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La Saint-Valentin ?

Pas pour moi !

 

 

 

Illustration : Clémence Paris

 

 

 

Publié dans la Collection Vénus bleu,

Dirigée par Elsa C.

 

 

 

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© Evidence Editions 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Saint-Valentin, pour beaucoup, est une fête romantique immanquable, mais ici, nos héros sont allergiques à cette fête…

 

 

 

 

 

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Petite princesse deviendra grande

 

De Audrey Calviac

 

 

 

 

 

 

La nuit est tombée depuis peu. Les nuages traversent un ciel sombre dénué d'étoiles. Seule la Lune éclaire encore les rues en contrebas. Celles-ci sont pour la plupart éclairées par des lampadaires. Certaines ampoules grésillent, d'autres sont éteintes à tout jamais. Quant aux autres ruelles, elles sont englouties par les ténèbres. Nulle âme n'y met le pied, tous préfèrent fréquenter les grandes artères aux vitrines alléchantes. Tous, sauf cette petite forme assoupie sous un tas de cartons. Elle dort profondément, protégée entre deux grosses poubelles. Elle est ainsi dissimulée des regards. Si la Lune essayait d’en voir davantage avec ses doux rayons tendus, elle n’apercevrait que des cheveux emmêlés et de la crasse barbouillant ce corps si frêle. Il s’agit bien d’un humain, mais l’astre doré ne pouvait en savoir plus. Une longue tignasse lui dissimule une grande partie de son visage et seules deux billes bleues se distinguent sous toute cette saleté. Cette créature mi-humaine mi-monstrueuse est également bien maigre. La Lune peut voir ses côtes à travers des lambeaux de tissus en guise de vêtements. La petite forme dort profondément et ne s’aperçoit nullement qu’on l’observe avec attention. Son souffle est régulier, et ce jusqu’au petit matin.

 

Le soleil vient lui caresser le visage. Une nouvelle journée débute pour cette enfant des rues. Elle se lève, s’étire et fouille dans une des poubelles pour trouver de quoi se remplir le ventre. Elle trouve une pomme dans laquelle quelqu’un avait déjà croqué et un quignon de pain rassis. Elle relève ensuite ses cheveux et les noue en un chignon pour dissimuler leur état. Elle se débarbouille le visage dans une des poubelles qui a gardé l’eau de pluie des derniers jours. Puis, sous ses cartons lui servant de couvertures, elle sort des vêtements présentables, ceux d’une ancienne vie... Ainsi, elle a la sensation d’avoir fait un brin de toilette et se sent prête à arpenter la rue en cette veille de fête. Nous sommes le 13 février et en effet la ville s’est parée de rose et de cœurs pour la Saint-Valentin. Les avenues ont de jolies teintes avec toutes ces vitrines plus belles les unes que les autres. Chaque lampadaire est entouré de rubans rouges et à leur sommet se trouve un petit étendard de la même couleur où l’on peut voir écrit "Bonne Saint Valentin". Même un malvoyant ne peut oublier cette fête. Des parfums envoûtants sortent des magasins, ceux des chocolats tout juste rangés dans de jolis paquets, ceux des parfumeries alentour... Ceux de l’amour avec tous ces couples marchant, enlacés ou s’embrassant à chaque arrêt. Il est si difficile d’y résister. L’enfant des rues dévore des yeux les pâtisseries recouvertes de cœurs en pâte d’amande pour l’occasion ou encore tous ces présents aux parures sublimes. Dorées, argentées, rouges et roses... Autant de couleurs pour émerveiller notre regard ! Elle contemple ce monde enchanté autour d’elle et savoure chaque odeur, chaque bruit et chaque couleur alors que ses pas l’amènent encore plus profondément vers cette fête si chère au cœur de tous, mais plus du sien. Il a été brisé… Réduit en pièces entre les griffes acérées d’un autre monstre… Quelques regards se posent sur elle, mais l’enfant ne fait pas attention et continue sa jolie promenade dans ce pays féérique. Elles ne les voient pas, ces yeux tantôt effrayés, tantôt surpris devant tant de laideur.

 

Sur la grande place est installé un marché, non pas de Noël avec ses guirlandes électriques et ses jolies boules multicolores, mais celui de la Saint-Valentin. Chaque petit chalet offre une idée novatrice pour émerveiller son amoureux ou sa Valentine. L’enfant est surprise, car c’est bien la première fois qu’un tel marché ouvre pour cette occasion. L’année dernière, il n’existait pas… Elle contemple chaque stand, celui des chocolats fourrés aux parfums aphrodisiaques, celui des parfums au pouvoir ensorcelant, celui des jouets coquins... Son cœur s’assombrit davantage, un voile de tristesse couvre ses jolis yeux bleus... du moins l’étaient-ils à une époque... Un vent froid se lève et vient jouer dans les mèches qui se sont échappées de son chignon. Elle sort de ses lugubres pensées et pose ses yeux sur les derniers stands : des peluches nous ouvrent leurs bras, des gourmandises attendent patiemment de s’incruster en nous...

