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La saxifrage

De
Un vieux botaniste retiré dans la montagne, n'acceptera de se séparer de sa fille adorée, qu'au bénéfice de celui qui apportera la plante rare qui manque à sa collection ! Le scénario est classique en apparence.Ce qui l'est beaucoup moins, c'est la précision apportée aux lieux, à la flore et à la science de l'herbier. 'Publié en 1904)
Un excellent divertissement de vacances.

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LA SAXIFRAGE Stanislas MILLET
Édition La Piterne – 2017 Mise en page conforme à 1904 – Librairie nationale d’éducation et de récréation
Dédicace
À mes amis Pierre Moisan et Jean Le Fustec.
Je paie une dette d’affectueuse reconnaissance en leur dédiant ce petit livre.
Stanislas Millet
I – La première et la seconde manies de M. Tryphémus
Près des bords de l’Isère, non loin du lieu où cett e rivière reçoit le Donon du Bozel, torrent fougueux où se déverse le trop-plein des glaciers de la Vanouse, M. Tryphémus avait bâti, dans le style du pays, un joli chalet. M. Tryphémus, provençal de naissance, venait de Marseille. Aussi jugea-t-il à propos d’honorer ce chalet, qu’il habitait avec sa fille, du titre debastide. La bastide Tryphémus ! Cette alliance de mots est d’une belle sonorité, n’est-il pas vrai ? M. Tryphémus, au demeurant, portait avec fierté son nom à radical grec et à terminaison latine. Il expliquait avec complai sance à ceux qui en admiraient la tournure antique que ce nom est une synthèse. Sa fa mille avait demeuré en Provence depuis une époque très reculée, au moins depuis la fondation de Marseille. Le radical grec de son nom attestait qu’il avait des ancêtres parmi ces glorieux pirates Phocéens qui débarquèrent un jour sur le territoire de Nannus, roi des Ségobriges. Quant à la désinence latine, elle remplaça de toute évidence la désinenc e grecque à partir de la conquête. « Mon nom est une preuve, assurait M. Tryphémus, de la véracité du récit de Justin, abréviateur de Trogus Pompeius ; à lui tout seul, i l enveloppe de son ampleur toute l’histoire de la cité de Marseille, à partir de son origine jusqu’au jour où elle tomba au pouvoir des Romains. Et telle fut la première manie de M. Tryphémus. Que si vous étiez assez téméraire pour esquisser le moindre geste trahissant un doute, M. Tryphémus, homme rempli d’urbanité, ne se fâchai t point, mais il repartait de plus belle. Alors, il affirmait descendre en droiture de Protis, ce hardi marin, qui fut distingué par la fille du roi Nannus, la belle Gyptis, laquelle lui présenta l’eau, et le désigna ainsi pour son époux. Justin est muet sur la beauté de Gyptis ; mais comment douter qu’elle fût belle ? Et quand Tryphémus prononçait ces mots « La belle Gyptis » tournait un regard plein d’une affectueuse satisfaction vers sa fille, Mlle Marcella Tryphémus. Ce regard semblait dire « Voulez-vous savoir, à défaut du témoignage des historiens, à quoi vous en tenir sur la beauté de la princesse Gyptis ? Regardez ma fille : c’est son vivant et moderne portrait. » Mlle Marcella, dont la beauté n’avait p as attendu ce moment pour attirer l’attention du visiteur, faisait paraître alors sur ses lèvres un sourire mélangé d’un soupçon de malice et d’une filiale indulgence. M Tryphémus était médecin : il avait exercé à Marse ille cette profession avec habileté et honneur : avec habileté, parce que ses malades mouraient seulement lorsque la nature s’opposait formellement à leur salut ; avec honneur , parce que toujours il s’était montré humain et bon envers les misérables, auxquels il ét ait inouï qu’il eût jamais réclamé d’honoraires. Il sortait, pour ses visites, vêtu d’ une longue redingote où il avait fait ménager, à droite et à gauche, des poches incommens urables. À droite, c’était le côté pharmacie ; à gauche, c’était le côté cave. Il lui arrivait souvent de déclarer, en prenant congé d’un client riche « Ma cave est à sec ». Le client savait ce que cela voulait dire. Un domestique recevait l’ordre de remonter la cave du docteur : il obéissait à cet ordre, en allant chercher plusieurs bouteilles de vieux borde aux et de vin muscat que le docteur engloutissait dans le vaste sous-sol de ses poches. L’usage qu’il en faisait, on le devine. Si la pharmacie était pour les médicaments dont les pa uvres ne pouvaient se pourvoir, la cave était pour eux encore, afin de les réconforter ; car chez eux, trop souvent la maladie est la conséquence de l’anémie causée par les privations. Lorsque le docteur Tryphémus eut acquis, par les ho noraires que lui servaient les riches, une aisance suffisante, il quitta Marseille afin de n’être plus obligé d’exercer la médecine et de pouvoir se livrer tout entier à sa passion pour la botanique. Mais, dans le but de jouir plus sûrement de ses loisirs, il supprima son titre de docteur, et voulut n’être plus qu’un rentier sans conséquence. Et telle fut la seconde manie de M. Tryphémus.
