La nuit à coeurs ouverts

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Un homme, une femme. En eux, de lourds secrets et une difficulté à exister. Leur rencontre a lieu pendant la nuit, une nuit noire sur une petite plage espagnole balayée par les vents. Leurs voix et leurs secrets résonnent dans les ténèbres. Bientôt, ils s’unissent et font le serment de ne jamais se revoir. Mais comment tenir le cap aux heures les plus tumultueuses de la passion ?


Publié le : mardi 13 mai 2014
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EAN13 : 9782332685209
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ISBN numérique : 978-2-332-68518-6

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

« Le corps humain pourrait bien n’être qu’une apparence. Il s’épaissit sur notre lumière ou sur notre ombre. La réalité, c’est l’âme. A parler absolument notre visage est un masque. »

La présente fable a été imaginée d’après cette citation tirée du roman de Victor Hugo

Les Travailleurs de la mer

Première partie
Conjonction

I

Elle descendit les trois marches qui mènent à la plage. Brusquement, ce fut une réalité nouvelle : le passage du pavé de mosaïque à l’écrasement des grains multipliés la parcourut d’électricité. À quoi, elle opposa la cambrure d’un corps qui se défend. D’un mouvement de mains, elle sembla ramener sur ses membres nus la double vêture de vent tiède et de nuit.

Elle devinait la mer, loin, à ses phosphorescences galopant sur les crêtes, à son entêtement de bélier naïf taquinant de l’épaule et du front le rivage des hommes. À cette pulsation, son corps, vertèbre après vertèbre, se dénouait, rejetant tout effort. Oui, c’était le temps pour elle de se « rassembler » – quoique la nuit ne fût guère fignolée : soupirail entrebâillé sur l’ailleurs, la clarté venue du bar disparaîtrait bientôt.

Derrière elle, comme sur les bords ultimes de son domaine, la ténèbre réduisait les stations balnéaires à leurs squelettes granuleux structurés ici en gâteau d’anniversaire, là en constellations. Et celles-ci, à l’image des géométries célestes, n’étaient coupables que d’une effraction douce, sans commune mesure avec le bondissement de la lune, tout à l’heure, vers minuit. Elle avait encore un long sursis pour parfaire ses fiançailles avec le sable, le sel et l’eau. Et très vite, sa volupté s’encra de pressentiments : prescience de quelqu’un – bête ou homme – barbotant dans les flaques, présence de voyeur qui rôde et hésite à se rapprocher. À présent, le rai lumineux désignait une stature de bipède en short et polo.

Puis, tout s’éteignit. Il n’y avait plus que ce halètement qu’il fallait absolument dépister.

– N’ayez pas peur. Je vous en supplie. N’ayez pas peur.

– Pourquoi aurais-je peur, grands dieux ?

– Je ne sais pas… Je voulais simplement vous demander, Madame… pardon, Mademoiselle… Je ne vous vois pas.

– C’est aussi bien ! Laissez-moi tranquille.

– Excusez-moi…

Il s’éloigne. Ouf ! On dirait qu’il revient. Il n’a donc pas compris.

– Je voulais vous demander… Oh ! ne vous fâchez pas.

– Et bien ! Dites…

– Vous n’auriez pas vu un caniche sur la plage ? Je crains…

– Je n’ai rien vu.

– Tant pis ! Merci… Au revoir.

– Je regrette…

Il s’en va. Le timbre est clair, le souffle court, le débit légèrement paniqué. Elle le rappelle.

– Hep ! Monsieur ! Monsieur !

– Oui ?

– Ce chien est à vous ?

– Non. Il appartient à la petite fille du pêcheur espagnol qui me donne pension.

– Un chien… ce n’est pas si grave.

– C’est que… J’aurai tant aimé le retrouver…

– Ah ! …(un temps). Je me souviens avoir vu des enfants jouer avec un caniche blanc.

– C’est cela… Il y a longtemps ?

– Peut-être une demi-heure. Les gamins l’ont emmené avec eux par la rue qui mène au port.

– Merci beaucoup. Au revoir, Madame… Mademoiselle…

– Attendez !

Elle a haussé le ton ; puis, d’une voix plus douce :

– Attendez ! Pourquoi tenez-vous tant à retrouver ce chien ?

– La fillette l’a cherché toute la journée. Ce soir, elle a un peu de fièvre. Elle était si malheureuse… Je vais la retrouver.

– On croirait que c’est moi maintenant qui vous fais peur.

