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Là où le bonheur nous attend

De
352 pages
Série « A l’ombre des magnolias », tome 3

Décidément, la vie n’est pas rose pour Lynn Morrow en ce moment : non seulement elle est en pleine procédure de divorce, mais encore, avec deux adolescents à charge, elle peine à joindre les deux bouts… Alors, quand Mitch Franklin, son voisin, secrètement touché par sa situation, lui propose de l’embaucher, Lynn accepte, bouleversée et pleine de reconnaissance. Un sentiment qui, très vite, évolue vers quelque chose qui ressemblerait presque à… du désir, de l’amour. Sauf que voilà : même si, aux regards brûlants que lui lance Mitch, Lynn sent bien qu’il n’attend qu’un signe d’elle, elle n’est pas prête à aimer de nouveau. Pas encore…

A propos de l'auteur :

Diplômée de l’école de journalisme de l’université de l’Ohio, Sherryl Woods a travaillé dix ans pour les pages culturelles de divers quotidiens d’Ohio et de Floride, avant de se consacrer à sa carrière de romancière. Sherryl Woods est une habituée des listes des meilleures ventes du New York Times. Elle est notamment l'auteur de la série Chesapeake Shores, intégralement disponible en e-book.

Dans la série « A l’ombre des magnolias »

Tome 1 : Une promesse d’amour
Tome 2 : Un automne à Serenity
Tome 3 : Là où le bonheur nous attend
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1
Lynn Morrow se prit la tête à deux mains. Et maintenant ? Cette fois, elle touchait le fond. Son bureau minuscule, casé dans un coin de la cuisine, croulait sous les factures et son compte en banque affichait un solde affolant de vingt-quatre dollars et trente-cinq cents. Elle passa mentalement en revue les victuailles restantes. Dans le réfrigérateur, une brique de lait entamée, cinq œufs, une laitue défraîchie. Dans le placard, une boîte de tomates pelées, un paquet de spaghettis, un bocal de beurre de cacahuètes presque vide et un fond de céréales au chocolat, l’équivalent d’un bol, peut-être. Comme au pire de ses années de fac ! Mais à quarante ans, les fins de mois difficiles, c’était infiniment moins drôle, surtout avec deux enfants à nourrir… — Maman ! Je meurs de faim ! annonça sans surprise Jeremy, dix ans, dès son retour de l’école. Qu’est-ce que je peux grignoter ? Lexie arriva sur ces entrefaites. Un regard à la mine désespérée de sa mère lui suffit pour détecter la panique qui pointait. — Ce n’est pas de la nourriture qu’il te faudrait, dit-elle à son petit frère, c’est une bonne dose de sensibilité aux problèmes des autres ! Jeremy lui tourna rageusement le dos. Le cœur de Lynn se serra. Ces derniers jours, sa petite Lexie, qui n’avait que quatorze ans, passait beaucoup trop de temps à tenter de la protéger. Mais comment cacher l’évidence ? Depuis que la procédure de divorce avait été engagée, Lynn se démenait jour après jour pour joindre les deux bouts. La bataille juridique était loin d’être terminée, chaque point étant âprement disputé avec Ed, de la garde des enfants à la pension alimentaire, et leur arrangement provisoire les maintenait à peine à flot tous les trois. Les fins de mois viraient systématiquement au cauchemar, malgré le travail à temps partiel qu’elle avait réussi à trouver dans la boutique de sa voisine Raylene, sur Main Street, dans le centre de Serenity. Ce défi inattendu auquel elle se trouvait confrontée tenait de la gageure et Lynn ne décolérait pas, moins à cause du départ d’Ed que du séisme qu’il avait déclenché dans son sillage. Bien qu’elle ait tout fait pour garder ses soucis pour elle, Lexie avec sa perspicacité naturelle avait vite compris ce qui se passait. Au grand désespoir de Lynn, l’enfant insouciante s’était muée du jour au lendemain en adolescente désenchantée, prête à voler au secours de sa mère, au lieu de songer à son travail ou à son premier béguin… La voilà justement qui venait lui faire un câlin, maintenant que le petit frère avait battu en retraite, tout tremblant d’indignation. Lexie semblait deviner d’instinct les moments exacts où sa mère avait désespérément besoin de tendresse. — Papa est encore une fois en retard pour le chèque, n’est-ce pas ? La situation est si grave que ça ? — Mais non, chérie. Ne t’inquiète donc pas pour si peu… — Si, c’est grave ! répliqua Lexie avec colère. Comment papa a-t-il pu devenir aussi… aussi minable ? Lynn se posait précisément la même question. Elle ne reconnaissait plus son mari dans cet homme qui avait visiblement hissé la crise de la quarantaine vers des sommets inédits. Ed ne pensait plus qu’à lui, à son bien-être, avec un manque total de considération pour les autres. A commencer par sa famille. Pendant que Lynn et les enfants se serraient la ceinture, monsieur jouait paraît-il au golf dans un club huppé. Lynn avait entendu par hasard l’épouse d’un associé d’Ed pérorer sur ce dernier caprice. Le troisième en six mois ! — Ne parle pas comme ça de ton père, dit-elle à sa fille d’un ton de reproche.
