La Rose et la Tour

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La clé de son avenir se trouve dans le passé...

En 1715, le comte de Nithsdale rejoint la rébellion jacobite écossaise. Accusé de trahison, il est emprisonné à la Tour de Londres où il attend son exécution.

Deux siècles plus tard, Jane Granger se fiance avec Will, un descendant des Nithsdale. Lorsque Will tombe dans le coma, Jane fait le serment de le sauver. Par un caprice du destin, elle se retrouve plongée au cœur du XVIIIe siècle et est convaincue que Will se réveillera si elle parvient à libérer le comte de Nithsdale. Mais elle rencontre alors un séduisant lord qui pourrait bouleverser sa vie dans le passé comme dans le futur...

« Empli de mystères, d’intrigues et de romance. » Woman’s Day


Publié le : vendredi 26 février 2016
Lecture(s) : 17
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820521040
Nombre de pages : 640
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Fiona McIntosh
La Rose et la Tour
Traduit de l’anglais (Australie) par Fanny Adams
MILADY ROMANCE
Pour notre Will à nous, qui est, lui aussi, plongé dans une quête fantastique à la découverte des limites de l’esprit.
Prologue
Londres, été 1715 WILLIAM TENDIT UNE MAIN TREMBLANTE VERS L’ÉPAULE dénudée de Nancy dont le châle avait glissé. Malgré ses yeux fermés, il imagina sans peine le décolleté pigeonnant dont l’étroite et exquise vallée de chair laiteuse conduisait, entre deux superbes seins qui se dressaient fièrement et servaient d’écrin, au tout petit médaillon en argent qu’il avait lui-même martelé à froid. Un verger de pommiers situé à la lisière du hameau où ils demeuraient servait de cadre à leurs baisers : le soleil commençait à poindre, transperçant l’air encore frais de cette matinée de printemps. Lorsqu’ils mirent fin à leur étreinte, la condensation de leur souffle s’éleva vers le ciel en dessinant volutes et arabesques. Les fleurs de pommier formaient un tapis mouvant sous leurs pieds, qui n’était pas sans rappeler au jeune homme les pétales de roses dont rêvait sa belle pour leur mariage. Nancy baissa les yeux et posa la main sur l’entrejambe de son galant… — Marvell ! gronda quelqu’un. Le forgeron revint brusquement à la réalité. — Par ici, Mr Fanning ! cria-t-il à l’intention de son contremaître afin de se faire entendre malgré le fracas métallique des marteaux sur les enclumes. Occupé à forger une pièce, Marvell, hypnotisé par la nature répétitive de sa tâche, était parti retrouver Nancy en pensée dans le Berkshire, où celle-ci attendait son retour. Si dans deux ans au moment des récoltes il ne l’avait pas épousée, elle autoriserait le fermier John Bailey à lui faire la cour. Tel était l’ultimatum posé par la jeune femme à son fiancé. Marvell se saisit d’un chiffon et épongea les gouttes de sueur de son visage tout en chassant de son esprit les images de Nancy allongée nue à côté de son rival. Puis il posa son marteau tandis que son supérieur s’approchait en pointant avec vigueur le pouce dans son dos. — On te d’mande à l’étage ! Marvell se rembrunit. — Mais j’ai rien fait ! protesta-t-il, car il savait pertinemment ce que signifiait une convocation de ce genre : une retenue sur ses gages ou quelque autre pénalité ! — J’ai jamais prétendu l’contraire ! grommela Fanning. Nettoie-moi tout ça ! — Pourquoi ? Je suis renvoyé !Marvell. Il travaillait pourtant avec beaucoup d’application pensa et ne gaspillait pas son argent ni en achetant de la bière ni aux tables de jeu. — Je suis arrivé en avance toute cette semaine, Mr Fanning. — Marvell ! Range ton attirail et présente-toi là-haut ! Et plus vite que ça ! Le contremaître s’éloigna d’un pas lourd, laissant au jeune forgeron la certitude qu’il en serait quitte pour quelque remontrance ! Il alla jusqu’à la vasque creusée dans la pierre et se lava avec la pâte abrasive mise à disposition par la forge, non sans songer