La Princesse aux fins doigts

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Lors d'une promenade matinale dans un petit bois, deux femmes se rencontrent sur un banc. Très vite, et à travers leur propre histoire, leur amitié se façonne. Leurs sentiments sauront-ils résister au verbe « Aimer » ?


Publié le : vendredi 20 avril 2012
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EAN13 : 9782332493286
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ISBN numérique : 978-2-332-73309-2

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À Tristane,

À mes filles.

 

 

Au crépuscule de tes rêves

Je me ferai le doux poète

Qui bercera, sans trêve

Tes nuits les plus secrètes.

I

Depuis bien des années, je me suis aguerrie de mes ruptures sentimentales ; le célibat reprend possession de mon “Moi” le plus intime dans un espace-temps plus ou moins long. Nous nous entendons bien tous les deux, ses silences me conviennent, pas de questions, donc pas de réponses à lui donner, pas besoin de justifier mes actes. Nous vivons heureux lors de notre transhumance !

Je sais que l’amour ne viendra pas de lui-même frapper à ma porte, mais j’ai surtout appris à vivre sans. Amour, amitié, rêve, ces mots résonnent dans ma vie. Ils sont l’essence même de mon bien-être ou de mon mal-être, même si je peux vivre sans amour, je ne sais pas vivre sans rêver, sans amitié. Cette réflexion de mes amies et principalement de mes filles devient récurrente : « mais, comment fais-tu pour rester seule si longtemps ? » Ma réponse, pour me défiler du vrai sens de leur question, n’a pas changé depuis des lustres : « Je n’éprouve pas le besoin de satisfaire un besoin que je ne ressens pas ». Combien de fois mes filles ont essayé de me persuader du contraire et se sont mises en quête de la femme de ma vie. Du moins, s’en vantaient-elles lorsqu’elles me voyaient le plus souvent absorbée par mes pensées. Alors de grands éclats de rire résonnaient dans la maison et je rejoignais, avec délice, le monde des ados l’instant d’un délire.

Mais voilà, je suis une éternelle rêveuse même en ayant les pieds bien sur terre. Et mon rêve est grand avec des tas de ramifications. L’âge adulte n’acheva pas ces moments de contemplation, bien au contraire, ils se sont intensifiés. Ce besoin d’évasion et de rêverie me poursuit depuis toujours. J’aime provoquer cette rencontre entre le réel et l’irréel dont il est si difficile de m’abstraire. Il n’y a ni de jour, ni de nuit pour le rêve, il peut surgir dans le sommeil comme il peut être éveillé, et celui que je préfère, c’est le deuxième. Il est celui que nous dirigeons selon notre ressenti, notre état d’esprit, et toujours évocateur d’un moment que nous voudrions infiniment grand et fort. Et c’est dans cette situation précise, blottie sous ma carapace capricornienne, que je songe le plus à celle qui, un jour, partagera ma vie. Mes yeux sont les fenêtres de ma maison intérieure, ma bouche, cette porte jamais fermée, pour mieux raconter tout ce que ses murs abritent. Et pour habiter en son cœur, il faut savoir aimer sincèrement sinon les verrous se ferment à deux tours.

Pourtant, je vagabondais çà et là dans mes pensées, luttant contre moi-même, combattant le mensonge. Je regardais souvent le ciel pour y trouver ma bonne étoile, celle qui aurait su éclairer mon cœur et me dire que le verbe “Aimer” a encore un sens. Je n’y ai vu que des étoiles filantes qui n’ont su me répondre. La voûte céleste est devenue semblable à la terre, là où la réalité exerce son pouvoir et vous laisse pantelante. Alors, c’est sous ma plume que je la cherche inlassablement, je perds ces vers, ceux qui la définissent ou l’idéalisent, ceux qui l’implorent ou la transcendent. Mais, c’est avec une grande lucidité que je me pose cette éternelle question : existe-t-elle vraiment ? Je ne m’acharne pas à y trouver un “oui” ou un “non”, je crois que le temps répondra de lui-même à cette énigme. Et lorsque je dis “ma plume”, elle est bien réelle, je la trempe dans l’encrier ; tous les deux sont devenus mes compagnons de bavardage avec le papier. Mes nuits passées devant l’écritoire ne se comptent plus… Une éternité ! Mais qu’est-ce que l’éternité pour moi ? C’est le temps hors du temps... le temps qui ne compte pas, celui auquel je fais abstraction ou que je transpose. C’est le temps présent conjugué au futur, rarement au passé ou à l’imparfait et qui participe à mon rêve... sans limites de temps, dans l’infini du temps. Je n’ai jamais de montre pour prendre le temps de vivre, de survivre et d’aimer.

