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La reine du fleuve

De
203 pages
Dans les années 1850, Julienne Ashby se voit contrainte de changer ses manières d’aristocrate après la mort de son père, un homme d’affaires prospère de Natchez, qui, à force de négligences financières, a laissé sa famille sans fortune. Comme un poisson hors de l’eau, Julienne jette son dévolu sur un projet d’envergure: remettre en service un bateau à vapeur délabré, leur seule et dernière possession. Elle espère ainsi remplir les coffres de la famille et rétablir le prestige des Ashby sur les rives du majestueux Mississippi. Désespérant de trouver la main-d’oeuvre nécessaire, Julienne devra ravaler son orgueil et engager Dallas Bronte, un capitaine humilié à la vile réputation de grand buveur. Malgré des débuts prometteurs, le chemin est plein d’embûches, et les épreuves qui les attendent sont presque aussi difficiles que les sentiments enflammés qui les ballottent entre amour et haine. Face à une catastrophe certaine qui menace le bateau et tous ceux à bord, Dieu montrera à Julienne et à Dallas qu’un seul de ces sentiments est salvateur.
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Copyright © 2011 GilPert Morris Titre original anglais : The River Queen : A Water Wheel Novel Copyright © 2014 Ébitions AbA Inc. pour la trabuction française Cette puPlication est puPliée en accorb avec B&H uPlishing Group, Nashville, Tennessee. Tous broits réservés. Aucune partie be ce livre ne peut être reprobuite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite be l’ébiteur, sauf bans le cas b’une critique littéraire. Ébiteur : François Doucet Trabuction : Mathieu Fleury Révision linguistique : Féminin pluriel Correction b’épreuves : Nancy CoulomPe, Catherine Vallée-Dumas Conception be la couverture : Matthieu Fortin hoto be la couverture : © Thinkstock Mise en pages : SéPastien Michaub ISBN papier 978-2-89733-702-5 ISBN DF numérique 978-2-89733-703-2 ISBN euP 978-2-89733-704-9 remière impression : 2014 Dépôt légal : 2014 BiPliothèque et Archives nationales bu QuéPec BiPliothèque Nationale bu Canaba Éditions AdA Inc. 1385, Poul. Lionel-Boulet Varennes, QuéPec, Canaba, J3X 17 Téléphone : 450-929-0296 Télécopieur : 450-929-0220 www.ada-inc.com info@ada-inc.com Diffusion Canaba : Ébitions AbA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. bes Bogues 31750 Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99 Imprimé au Canada
articipation be la SODEC. Nous reconnaissons l’aibe financière bu gouvernement bu Canaba par l’entremise bu Fonbs bu livre bu Canaba (FLC) pour nos activités b’ébition. Gouvernement bu QuéPec — rogramme be crébit b’impôt pour l’ébition be livres — Gestion SODEC. Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Morris, GilPert [River Queen. Français]
La reine bu fleuve (La roue à auPes ; 1) Trabuction be : The River Queen. ISBN 978-2-89733-702-5 I. Fleury, Mathieu. II. Titre. III. Titre : River Queen. Français. S3563.O8742R5814 2014 813’.54 C2013-942691-4
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CHAPITRE 1
L a tempête de neige avait pris la ville de Natchez par surprise et le froid sévissait à l’extérieur de la maison familiale de Charles Ashby. Dans toutes les pièces, on avait alimenté les foyers. À l’étage, dans la chambre de Julienne Ashby, les bûches pétillaient, soulevant une myriade d’étincelles dans la cheminée. Les crépitements du feu emplissaient la pièce de leur doux chant et les flammes apportaient des vagues d’une chaleur rassurante. La chambre de Julienne offrait un décor des plus féminins, avec ses brocarts fleuris, ses cadres ovales et ses multiples miroirs. Trois fauteuils garnis d’étoffe étaient joliment disposés dans le coin. Trônant au centre de la chambre, un grand lit avec ses draps immaculés était habillé d’un traversin blanc et d’un épais édredon d’un rouge rappelant celui du vin. On retrouvait aussi, un peu en retrait du lit, un lavabo en acajou richement ouvragé sur lequel étaient posés un pot à eau et une cuvette en porcelaine française. Pour le moment, il y avait sur l’édredon autrement impeccable une traînée de boue. Des