de nouveau à sa bien-aimée. «Attends-moi, Nancy ! avait-il imploré après avoir mis un terme à leur baiser en cette fameuse matinée de printemps.Je trouverai un emploi de compagnon forgeron à Londres et gagnerai suffisamment pour assurer notre avenir.» Tandis qu’il s’essuyait le visage et les mains, il se souvint de la manière dont la jeune femme l’avait serré contre elle, de son parfum de rose et de l’odeur du pain d’épice qu’elle avait cuit pour lui en prévision de leur rendez-vous matinal ; il se souvint également de la manière dont, les larmes aux yeux, elle avait acquiescé d’un
hochement de tête avant de l’obliger à prêter serment. «Va, William. Mais ne me fais pas attendre au-delà de la fête», avait-elle ordonné. «Je reviendrai les mains chargées d’argent et nous t’achèterons une robe de soie pour notre mariage. Ensuite, nous organiserons un bon festin. Et nous vivrons dans notre propre maison.» Ensuite, William avait embrassé Nancy avec passion, puis celle-ci avait regardé l’imposante silhouette de son bien-aimé s’éloigner à pied en direction de Londres, où il avait finalement trouvé un emploi chez John Robbins, le très prisé forgeron de la capitale. William soupira, ses souvenirs se dissipant aussitôt. Il déroula ses manches de chemise et fit de son mieux pour se recoiffer, mais il y renonça vite, jugeant qu’on n’attendrait pas de lui d’avoir meilleur aspect un jour de semaine où le travail pressant abondait. Il gagna le fond de la forge à grandes enjambées et gravit l’escalier le cœur lourd, s’attendant à être réprimandé, même s’il n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait lui valoir cet honneur. — Mr Fanning…, hasarda Marvell en frappant timidement. — Entre ! s’exclama le contremaître. Voici William Marvell, monsieur, poursuivit-il sur un ton empreint de respect et de prudence en s’adressant à un homme plus âgé qui examinait l’atelier depuis son perchoir. Au-dessus de sa tête s’étalait en lettres de fer forgé la devise des maîtres forgerons : « La force du marteau et la sûreté de la main sont les piliers de notre art. » Se tournant de nouveau vers William, Fanning enchaîna : — Sir George Moseley désire s’entretenir avec toi. — Bonjour monsieur, salua William en clignant des yeux. — Tu as assurément la carrure d’un forgeron, pas vrai, Marvell ? fit remarquer Moseley. William haussa un sourcil. — Je manie le marteau depuis l’âge de douze ans et le soufflet depuis que j’ai perdu ma première dent de lait, monsieur ! J’imagine que c’est à la forge que je dois mon gabarit ! Il haussa les épaules et s’efforça de ne pas regarder ses mains et ses bras deux fois plus gros que ceux de Moseley et dont les muscles saillants étaient marbrés de grosses veines gonflées. Physiquement, William ne se différenciait pas, à ses propres yeux, des autres compagnons, mais il n’était pas sans savoir qu’il lui faudrait travailler dur pour tenir la promesse qu’il avait faite à Nancy et rentrer au pays les bras chargés d’or. — Depuis combien de temps travailles-tu pour John Robbins, fiston ? s’enquit Moseley. Ce dernier portait l’uniforme des gardes, ce qui, combiné à son âge, incita William à penser que son interlocuteur était un homme important. — Ça fait maintenant plus d’un an, monsieur, répondit William, soudain sur la défensive. J’avais prévu de rester au moins deux ans avant de retourner dans mon village du Berkshire. — Et comment trouves-tu le travail ici ? — Je travaille dur, monsieur. Je ne me mêle pas aux histoires. J’économise le moindre sou gagné. C’est que je suis fiancé, et j’ai l’intention de me marier. Je compte aussi ouvrir ma propre forge dans le Berkshire. — Voilà qui est bien parlé ! Rien ne me fait plus plaisir qu’un homme avec du cran et de l’ambition qui gagne honnêtement sa vie ! Où veut-il en venir ?se demanda William. Dans le doute, mieux valait s’abstenir de répliquer plutôt que de passer pour un idiot.