Prendre le temps de vivre ! Et je sais de quoi je parle ! Par deux fois, j’ai failli perdre cette vie si précieuse, à quelques années d’intervalle, cinq ans pour être exacte ; et le plus étrange, c’est en voulant la donner.

Depuis, je n’ai qu’une hâte, c’est que la vie me surprenne malgré toutes les épreuves qu’elle dresse sur mon parcours. J’ai survécu et j’ai surtout lutté dès mon plus jeune âge, je n’ai jamais baissé ma garde, ma protection devant cette infortune. Dans le jardin de mes délices, nul ne pénètre sans y être convié après un examen détaillé. J’y dissimule mes profondes aspirations, mes doutes, mes peurs et surtout mon amertume. Je ne l’arrose plus de mes larmes, je le cultive sans cesse pour que les fruits de ma passion soient les plus beaux du monde, enfin de mon monde, bien sûr ! Ainsi, j’ai bâti mon petit royaume dans lequel j’aime me séquestrer et ces moments de longue solitude imposée me ressourcent.

Mais il y a un endroit que je privilégie plus que tout autre dans ce dédale de la vie, c’est le petit bois à côté de la maison. J’en fais le tour, d’un pas tranquille, pour m’émerveiller devant Dame Nature et poétiser. Je connais le plus petit de ses sentiers, celui qui mène vers un banc en retrait des chemins les plus fréquentés. Je m’y assois et prends mon petit calepin où la veille j’ai noté quelques vers, je les relis et les complète, et parfois même, je les réécris. Je n’ai rencontré que très peu de monde sur ce banc même si d’innombrables marques d’amour l’ont embelli. Pour y accéder, il faut s’enfoncer loin dans le bois et avoir remarqué, à son orée, une petite inscription sur le tronc du Maître des lieux, un cèdre plus que centenaire : « Si comme moi tu rêves, ici est ton royaume ». Aucun chemin n’est visible, pour cela, vous devez contourner le rocher situé à quelques pas, écarter les quelques broussailles pour l’entrevoir. Je devrais dire passage, son étroitesse ne permet pas que deux personnes puissent marcher côte à côte. Les tempêtes successives l’ont morcelé d’embûches, mais il est praticable malgré un petit exercice de lever de jambes. Une dizaine de minutes suffisent pour que vos yeux s’écarquillent devant la beauté du lieu. Le banc règne sur une petite plateforme rectangulaire qui surplombe une rivière ; parmi ses admirateurs, des chênes, quelques hêtres et conifères, beaucoup de genêts et buissons variés. Des violettes, des pâquerettes, des primevères jusqu’à la fleur de pissenlit le courtisent. Cette vision panoramique à cent quatre-vingts degrés vous invite à la contemplation, un vrai paradis terrestre ! Une forêt s’étend de l’autre côté et abrite un petit manoir où je jouais en première jeunesse avec les enfants de Madame la Comtesse. La ville n’entretient plus du tout, ou très peu, ce qui fut et restera l’antre de mes souvenirs. Ce sont les joggeurs et quelques promeneurs qui nettoient les chemins principaux.

Mais voilà, ce petit royaume, lieu sacré de mes rêveries et de mes contemplations, une autre personne l’a découvert.

II

Un matin de printemps, vers huit heures, alors que le soleil s’étirait doucement sur un ciel sans nuage, j’hésitais entre deux envies : prendre mon vélo et parcourir une dizaine de kilomètres pour atteindre le lac ou bien, aller marcher dans le bois. La finalité serait la même, concrétiser ma page nocturne. La première me semblait un peu ardue, bientôt vingt-quatre heures que je n’avais pas franchement fermé les paupières. Aurais-je sérieusement la force de pédaler jusque-là ? Très vite, la sagesse évinça mon hésitation, sans crier gare, et me poussa sur le droit chemin, celui du bois.