traces remontaient d’un côté du lit, allant s’élargissant pour former une grande tache plus ou moins circulaire au beau milieu du lit. Et assise là, les jambes croisées, se trouvait la jeune Carley Jeanne Ashby. Elle observait sa grande sœur, Julienne, qui s’affairait au long et fastidieux processus de se vêtir en vue d’une visite dans les magasins. Carley était une jolie petite fille de dix ans. Elle avait les cheveux longs, avec des boucles d’un blond cuivré, de grands yeux bleus et un teint de pêche. Elle était petite pour son âge, mais énergique de tempérament et dotée d’une solide constitution, deux attributs plutôt utiles pour le garçon manqué qu’elle était. Aujourd’hui, sa robe bleu foncé à fanfreluches était étonnamment propre, mais c’était seulement parce que le temps froid l’avait obligée à se couvrir d’une lourde cape en laine pour aller jouer dehors. Cela dit, son jupon était tout crotté, et elle s’était bien sali les mains. Une motte de terre s’était accrochée à l’une de ses nattes, et elle avait une joue barbouillée de boue. — Carley Jeanne Ashby, gronda Julienne, un sourire en coin. Il n’y a pas à dire, tu es encrassée. Mais bon Dieu ! À quoi jouais-tu dehors ? À faire les labours ? Julienne se tenait devant le foyer. Elle venait d’enfiler une grande culotte chaude et une chemise — un « shimmy », comme disaient les gens du coin— et, frissonnante, elle remit son peignoir en laine. À vingt-trois ans, Julienne était grande et d’une beauté remarquable. Elle avait une silhouette mince mais féminine. Comme sa jeune sœur, elle tenait de sa mère sa merveilleuse chevelure d’or rouge. Fait surprenant chez une personne de teint clair, elle avait les yeux très foncés et des cils veloutés. — Mais où est Tyla ? se demanda-t-elle sans cacher une certaine irritation. Je ne vais certainement pas lacer ce corset toute seule. Carley ignora la plainte et répéta en élevant la voix : — Faire les labours ? Bien sûr que non, voyons. Il me faudrait un mulet pour ça, et je n’en ai pas. Si tu veux savoir, ma sœur, je ramassais des pierres. Tu veux les voir ? Quand elle avait six ans, Carley Jeanne avait emprunté un cabas en paille tressée à la cuisinière, Mme Dooley, qui servait à transporter les légumes achetés au marché et, depuis, elle
traînait ce sac partout. Il était maintenant usé et, malgré tous les nettoyages, quelques taches ne partaient plus. Dans ce cabas, Carley rangeait ses « trésors », lesquels consistaient le plus souvent en une collection de pierres, quelques fleurs sauvages, des insectes trouvés dans les champs, des vers de terre même. — Non, ma chérie, j’y jetterai un œil une autre fois, répondit Julienne. Tu t’es encore sauvée des leçons, je présume ? — Tante Leah, ça ne la dérange pas, dit Carley, avec l’air de ne pas s’en faire. — Tu finiras ignorante ou chenapan, lui prédit Julienne d’un ton distrait. Julienne alla ouvrir la porte d’un grand geste brusque. — Ty… Oh ! te voilà ! — Oui, j’arrive, fit Tyla en roulant des yeux. J’étais occupée à repasser ces manches, mademoiselle Julienne. — Oh, oui, je n’y pensais plus. Sors ma robe, Tyla, et aide-moi donc avec ce corset. Tyla soupira en voyant la boue qui maculait le lit de Julienne et l’enfant crottée au milieu de l’édredon. — J’ai ramassé des pierres pour ma collection, lui dit Carley, comme pour expliquer le dégât. — Ce serait bien si vous pouviez aller mettre vos petites pattes sales ailleurs, lui proposa Tyla. — Non, ça ne m’intéresse pas. Je préfère rester ici et regarder Julienne s’habiller. Quand aurai-je des formes comme toi, Julienne ? Darcy dit que je ressemble à un piquet de clôture. — Toutes les jeunes filles ressemblent à des piquets de clôture, dit Julienne en appliquant la gaine contre son buste, laissant les lacets entrecroisés pendre derrière. Tu auras les courbes d’une femme quand tu seras grande. — Grande comment ? — Beaucoup plus grande. Tyla, voudrais-tu bien déposer ma robe sur un fauteuil et venir m’aider ? — Oui, mademoiselle, répondit docilement Tyla. Tyla, dont le véritable nom était Twyla, avait été prise en charge par la famille Ashby peu après sa naissance. À l’époque, sa