Elle n’avait pas envie que les enfants se mettent à haïr leur père… Le cœur n’y était pas, cependant. Défendre cet égoïste ? Et puis quoi, encore ? Si bien qu’elle s’évertuait à jouer les équilibristes entre les besoins de ses enfants et ses propres rancœurs. Et, le temps passant, ses efforts pour détendre l’atmosphère devenaient pathétiques. Lexie avait les larmes aux yeux, maintenant. Impossible de dire si son chagrin était une réaction à la réprimande maternelle ou l’expression de sa propre peur. — Ce n’est qu’une mauvaise passe, chérie, dit Lynn en lui pressant la main. Nous trouverons un moyen pour en sortir. Je te le promets ! — Est-ce qu’il faudra déménager ? Voilà donc sa plus grande crainte, songea Lynn. Ce n’était pas son genre d’enrober de miel les mauvaises nouvelles. Elle avait espéré avoir un plan tout prêt avant de devoir révéler la triste vérité, seulement… Même son avocate, Helen Decatur-Whitney, réputée tenace et très efficace, ne pouvait pas faire des miracles… — C’est possible, répondit-elle avec franchise. Mais Helen se démène en ce moment pour trouver une solution juridique et empêcher cela. — Mais j’adore vivre ici ! La maison est belle, ma meilleure amie habite juste à côté… Elle se tut en voyant l’expression de sa mère et redressa les épaules. — Tout va s’arranger, maman. N’est-ce pas ? ajouta-t-elle d’une toute petite voix qui fendit le cœur de Lynn. — Oui, Lexie. Tant que nous serons ensemble tous les trois, la vie sera belle ! Cette promesse, elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour la tenir. Ce n’était pas gagné, néanmoins. Les factures impayées et son compte à sec lui donnaient un sentiment d’impuissance terrible — et nouveau, pour une femme d’ordinaire confiante et maîtresse de son destin… Un grief de plus à présenter à Ed le moment venu, songea-t-elle, la rage au cœur.