D’un pas nonchalant, et sans détour, je pris donc la direction du banc lorsque je distinguai une silhouette entre deux courbettes de feuillage prématuré. J’étais encore trop loin pour dire si elle faisait partie des promeneurs déjà recensés. Pas question de changer mes habitudes parce que quelqu’un se trouvait là ! Je m’en approchai sans tergiverser, son image devenait plus nette. Les feuillages dissimulaient encore son visage, mais incontestablement, une femme se tenait assise là, à ma place privilégiée, sur le banc. Arrivée à quelques mètres d’elle, je m’arrêtai, elle ne bougeait pas. Ses yeux, tournés vers le ciel, semblaient fixer la lune descendante encore visible à cette heure. Mais que faisait-elle ici ? Je ne la connaissais pas et je ne l’avais jamais aperçue dans les rues et boutiques de la ville. Elle paraissait avoir à peu près mon âge ; elle était vêtue d’un pantalon noir et d’un gros pull en laine de la même couleur, comme pour signifier le deuil. Ce fut la première pensée qui me traversa l’esprit. Je m’interrogeais tout en m’asseyant à côté d’elle et lui dit à demi-voix :

– Ce banc, c’est le confident des amoureux, l’antre où se confondent sentiments et passions. S’il pouvait s’exprimer, il saurait nous dire combien de baisers se sont posés sur les lèvres, combien de « Je t’aime » elles ont balbutié. C’est tout un roman à lui seul. Tous ces Êtres aimants et aimés, il les a protégés, réchauffés de son bois flambant d’amour. Mais, je sais aussi qu’il écoute les cœurs solitaires, éperdus dans leur chagrin. Et toi, alors que le soleil réchauffe les Êtres encore imbibés de sommeil, c’est avec ta tristesse que tu réveilles ce banc. Même le chant des oiseaux résonne comme une prière, je le connais bien pour l’avoir entendu comme tu le perçois aujourd’hui à ton tour. Ton regard, tourné vers le ciel, augure un profond ressentiment, un immense chagrin, ces larmes, au coin des yeux, en sont les témoins. Garde-toi bien de me dire le contraire, j’ai tenu cette même place.

Je l’avais tutoyée dans mon élan prosaïque sans vraiment savoir pourquoi, mais son visage, si grave au premier abord, m’avait peut-être incitée à cette familiarité. Le temps se figea dans notre silence et je levai les yeux pour rejoindre son regard pointé vers la demi-lune ; pas une seule parole ne vint interrompre cet instant magique. Je ne saurais dire combien de temps nous restâmes muettes, mais c’était la première fois que je me trouvais confrontée à une telle situation. Cela ne me déplaisait pas, bien au contraire, j’aime ce mystère que la nature humaine soumet à notre réflexion. Ma fatigue se dissipait, je ne la ressentais plus et une sensation de légèreté m’envahissait comme si je me réveillais d’un sommeil réparateur.

Elle baissa les yeux la première et se tourna vers moi, tout en esquissant un sourire :

– Comme c’est étrange, me dit-elle, je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu que ma promenade soit matinale. Je pensais être la seule à fréquenter ce petit banc, il est si loin de tout et si paisible. Il y avait un moment que je n’y venais plus, je me promenais le soir lorsque le ciel déploie sa belle robe étoilée. Et toi, est-ce passager ou bien viens-tu régulièrement ?

Curieusement, je lui répondis sans hésitation comme si les présentations avaient été faites depuis quelque temps.

– Ce banc et moi avons partagé tant de secrets depuis mon enfance, et tous les recoins de ce petit bois me sont familiers. Désormais, je m’y assois par habitude et rêve le nez en l’air, les yeux rivés sur un fond de ciel dont je ne me souviens jamais la couleur. À quoi bon s’en souvenir, elle change au gré de mes plus profondes pensées ! Une seule n’a pas sa place, le noir. Est-ce bien le ciel que je regarde ou serait-ce plutôt au cœur de mes entrailles que je puise toutes les ressources qui m’entraînent hors de la réalité ? C’est une pluie de songes qui déferlent et s’engouffrent dans une cascade à l’abri des regards indiscrets du temps qui passe. Une myriade de gouttes de vie qui surgissent de l’intérieur, un torrent gonflé d’un trop-plein d’envies et de soif qui abreuvent mes rêveries sans jamais se tarir. Elles voyagent çà et là et au-delà et ce n’est pas « Demain » qui stoppera net ce besoin perpétuel d’être au milieu de nulle part.

