La tour de Babel

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Au milieu du XVIIème siècle, Calderon était le seul auteur d'auto-sacramentels joué à Madrid. Esprit à la fois débridé et logique, poète et dramaturge, Calderon a été salué par les romantiques allemands comme leur complice en symbolisme. Dans "La tour de Babel", Héber, l'hébreu est le seul personnage qui ose s'opposer à Nemrod, bâtisseur sacrilège d'une tour qui veut monter jusqu'au trône de Dieu. Un lyrisme communicatif !
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296178557
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PEDRO CALDERON DE LA BARCA

La Tour de Babel
auto sacramental

Traduction d/Arm.and Jacob Prologue de Jean-Jacques Lafaye

L'Harmattan

a M.M.M., con afecto

Prologue par Jean-Jacques Lafaye

LE THÉÂTRE ANTI QUE DE LA MONDIALISATION...

Calderon, cents années,

une voix d'or venue du Siècle d'Or. Il y a quatre en

1600 précisément, Pedro Calderon de la
de l'Éternel et à la et du christianisme. Et mariée au théâtre, de Molina

Barca voyait le jour d'une vie toute imprégnée du berceau antique poésie et au drame, quelques espagnole autres s'inscrit dont

qu'il va servir jusqu'à son dernier Lope de Vega, Tirso les noms ont pâli, la poétique de l'humanité.

souffle. lyrique

Avec lui, et tout comme

dans le patrimoine

L'Espagne

qLli a repoussé les Arabes et expulsé les Juifs hors de sa terre ne cesse plus de payer sa dette envers un âge d'or des conflLlences littéraires cueillir et spirituelles qui fit fleurir IAndalousie, et d'en les fruits d'inspiration.

Que ce soit en l'honneur de la Vierge Marie comme au XIIt siècle le roi Alphonse X le Sage au fil de quatre cents «cantigas» en langue galicienne, ou du prophète Mahomet dont le des Califat de Cordoue saluait la munificence en créant une bibliothèque de 400 000 volumes, ou de l'Inconnaissable Hébreux, la terre ibérique est le creuset Dieu premier de tous les lyrismes,

sous le ciel de la Foi partagée. Calderon parvis des héritent églises, reconstruction contraintes dramatique de la liturgie

Les «auto-sacramentels» de cette ferveur, de la Bible.

de dans la Sur le des

de cette passion, la Parole

des mystères pour divertir

des Écritures

se libère

et enchanter

les fidèles, une éternelle

et délivre ses messages gie se fait théâtre, actualité. mélange La puissance de profondeur

dans la joie du spectacle. de l'Eucharistie d'humour tient du verbe de Calderon d'esprit, l'action

Ici, la théolotient dans un rôle, elle spirituelle. au sont

et le mystère

subtil et de splenle premier

deur expressive. Car le sublime divertissement

Pourtant,

guide le poète dans la progression

de son intention

de la sagesse divine offre son couronnement d'un. récit psychologique: les personnages en qui chacun peut se reconnaî-

avant tout des figures morales tre, et la familiarité cation et d'invention.

des textes sacrés autorise

la liberté d'évo-

Calderon ses œuvres Corpus jours pour Christi

de la Barca est très jeune reconnu prince du théâtre, sont régulièrement pour ses allégories jouées à Madrid, ou tragédie, le jour qu'on comédie du rie, en sacramentelles, et les autres

ses «comédies»

(fantaisie

qu'on pleure

ou qu'on pense, cela s'appelle toujours à travers baroque des millions est ordonné années

ce temps où la liberté reste enveloppée trine évangélique), unique plume. «plan divin», l'auteur

dans le châle de la docde vers coulés d'une symbolique du prêtre, après la mort plus tard chapelain

À cinquante

et un ans, nombre

de son fils, et devient

quelques

d'hol"lneur du roi philippe en lui-même un hommage le monde sa vraie reconnaissance,