grand-mère, que l’on appelait affectueusement « Vieille Mama », était la nourrice de Julienne et de son frère Darcy. La mère de Twyla, la fille de Vieille Mama, était morte en couches, et Charles Ashby avait bien voulu que Twyla vive sous le toit familial. En fait, il l’avait accueillie et considérée comme l’un de ses propres enfants. À trois ans, Julienne l’avait appelée « Tyla », et le nom lui était resté. Tyla avait grandi avec les enfants des Ashby, et à son treizième anniversaire, elle était devenue la bonne de Julienne, qui avait alors seize ans. Tyla avait maintenant vingt ans. C’était une petite femme noire avec un joli sourire et des manières pudiques. Après un dernier regard découragé sur l’édredon crotté de Julienne, elle posa la robe sur le bras d’un fauteuil pour s’occuper du corset de Julienne. Tandis que sa maîtresse se tenait fermement à une colonne du lit, Tyla entreprit de serrer les lacets. — Hum ! grogna Julienne. Je savais que je n’aurais pas dû manger ces rognons pour le petit déjeuner. — Beurk ! fit Carley. Les rognons, c’est immonde, dit-elle avant de poser la question qui la préoccupait. Julienne, pourquoi te fais-tu attacher comme ça ? Tu as pourtant déjà les formes qu’il faut. — Lorsque tu en auras, tu comprendras et tu te laisseras ficeler, toi aussi, répliqua Julienne. C’est quoi d’ailleurs cette lubie pour les formes féminines ? C’est nouveau ?
— J’en parlais plus tôt à mon amie, Denise Hopgood. La sœur de Denise, elle a quatorze ans et elle est toute plate encore. Ça nous inquiète, dit-elle d’un ton plein de gravité. — Carley, trouve-toi d’autres inquiétudes, dit Julienne, se forçant à sourire entre deux grognements. Quand le corset fut enfin lacé, Julienne avait une taille de quarante-huit centimètres. Sans tarder, Tyla alla chercher trois jupons, un de lin, un de coton et un de laine. Elle les passa par-dessus la tête de Julienne avant de les attacher à la taille. La crinoline de Julienne était posée contre le mur, ses anneaux concentriques tout aplatis. Tyla vint la poser devant Julienne, qui mit aussitôt les pieds dans le petit cercle du milieu. En se redressant, Tyla tira sur la crinoline et, bientôt, la série d’anneaux métalliques donna forme à une grande cloche blanche de coton. Carley regardait la scène avec fascination. — Pourquoi je n’ai pas le droit d’en avoir une comme ça ? — Parce que, mademoiselle Carley, vous auriez tôt fait, dès que votre tante ou votre mère aurait le dos tourné, d’enlever vos jupons, dit Tyla d’une voix sévère. D’ailleurs, pourquoi, dites-moi, auriez-vous même l’idée de vouloir porter une crinoline ? — Ce ne serait pas pour la porter, répondit impatiemment Carley. Je la ferais seulement balancer de tous les côtés, comme si j’étais une cloche d’église. Je pourrais aussi l’installer dehors, avec des branches, pour m’en faire une tente. Ou peut-être la pendre à un arbre, me cacher dessous et prétendre que je vis dans les nuages. — Ce sont des sous-vêtements, mademoiselle Carley, s’offusqua Tyla. On n’aurait pas idée d’exposer du linge de corps aux yeux de tous ! Cela ne se fait pas ! — Si seulement c’était la plus choquante de ses idées, laissa tomber Julienne. Oh, j’aime vraiment cette nouvelle robe ! La robe dont Julienne parlait était faite d’un velours brun chocolat, avec une jupe somptueuse et large dont les nombreux plis donnaient un volume d’une grande richesse. Le haut s’ouvrait sur un corsage en soie écrue subtilement plissée. Le col boutonné retombait sur une cravate-lacet en gros-grain brun chocolat. Les manches étaient amples avec, aux poignets, des manchettes plissées faites de la même soie. Sa longue cape à trois volants était également de velours et frangée de gros-grain. Julienne s’était fait faire chez son chapelier un bonnet de velours garni de soie écrue qui encadrait son visage. Julienne s’était assise devant sa coiffeuse, une grande table ovale couverte d’une nappe de coton plissée et munie d’un grand miroir à charnières. Tyla entreprit de brosser les cheveux de Julienne et de les arranger en un chignon discret, que le bonnet recouvrirait sans peine. Carley admirait la robe laissée dans un