– Moi, peur ? (il a un léger rire). Je n’ai pas peur de vous, du simple fait… que nous ne pouvons pas nous voir.

– Vous avez dit cela sur un ton… sur le ton de quelqu’un qui joue une comédie.

– Hein ? J’ai dit quoi ? Ah ! Pardon. Ma foi ! ça m’a échappé. Il faudra que je me surveille.

– C’est lorsqu’il fait noir que vous songez à vous surveiller ?

– Oui… ou plutôt non… au contraire…

– Que voulez-vous dire ?

– Tiens ! c’est vrai. Avec la complicité de la nuit… planté là, à vos côtés… depuis quelques minutes… j’en oublie de… Je me surprends à bavarder, comme on dit…

– Joli numéro ! Assez réussi, en tout cas. Je me demande même si votre histoire de caniche… Beau prétexte, non ?

– Le caniche blanc ? Mais alors, vous ne l’avez pas vu ?

– Mais si, voyons… suis-je bête ! J’avais oublié…

– Vous êtes sûre au moins ?

– Allons bon ! Vous voilà défait encore une fois. Soyez tranquille pour votre toutou.

– C’est vous qui ne me paraissez pas tranquille.

– J’ai horreur de prendre racine. Faisons quelques pas, voulez-vous ?

– Je sens que quelque chose vous gêne.

– Pas du tout ! Au fait, si… vous. J’adore la solitude, la nuit sur la plage. Je compte les soirées sans lune : le plus propice est le dernier quartier, celui qui, né à minuit, meurt à l’aube.

– Aussi vais-je cesser de vous importuner. Merci encore.

– Avant de partir, dites-moi une chose…

– Oui ?

Elle hésite à formuler sa demande, comme si cela lui coûtait :

– Tout à l’heure… j’étais dans le carré de lumière… Vous avez dû m’apercevoir ?

– Oui et non…

– Mais encore ?

– À vrai dire… vous vous teniez dans la pénombre. J’ai plutôt deviné.

– Souvenez-vous… il faisait assez clair pour que…

– À mon tour, maintenant. C’est important ?

– Non… non… pas très.

– Alors, parlons d’autre chose. Mais je peux bien vous l’avouer : moi aussi, je suis de l’espèce des nocturnes. Je ne secoue mes ailes qu’à l’obscurité. Et pour clore ce chapitre, je vous ai perçue juste assez pour ne pas vous confondre avec un chien ou un chat.

– Merci.

– Ne soyez pas fâchée. Je pensais qu’au moins, vous seriez contente… Et apaisée…

Elle a comme un sursaut.

– Apaisée ? Voilà un mot de trop, par exemple.

– Maladroit. En tout cas, je vous jure d’avoir dit la vérité.

– Bien, bien. Vous n’êtes pas à la barre des témoins. D’ailleurs… (elle fait un effort pour choisir ses mots). D’ailleurs, il y a dans vos inflexions une espèce de chaleur, un rien de sincérité, juste ce qu’il faut, quoi ! C’est drôle : vous avez quelque chose à la fois de l’enfant et de l’homme avancé dans la maturité.

– Vous en savez plus sur moi que moi sur vous.

– Je ne sais rien de votre allure.

– Vous vous méfiez encore ?

– De toute façon, reprend-il après un silence, par les nuits sans lune, à bas les tabous et les préjugés ! Foin des attirances épidermiques… ou des dégoûts – en ce qui concerne les appâts physiques, bien sûr !

– Vous en êtes content ?

– Pour moi ? Oh… je parlais d’une façon générale. Je crois qu’une rencontre entre deux êtres qui jugent – ou qui jaugent – leur anatomie, les fait glisser sur un autre plan.

– Et cela fausse bien des choses.

– C’est aussi votre opinion ?

Elle tressaille :

– Oh moi, non… Mais je trouve curieuse chez un homme cette volonté de jeter un voile sur des attraits charnels.

– La beauté physique n’est guère qu’un emballage.

– Ce n’est pas important l’emballage ?

– Il y a des gens, dans des bureaux, qui passent des heures studieuses à créer des conditionnements, à combiner des lettres et des motifs en couleur, à pénétrer la mentalité de l’acheteur. C’est à qui inventera la composition la plus accrocheuse, s’adressant au plus grand nombre. Cette diversité graphique et plastique va servir à habiller des poudres détersives de qualités, somme toute, très voisines. Après quoi, une équipe de psychologues va procéder au test final : disposer les paquets de lessive sur des rayons et laisser entrer de braves ménagères afin de voir vers quel emballage ira le choix de la majorité.