II. – Variation sur le conte du petit Poucet
Le docteur Tryphémus abandonna son herbier, dont il se plaisait à constater fréquemment les richesses, comme un avare comptant avec amour ses pièces d’or ; puis, avec une certaine agitation, il fit quelques tours dans son cabinet, en grommelant : — Que lui est-il arrivé ? Jamais elle ne s’est attardée à ce point. Elle, c’était Marcella, sa fille, instruite par lui avec un soin patient dans la botanique. Marcella, que son père aimait, rendons-lui cette ju stice, à l’égal, pour le moins, de la science qui, aujourd’hui accaparait sa vie, s’était prêtée de bonne grâce aux enseignements de son père. Comme elle était son enfant unique, ayant à peine connu sa mère, elle avait dû constamment s’arranger d’une solitude forcée, et, parce qu’il faut bien, dans la vie, se plaire à quelque chose, elle avait vite partagé les goûts paternels. Après tout, la vie en plein air, qui est celle de l’herbo risateur, n’avait rien qui fût de nature à lui déplaire. Le père et la fille partaient de bon matin, couverts de vêtements chauds, amples et solides, à poches nombreuses ; M. Tryphémus étai t guêtré et chaussé de bottines souples à la provençale, c’est-à-dire à semelles débordant l’empeigne, et bien garnies de clous à tête saillante, pour éviter les heurts ; il se coiffait d’un chapeau léger et à larges bords, soigneusement attaché, de peur des coups de vent. Marcella était vêtue d’une jupe assez courte, chaussée de brodequins laçant haut, e t coiffée d’un chapeau ombrageant bien son visage. Ils étaient munis, ainsi que le pr escrit la chanson des botanistes, de la boîte et du chourin, outil qui sert à déterrer les plantes : Le botaniste a, sur le flanc, Une large boite en fer-blanc, Et certes, la boite de Florè Vaut mieux que celle de Pandore. Ah ! ah ! ah ! oui, vraiment, Le botaniste est bon enfant. Le botaniste porte à la main Un outil qu’on nomme chourin. Cette arme n’est pas élégante ; En revanche, elle est fort gênante : Ah ! ah : ah ! oui, vraiment, Le botaniste est bon enfant. Cela, vers 1845, avec beaucoup d’autres couplets, s e chantait sur l’air de Cadet Roussel, et faisait les délices de l’illustre M. de Jussieu. La boîte se divisait en trois compartiments : le plus grand, celui du milieu, était réservé aux trouvailles du règne végétal ; à droite et à gauche, il y en avait deux autres plus petits, qui contenaient les provisions de bouche ; car la P rovidence, qui a eu l’attention de faire passer les fleuves par les grandes villes, n’a pas eu la sollicitude de faire pousser les plantes rares exclusivement dans le voisinage des auberges. Pas de case pour la boisson c’eût été s’aliéner les nymphes des sources qui jaillissent partout des rochers alpins. C’était délicieux de s’acheminer ainsi dès l’apparition du soleil. Les gens levés avec l’aurore sont plus heureux que ceux qui aiment à fa ire la grasse matinée. Ceux-ci, sans méconnaître que le soleil soit un astre qui a son u tilité et même pourrait bien être nécessaire, lui reprochent, en général, une façon d e chauffer un peu rude ; ceux-là, pourvu que le sentiment de la poésie ne leur soit pas tout à fait étranger, lui trouvent de la grâce, et même de la fraîcheur. Rien n’est comparable à un beau matin des mois de mai et de juin. Je n’ai point la prétention de décrire après tant d’autres le « réveil de la nature ». Mais l’air plus pur que dans la suite de la journée, les herbes plus vertes, les fleurs plus brillantes, le gai scintillement de la rosée, le chant plus animé des oiseaux, cette solitude même des aurores qui nous entoure, tout cela remplit les sens et dilate le cœur d’une joie irrésistible. Nous ferions injure à la vérité si nous affirmions que M. Tryphémus était très sensible à