IV.. À ses yeux, le théâtre marque à la transcendance: pour Calderon, de Dieu, et chacun qu'il a accompli connaîtra son rôle la preuve

est peuplé des acteurs

8

pleinement,

dans l'au-delà militaire

du royaume céleste. De l'auteur, à la guerre de Catalogne, derrière dans le superbe comme

qui

prit part comme

on sait peu le chœur de son du

de choses, et c'est bien ainsi, car il s'efface des voix qu'il a portées œuvre. Comme temps, pour rester Shal<espeare,

débordement

Molière, et gagner

il s'échappe

contemporain,

de nouveaux

publics au fil des siècles. Dans un essai récent, Francisco Ruiz Ramon souligne

l'actualité trop peu reconnue du dramaturge: je sache, ne fait pas encore partie aujourd'hui, porain, Piccolo du répertoire d'Europe de Milan, Teatro international et dl\mérique, d'auteurs gran.ds tlléâtres

« Calderon, que comme contemclassiques des

bien que l'un d'eux, le de Luca Ronconi. et les paroles du

ait porté à la scène il y a quelques du montage

temps La Vie est un Songe, sous la direction Les splendides gran.d metteur tuent-elles, photographies en scène italien

dans un long entretien,constid'un change-

en ce début du xxr siècle, l'annonce Ronconi

rnent de perspective il y a bien des années? actualité temps parfaite mes Editorial

et le début de ce qui aurait dû commencer dit, entre autres choses intéresaux modes du moment, avec les inquiétudes de Calderon les obsessions nuestro mais

santes, que La Vie est un Songe est uun texte d'une prenante rlon parce qu'il répond consonance le drame (in Étant sirltonie une parfaite baroque, par une profonde exquisément de notre en

expression

d'une vision du monde est un texte contemporaneo, et les problè-

avec les anxiétés,

d'aujourd'hui.» Castalia).

Calderon

Au milieu d'auto-sacramentels

du XVIIe siècle, Calderon joué à Madrid:

était pour

le seul auteur le royaume

9

d'Espagne, dont on dJ\utriche

il était simplement offrait chaque

le maître

de la scène, l'écrivain à l'empereur d'un esprit dans poète et Les persuasive comme

année

les éditions Reconnaissance

et à la reine de France. un équilibre recherche s'inscrit

à la fois débridé l'art de construire dramaturge, Son exaltation rOlnantiques complice

et logique, d'une intelligence dynamique: dans l'ordre une «céleste

Calderon poétique allemands

architecture». du retable.

n'ont pas manqué Eicl1-endorff

de saluer en lui leur et poésie, synopas à traduire la réconciliad'une poésie d'En Haut. de il

en symbolisme,

leur frère en religion n'hésite pour défendre

l1-yn1-eSdal1-s leur cœur. tion de l'Éternel chrétienne Calderon l'invisible, l'inconscient trouvera Garcia

douze de ses auto-sacramentels, et du terrestre un le miroir accomplissant nous tend

dans la lumière dessein venu d'une Beauté Poète

qui est celle de métaphysique, xxe siècle lorsque cousin d'écriture souli-

son réel puise dans le trésor et des textes antiques. ses défenseurs ici et là jusqu'au

des imaginations

Lorca, appelant rappellera

au «retour à Gongora», spirituelle. Arnoux,

de Calderon,

le lyrisme à sa suprême mission:

gner par le style l'intensité

plus près de nous, c'est Alexandre Goncourt, de Calderon premier « Calderon, suffi, acteurs, traducteur

de tAcadémie

de La Vie est un songe, Le Médecin de son au passage Charles Dullin, espagnol: n'a pas la et pour le

honneur, ou LAlealde de Zalaméa, qui se fait l'avocat passionné de la Barca, saluant à lTIOnter en France un pièce de l'auteur

cet homme qui fut le théâtre incarné, le plus véhément et de personnages, pour décor à qui le tréteau la ville entière, de ses Actes Sacramentels