— Que dirais-tu de gagner 10 livres pour un seul jour de travail ? Pas même dans ses rêves, William n’avait imaginé pouvoir gagner une telle somme. Une année complète de labeur chez Robbins rapportait environ 60 livres. Pour toute réponse, le jeune homme fronça les sourcils, soudain incommodé par l’eau qui dégouttait de ses cheveux trempés, et se demanda si cette proposition ne cachait pas quelque mauvais tour. Cela semblait presque trop beau pour être honnête. Le silence s’étira tandis que William s’interrogeait. — Te voilà dans les transes, Marvell ! fit remarquer Moseley, tandis que Fanning foudroyait son ouvrier du regard. — Je ne comprends pas le sens de vos paroles, monsieur, repartit William, mais si vous voulez dire que je suis méfiant, alors, je m’en excuse, mais c’est exact : cela m’inquiète un peu. À ces mots, il s’essuya les lèvres à l’aide de sa manche tout en sachant que c’était là un geste rustre, mais n’était-il pas un forgeron après tout ? Que lui voulait cet homme en habit militaire étincelant, sinon qu’il pose de nouveaux fers à son cheval ? — Je suis désolé, monsieur, mais je ne comprends pas le sens de tout cela, ni pourquoi vous me proposez une telle somme. Moseley hocha la tête. — J’aime ton franc-parler, Marvell. En outre, on t’a recommandé à moi pour ton sérieux. Je vais donc t’éclairer au sujet de ma mystérieuse proposition. J’ai pour mission de trouver un nouveau bourreau pour la ville. Notre précédent exécuteur, après s’être échappé de prison où il purgeait une peine pour dettes, a assassiné un homme et a laissé une femme sans connaissance, à tel point que je doute qu’elle se remette un jour de ses blessures. Après avoir occupé les fonctions de bourreau pendant de nombreuses années, Mr Price a été pendu à son tour au terme d’une existence en marge des lois, semblerait-il. Moseley esquissa un sourire sardonique et acheva : — Je n’ai pas l’intention de laisser l’exploit se renouveler. William avait écouté bouche bée. — Vous me proposez de devenir bourreau ? — Nous avons demandé partout. Les forgerons semblent tout indiqués pour cette besogne. Tu feras un excellent bourreau pour la ville de Londres ! Le jeune homme fit mine de répondre mais ne réussit qu’à bégayer, et Moseley interpréta cela comme une réponse favorable. — Tu recevras un salaire pour chaque exécution. Évidemment, il n’y en a pas tous les jours. Nous préférons pendre les criminels par groupes de six, voire davantage, à Tyburn. J’espère que pendre des femmes ne te gêne pas ? Sans attendre la réponse, Moseley sortit une boîte de tabac à priser de sa poche et sacrifia machinalement au rituel consistant à prendre une pincée de tabac entre ses doigts et à l’inhaler par le nez à grand bruit. Puis il se racla la gorge sans se laisser déconcentrer par les deux ouvriers qui attendaient la suite. — Je présume, Marvell, que si tu manies le marteau avec autant de dextérité que l’affirme ton employeur, tu peux aussi manier la hache ? Encore trop abasourdi pour prononcer le moindre mot, William hocha la tête. Moseley haussa les épaules. — Je ne sais pas encore quand nous ferons appel à toi pour cet office en particulier, mais il est de mon devoir de t’avertir que tu devras, à l’occasion, décapiter un prisonnier. Est-ce un problème pour toi ? Cette fois, l’émissaire de la justice attendit la réponse. — Si le châtiment est à la mesure du crime commis, alors je ne vois pas pourquoi j’hésiterais à punir un homme qui a péché si injustement contre notre roi.