* * *
Cela faisait maintenant plusieurs semaines que l’entrepreneur Mitch Franklin travaillait sur une extension de la propriété de Raylene et Carter Rollins. Les travaux avaient commencé à la fin de l’automne et Mitch ne s’était autorisé qu’une courte pause pendant les congés de Noël, dans l’espoir de terminer à temps pour la soirée entre amis que le couple donnerait à l’occasion du Memorial Day, comme chaque année. En temps normal l’hiver à Serenity était plutôt doux et l’empêchait rarement de travailler, mais cette année avait été une désagréable exception, avec un froid mordant et plus de neige et de grêle qu’il n’en avait vu de toute sa vie ici en Caroline du Sud. Tout cela avait assez vite fondu, mais le planning initial avait subi des retards conséquents. Il était fier néanmoins d’avoir pu assurer du travail à son équipe grâce à divers autres chantiers bientôt terminés, des aménagements intérieurs pour l’essentiel. Désormais, tous ses efforts étaient consacrés à cette extension. Il s’était interdit de demander des heures supplémentaires à ses hommes, maîtrise des coûts oblige, mais lui-même avait pris l’habitude de déborder largement sur son temps de repos. Il avait la réputation de livrer ses commandes à l’heure et comptait bien être cette fois encore à la hauteur. Mais ce n’était pas son unique motivation. Raylene, sa cliente et amie, était une excellente cuisinière et l’invitait régulièrement à se joindre à la famille pour le dîner s’il se trouvait encore sur place à cette heure-là. Or sa propre maison lui semblait, par comparaison, un désert hostile et glacé, depuis la disparition de son épouse, un an plus tôt, par la faute d’un chauffard en état d’ébriété. Il avait déjà souffert du départ de ses garçons étudiants. La mort d’Amy l’avait achevé. Il pouvait à peine supporter de rester chez lui, même pour dormir, tant le lit qu’il avait partagé avec sa femme pendant vingt-deux ans lui semblait vide… Les Rollins — Raylene, Carter et les jeunes sœurs de ce dernier — tombaient à pic pour le distraire et combler ce vide énorme dans sa vie. Mitch soupçonnait d’ailleurs Raylene de l’avoir parfaitement compris. Il leva les yeux alors que celle-ci pénétrait justement dans ce qui serait bientôt une salle de séjour toute neuve, dotée de baies vitrées panoramiques et d’une cheminée en pierre spectaculaire. — Je croyais t’avoir dit de ne pas entrer ici sans casque… A quoi bon la tancer ainsi ? songea Mitch à peine avait-il achevé sa phrase. Cette femme n’en faisait qu’à sa tête, surtout depuis qu’elle avait surmonté son agoraphobie et pouvait de nouveau se promener où bon lui semblait. Mitch avait l’impression qu’elle devenait de plus en plus téméraire.
— C’est plus fort que moi, répliqua-t-elle en promenant un regard émerveillé autour d’elle, je ne peux pas m’empêcher de venir jeter un coup d’œil en douce à la moindre occasion. Ton travail progresse de jour en jour ; à la fin ce sera fantastique, du grand art ! Moi qui n’aime pas aller plus vite que les saisons d’habitude, là, je meurs d’impatience. Vivement le Memorial Day, que tout le monde puisse l’admirer ! Cela le surprendrait toujours. Certaines personnes, comme Raylene et son mari Carter, le chef de la police de Serenity, étaient capables d’organiser une fête sur un coup de tête, parfois même au dernier moment, pour le seul plaisir de se réunir. — Tu veux parler de ta fine équipe des Sweet Magnolias ? demanda-t-il. Elles sont pourtant venues fouiner sur le chantier à la veille des congés de Noël, il me semble. Pour fêter le dénouement de ce problème de violence scolaire… — Oh ! C’était il y a des siècles ! Et puis, nous avons toutes l’esprit curieux. Je devrais leur proposer de venir jeter un nouveau coup d’œil en douce, elles ont sûrement déjà oublié à quoi la pièce ressemblait à l’époque, un vrai chantier de démolition, avec les matériaux neufs empilés un peu