– Vous ne voyez pas là un signe de raffinement ? La tentation esthétique ouvrant la voie au produit de consommation. La truculence d’un Renoir, les arrangements harmonieux d’un Vasarely enluminant les vins X ou Y, c’est-à-dire les appétits élémentaires purifiés par les mirages de l’art.

– J’y vois surtout une tromperie, un viol de l’inconscient. L’exemple de ces clientes qui s’imaginent avoir choisi en toute liberté, alors que d’autres volontés, dans le secret des laboratoires ont opéré le choix avant elles, c’est bien l’image de nos destins manipulés non ?

Elle a un rire bref :

– Vous êtes bien sévère d’uniformiser ainsi nos vies intérieures en les comparant à des articles de droguerie !

– Alors, vous ne m’avez pas compris : l’être vrai est d’une richesse et d’une diversité que nous ne pouvons apprécier puisque, chez la plupart, il est faussement habillé.

– Je vois : affamé d’absolu. (un temps) Et puis vous oubliez le regard… le regard qui explore et qui donne l’existence. Je ne saurais vivre que sous les yeux et dans les yeux de l’autre… Cette fois, il est franchement impertinent :

– Dites-moi, c’est plutôt réussi ! La nuit vous a rayée du nombre des vivants ? Allons ! Je vous ai choquée ?

Un feulement roule dans sa gorge.

– N… non ! …Non… Je me surprends à vous écouter. Une voix… une voix seule peut aussi bien être éveilleuse, découvreuse… et sujet de découverte. Vous parlez comme un manuel de philosophie.

– Vous avez beau faire, votre ironie ne me cloue pas la bouche. Pourquoi ? En vérité, je vis cela pour la première fois.

– Voilà le début de la chansonnette.

– Si je vous disais… Mais à quoi bon ?

– Du courage !… Le clair de lune, c’est aussi votre rayon ?

– Jusqu’au moment où il viendra tout gâcher, votre méchanceté ne peut rien contre moi. Je suis invulnérable. Sachez qu’aux premières clartés je ne parle plus comme un livre. Mieux : je ne parle plus du tout. (un silence) Je n’ai pas envie de partir. Il faudra vous y faire.

– Pauvre papillon de nuit. Je ne comprends pas ce qui vous retient. Au moins le hibou y voit clair pour détailler sa proie.

– Vous n’avez pas l’impression que tout s’éclaire depuis quelques instants, que… ?

– Mystique et prétentieux… Me prenez-vous pour une illuminée ?

– Merci de me ramener au réel, mais vous ne pourrez pas empêcher que, pour la première fois, j’aie du plaisir à parler à…J’allais dire à une inconnue. Ce n’est déjà plus vrai.

– C’est ça ! et vous avez de lourds secrets, je parie ! Que suis-je d’autre pour vous qu’une grille de confessionnal ?

– Je n’ai jamais pensé que derrière la grille d’un confessionnal, il y eût un être humain ; tout au plus un trou de vidange ouvrant sur un égout collecteur.

– Un être humain : tout le connu et l’inconnu.

– Et la nuit nous a réduits à l’essentiel : une oreille, une voix…

Autour d’eux, au travers d’eux, de mystérieux dialogues s’enchevêtrent à la trame de leurs dires : éclairs de phares tournants, stridulences de grillons, lamparos des bateaux de pêcheurs en marche au bout de la nuit… Ils cheminent, éboulant sous leurs pas les vaguelettes de sable. C’est elle qui reprend :

– Tout à l’heure, je vous ai rabroué… Vous disiez : tout s’éclaire. C’était pour me défendre contre une espèce d’agression. Je devine ce que c’est : cela me met en confiance et cela m’irrite. Vous me ressemblez et je n’aurais pas aimé vous rencontrer au grand jour. (une pause, puis :) Vous n’êtes qu’un timbre de voix. Mais, il y a en lui une richesse d’intentions, une vibration adolescente qui vous tient lieu de corps et de visage. À la limite, j’en pourrais précéder et caresser les harmoniques qui s’inscrivent en sismogrammes dans mes nerfs, comme à la pointe d’un stylet. Elle pose sur ma personne une main sans ossature et sans contours, un déluge tiède qui… Oh !

– Quoi ?