la poésie du matin ; mais il en avait la jouissance sensuelle, ainsi que le prouvait sa manière large et gloutonne d’aspirer l’air aussitôt qu’il avait le pied dehors. Marcella, parfois un peu taquine, lui disait alors : — Père, n’absorbe pas tout. Laisses-en un peu aux oiseaux, aux bêtes et à ta fille. — Tu oublies les hommes, mon enfant ? — Les hommes ? ce sont des paresseux leurs poumons ne sont pas dignes de l’air matinal. À ce plaisir, qui est déjà un bienfait appréciable, se joignait chez Marcella un contentement profond de se sentir en familier conta ct avec tous les êtres de la création sortis de leur sommeil. Dans chaque arbre, dans cha que rocher, dans chaque fleurette, elle reconnaissait un ami auquel elle faisait, en p assant, un signe de tête accompagné d’un sourire. Elle se sentait aussi légère que l’alouette qu’elle entendait saluer en chantant le lever du soleil, aussi libre que la cigale qu’elle voyait s’enivrer de rosée. La fille du docteur Tryphémus s’était ménagé ainsi une existence presque sauvage qui, jusqu’alors, lui avait amplement suffi. Elle eût laissé défiler devant elle, avec une politesse indifférente, le genre humain tout entier ; mais, p rofondément bonne, elle aimait tout ce qui, n’ayant point le don de la parole, ne pouvait en abuser pour être sot ou méchant. Et le docteur Tryphémus avait pour sa fille une aff ection passionnée, mais, il en faut convenir, un peu trop égoïste. Excusons-le : s’il e ût été privé d’elle, il aurait tout perdu. Grâce à elle, il n’avait à se préoccuper d’aucune d e ces exigences de la vie journalière, qui sont insupportables à l’homme de science et de pensée, et, de plus, il trouvait en elle un esprit toujours prêt à le comprendre et une activité disposée sans cesse à le seconder. Son tourment en était d’autant plus vif de constater que deux grandes heures s’étaient écoulées depuis le moment où il comptait la voir re venir. Car, ce jour-là, il l’avait laissée partir seule en excursion. Lui, il avait gardé la maison afin, avait-il dit, de mettre de l’ordre dans son herbier ; mais, en réalité, parce qu’il so uffrait d’un rhumatisme que son amour-propre de bon marcheur l'empêchait d’avouer dans le s jours où ce mal n’était pas intolérable. Enfin, étant sorti pour la trentième fois, ou plus, il aperçut Marcella qui arrivait, tranquille et souriante, d’un pas mesuré, s’appuyant sur sa lo ngue houlette, avec la dignité d’un prélat. — Ah ! Enfin ! je te croyais perdue, morte ! — Enterrée ! ajouta-t-elle avec un sérieux comique. — Moque-toi de ton père, fille dénaturée ! Eh ! Oui, enterrée ! Pourquoi non ? Il y a des trous dans la montagne, et de grands trous ! des bo uches énormes qui avalent toutes crues les jeunes filles imprudentes ! — Oh ! mon Dieu ! cria Marcella, se voilant la face et simulant le mouvement de recul d’une personne épouvantée. Le docteur y fut pris : il se précipita. — Qu’as-tu, chère enfant ? La chère enfant partit d’un beau rire : — C’est toi, père, qui m’as fait peur. J’ai cru voi r devant moi la grande bouche qui disait : Houm ! — Tu ris toujours ! c’est chagrinant. Conte-moi plu tôt ce qui t’a retardée ; cela vaudra mieux. Cependant, le père et la fille étaient entrés dans la maison. Marcella se donna le temps de déposer dans un coin sa boîte et son bâton. Elle mit ordre à sa toilette et prit un siège. Le docteur s’assit pareillement. Sa fille se posa l es mains sur les genoux, regarda son père en face, et commença : — Il y avait une fois… — Tu vas me conter le Petit Poucet ? — Presque… Il y avait une fois une demoiselle belle comme le jour… — Une princesse, naturellement, interrompit le docteur, avec une nuance de moquerie, forme retenue de son impatience. — Oui, Monsieur, une princesse ; rien de moins que la descendante de Gyptis, l’illustre fille du roi Nannus.
