'institution où elles s'expriment le mieux, l'armée. 4.2.) Le tournant de 1877 : l'irruption de la politique L'Abeille se voulait au départ un journal neutre d'informations en matière d'agriculture, d'industrie, d'éducation, etc. Durant de nombreuses années L'Abeille, comme la plupart des journaux français des départements, n'a pas traité de questions politiques: le régime de la presse s'y opposait. « Dans ce temps là, les feuilles locales se bornaient au rôle modeste mais déjà intéressant et utile de centre intellectuel dans l'arrondissement. En dehors de la politique, on notait tous les incidents de la vie publique et parfois on donnait un peu de littérature. Le moment vint où la politique étant entrée dans les préoccupations quotidiennes des populations, il ne fut plus permis de l'ignorer et de s'abstraire» 8. Le journal se transforme nettement en journal politique à partir de 1877. Dans le n° 12 du 24 mars 1877 A. Allien, dont le rôle dans cette mutation semble avoir été décisif 9, signe un éditorial intitulé «A nos lecteurs»: «Voici tantôt vingt-six ans que l'Abeille, journal d'Etampes et de l'arrondissement, est entre nos mains. Quand nous en sommes devenus propriétaire, c'était une toute petite feuille d'annonces.

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Il s'agit de Sadi Carnot.

Ceci est relaté par Auguste Terrier, rédacteur à L'Abeille, qui prononce un discours lors de l'enterrement d'Auguste Allien : il rappelle comment le tournant de la vie du journal a été sa transformation en journal politique car Allien avait constaté que les citoyens voulaient désormais connaître les affaires publiques et « il jugeait que le journal ne devait plus leur donner seulement un récit des événements locaux, mais aussi un tableau de la vie politique et un commentaire impartial des intérêts généraux du pays ».

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N° 1 du 3janvier 1891.

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Nous l'avons développée autant que possible dans le milieu restreint où il lui était donné de se mouvoir. Ne voulant pas s'abattre sur la politique, l'Abeille allait chercher son butin ailleurs,. elle a récolté tout ce qu'elle a pu de l 'histoire locale,. [...] Journal sans parti pris, respectueux de toutes les opinions, notre feuille a été l'organe de publicité de tous ceux qui avaient des idées à émettre, des observations à faire, des enseignements utiles à donner: agriculture, horticulture, industrie, arts, instruction, etc., ont trouvé dans ses colonnes une généreuse hospitalité. Aujourd'hui un nouveau besoin se fait, paraît-il sentir. Un journal politique, étranger à l'arrondissement, paraîtra désormais, diton, tous les samedis à Etampes. Nous avons pensé qu'il était alors de notre devoir de nous mettre à la hauteur des circonstances. L'Abeille d'Etampes sera donc maintenant ce qu'elle n'avait jamais voulu être: un journal politique. Et pour qu'on sache bien tout de suite à quoi s'en tenir avec nous, nous déclarons que nous serons Républicain ConservateurlO parce que tel est notre sentiment et celui de l'arrondissement d'Etampes,. [...] nous croyons qu'il est indispensable de soutenir la République,. mais nous le ferons sans polémique ardente, sans haine contre les partis,. nous ne voulons pas être un organe de combat, mais un journal de persuasion. Nous désirons la République ouverte et non fermée ». En 1884 un journal concurrent, le Réveil d'Etampes, traite L'Abeille de «petite gazette cléricale devenue républicaine à l'apparition du « Journal d'Etampes» afin de conserver sa clientèle administrativell. Dans le numéro précité du 3 janvier 1891 l'éditorialiste, Henri Percher, explique que le journal a tantôt été traité de « rouge », tantôt de « réactionnaire» parce que « nous n'étions au fond que des indépendants et des libéraux. Nous demeurions fidèles à notre programme ». Il rappelle que le journal est resté vigilant pendant la campagne du général Boulanger, «bravant l'engouement public et l'impopularité» au point d'être « l'un des premiers journaux de France à montrer l'abîme où des imprudents, des fous et des aventuriers
C'est la politique de Jules Simon, président du Conseil « démissionné» par MacMahon le 16 mai 1877, qui se définissait comme «profondément républicain et résolument conservateur» : cf Pierre Albertini, La France du XIX siècle, 1815-1914, Hachette, 2000, p 76. 11 N° 46 du 15 novembre 1884, AME. 21
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conduisaient la patrie ». Il conclut que les lecteurs ont toujours suivi les orientations du journal et que cette fidélité permet de continuer dans la voie tracée. En 1892, le même H.Percher qui rédige régulièrement les éditoriaux politiques de L'Abeille n'hésite pas à ouvrir vers les idées socialistes: «Après avoir passé aux yeux de certains bons bourgeois d'Etampes pour quelque peu suspect de tiédeur républicaine, uniquement farce que je m'obstinais à demeurer un libéral et un indépendant! ,je vais peut-être les scandaliser en leur avouant que je considère sans indignation, et même avec quelque sympathie, le grand mouvement socialiste auquel nous assistons depuis quelque temps et qui se manifeste avec une si rude vigueur dans tout le monde civilisé» 13. L'engagement progressif du journal dans la politique est tel qu'à