partout… Et regarde maintenant ! On peut déjà entrevoir quelle merveille ce sera. Mitch fronça les sourcils. — Promets-moi de ne pas les amener dans cette pièce sans mon autorisation, insista-t-il, tout en ayant conscience de parler dans le vide. Même si mes gars ne sont pas là, il y a toutes sortes de pièges, des objets sur lesquels on peut trébucher, d’autres qui risquent de vous tomber sur la tête… Et puis l’électricien n’a pas terminé son travail et… — Mitch ! Je te taquinais ! dit Raylene en riant. Je sais que tu détestes voir des intrus piétiner ton chantier. — Alors, pourquoi est-ce que tu viens quand même ? Juste pour me contrarier ? — Mais non. En fait je le considère commemon chantier aussi, ce qui me donne droit à certains privilèges. Mitch secoua la tête. — Tu sais à qui tu me fais penser ? A Maddie Maddox ! A cause de cette femme, j’ai frôlé la crise cardiaque pendant les travaux de rénovation du Club du Coin. Tu sais, n’est-ce pas, que je me suis occupé de son centre de remise en forme ? — Bien sûr. C’est elle qui t’a recommandé à moi. — Eh bien, elle a voulu à toute force rester présente pendant toute la durée des travaux, en plein chaos, sous le prétexte d’affaires urgentes à régler… Je ne comprends toujours pas comment elle arrivait à réfléchir, encore moins àtravaillerdans ce vacarme, avec les coups de marteau, la scie circulaire et le reste ! Moi, ça me rend fou, et pourtant j’y suis habitué. — Quand Maddie est motivée, rien ne l’arrête, j’en ai peur. — Une vraie tête de mule, confirma Mitch d’un ton où perçait malgré tout une note de respect. Entre nous, je m’attendais à vivre un cauchemar en travaillant avec les trois propriétaires associées du Club. Maddie, Helen et Dana Sue, trois femmes ensemble, comment auraient-elles pu s’entendre sur quoi que ce soit ? Eh bien, pas du tout ! Maddie savait ce qu’elle voulait et les deux autres n’ont pas bronché. C’était bien la première fois que je voyais Helen laisser les rênes à quelqu’un d’autre. — Elles forment un trio de choc, en effet. Je m’en inspire souvent. Et puis ce sont les meilleures amies du monde. — C’est important, les amis, soupira Mitch. J’aurais dû faire l’effort de garder le contact avec les miens. Depuis que je vis seul, ils me manquent. Je n’ai plus que mes ouvriers. Des gens formidables, ils sont là, bien présents, depuis la mort d’Amy, mais je n’aime pas beaucoup traîner avec eux, ça brouille les lignes, tu vois ? — Il n’est jamais trop tard pour se faire de nouveaux amis. Ou renouer avec les anciens ! Regarde, j’avais coupé les ponts depuis des lustres avec Annie Townsend et Sarah McDonald, et aujourd’hui nous nous entendons comme larrons en foire toutes les trois ! C’est un des grands avantages d’être revenue à Serenity. En plus de mon mariage avec Carter, bien sûr, précisa la jeune femme en souriant. — Bien sûr, répéta Mitch, les lèvres pincées, sachant pertinemment que ces deux-là ne pouvaient se décoller l’un de l’autre. Raylene esquissa un sourire suggestif. — Sais-tu que tu serais une prise de choix pour une femme, Mitch ? — Ah ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ? Cette ville regorge déjà d’entremetteuses ! La pire, c’est Grace Wharton. Elle a fait de ma vie sociale une mission personnelle, je ne peux pas
entrer dans son restaurant sans qu’elle me présente une nouvelle candidate… — Et pas une de ces femmes n’a retenu ton attention ? — Non, dit Mitch. Et ça ne changera pas de sitôt. Je n’en retrouverai jamais une comme Amy, ajouta-t-il avec nostalgie. Raylene ne se démonta pas pour si peu. — Je dis juste que tu es plutôt bel homme. Tu as même des charmes certains, ajouta-t-elle en promenant sur lui un regard canaille assez embarrassant. Le compliment, mais surtout l’impudeur de cette brève inspection, firent rougir Mitch comme un gosse. Il avait été heureux tout au long de ses vingt-deux années de mariage avec Amy. Il