coin, jetée là négligemment par Julienne. Elle était d’un vert profond avec une jupe à volants et un châle en tartan assorti. — Je ne comprends pas pourquoi tu te changes encore, Julienne. Elle était belle, la robe que tu portais ce matin. — C’était justement une robe du matin, des vêtements appropriés pour recevoir les visiteurs, lui dit Julienne. Mais pour l’après-midi, et surtout pour une visite des magasins, il me faut des dessous chauds et une tenue de ville. Carley eut un grand sourire. — Pour recevoir, hein ! fit Carley d’un air taquin. Est-ce que Archi-nul est revenu faire le paon ? — Carley ! Son nom, c’est Archibald, Archie pour les amis. Pour toi, c’est « monsieur Leggett », la gronda Julienne. Et d’ailleurs, où as-tu entendu pareille expression ? Faire le paon ? — De ta propre bouche, répondit Carley du tac au tac. Je t’ai entendue le dire à Tyla pas plus
tard qu’hier matin, quand tu as appris qu’Archi-nul demandait un entretien. — Oh. Eh bien, ce n’est pas bien d’écouter aux portes. — J’étais assise juste ici quand tu l’as dit. Comment aurais-je pu savoir que c’était une discussion privée ? Est-ce que tu comptes épouser Archi-nul, ma sœur ? Julienne haussa négligemment les épaules. — Il aimerait bien m’avoir comme épouse, mais quelque chose me dit que je ne pourrais pas endurer son débit monotone et incessant, et ses discussions sans fin sur les affaires qu’il mène. Après quelques minutes en sa compagnie, on jurerait souffrir d’un bourdonnement dans les oreilles. Hummmmmmm. — Hummmmmmm, fit aussi Carley. C’est comme ça qu’il fait, Archi-nul. C’est tout le contraire d’Étienne. Il est amusant, lui. Pourquoi tu ne l’épouses pas, Julienne ? Lui aussi, il n’arrête pas de te demander des entretiens. Il doit beaucoup t’aimer. Tyla avait terminé la coiffure de Julienne. Elle alla chercher ses demi-bottes, puis s’agenouilla pour les lui chausser. Julienne s’était mise à rêvasser, un sourire sur les lèvres. — Oh, Étienne. Je sais qu’il m’admire, mais c’est d’argent plus que d’une femme qu’il a besoin. Je ne saurais l’entretenir dans la vie qu’il a choisie, laquelle est dans son cas bien extravagante. — C’est quoi, une vie « estravagante » ? demanda Carley. — Une vie «extravagante », c’est vouloir beaucoup de vêtements, des chevaux, des bijoux, une belle et grande maison. Carley hocha la tête. — Je comprends, c’est comme Darcy et toi. Mais moi, je l’aime, Étienne. Il me prend dans 1 ses bras et me fait tourner dans les airs. Il m’appellechérieet ne me chasse pas du boudoir comme Archi-nul dès que tu mets le pied dans la pièce. Je sais qu’Étienne t’aime beaucoup, Julienne. Je le sais parce que, durant la dernière soirée que nous avons eue, je l’ai vu t’embrasser dans le jardin… — Quoi ! Quoi ! s’offusqua Tyla, les yeux écarquillés. — N’en faisons pas tout un plat. Carley, tu parles trop, s’empressa de prétexter Julienne. De toute manière, quand tu auras un peu grandi, tu sauras que les hommes comme Étienne ne sont pas des soupirants sérieux. Étienne, c’est un allumeur… Affairée à lacer l’une des demi-bottes, la tête penchée, Tyla ajouta tout bas : — Et certains diraient les mêmes choses de vous, mademoiselle Julienne. — Et pourquoi donc, Tyla ? demanda Carley, sa curiosité piquée. Qui elle allume, Julienne ? — M. Leggett, répondit Tyla. Et ce n’est pas le premier. Loin d’être embêtée par le commentaire, Julienne s’esclaffa. — Tyla, tu te fais trop d’idées sur ma réputation. Depuis l’éveil religieux que tu as eu, ou je ne sais trop comment tu appelles cela, tu es tellement bondieusarde. Pendant un moment, on aurait dit que Tyla allait s’en défendre, mais son expression s’adoucit. — Je m’excuse, mademoiselle Julienne, je ne pensais pas ce que j’ai dit. Je m’inquiète pour vous, c’est tout. Je ne voudrais pas que vous soyez vue comme une femme légère. Et je sais que si vous faisiez seulement l’effort de vous rapprocher du Seigneur Jésus, vous comprendriez ce que je dis et pourquoi je me fais du souci. Elle resserra les lacets de la seconde botte, et le cordon lui resta dans la main. — Oh, là là ! Une petite minute, mademoiselle Julienne, je retire le lacet et je le raccommode.