Elle tenta de m’interrompre, elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que déjà, je lui présentais “Saint Louis” :

– Regarde ce chêne là-bas, sais-tu qu’il fut ma deuxième maison ? Si tu t’en approches par la gauche, tu remarqueras que son tronc est creux, en forme d’œuf et qu’un enfant peut facilement s’y dissimuler comme un fœtus dans le ventre de sa mère qui le protège. Je l’ai surnommé “Saint Louis”.

– Tu sembles aimer cet endroit et te souvenir !

– Oui, parce qu’il est le seul qui ait su écouter et entendre tous mes maux lorsque mon corps ne supportait plus la douleur. Tu sais, les souvenirs ne s’évaporent pas comme une flaque d’eau au soleil. C’est un océan où le noir obscur des abîmes est en surface et la lumière dans les profondeurs. Et pour atteindre cette lueur, il faut parfois des années ; ne jamais l’effleurer, c’est refuser de franchir le fossé de nos peurs. Et toi, viens-tu souvent ?

– Il y a deux ans que j’habite cette petite ville et c’est ici que je pense et rêve ; j’ai découvert ce lieu et j’en suis tombée amoureuse. Comme toi, j’ai ce même besoin d’évasion et de repos intérieur. Mais je ne t’ai jamais croisée même si parfois, il m’est arrivé d’être là le matin. Peut-être que nous nous verrons plus souvent alors ! Ces derniers temps, ma promenade est quotidienne et matinale.

– Je n’ai pas de rythme bien précis, mais il est certain que ma présence ici induit un grand besoin d’écriture et de réflexion. Et pour être là si tôt, c’est que ma nuit fut blanche. Nous risquons donc de nous revoir si nos horaires correspondent. Je n’ai pas trouvé mieux pour me mettre à l’ombre des nuisances quelles qu’elles soient.

– Je te dérange peut-être !

– Non, pas du tout. Sinon, je ne serais pas venue jusqu’à toi, mais peut-être que ma curiosité fut plus avenante que l’envie de faire demi-tour. D’ailleurs, c’est plutôt moi qui te dérange dans ton rêve et ta méditation !

– Ta curiosité !

– Il est si rare de voir du monde ici alors le “loup” a voulu savoir si le “Petit Chaperon rouge”, entre autres, tout de noir vêtu, ne s’était pas égaré. Non pas que j’aie faim, rassure-toi !

Un fou rire nous prit toutes les deux, et nous dérivâmes complètement sur les contes et les fables de notre enfance. C’est ici même que j’inventais mes histoires de Princesses, de belles Princesses, venues chercher réconfort dans ce lieu magique. Ce faisant, elles trouvaient toujours un beau Prince après avoir traversé toutes les flétrissures du monde. J’étais encore bien loin d’imaginer que des Princesses pouvaient aimer des Princesses !

– Si je comprends bien, nous devrons cohabiter ! Crois-tu que “Saint Louis” pourra nous abriter et veiller sur nous ?

– Non, nous sommes bien trop grandes maintenant, il nous faudra construire un autre abri pour nous accueillir et nous protéger de toute agression extérieure.

– Mais je ne sais pas bâtir, tout juste balayer les cendres.

– Et d’une voix commune, nous prononcions allègrement la même phrase.