– Oubliez ce que je viens de dire.

– À qui parliez-vous ?

– À vous.

– À moi ? Qui suis-je ?

– Soit. Qui êtes-vous ? Et bien ! Promettez-moi de rester – à jamais – anonyme.

– J’allais solliciter la même promesse. À tout prix, je veux préserver cette nuit qui m’ouvre comme une graine écartelée par son germe. (Un temps). Demandez-moi encore qui je suis…

– Mais ?…

– Je vous répondrai : PERSONNE.

Épinglée aux maisonnettes de pêcheurs, là-bas, sur la côte, les ultimes lumières ont été soufflées.

– Timidité, dit-on. Que les vocables sont commodes, lorsqu’ils ne recouvrent rien ! Moi, je dis : non-être, effacement, écrasement, piétinement… non-inscrit à l’état-civil des foyers humains, fil impalpable dans le métier à tisser des rapports sociaux. Rond comme un zéro. Enfant reniée par la Nature, celle qui a horreur du vide. Et pourtant ce besoin en moi qui me gonfle et me remonte aux dents. Dès mon enfance, un père autoritaire m’a dit « Tais-toi ! ». J’ai pris si bien le pli que j’ai fini par me taire… pour de bon ! À l’école, j’étais sensible comme une fillette, vulnérable aux coups… surtout aux bleus que font les paroles ! Quelque chose en moi s’est fermé, comme un couvercle qui tombe. Et, dans mon nouvel être, né à l’inexistence, cette lave qui fermente sans fuser, sans desceller la fatalité, qui devient tour à tour charbons ardents de l’orgueil ou sucre de la tendresse. Des cercles d’ennemis se dressent sur mon passage avec des faces de coffres verrouillés (qui me mettra dans le secret du chiffre qui les ouvre ?), de l’ironie au coin des lèvres ou des salves de rire comme des jets d’acide. Et tous : garçons creux comme des tambours, freluquets glissants comme des ablettes, supérieurs hiérarchiques chapeautés de leur prestige, femelles échappées d’une volière, pourquoi me relèguent-ils au rôle de mobilier ? De quel droit ? Du droit que je leur donne, parbleu ! Tenez ! J’ai voulu aller vers les enfants. Les enfants ne me sont pas ennemis. Et je n’ai pas réussi à m’en faire des alliés. Vous comprenez : je dois être trop raide, trop moralisateur. J’ai la dégaine d’un pingouin à qui on aurait passé une robe de clergyman. Le langage populaire rend cela très bien : je suis coincé. Oh ! Tisonner le rire dans une bouche enfantine ! Pensez ! Je suis drôle comme une bétonnière.

– Je pense, au contraire, que vous avez un certain sens de l’humour.

– Sentir contre son cou le poids d’une petite tête qui se décharge de son chagrin…

– Oui. La fillette du pêcheur espagnol.

– Justement. Afriquita. Elle a des petites mains de poupée (manitas de muñeca) et elle couine, au filtre de ses quenottes des choses innocentes et drôles. J’avais tout pour l’apprivoiser : je parle espagnol sans accent. Peuh ! Je parle comme un pion de collège ! Et oui ! J’ai tout… sauf le don, la grâce, le charisme. Pourtant, ces masques : la statue, le pingouin, le poteau de décor, le prof, le curé… ça n’est pas moi, vous comprenez ? Je suis tout, sauf ça.

– Et… en ce moment ?

– En ce moment ?

– Lâchez ma main… vous me faites mal.

– Pardon.

– Vous êtes en sueur. Je touche votre visage trempé, votre cou moite.

– Je vous ai beaucoup ennuyée ?

– Sacrilège.

– Le mysticisme a changé de camp ?

– Quelque chose de plus important a changé. Vous sentez comme nous sommes liés ? Vous sentez comme vous m’appartenez ?

– Je ne sais pas. Je n’ai qu’un mot sur les lèvres : merci.

Elle pose un doigt sur sa bouche.

– Chut.

La brise de terre drape leurs corps, traîne sur eux sa tiédeur engluante avant d’aller rejoindre la mer, là-bas, qui entame le processus des travaux d’approche, à coups de boutoir, – suppute sans précipitation, sans hargne, les grignotements invisibles qui les déposséderont de leur royaume. Elle le mène par la main, à la rencontre de l’ennemi innombrable. Ils s’arrêtent pour faire front. C’est lui qui murmure :

– À présent, je vous devine si bien que votre mouvement ne m’a pas échappé. Pourquoi regardiez-vous vos pieds ?