Marvell comprit aussitôt que sa réponse circonspecte plaisait à Moseley. Un simple « non » aurait été plus simple, mais terrible de conséquences. — Parfait ! Tu recevras plus d’argent que tu ne pourras en compter si tu tranches net et sans bavure. Plus que je ne pourrai en compter…, se répéta William en considérant ses mains de géant et en se souvenant de sa promesse de mariage. — Je suis plutôt bon en calcul, monsieur. Moseley lui lança un sourire narquois. — Si nous disions 12 livres par tête coupée ? Plus les biens qui te seront légués par les condamnés, sans oublier les paires de bottes, bien entendu. Pour les pendaisons de criminels de droit commun à Tyburn, tu recevras ton salaire toutes les six exécutions. Nous dirons 10 livres par fournée, cela te convient-il ? La première aura lieu dans quelques semaines. William avait la gorge sèche et ne parvenait plus à déglutir. Il aurait voulu remercier son bienfaiteur et il mourait d’envie de lui serrer la main pour signifier qu’un accord avait été passé entre eux. Mais il craignait de ne pouvoir émettre le moindre son ; de plus, il avait les mains excessivement moites et raides. Il se contenta donc de hocher la tête d’un air hébété. — Excellent ! Félicitations pour tes nouvelles fonctions, Marvell. Je reviendrai te voir en temps et heure. En attendant, je t’invite à t’entraîner un peu et à apprendre à manier la hache avec précision. Moseley sourit jusqu’aux oreilles et ajouta : — La révolte qui gronde dans le Nord laisse présager que nous aurons bientôt besoin de tes services. Puis il inhala de nouveau et gloussa dans sa barbe avant de saluer ses compagnons d’un hochement de tête et de lancer une petite bourse à William. — Entraîne-toi avec des citrouilles ! conseilla-t-il. Puis il sortit à grands pas, et Fanning le suivit avec déférence. Seul William ne bougea pas. Perplexe, il considéra la petite poche de cuir remplie de pièces sonnantes qui lui serviraient à acheter des citrouilles.
Chapitre premier
Terregles, Écosse, août 1715 WINIFRED ÉTAIT SÛRE DE TROUVER SON ÉPOUX AU SOMMET de la tour, l’humeur mélancolique, plongé dans ses pensées, le regard tourné vers le sud en direction de la rivière, scrutant par-delà les Marches écossaises où la guerre menaçait. — Avez-vous pris une décision ? s’enquit-elle en veillant à éviter tout accent de reproche. William baissa les yeux à son approche mais ne se retourna pas. — Je n’ai pas le choix, Win, répliqua-t-il d’une voix rocailleuse. Puis il se racla la gorge, dans le but, soupçonna la jeune femme, d’évacuer la tension accumulée. Pour sa part, Winifred, tout en ne laissant rien paraître, fut aussi douloureusement meurtrie par le sens du devoir de son époux que si ce dernier lui avait assené un coup de poing à l’estomac. Elle comprit au son de sa voix qu’il avait le cœur lourd et qu’il était manifestement en proie au doute, même s’il continuait d’affecter une certaine détermination. La jeune femme vint se placer tout contre lui et le prit dans ses bras, autant pour le réconforter que pour se rassurer elle-même. Elle se sentit toute petite, ainsi blottie contre le corps trapu et musclé de William Maxwell, tandis que, la joue reposant contre le velours de son habit, elle se demandait si elle aurait le courage de le laisser partir. — Ce n’est pas parce que vous ne répondriez pas à une assignation d’Édimbourg que…, commença-t-elle. — Détrompez-vous, l’interrompit William brutalement. Mon nom est cité dans le mandat de recherche comme traître envers la Couronne. Il secoua la tête et laissa échapper un petit rire moqueur. — La législation sur les clans est très claire sur ce point, poursuivit-il, et je suis désormais un insoumis aux yeux de la loi. Apparemment, deux possibilités s’offrent à moi : aller en prison ou rejoindre les insurgés et lever mon étendard contre le roi d’Angleterre. William se retourna sans briser l’étreinte de Winifred et la prit à son tour dans ses bras avant de déposer un baiser sur le sommet de son crâne, à la racine de ses cheveux blonds comme les blés. — Dans les deux cas, je suis condamné. Pardonnez-moi de vous exposer à cette situation. Winifred leva les yeux vers celui qui avait ravi son cœur quatorze ans auparavant à la cour de Jacques III d’Angleterre, alors exilé en France – celui-là même que les protestants, ses adversaires, avaient surnommé le « Vieux Prétendant ». Elle fut émue de constater à quel point William était plus beau sans la perruque qu’il avait été contraint de porter tandis qu’il posait récemment pour son portrait. Inspirant profondément, elle comprit que, si grande que soit sa peine de voir son mari rallier cette révolte hasardeuse, elle ne le priverait pas de son soutien, car la décision de William était dictée par le courage. — William, l’une des raisons pour lesquelles je suis devenue votre femme est qu’à l’instar de ma famille, vous étiez farouchement convaincu de la nécessité de faire revenir le véritable héritier catholique sur le trône d’Angleterre. — Oh ! Et moi qui croyais que c’était parce que j’étais irrésistiblement séduisant ! rétorqua William d’un ton pince-sans-rire, pour le plus grand ravissement de Winifred. Le comte fit de nouveau face à la lande. Devinant une profonde tristesse dans le regard de son mari, Winifred fut saisie de terreur.