 

La tête lui tourne. Des voix surgissent des profondeurs de ses souvenirs et lui hurlent une joyeuse Saint Valentin. Des rires mauvais se font entendre. Soudain, une main se pose sur son épaule. Elle sursaute et se raidit, la peur lui paralysant le corps tout entier. Ce n’est qu’un vigile lui indiquant que le marché ferme. L’enfant n’a pas vu les heures s’écouler. Le temps s’était figé pendant que le passé l’accompagnait dans un bien triste voyage. Elle réalise alors que la nuit est tombée. La Lune n’est pas seule ce soir, les étoiles l’entourent et l’aident à repousser les ténèbres et ses forces démoniaques. Sa fidèle amie l’aidera dans sa tâche.  Elle s’est décidée. Pour soulager sa douleur, elle ne peut faire autrement.

 

Elle retourne chez elle, son petit abri entre les poubelles. Elle se déshabille dans la pénombre et revêt ses lambeaux de tissus. Elle détache ses cheveux longs, si doux et brillants autrefois... Elle redevient cette forme se mouvant dans le noir, mi-humain et mi-créature. Vision d’horreur pour certains, triste conséquence d’une nuit oubliée pour d’autres... Elle longe les rues et marche à pas de chats. Ses mains caressent les vitrines restant illuminées la nuit aussi, car tous doivent se rappeler que nous sommes le 14 février, jour des amoureux. NON ! La voix est de retour... Elle lui appartenait à une époque lointaine. Elle hurle dans sa tête et pleure. Mais indifférente, la créature continue son chemin et arrive sur la place. Le vigile n’est pas là. Il est certainement au bar de la ville pour se réchauffer. Le vent est encore là et s’est même intensifié. Il est glacial et compte rester toute la nuit pour soutenir cette enfant des rues dans sa folle entreprise. Cette dernière attrape une barre de fer servant à fermer les volets d’un des chalets et la brandit dans les airs. Elle ferme les yeux et des images de son passé la malmènent une fois de plus. Sans attendre davantage, sa colère se déverse : la créature ouvre le premier chalet en grand et déverse tout à terre. Tous ces petits chocolats se retrouvent piétinés. Le deuxième chalet connaît le même sort, le troisième également. Gourmandises broyées et peluches éventrées se retrouvent entremêlées aux chocolats réduits en bouillie. Le chalet des jouets coquins est tout près d’elle. L’enfant lui réserve un tout autre sort : elle sort un torchon à la drôle odeur et le pose délicatement sur le présentoir. Des allumettes apparaissent alors et un sourire sur le visage de la créature également. Une flamme se dépose sur le tissu et le lèche délicatement avant de l’embraser entièrement. Le feu se répand et se saisit de chaque jouet entre ses terribles serres enflammées. Adieu menottes aux plumes roses, adieu jolies robes de soubrette. Alors pourquoi ? Pourquoi ces souvenirs ne partent-ils pas avec ce feu devant être salvateur ? Pourquoi ? Des larmes apparaissent et roulent sur ses joues sales. Elles s’arrêtent aux commissures de ses lèvres où un murmure s’échappe à nouveau : pourquoi ? La créature avance vers le stand suivant et se retrouve devant une multitude de miroirs. Des grands et des petits. Des colorés. Mais elle ne voit pas tous ces détails, elle s’y aperçoit. Elle lâche la barre de fer qui retombe à terre dans un bruit sourd tandis que sa main se pose sur son visage. Qu’il était beau autrefois ! Il n’est plus que ruine. Ses joues sont creusées, des cernes viennent les envahir. Sa peau est meurtrie par des cicatrices... De très vilaines plaies refermées depuis, mais dont la douleur est encore présente. Le temps s’arrête brusquement à leur vue. Au loin, elle entend des sirènes. Les pompiers arrivent, le marché de la Saint Valentin prend feu. Mais elle n’entend plus rien. Son passé est devant elle et la maintient dans un cauchemar éveillé. Qu’avait-elle fait pour mériter un sort pareil ? Pourquoi ? Ce mot qui avait tant résonné en elle et qui la hante encore aujourd’hui ? Pourquoi ?

 

L’année dernière, elle était une jolie lycéenne dont la vie était déjà toute tracée. Ses longs cheveux couleur de blé envoutaient tous ceux qui la croisaient...