Devant cette riposte, M. Tryphémus battit en retraite. — Enfin, raconte-moi ton histoire. — Il y avait donc une princesse belle comme le jour , qui, sans se faire accompagner d’aucun serviteur, abandonna un matin le palais paternel, pour aller cueillir des fleurs dans la montagne. Car, il faut vous dire qu’elle aimait les fleurs, et que les fleurs répondaient à sa tendresse. Ce jour-là, elle en vit un très grand nombre, des plus belles, qui semblaient, non pas éclore sous ses pas, mais s’être donné rend ez-vous sur son chemin. Elle marchait sur des tapis denarcisses poétiques, émaillés d’orchidées, parmi lesquelles s’épanouissaient pareilles aux pantoufles d’une toute petite Cendrillon, les fleurs duSabot de Vénus. Elle s’avançait dans l’arôme et la blancheur desnarcisses poétiques, dont l’unique fleur se dressait fièrement au milieu de sa garde de feuilles aiguisées comme des glaives protecteurs. Elle évitait de fouler laGentiane du printemps, afin de n’en point gâter la corolle d’un bleu merveilleux, jolie collerette qu’on dirait arrondie par les ciseaux d’une fée et ornée par son aiguille de festons délicats. Avec l’azur des gentianes du printemps se fondait le rose lilas des fleurs de laprimevère farineuse, réunies en ombelles serrées, et le rose pâle ducyclamen napolitain. Et la princesse s’amusait de voir un papillon, la piéridendeur et la nuance de cette, se poser sur l’anémone sulfurée. Abusé par la gra belle fleur, sans doute il la prenait pour un de se s pareils et venait l’inviter à faire, en sa compagnie, une promenade sentimentale dans l’air limpide et léger. Le savant connaissait toutes ces plantes. Il écouta it pourtant, et se gardait bien d’interrompre, puisque sa fille parlait de la seule chose qui l’intéressât au monde. En outre, il donnait ainsi une durée à l’agréable sentiment d ’orgueil qu’il éprouvait en songeant : « C’est pourtant moi qui suis le professeur d’un si remarquable élève ! » Marcella poursuivit : — Ses amies les fleurs l’escortaient en si grande m ultitude sur sa route, qu’elles l’entraînèrent très loin, si loin que, ayant par ha sard levé les yeux, elle s’aperçut que le soleil avait grandement décliné et qu’il allait toucher bientôt la cime des pics couverts de neige. Il était temps de songer au retour, et elle y songea. Elle voulut revenir sur ses pas, mais elle s’était perdue, tout juste comme le petit Poucet. Elle aurait voulu, comme lui, grimper dans un mélèze très élevé, qui se dressait près d’elle, afin de reconnaître sa maison ; mais les jeunes princesses, belles comme l e jour, n’ont pas été instruites à grimper au haut des mélèzes, et cette lacune de leu r éducation est bien regrettable. La jeune princesse en fut donc réduite à jeter des reg ards circulaires, en quête d’une figure humaine ou d’une cabane de berger où elle pût deman der son chemin. Mais rien ! la solitude complète, le silence absolu ! Elle était b rave, et elle se fût fait volontiers un lit d’herbes et de feuilles pour passer la nuit dans quelque grotte obscure ; mais elle pensait au tourment du roi son père, si bon et si tendre, quand il ne verrait pas revenir sa fille. Elle chercha donc quelque indice qui pût la remettre sur sa route ; mais comme ses yeux ne s’étaient attachés qu’à des fleurs, et qu’elle avait détaché de leurs tiges celles qu’elle avait le mieux remarquées parce qu’elles dépassaient les autres en beauté, pas une n’était à sa place pour lui dire « C’est par ici que tu es venue. » Tout à coup, elle aperçoit une grande forme traçant un sillon noir sur le ciel bleu ; ell e reconnaît un aigle qui, sans doute, regagne son aire. En même temps, la princesse voit un flocon de fumée blanche s’élever de derrière une roche haute de huit à dix pieds. De ux secondes après, un coup de feu retentit. L’aigle tombe. La princesse pense que ce n’est point l’habitude des chasseurs d’abandonner leurs victimes sur le sol, et que, sans doute, celui qui a commis ce meurtre ne manquera pas de venir chercher sa proie. Conduit e par ce raisonnement, elle se dirigea vers l’oiseau frappé à mort, et, comme elle l’avait prévu, elle et le meurtrier se rencontrèrent. Celui-ci, en apercevant la jeune princesse, parut surpris, mais non choqué, loin de là, et il la salua avec beaucoup de grâce. Si nous étions encore aux temps homériques, il se f ût certainement demandé s’il se trouvait en présence d’une déesse ou d’une mortelle ; et il aurait finalement opiné pour la qualité de déesse. Mais il y a beau jour que les dieux immortels sont morts, et il ne la prit pas même pour une oréade de ces parages.