malaxeur d'intrigues qui voulut figurants cathédrale,

les rues, les carrefours, et participants,

la foule même de ceux qui

10

assistaient fabuleux.(...) IJ.ez, dis-je, communique passionnés

à la représentation Guère d'exemples ouailles un mélange à ses

de ses Mystères

théologiques sacré les

et qui plus

de ce type de créateur, de prédicateur mouvements les

imagi-

de prêtre,

de son âme et de sa foi, de noueur prodigieuse et qui se divertit « Comment

d'imbroglios

d'une dextérité

prodigieusement

de ce don inépuisable qui jaillit en lui... » Pour évoquer La Vie
est un Songe, il poursuit: résister à ce chef-d'œuvre d'une an1.pleur si ténébreuse et si éclatante? Son thème, un des plus grandioses qui aient jamais hanté la cervelle humaine, Montaigne l'a dessiné: « Notre raison et notre âme, écrit-il recevant les fantaisies et opinions qui lui naissent en dormant et autorien doute si notre penser, notre en branle, comme il lui

sant les actions de nos songes de pareille approbation qu'elle fait celles du jour, pourquoi ne mettons-nous mir?» Pascal, inspiré et mis agir, est pas un autre songer, et notre veiller quelque espèce de dorarrive souvent, par les Essais, précise et paraphrase Montaigne:

« Nous vivons dans un monde si singulier que vivre même c'est rêver et que l'homme, je viens de l'apprendre, rêve sa vie, jusqu'au réveil. Le Roi rêve qu'il est roi et cette gloire, prêt fugitif elle est écrite sur Quel le vent et la Jnort la réduit en cendres. Ô destinée cruelle!

honlme voudra de cette Jnajesté de songe dont la mort l'éveillera? » Puis Alexandre m'interdisais conviennent des traductions juxta-linéaire, donc Arnoux la noble justifie son art de traducteur: patience érudites, Leurs et le zèle strict vertus « Je qui

aux traductions de professeur. utilitaire.

à celles qu'on nomme ont un aspect pas les car » dans la bouche on ne peut

Pratiquement, Leur probité

jouer; elles se rebiffent et le corps du comédien. la probité théâtrale

quand il s'agit d'entrer

ne leur sert guère; avec la littéraire.

n'a rien de commun

Il

Armand

Jacob, devant

la langue à la fois sublime dans l'émotion érudition

et concrète l'andu sujet de lettres de car

de Calderon,

pour cette Tour de Babel a réussi à retraduire primordiale de professeur

tiquité des temps premiers : cela, grâce à sa profonde françaises, à sa passion l'art dranlatique. propres,

d'hispanisant

et à sa connaissance

Grâce à lui (dont je salue ici la mémoire, ans, cette traduction

j'ai été SOlI élève au lycée Henri IV; où il m'a transmis il y a juste trente trouve l'universalité notre langue, des auto-sacramentels sa voix. de Calderon

en mains revit dans des

restée inédite),

son salut en quelque

sorte, exhumée

siècles pour reprendre

À travers
genre humain

l'évocation

de Noé et de ses fils, refondateurs

du

après le Déluge et celle, en premier de l'origine

purificateur

(iLQuarante aurores de la prétention de

dura le deuil/ Du soleil masqué de nuages,/ pleurant le chef-d'œuvre mort ~ Calderon), tutoyer nous retrouvons Testalnen.t, l'hébreu, langue postérieure, mégalomane Dieu du concepteur de la tour de Babel, de IAncien avait appris Calderon

lieu le génie hébraïque qui passionnait

dans son récit de la Genèse.

les humanistes les helMais au à la

depuis la Renaissance. lénistes Collège cour d'abord anciennes à l'illitiative du Concile

Pour eux, c'était la langue sainte, pure, d'être des judaïsants. au futur l'hébreu, auteur

rlaturelle, « mère de toutes les langlles », ce que disputaient ell les soupçonnant impérial que la Compagnie cet enseignement araméenne,

de Jésus avait fondé

d'Espagne,

voulait les plus est due

servir l'exégèse biblique. inscriptions du penseur de Vienne

C'était syriaque,

mais aussi la L'introduction

langue chaldéenne,

pour étudier

du Nouveau catalan

Testament.