n’était pourtant pas un saint avant de la rencontrer. Mais du jour où ils s’étaient dit « oui », il avait basculé dans une autre dimension. Amy avait été tout pour lui, tout ! Il avait aujourd’hui quarante-trois ans et quand bien même il savait qu’une autre femme finirait peut-être par lui plaire, pour le moment, il avait d’autres préoccupations. A chacun sa manière de faire son deuil. Lui avait choisi de se jeter à corps perdu dans le travail. Raylene le contemplait maintenant d’un air amusé. — Si je te promets de ne plus t’importuner à ce sujet, resteras-tu dîner avec nous ? Les filles ont réclamé des lasagnes pour ce soir. Il y en a en quantité. Très tenté d’accepter, Mitch objecta néanmoins : — Que va penser Carter, à force de me voir à sa table presque chaque soir ? — Il pensera que cette extension sera d’autant plus vite terminée. S’il te plaît, reste. Tu fais partie du clan, désormais. Et tu sais très bien que j’adore cuisiner pour un régiment ! — Et toi, tu sais que je n’ai jamais pu dire non à tes lasagnes, soupira Mitch, rendant les armes trop vite à son goût. Merci, Raylene. Lorsqu’ils s’assirent un peu plus tard tous ensemble autour de la grande table de la salle à manger, il nota qu’il n’était pas le seul invité. Lexie Morrow, la petite voisine, était presque aussi fidèle que lui dans la cuisine de la maison. Mais ce soir, elle était venue avec son frère et sa mère. Mitch ne put s’empêcher d’observer Lynn du coin de l’œil. Son teint était encore plus pâle que d’habitude, l’angoisse se lisait dans ses yeux. Il la connaissait depuis l’école élémentaire. Il avait même eu le béguin pour elle, en classe de cinquième, un béguin intense mais à sens unique car elle ne pensait déjà qu’à Ed à ce moment-là. Puis chacun avait suivi son chemin. Ils se croisaient à peine entre deux portes… — Comment vas-tu, Lynn ? lui demanda-t-il discrètement en se penchant à son oreille. La jeune femme esquissa un sourire qui lui parut forcé. Il se remémora soudain son rire insouciant, qui à une époque lui évoquait le son joyeux d’un carillon. Cela faisait drôlement longtemps qu’il ne l’avait plus entendu. Elle semblait manquer cruellement de sujets de réjouissance, ces temps-ci. La faute sans doute au divorce imminent dont il avait entendu parler en ville. — Très bien, répondit-elle — mais en dépit de ses efforts, le mensonge n’était guère convaincant. Mitch balaya la tablée du regard. Lexie, comme son frère Jeremy d’ailleurs, était en train d’engloutir ses lasagnes comme si elle n’avait rien mangé depuis des jours. Songeant aux frais que pouvait entraîner une procédure de divorce, Mitch se demanda jusqu’à quel point Lynn avait la vie dure en ce moment. Toutes sortes de rumeurs circulaient sur les absences répétées de son mari. Dans quelle mesure les finances de Lynn en souffraient-elles ? La seule pensée de cet homme prenant du bon temps ailleurs tandis que sa famille s’épuisait à tenir le coup suffit à lui nouer l’estomac. Rien à voir avec les tendres souvenirs que lui évoquait cette femme — sans eux, il aurait réagi de la même façon. N’est-ce pas ? Peut-être que ces souvenirs, après tout, influençaient sa vision des choses. Peut-être voyait-il des problèmes là où il n’y en avait pas… Ce ne serait pas la première fois que son imagination lui jouerait des tours. Il était bien du genre à chercher tout le temps quelqu’un à aider. Toujours est-il qu’il s’attarda le plus possible après dîner, jusqu’à ce que les Morrow soient prêts à regagner la maison d’à côté. Il sortit en même temps qu’eux. Il faisait nuit noire au-dehors et aucune lumière ne brillait là-bas, chez eux. — Je vous raccompagne jusqu’à la porte ? suggéra-t-il. On n’y voit rien par ici. — Oh ! J’ai dû oublier de laisser la lampe du porche allumée, dit Lynn d’une voix flûtée. Je crois que l’ampoule est morte, de toute façon. Sa nervosité embarrassée disait tout autre chose.