— Mademoiselle, lui dit-il, prenant le premier la parole, je vois que vous êtes égarée, et je vous demande la grâce de vous remettre dans votre chemin. — J’admire votre adresse, Monsieur, répondit-elle. Votre arme a fait coup double : elle a tué cette bête et elle m’a sauvée. Le chasseur, sans répondre, fit un nouveau salut à la princesse ; et il la précéda de quelques pas. Bientôt elle reconnut un sentier qu’elle avait suivi quelques heures auparavant. Elle fit une révérence au jeune chasseur : — Ah ça ! gronda le docteur en fronçant le sourcil, tout le monde est jeune dans cette histoire ! — Préférerais-tu, père, que la princesse fût vieille ? — Non, mais le chasseur !… — Je n’y puis rien : le chasseur était jeune. Et mê me, il avait noble allure, dans ses habits de montagnard, et il portait avec une rare é légance son costume de velours sombre. — L’auteur de ce conte dira-t-il le nom de ce merveilleux chevalier ? — La demoiselle, beaucoup pour savoir à qui adresse r sa reconnaissance, et un peu par curiosité, au moment de le quitter, témoigna le désir de savoir qui l’avait tirée de ce mauvais pas. Et le héros dit son nom : il s’appelait Jean de Cantecor. — Il ne s’est pas exposé à un grand danger ! le paladin ! Mais, au fait, j’ai déjà entendu ce nom-là. — Ne serait-il pas bienséant que le père de la demo iselle allât remercier M. de Cantecor. — Le père de la demoiselle prendra le temps d’y son ger, répondit avec quelque humeur M. Tryphémus.
III –Qui fait connaître la troisième manie de M. Tryphémus et où l’on verra deux personnes qui sont du même avis, parce qu’elles ne s’entendent pas du tout Quelle était la cause de cette mauvaise humeur ? C’est que M. Tryphémus aimait un peu trop sa fille pour lui-même. Il craignait grandement de se voir quelque jour isolé dans sa maison par le départ de celle qui, non seulement était son enfant, mais un aide précieux. Elle s’entendait merveilleusement, avec sa légèreté de touche, à faire toutes les choses délicates qu’exige la préparation d’un herbi er. Le docteur était réellement un savant botaniste ; mais lui, si adroit dans les opérations chirurgicales, manquait, non pas d’habileté, mais de patience, quand il entreprenait d’étaler sur une feuille de papier brouillard quelque plante à rameaux compliqués avec ses fleurs, de manière à bien mettre en évidence tous les pétales, les étamines et les pistils ; il s’énervait et risquait de froisser, de briser feuilles et fleurs, en intercalant des mo rceaux de papier entre celles qui chevauchaient les unes sur les autres, précaution nécessaire pour conserver leur couleur dans son éclat et sa pureté. Et, lorsqu’il s’agissa it de plantes charnues comme les crasnelacées et les saxifragées, qui exigent une pr éparation spéciale, il dirigeait l’opération, et Marcella l’exécutait. Sur les indications de son père, elle les laissait tremper pendant un temps déterminé dans l’eau bouillante, jusqu’à la fleur exclusivement ; après quoi, soumises à l’action du fer à repasser, leur humidité s’évaporait aisément : les doigts féminins de Marcella étaient naturellement plus aptes que ceux de son père à manœuvrer l’outil des blanchisseuses. Mais, s’il confiait ces besognes délicates aux soins de sa fille, il savait soumettre à une forte pression, pendant ving t-quatre heures, entre deux planchettes percées de trous, la plante renfermée e ntre plusieurs feuilles de papier brouillard ; puis les étaler à l’air libre, à l’omb re, de peur que le soleil ne crispât les feuilles ; enfin, les emprisonner et les presser de nouveau plus fortement et plus longuement entre des feuilles de papier bien sec. Q uand les plantes, ayant subi cette opération autant de fois qu’il était nécessaire, ét aient bien desséchées, Marcella les reprenait et les fixait chacune d’elles sur une feu ille de papier blanc au moyen de brides formées de papier gommé. Puis, au-dessous, de sa belle écriture, elle en marquait le nom, accompagné de celui du naturaliste qui le lui avait imposé, avec la mention exacte de la localité où elle avait été recueillie, l’habitat, l’exposition, la nature du terrain, la date précise de la récolte et l’altitude. Le docteur, au demeurant, n’admettait dans son herbier que des échantillons recueillis par un temps sec, et assez beaux pour donner une id ée complète de la plante, rejetant tout ce...