– Elle était une fois…

Nous n’avons pas eu le temps de la terminer que nous n’en pouvions plus de rire, à en pleurer. Nous étions vraiment les hôtes de ce bois, plus rien n’existait autour de nous ; nous étions dans notre univers, celui du rêve, du conte, peu importe. Je me sentais vraiment bien, et le plus fort, avec une femme dont je ne connaissais rien, pas même son prénom. Avais-je seulement envie de le savoir ? Était-ce si important ? Mais à l’évidence, aucune de nous ne s’en préoccupait et c’était peut-être mieux ainsi. Nous ne voulions pas rompre le charme de cette première rencontre, elle était si exceptionnelle ; à tel point que le temps avait égrené les heures sans que je m’en rende compte. Le soleil marquait le début d’après-midi et pourtant mon estomac ne me tiraillait pas. La seule chose que nous n’avions pas manqué de faire, à part se présenter, c’était d’allumer cigarette sur cigarette. Toutefois, je m’enquis de savoir comment elle avait pu arriver jusqu’ici, rares sont ceux qui s’aventurent si loin dans ce bois. J’avais moi-même marché très longtemps avant de le découvrir et, à cette époque, malgré mon jeune âge, j’y venais le plus souvent possible en dépit des interdictions.

– Mais dis-moi ! Comment es-tu parvenue jusqu’ici ? Je ne sème plus de petits cailloux depuis que l’âge adulte m’a rattrapée…

– Je crois avoir observé tous les graffitis et lu tous les messages gravés que les centenaires de ce bois saignent depuis des décennies. Dans tout cet amas d’injures et de déclarations d’amour, une phrase retint mon attention. De mémoire, je ne saurais te la citer, mais elle parlait du royaume des rêves.

– « Si comme moi tu rêves, ici est ton royaume », c’est celle-ci dont il s’agit ; il n’y en a pas d’autres à ma connaissance.

– Oui, c’est bien celle-là. Je l’ai considérée comme une invitation, mais aucun endroit ne m’inspirait vraiment et je ne voyais pas où le situer. J’ai cherché des indices comme dans un jeu de piste, je n’ai trouvé que le rocher et la formule magique m’est revenue soudainement : « Sésame, ouvre-toi ! »

– Et il s’est ouvert !

– J’aurais bien voulu ! Ce qui m’aurait évité, ce jour-là, que les ronces ne s’acharnent sur mon pull. Comme je jouais de malchance, j’ai glissé sur un tapis de feuilles mortes, m’étalant comme une carpette. Sans savoir quel périple m’attendait encore, j’ai décidé de continuer et je ne le regrette pas. Tu peux imaginer la suite et ma stupéfaction. Mais permets-moi cette question même si je me doute de la réponse : es-tu l’auteure de cette cicatrice ?

– Oui, c’est bien moi. Je devais avoir une dizaine d’années, onze ans, je ne sais plus très bien, mais ce dont je suis sûre c’est pourquoi je l’ai fait.

– Et… Tu n’es pas obligée de me répondre !

– Ce n’est plus un secret maintenant, autant te le dire. C’était à l’époque où je fuyais le monde des adultes et il m’était impossible de m’enfermer dans ma chambre. J’ai cherché dehors ce que je ne pouvais avoir dans ma propre maison, un lieu de repos du corps et de l’esprit. Lors de mes escapades, je m’enfonçais dans le bois à la recherche d’un endroit où personne ne me trouverait facilement. Les gens m’effrayaient alors que la nature apaisait mes peurs et soulageait ma douleur. Et ce que je ne pouvais dire tout haut, je le confiais à mon seul et unique cahier ; plus je grandissais, plus ce petit royaume donnait un sens à ma vie. C’est ici que j’ai gagné ma liberté, où j’ai puisé la force pour mener mon combat contre l’oppression et l’humiliation. C’est aussi une grande richesse que de posséder son petit univers. À mes yeux, il était plus important que de posséder une poupée ou d’avoir une multitude de copines de mon âge avec lesquelles j’aurais pu jouer.

Tout en lui parlant, je scrutais son visage et je m’interrogeais sur sa physionomie et plus je la regardais, plus elle me renvoyait mon image. La forme et la couleur de ses yeux, ses cheveux d’un noir ébène tombant sur ses épaules, ses pommettes saillantes, son teint ; nous avions forcément un point commun. Et rien ne me surprendrait si nous avions des origines apparentées, sans aucun doute. Je devais bien avoir dix centimètres de plus qu’elle, sans pour autant être très grande. Je remarquais une légère cicatrice à gauche de la lèvre supérieure, une autre très prononcée au-dessus de l’arcade sourcilière et un grain de beauté situé entre les...

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