— Laisse-moi vérifier à ta place, proposa Mitch. — C’est inutile, je n’ai pas d’ampoules de rechange. Je ne pense jamais à en acheter quand je vais faire mes courses… — Ce n’est pas un problème. J’en ai toujours quelques-unes dans ma voiture. Il s’éloigna vers son pick-up avant qu’elle ait pu protester, attrapa une boîte sur la banquette arrière et traversa le jardin. — Si tu dois sortir le soir, tu auras besoin d’un bon éclairage, dit-il, retirant rapidement la vieille ampoule avant de visser la neuve. Même à Serenity, c’est important de prendre ses précautions en matière de sécurité. — Je sais, dit Lynn. Puis, comme si cela lui coûtait — question d’orgueil sans doute—, elle marmonna un « merci » du bout des lèvres. — De rien. Si tu as autre chose à réparer, fais-moi signe. Pendant les deux prochains mois je serai tous les jours chez Raylene. Je te dépannerai avec plaisir. Sans frais, bien entendu — entre amis d’enfance… Lynn lui adressa un sourire las. — J’apprécie ton offre, Mitch, mais nous nous en sortons très bien tout seuls. Mitch, qui ne comprenait que trop bien les ravages de l’amour-propre, se borna à hocher la tête. — D’accord. Mais, en cas de besoin, n’hésite pas. — Merci. Bonne nuit, Mitch. Une pause, puis : — J’aurais dû te le dire au moment de l’accident, mais… Je suis vraiment désolée, pour Amy. Vous avez dû souffrir, toi et tes fils. — Oui, Amy était une femme bien. Elle me manque. Un an après, il m’arrive encore de l’appeler certains soirs dans la maison vide… On dit que ça finit par passer, ajouta-t-il en haussant les épaules. Elle lui toucha brièvement le bras. — On dit beaucoup de choses, mais c’est souvent une façon de se cacher la vérité. C’est terrible, de perdre quelqu’un qu’on aime. — Tu as raison. Bonne nuit, Lynn. Les enfants étaient déjà rentrés dans la maison, elle se hâta de les suivre. Mitch la suivit des yeux, un peu troublé. Quelque chose clochait ici, le malaise était palpable. Mais le réflexe du repli sur soi après un mauvais coup du sort était compréhensible. Mitch savait aussi qu’une femme pense d’abord à protéger ses enfants, coûte que coûte. Le jour où Lynn aurait réellement besoin d’aidepour eux, alors elle saisirait la main secourable qui lui était tendue. Mitch répondrait présent, bien sûr. Il fallait que quelqu’un apaise la peur et le chagrin affleurant dans son regard… Une mission dont il se chargerait volontiers. Se projeter vers l’avenir lui ferait du bien, plus encore qu’il ne l’avait cru. Au fond… Peut-être avaient-ils besoin l’un de l’autre ?
* * *
— Les lasagnes de Raylene sont les meilleures du monde, murmura Jeremy tout ensommeillé lorsque Lynn alla le border. Pourquoi tu n’en fais plus, toi, maman ? — La journée n’est pas assez longue pour m’en laisser le temps… — Mais Raylene aussi travaille, et elle y arrive ! A dix ans, se raisonna Lynn, son fils ne pouvait pas mesurer à quel point cette conversation la mettait mal à l’aise. Mais Dieu que ce fut difficile de se contenir et de rester sereine ! — Dis-moi ce qui te manque le plus, suggéra-t-elle, et je te le préparerai dès que possible. — Steak et pommes au four, répondit-il aussitôt. C’était le plat préféré de papa aussi. C’était aussi un plat largement hors de portée de leur budget actuel, songea la jeune femme avec lassitude. Qu’à cela ne tienne, elle trouverait bien le moyen de l’offrir à son fils un jour prochain. — C’est noté, dit-elle. Tu l’auras bientôt. — Demain ? — Pas demain, mais bientôt, répéta-t-elle, réprimant un soupir devant la déception qui se peignit sur le petit visage. A présent, il faut dormir. Tu as école demain matin… Est-ce que tu as