Elle réfléchit, puis :

– Rien de plus trompeur que le sable travaillé d’eau de mer : on croit poser la semelle sur un méplat solide, acquérir une assise. Baste ! Le matériau se désagrège, annonçant son effondrement par un réseau avant-coureur de chatouillis. Ce que l’on croyait ciment n’est que crème fondante. On se grise en enfonçant délicieusement. Chaque pied, entité vivante, fouit son trou, devient nœud de racines, en milieu non nourricier qui fixe l’âme et son corps dans une verticalité rassurante. Les premiers clapotis ont une câlinerie fraîche pour vous flatter et tout noyer de dentelles… jusqu’au coup de poing de la vague, au creux de l’estomac, qui vous déquille, vous dissout, vous mélange à tout, vous dépossède en vous faisant devenir saumure et poussière d’eau.

– Admirez le hasard qui nous jette à la tête l’un de l’autre, frotte nos secrets pour en meuler les pointes, choque nos voix comme des verres ! La vôtre, si je devais la silhouetter à mon tour, j’en tenterais l’approche à petites touches, j’en lisserais les contours à tâtons, m’attardant aux soupirs, aux reprises de salive, sensuelles comme des abandons. Elle est une personne vibrante, issue de votre personne, un volume de pulsations et de chaleur, né des formes dont mes doigts jouent. Respiration frappée à votre timbre qui prend le large, comme si elle ne vous devait rien… et qui est vous.

– Elle est ce que vous savez de moi.

– Elle est votre vérité… et vous ne pouvez rien sur elle.

– Et si j’étais bonne comédienne ?

– Je pourrais me retourner le compliment.

Haussement d’épaule, plus deviné que perçu, la vague ricane de leur volte-face, semble les poursuivre de ses éternuements. Avec des fêlures dans le cristal, un parler féminin tutoie la nuit :

– C’est arrivé le jour de mon anniversaire. Lequel ? Peu importe ! Fraîchement diplômée, je faisais un stage à la maternité. J’avais invité mes nouvelles camarades de travail, les infirmières de mon service. Les bougies n’en finissaient pas de larmoyer sur la crème du gâteau. Au milieu des parlottes et des chansons, le champagne avait allumé les regards. Au début, j’ai cru que c’était l’ivresse née du bruit et de l’alcool qui m’isolait du reste des convives, me tirait à une allure de cauchemar dans les marécages d’un autre réel où je perdais jusqu’à mon nom. Il y avait un monde parallèle qui ne rejoignait pas celui des objets et des gens qui m’entouraient. La substance des choses me devenait étrangère : le moka dans ma bouche semblait neutre, les glaïeuls n’étaient plus des glaïeuls, les murs de mon studio, malgré la sédimentation des souvenirs, me dévisageaient avec une fixité hostile. Quoi d’étonnant, puisque mon « moi » ne me reconnaissait plus ? Je me regardais devenir bloc de verre sur quoi émotions et sensations glissaient sans mordre. Il m’était arrivé, dans mes rêves, de contempler mon cadavre. À compter de ce moment, le rêve ne me lâcha plus : dans mon travail, dans l’autobus, dans ma vie privée… il collait à moi comme un oripeau de nylon, – et j’ai le souvenir de certaines journées, traversées comme des brasiers, qui versaient du nylon fondu dans mes pores où le rêve s’incrustait et devenait ma chair.

Elle laisse couler un peu de silence et poursuit :

– Nul ne s’apercevait encore de la situation. J’en avais les veines glacées ! Cependant, mon comportement devait paraître insolite, au cours de ce que j’appelle, dans mon folklore à usage interne, les « séances de déshabillage ». Un matin, j’entrai dans la chambre d’une nouvelle accouchée. Délivrée par césarienne, elle se tordait, au réveil, sous le feu de la souffrance, m’accablait d’exigences, laissant éclater des reproches injustes. Forte de ma volonté de consoler, je me retranchais derrière un sourire d’infinie compréhension. Je m’y croyais bien à l’abri. Soudain, un flot de sang me monta au visage, la malade lisait en moi ; elle me perçait à jour de ses yeux élargis, démontait un à un les rouages cachés de mes sentiments les plus secrets. En un mot, elle « savait ». Quoi ? Que je la haïssais, que sa douleur m’insupportait, que ma délicatesse de manières était pur automatisme. J’étais nue devant cette conscience accusatrice qui arrachait mes derniers dessous de pudeur. Pendant tout le temps qu’elle parlait, ils ont marché. À présent, ils s’arrêtent.