— La vie de nos enfants est à présent en danger… La vôtre également, mon amour, fit remarquer Maxwell en abaissant ses épaules sous le poids de la culpabilité. Le roi d’Angleterre sait pertinemment que je suis un jacobite. Je n’ai jamais dissimulé ma foi catholique. — Pas plus que moi, mon bien-aimé, articula Winifred, en réitérant son soutien à la cause. Venez vous réchauffer en bas. L’été nous fait ses adieux, et si vous devez aller vous battre pour l’héritier légitime, ce n’est pas le moment de tomber malade. Ils prirent le chemin du retour en échangeant un regard ému. Winifred se souvint de ces instants magiques, en France, durant lesquels William avait posé sur elle son regard bleu avec plus d’insistance que l’étiquette ne le permettait. Elle avait entendu parler de cet élégant courtisan nouvellement débarqué d’Écosse. De fait, comment son arrivée aurait-elle pu passer inaperçue, tandis que toutes les femmes de la cour du « Vieux Prétendant » discouraient au sujet du jeune célibataire venu à Paris présenter ses hommages au roi d’Angleterre en exil ? «Mon Dieu, mais c’est qu’il est bel homme ! » avait murmuré la reine Marie Béatrice entre deux battements d’éventail à l’intention de l’impressionnable Winifred, alors âgée de dix-neuf ans. Une bouffée de chaleur avait alors empourpré les pommettes de la jeune fille qui s’était aussitôt abîmée dans la contemplation de ses souliers. «Non, non, non, ma chère Winifred, avait poursuivi la reine, ne baissez pas la tête. Vous n’avez pas même besoin d’user des subterfuges habituels de notre sexe pour attirer l’attention de ce galant : il n’a d’yeux que pour vous, même s’il a mis toute la cour sur des charbons ardents, car celle qui l’épousera sera comblée. Soutenez son regard et retrouvez-le dans les jardins s’il vous offre de vous y rendre. Vous pouvez compter sur mon assentiment», avait-elle ajouté d’un air de conspiratrice. À la mort de la mère de Winifred, laquelle avait été la fidèle amie de la reine Marie Béatrice, cette dernière avait pris la jeune fille sous son aile protectrice. Winifred avait même eu l’insigne honneur d’accompagner la souveraine lors d’un séjour d’une semaine à Versailles. Les deux femmes avaient fait leur entrée par la somptueuse galerie des Glaces où se reflétait le dispendieux décor qui attestait de la richesse et du pouvoir de celui qui avait commandité ce palais. En hiver, on allumait des centaines de bougies aux lustres, et l’éclairage ainsi produit brillait de mille éclats grâce aux miroirs, irradiant la célèbre galerie d’une lumière radieuse digne d’un après-midi d’été. C’était donc sous les lambris de Louis XIV, le Roi-Soleil, que Winifred avait appris le langage tout en nuances de la cour. Par exemple, elle avait appris l’art détourné de l’allusion, à mentir avec naturel et élégance, à recourir au trait d’esprit plus volontiers qu’à l’aigreur, à se montrer envers les hommes – à tout instant et tout à la fois – aimablement distante, charmeuse et séduisante. Sans quitter son mari des yeux, Winifred se demanda si William se souvenait, lui aussi, des jacasseries suscitées parmi les dames de la cour en exil à Saint-Germain-en-Laye par son regard bleu cobalt, ses tenues hors de prix coupées à la dernière mode et sa perruque aux boucles brunes. Le jeune célibataire s’était montré courtois avec toutes, mais Winifred, malgré sa fébrilité, n’avait pu s’empêcher de remarquer qu’il la dévorait de ses yeux avides. Il riait avec moins de retenue avec elle qu’avec les autres courtisanes et la confortait dans tous ses jugements, depuis la cause jacobite jusqu’à la désignation par le roi Charles II d’Espagne de son petit-fils comme héritier du trône. De son côté, Winifred n’ignorait pas que sa conversation plaisait au comte parce qu’elle ne s’en tenait pas qu’aux travaux d’aiguilles et à l’art de gouverner une maisonnée. «Il est la joie et l’enchantement de mon cœuravait-elle finalement confié à la », reine le jour où William l’avait demandée en mariage.