révisé comme il faut pour ton contrôle d’histoire ? Il haussa les épaules. — Ça ira. En d’autres termes, il n’avait rien révisé du tout. Pourquoi n’était-elle pas allée se pencher sur ses leçons avec lui immédiatement après le dîner, comme d’habitude ? Parce qu’elle s’escrimait à trouver une idée pour faire durer ces misérables vingt-quatre dollars une semaine de plus, voilà pourquoi ! Et pendant ce temps son ex-mari, lui, ne se privait de rien… — Je te réveillerai une demi-heure plus tôt, dit-elle à Jeremy. Ça nous laissera le temps de regarder tes leçons. — Maman ! gémit-il, la tête enfouie dans l’oreiller. — Et surtout, n’essaie pas de me faire le coup du mal de ventre ou de gorge ou d’oreille ! C’est clair ? Elle se pencha pour claquer sur sa joue un gros baiser. Jeremy pouffa sous le drap, manière de se rebeller contre ces démonstrations d’affection réservées aux tout-petits… Lynn alla ensuite frapper à la porte de Lexie. — Tu travailles encore ? Au profond désarroi de sa mère, Lexie en levant les yeux de son livre avait les joues striées de larmes. — Papa me manque, chuchota-t-elle. Pardon, mais c’est la vérité, il me manque ! Lynn alla s’asseoir au bord du lit et la prit dans ses bras. — C’est normal que ton père te manque. Tu n’as pas à t’excuser pour ça. — Mais tu dois être triste de l’entendre… Je sais que tu te donnes beaucoup de mal pour que tout reste normal en apparence. Lynn se composa un sourire rassurant. Cela deviendrait-il plus facile de feindre la sérénité avec un peu d’entraînement ? Pour le moment, c’était une épreuve. — La situation n’a rien de normal, c’est évident, et il serait inutile de prétendre le contraire… Ecoute-moi bien, Lexie, dit-elle en glissant l’index sous son menton. Tu aimes ton papa et je sais qu’il t’aime aussi. Peu importe ce qui s’est passé entre lui et moi, cela ne l’empêchera jamais de t’aimer. — Alors pourquoi est-ce qu’il reste si longtemps sans donner de nouvelles ? Lynn poussa un soupir. — J’aimerais pouvoir t’expliquer les motivations de ton père, mais je ne les comprends pas moi-même. Il est peut-être débordé dans son travail… — J’ai essayé de le joindre sur son portable, mais je suis tombée sur sa messagerie et sa secrétaire, au bureau, m’a dit qu’il était en déplacement, expliqua Lexie, prouvant ainsi qu’elle avait creusé loin pour obtenir des réponses. Noelle avait une drôle de voix au téléphone, je pense que ce n’était pas pour le travail, ce déplacement. Est-ce que tu sais où il est allé ? Lynn préféra garder pour elle l’affaire du stage de golf. Les rumeurs allaient toujours bon train à Serenity, seules quelques-unes reflétaient la réalité. On ne pouvait être sûr de rien. Et puis Lexie se sentait déjà assez insignifiante comme cela. Elle avait cessé de pleurer, mais son visage restait froissé d’angoisse. — Pas vraiment, dit Lynn. Si je menais ma petite enquête demain, pour que nous soyons enfin fixés sur la date de son retour, est-ce que cela te consolerait un peu ? Lexie hocha la tête. — Tu sais ce que je ne comprends pas, maman ? C’est comment il peut me manquer autant, alors que je suis furieuse contre lui ! Lynn s’autorisa un petit sourire, tout à fait spontané cette fois. Cette question éminemment complexe, elle se l’était elle-même posée plus d’une fois. Si violente que fût sa colère envers Ed, la pensée de ne plus jamais sentir les bras de cet homme autour de sa taille lui donnait quelquefois envie de pleurer. — Les relations humaines, c’est compliqué, chérie. On ne cesse pas d’aimer quelqu’un du jour au lendemain sous prétexte que sa conduite nous déçoit. Tu sais combien je m’énerve quand Jeremy boit son lait directement à la bouteille, ou quand tu laisses des serviettes mouillées par terre dans la salle de bains ? Eh bien, je vous aime quand même ! Bizarre, non ? dit Lynn en chatouillant sa fille.