– Une autre fois, je croisai Roger, un jeune interne, dans les couloirs de la maternité. Bonjour ! ça va ? Poignée de mains de routine, plaisanterie sur le ton badin. De ma part, aucune chaleur, mais une raillerie légère de toute ma personne qui disait clairement mon indifférence un peu méprisante pour ce mâle à peine sorti du cocon. En vain ! Roger aussi savait. Les images les mieux enfouies étaient exhumées, projetées sur un écran géant, avec les fibres de ma chair bougées par un désir vague, – toute cette iconographie d’érotisme d’agacements sensuels que chacun véhicule en soi. Je suffoquais. De honte, je lâchai mon plateau d’instruments.

– Vous arriviez à la phase aiguë de votre mal. Avez-vous eu la volonté de vous faire soigner ?

– Un matin, dans le service, on parla beaucoup d’une lycéenne qui, continuant de fréquenter les cours, tenta de cacher sa grossesse jusqu’à son terme. Elle se donnait beaucoup de mal. Elle s’infligeait la torture. Elle vivait dans la terreur du moment où son secret, de plus en plus voyant, allait éclater, comme un scandale. En fait, cette pauvre fille surveillait, dans le regard des autres, cette vérité qui n’en finissait pas de grossir. À la fin, elle fit son enfant, vaincue, secouée de désespoir, dans les toilettes de son bâtiment. Cette lycéenne grosse de honte me ressemblait. Nous portions le même mal.

Il insiste avec douceur :

– Il fallait affronter la vérité, et vous faire aider par un médecin.

– J’ai commencé de fréquenter le cabinet des psychiatres. J’étais heureuse, soulagée. Un homme prenait mes tourments à sa charge, se penchait sur mes blessures… jusqu’au jour où… à la faveur d’une consultation, j’assistais, avec une sensation de liberté emparessée, à l’écoulement de mes confidences qui trouvaient naturellement leur pente vers la bienveillance d’un être. Derrière le bureau, il y avait quelqu’un. Pour la première fois depuis des mois, j’étais bien. Un léger mouvement du poignet, un bref regard jeté sur une montre suffirent à figer le temps dans un caillot glacé. À nouveau, j’étais dépersonnalisée.

Elle sent une main se poser sur son bras.

– Ces imbéciles n’avaient pas compris que vous vous desséchiez, faute d’un élément vital : l’amour, la nourriture au monde la plus répandue, ou la mieux cachée ! L’amour… le lait des petits enfants.

Sa voix s’entête comme une incantation :

– Beaucoup… Beaucoup d’amour.

Puis :

– Votre métier vous restait… votre vocation.

– La crise évoluait. Une autre femme s’est installée en moi.

Qui était-elle ? Je ne sais pas. J’ai été impuissante à éviter son entrée, par effraction, à l’empêcher de faire son lit dans les bas-fonds de mon inconscient. Nous étions en perpétuel conflit, parce qu’elle était mauvaise. Et voilà qu’elle agissait à ma place. Elle était là à l’abri, nichée dans mon corps, comme la fausse teigne dans une ruche, mais c’est à moi que l’on demandait des comptes ! Une nuit, on arracha de mes mains un bébé à moitié étranglé, déjà bleu, qu’on eut beaucoup de peine à ranimer. J’eus beau me défendre, sangloter, jurer que ce n’était pas moi, que je n’y étais pour rien. Avec beaucoup de gentillesse et de sympathie, on me fit comprendre que ma place n’était plus ici, dans le service. On m’envoya dans une maison de cure où je retrouvai un semblant d’équilibre. Seulement, j’avais perdu mon métier, ma raison de vivre.

– Vous avez éprouvé, imprimé dans votre chair la parole du poète « JE est un autre »… Et depuis ?

– Depuis, les jours s’ajoutent aux jours, les années s’amoncellent sans fracas dans le feutrage de l’ennui, avec au milieu les vacances. Parce que, entre les murs d’un bureau, dans la pluie des machines à écrire, sous le regard aveugle des écrans des micro-ordinateurs, toutes les heures sont grises, tombent l’une après l’autre, comme d’un éphéméride aux petites feuilles froissées.

– Mais, dans ce désert, l’amour, les amitiés, le mariage ?