— Non, non, Tyla. Ces bottes sont bonnes à jeter maintenant. Allez plutôt me chercher d’autres bottes, les Balmoral. De toute manière, avec cette tenue, il faut porter du cuir brun. Tyla leva un regard outré vers sa maîtresse. — Mais, mademoiselle Julienne, ces bottes coûtent six dollars ! Ce ne serait rien pour moi de réparer le lacet, et après nous nous en procurerons de nouveaux en ville. — Non, Tyla, insista Julienne, une pointe d’impatience dans la voix. Je n’irai pas en ville vêtue de loques. D’ailleurs, je préfère le style nouveau des Balmoral. J’irai rendre visite à notre bottier et je lui commanderai une nouvelle paire, en cuir noir cette fois, avec des rabats en suède. Tu n’as qu’à mettre celles-là au rebut. Avec une hésitation manifeste, Tyla délaça l’autre botte, puis se leva lentement, les regardant fixement. C’étaient des bottes remontant sur la cheville et garnies d’un petit talon, des bottes confectionnées à partir du cuir le plus fin. — Tu les veux ? demanda Julienne. Si elles te font, n’hésite pas, elles sont à toi, Tyla. À présent, dépêche-toi, s’il te plaît, car mon père va s’impatienter. Il n’aime pas attendre. Tyla s’empressa de quitter la chambre, et Julienne se tourna vers son miroir, passant la main sur ses cheveux lissés. Tyla revint bientôt avec la paire de Balmoral, qui montait à mi-mollet. De nouveau sur les genoux, Tyla chaussa Julienne puis se releva et fit bouffer avec les mains la grande jupe de la robe. — Merci, Tyla, et maintenant, va chercher ton chapeau et ta cape. Tyla allait quitter la pièce quand Carley demanda sur ces entrefaites : — Pourquoi Tyla n’a-t-elle pas à changer de vêtements pour aller en ville ? Elle porte la même robe toute la journée ? — C’est une domestique, Carley. Ces gens-là ne sont pas comme nous. Julienne vint vers le lit et se pencha pour prendre la main de Carley. — Allez, debout. Oh ! Carley, tes mains sont gelées ! Et tes pieds sont mouillés ! — Je sais. J’ai froid. — Petite écervelée. Tu aurais pu attraper la crève. Attends, Tyla, Carley est gelée jusqu’aux os. Voudrais-tu aller chercher Libby pour qu’elle lui donne un bain chaud. Après, tu n’auras qu’à sortir. La voiture devrait être avancée. * * *
Natchez était la plus ancienne ville fondée sur les bords du fleuve Mississippi et, en cette année e 1855, le plus important port sur cette voie fluviale américaine. Au XVIII siècle déjà, on y faisait du commerce, et c’était le point de départ de la piste de Natchez, une vieille route tracée par les Amérindiens qui partait de la ville sur le fleuve et remontait jusqu’à Nashville, au Tennessee. Bref, Natchez, c’était l’endroit de tous les commerces. Des quatre coins de la vallée de l’Ohio, des hommes venaient y vendre divers biens qu’ils acheminaient sur des bateaux plats. Souvent même, ils vendaient leurs embarcations pour le bois avant de repartir à pied ou en voiture à cheval. La petite ville de Natchez s’était développée au rythme du commerce, et les habitants 2 prospéraient grâce aux échanges grandissants avec les « Kaintocks ». Les terres autour de Natchez avaient bientôt été défrichées, et le poste de traite était devenu une ville florissante et bien ordonnée. Plus tard, avec l’invention du bateau à vapeur par Robert Fulton et grâce à de nouveaux hybrides de coton, Natchez avait accueilli les grandes plantations. Les propriétaires terriens, forts de leur fortune, avaient fait de Natchez une ville opulente, construisant de superbes manoirs de style Renaissance grecque sur les promontoires surplombant le fleuve. Vers 1855,