Winifred entendait encore le petit rire de Marie Béatrice. «En acceptant sa demande, vous vous apprêtez à briser le cœur de vos adorables rivales, mon enfant. C’est un très bon parti !» «Je n’ai pas l’intention d’imiter ma sœur Lucy et de coiffer la cornette, votre majesté», avait rétorqué la jeune fille. «Dans ce cas, insistez auprès de lui pour que le mariage ait lieu ici », avait répondu la reine, tout sourires. C’est ainsi que Winifred Herbert avait épousé William Maxwell dans la chapelle à la beauté austère du château de Saint-Germain-en-Laye. Elle avait gravi les soixante-deux marches du parvis puis s’était avancée jusqu’au pied de l’autel avec une mine enjouée que certains témoins eurent le loisir d’observer encore sur ses joues empourprées plusieurs jours après la cérémonie. Même le froid glacial qui montait entre les dalles grêlées du sol et traversait ses pantoufles ornées de pierreries ne parvint pas à refroidir l’ambiance chaleureuse que son visage rayonnant instaurait parmi l’assistance. Ensuite, Winifred avait fait ses adieux avec une affection toute particulière à ceux qui, neuf années durant, avaient été sa famille. Puis elle avait embarqué pour l’Écosse en compagnie de William avant d’atteindre Nithsdale, le berceau des Maxwell à Terregles, dans le comté de Dumfries, au cœur des Marches. La maison était une bâtisse pleine de coins et de recoins en pierre locale blanchâtre et silex anthracite. Chaque génération y avait ajouté de nouvelles extensions, et l’une d’entre elles y avait même adjoint une tour au sommet de laquelle William aimait à se retirer. Cet édifice offrait une vue imprenable sur la rivière Nith et au-delà de la mosaïque des champs qui dévalaient vers l’Angleterre. Terregles faisait partie d’une série d’avant-postes situés sur la ligne de partage invisible qui séparait l’Écosse de l’Angleterre. Ces comtés servaient de base arrière aux bandes de pillards qui s’infiltraient en Angleterre. Quant aux habitants de Nithsdale, ils étaient censés maintenir l’ordre tout en empêchant les Anglais les plus téméraires de venir voler le bétail, les biens et même les femmes des Écossais. William avait fait remarquer plus d’une fois à Winifred que bien qu’ils aient la réputation d’être les guerriers les plus robustes d’Écosse, les Highlanders de la zone limitrophe devaient faire preuve d’un courage et d’une endurance exceptionnels afin de repousser les escarmouches auxquelles ils étaient régulièrement confrontés. Cependant, il avait toujours pris soin de ne pas troubler le cours ordinaire de la vie familiale en évitant de mentionner les échauffourées des pillards. Quant à Winifred, elle se contentait de panser ses blessures ou de poser une attelle sur un membre brisé au combat, sans poser de questions. Mais, dans l’ensemble, la vie à Terregles suivait un cours tranquille et joyeux, notamment grâce à la présence de son amie et dame de compagnie galloise, Cecilia Evans. Du moins jusqu’à ce jour… Car William ne lui aurait jamais confié aussi ouvertement ses doutes si la bataille qu’il s’apprêtait à livrer n’avait pas été différente des précédentes. Cela faisait à peine un an que la maison de Hanovre revendiquait le trône d’Angleterre et que George Ier avait quitté l’Allemagne pour en coiffer la couronne. Depuis lors, la révolte n’avait cessé de couver en Écosse. Winifred s’efforça de réconforter son mari. — Les lettres que m’envoient mes amis des Lowlands me laissent entendre que le roi protestant n’a aucune conversation, qu’il est rabat-joie et aussi vivant qu’une statue de marbre. On le dit malheureux à Londres. Il aurait le mal du pays. — Même si le roi George n’a rien d’un monarque charismatique, il n’en reste pas moins, ma chère amie, qu’il s’accroche à sa couronne et qu’il n’est pas homme – son
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