Elle répète comme une automate :

– L’amour… les amitiés… le mariage…

– Dites-moi : cette femme, l’intruse, n’est jamais revenue ?

– Jamais… Je l’attends… Je vis toutes mes journées, toutes mes nuits dans la hantise de son retour. Personne ne s’en doute autour de moi, car j’ai reconquis une certaine épaisseur sociale, replâtrée par ma volonté de rire et de paraître joyeuse. Dans l’art de dissimuler les grossesses indésirées, je suis devenue, comme qui dirait, experte. Oh ! je me promène dans la minute présente comme dans une palmeraie. Taisons-nous, voulez-vous ?

II

Introduit en tiers dans leur rencontre, seul l’Océan ne joue pas le jeu : il avance sa ligne de front dans un chahut liquide, fait chanter la rade comme un coquillage. L’aboiement étouffé d’un camion sur la route, quelques gouttes de musique secouées d’un campanile sont, au contraire, des alliés du néant. Prise au sortilège, la parole aux aigus tremblés semble revenue d’un long voyage. Posée quelque part, sur une échancrure de continent, elle s’est fourbi une gamme toute neuve que monte et descend un souffle légèrement rieur :

– Vrai ! Vous ne vous attendiez pas à cela. Je donnerais cher pour voir votre mine, en ce moment. Et puis, non ! Cela m’est égal. Je suis bien. Le bonheur rend égoïste, mon cher. Est-ce que vous vous ennuyez, par hasard ?

– S’il faisait un peu clair, vous me verriez hausser les épaules.

– Déjà insolent ?

– Pourquoi déjà ? Nous nous connaissons depuis longtemps. Nous en avons parcouru des étapes ! Nous sommes un vieux couple, vous savez !

– Tiens ! J’ai retrouvé votre voix. Elle m’avait fui. Nous en sommes à l’attendrissement un peu sucré des retrouvailles. Où était-elle pendant tout ce temps ?

– Elle préparait sa rentrée.

– Oh chic ! Va-t-elle mettre ses beaux habits ? Comptez-vous la déguiser ?

– Pourquoi jouez-vous ? Vous ne pensez pas une seconde que l’heure soit aux travestis ?

– L’heure pourrait être à la richesse : diversifiez vos présences, vous qui parlez deux langues, c’est-à-dire vous qui avez deux âmes.

– Si vous y tenez.

Il prend son souffle :

– He disfrutado en primavera de la hermosura de los campos y he bebido el olor de madreselvas y rosales. Seco mi garganta al aspero dogal de los calores agostizos y en la callada siesta, busqué el retiro del sombrio tamujal… All llegar la noche bané mi frente con las aguas mansas de la luna : senti el balar de los corderos, el ladrar de los mastines, el chasquido de la honda, y el silbo de los zagales, y en la prostera lumbra del crepusculo se alzo un cojado como un cetro de rey. Y en el invierno castigué mi carne con el azote de la nieve y me curti la piel con el cuchillo de la helada.

Les secondes qui suivent palpitent d’un remuement immatériel.

– Au printemps, j’ai joui de la splendeur des champs et j’ai bu l’odeur des chèvrefeuilles et des rosiers. L’âpre licou des chaleurs d’août m’a asséché la gorge, et pendant la sieste silencieuse, j’ai cherché le repos de l’ombreux nexprum… (épine noire). À la tombée de la nuit j’ai baigné mon front aux douces eaux de la lune : j’ai entendu le bêlement des moutons, l’aboiement des chiens, le claquement de la fronde, le sifflet des bergers, et dans la dernière lumière du crépuscule une houlette s’est levée comme un sceptre royal. Et pendant l’hiver j’ai châtié ma chair avec le fouet de la neige et je me suis tanné la peau avec le couteau du gel.

– Sentez-vous comme vos paroles continuent d’exister après leur délivrance ? Je touche leur modelé : pétales de fleurs ou lâcher d’oiseaux, elles demeurent avec nous, acceptent sans doute de peupler notre solitude. Elles dessinent autour de votre présence un poudroiement lacté qui lui impose une démarche magicienne. Voilà celui que vous avez omis dans votre galerie de portraits. Cette nuit aura révélé, en vous, un personnage que vous ne soupçonniez pas : le magicien.

– Il aura dormi longtemps, celui-là… (après un soupir) et profond ! Merci de l’avoir réveillé. Maintenant, je vais traduire.

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