l'occasion des élections municipales des 1er et 8 mai 1892 L'Abeille

présente une liste et 5 de ses candidats sont élus au premier tour. En 1893 L'Abeille croise le fer avec l'un de ses concurrents Le Postillon qu'elle considère comme monarchiste. L'Abeille appelle à former «une majorité républicaine modérée homogène », regrette l'existence d'une droite royaliste, dont le représentant local est Le Postillon, qui «empêche depuis 20 ans le fonctionnement régulier de nos institutions ». L'Abeille appelle à « exterminer» ce parti en tant que parti!4. A partir des années 1898 L'Abeille accorde une grosse place à l'Affaire Dreyfus et à la politique dans son ensemble, qu'elle soit nationale ou locale: les compte rendus des conseils municipaux et du conseil général sont systématiquement repris.

12En italiques dans le texte original. 13 L'Abeille n039 du samedi 1er octobre 1892, AME. Quelques informations sur Henri Percher s'imposent ici. De son vrai nom Harry Alis, né à Couleuvre (Allier) le 7 octobre 1857. Autodidacte et journaliste dans plusieurs journaux, notamment au Journal des Débats et à L'Abeille. Depuis 1880 défenseur de l'expansion de la France aux colonies, et violemment anti-anglais. Tué le 28 février 1895 dans un duel à l'épée avec M. Le Châtelier, ancien capitaine d'infanterie, directeur de la société d'études et d'exploitation du Congo français; une animosité personne lIe ancienne existait entre eux. H. Percher était chevalier de la Légion d'Honneur. Une section a rendu les honneurs militaires lors de la levée du corps à Paris; le corps a été ensuite transporté par le train jusqu'à Etampes: L'Abeille nOlO du samedi 9 mars 1895, ADE. Une lithographie de H.Percher est présentée dans le nOlI de L'Abeille du 16 mars 1895, ADE. 14 N° 12 du samedi 25 mars 1893, AME. 22

A cette époque la puissance du journal se manifeste dans une occasion banale: le remplacement du sous-préfet. L'Abeille laisse éclater publiquement sa joie pour le départ du sous-préfet M. MartinFeuillée fils, muté à Sedan: «fonctionnaire à la fois agité et incapable [...] dont le seul mérite a été d'être le fils de son père [...], le plus mauvais de tous les sous-préfets de France ». Un véritable réquisitoire est dressé: le partant est accusé de ne pas avoir suivi les affaires, de les avoir retardées, de n'avoir proposer aucune solution; d'avoir voulu diviser les républicains et faute inadmissible d'avoir suscité des campagnes de presse contre son chef hiérarchique, le préfet. « Enfin ce scandale a pris fin »15.

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N° Il du samedi 18 mars 1893, AME. 23

L'Abeille en 1850, Archives départementales de l'Essonne, photo Yves Morelle.

L'Abeille en 1892, Archives municipales d'Etampes.

4.3.) L'Abeille et la vie théâtrale L'Abeille a toujours accordé une place de choix au théâtre. La chronique théâtrale devient régulière à partir de 1850 environ et elle est souvent importante; elle est relativement bien suivie et indique systématiquement le programme des représentations. S'il fallait apporter une preuve de cette longévité d'intérêt, deux faits situés loin dans le temps l'un de l'autre pourraient être avancés. En 1855 l'un des chroniqueurs réguliers de L'Abeille, Caius Burch, critique fortement l'élection de Legouvé à l'Académie française, élu contre Ponsard dans la séance du 2 mars. Il estime que Legouvé profite de sa collaboration avec Scribe et que ce qu'il a écrit seul n'a pas obtenu de succès: «Les titres de l'auteur au fauteuil académique: 4 comédies écrites en collaboration (Louise de Lignerolles, Adrienne Lecouvreur, Bataille de dames, Les contes de la reine de Navarre) et une tragédie non jouée (Médée) d'une valeur au moins contestable. Il est vrai que le nouvel académicien porte un nom presque célèbre; il est vrai qu'il est riche, fort riche; il est vrai qu'il tient ses salons ouverts ...Nous avons entendu dire que ces divers motifs ont puissamment influé sur l'élection, mais nous n'en croyons rien, loin de là ». Mais il n'épargne pas non plus Ponsard même s'il méritait largement selon lui d'être élu devant la «médiocrité »16. Finalement Ponsard est élu dans la séance du 22 mars en remplacement de BaourLormian et L'Abeille en fait état. Trente-six ans plus tard, en 1891, L'Abeille proteste fermement devant l'interdiction par le ministre de l'intérieur, Constans, de la pièce de Sardou, Thermidor, qui était jouée à la Comédie-Française. Il accorde une grosse place à cette affaire, et sa position repose davantage sur des raisons politiques que culturelles, mais il s'attache à défendre vigoureusement la liberté théâtrale. Lors de la seconde représentation, des agitateurs menés par l'ancien communard Lissagaray perturbent le spectacle. «Nous n'éprouvons assurément une grande admiration ni pour Thermidor ni pour M Sardou. Mais nous avons peine à
N° Il du samedi 17 mars 1855, AME. Ernest Legouvé (1807-1903), écrivain et auteur dramatique fiançais; François Ponsard (1814-1867), poète et auteur dramatique fiançais, maître de l' « école du bon sens », courant littéraire né en réaction au drame romantique; Eugène Scribe (1791-1861), auteur dramatique fiançais prolifique ayant obtenu de nombreux succès théâtraux; Pierre Baour-Lormian (1770-1854), poète et auteur dramatique fiançais, hostile aux idées romantiques. 25
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comprendre comment on a pu trouver offensante pour la République une [telle] pièce ...» explique l'éditorialiste de L'Abeille qui expose toutefois les arguments des partisans de l'interdiction pour qui la pièce de Sardou étant jouée sur une scène subventionnée devait présenter une orthodoxie absolue vis à vis du pouvoirl7. L'Abeille est la seule source susceptible de répondre à ma demande de disposer d'une série fiable sur une longue période au XIXe siècle. Le « taux de couverture» que représente cette source est de 81%. En effet sur 2532 numéros théoriquement consultables entre 1852 et 1900, 477 étaient indisponibles. Sur la partie indisponible il y a un trou noir entre 1884 et 1887 où les collections ont en grande partie disparu. Sur la fin de la période (1893-1898) j'ai complété certaines absences par la consultation supplétive du Réveil d'Etampes, journal concurrent de L'Abeille. Mais Le Réveil, question de sensibilité éditoriale, n'est guère tenté par un suivi régulier des activités théâtrales; il se contente d'indiquer préalablement les programmations, et les rubriques de commentaires sont raresl8.

N° 5 du 31 janvier 1891 et n06 du 7 février 1891, AME. Jean Constans (1833-1913), homme politique français, parlementaire, plusieurs fois ministre, ambassadeur; Victorien Sardou (1831-1908), auteur dramatique français, ayant eu de nombreux succès, membre de l'Académie française; Prosper Lissagaray (1838-1901), journaliste socialiste, auteur d'une Histoire de la Commune de 1871. Cette affaire provoqua une interpellation du gouvernement à la Chambre, Thermidor étant considéré comme « anti-révolutionnaire» par la gauche; elle donna lieu à la célèbre réplique de Clemenceau: « [...] Que nous le voulions ou non, que cela nous plaise ou que cela nous choque, la Révolution française est un bloc... un bloc dont on ne peut rien distraire parce que la vérité historique ne le permet pas ». Michel Mopin, Littérature et politique, La Documentation française, 1996, p 150. 18 Le Réveil d'Etampes, créé en 1883, journal républicain, hebdomadaire, paraissant le samedi au prix de 10 centimes le numéro, couvrant également les cantons de Milly, La Ferté, Méreville et Dourdan; sous-titré: « Politique, littérature, instruction publique, agriculture, horticulture, faits divers, annonces judiciaires, etc. ». 26

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