de la langue du peuple juif dans les cours universitaires Raymond (1311-1312), parmi

Lulle, dans le cadre les langues

12

anciennes

désormais

offertes

à Rome, Paris, Oxford, seize années rejoint

Bologne forcé à

et Salamanque. l'université confondre ainsi

En 1508,

après le départ

des Juifs d'Espagne, de Alcala:

la langue hébraïque une spécialité voulaient apprit

la théologie Les écrivains

qui pouvait aller

aussi servir à et c'est la Bible première» et

les «hérétiques»

et secrets judaïsants... lui aussi

de la Contre-Réforme q1.1e Calderon familières, hébraïque, lui étaient d'étymologies restés fidèles ce dont l'Histoire: Enxique avalTt

aux sources, à pratiquer

de sorte que les sonorités fascinantes. à l'Election

de la «langue

avec leur cortège de noms savoureux C'est le langage et n'ont pas reconnu comme » la Révélation, dépassés

de ceux qui sont par

on les plaint

en les regardant

« Celui qui était le peuple d'Israël... Rull Fernal~dez nous présente

La Tour de Babel par l'auteur

dans un ensemble mis el~ scène (d'une manière doxalelnel~t sacrement mentionnées,

d'auto-sacramentels

composés (6-11),

1645 : «Dal~s La Tour de Babel (1635-1645...)
des épisodes de la Genèse comme de l'arche de Noé, l'ébriété de laquelle et des symbolismes en détachant,

sont
le

Déluge, la construction

de celui-ci paraau relatifs

vivante et splendide),

sortent

des prélnonitiol~s eucharistique le dialogue

du vin, l'érection

de la tour de Babel, en plus des scènes

etc. Tout l'auto est superbe, esprit de synthèse l~aire du point meilleurs qui l'inspire,

de Noé avec tAnge, par le prodigieux comme le "chant du temps" que extraordiun des et réelle et de l'expression, Mystique » devant un auto réellement

dit tAnge. Nous sommes de la première

de vue de la visualité

étape de son œuvre, qui forme avec et la postérieure babylonienne.

Le souper du roi Balthasar Babylone une véritable

trilogie

13

Calderon de la première

considère Alliance,

simplement abrogée et Arphaxad

l'hébreu
(<<

comme la langue du

par la «Loi de Grâce

Christ», la langue d'Heber

Depuis Heber je m aples portes avec mission de la de

pelle l'hébreu... »), descendants terre nouvelle

de Noé (<< Grand patriarche en qui abondance,

Dieu a déposé son pouvoir ») qui leur a ouvert et de sa divine langue repeupler confusion confusion. première, le monde en hébreu, et de sauver l'humanité. unique

Babel veut dire avant cette des ouvriers l'harmonie langage, D'où le presl'unité

des hommes a rompu fidèle messianique.

La colère divine, en détruisant les idiomes, hébraïque, que le peuple

de la Tour, en multipliant COll.SerVeell. témoignage tige lnaintenu Fernando, Héber Nelnrod, gardie11 de la Promesse. Calderon fait

à son

de l'attente Dans

de ce peuple si intimement son Auto

lié à Dieu. Il est le Le saint roi don catholique qu'il à jus-

dire au monarque

regrette presque de n'être pas né hébreu! l'11ébreu est le seul personnage bâtisseur sacrilège

Dans La Tour de Babel, qui ose s'opposer humaine,

d'une tour qui veut monter

qu'au trône l'adoration
« Puisse

de Dieu, dans le vertige de la puissance fermement qui n'appartient
Nemrod,

en lui rappelant

qu'il ne peut pas accorder à l'homme qu'à Dieu:

dans sa superbe, leçon

Etre une salutaire

A

qui veut, par présomption,

Toucher du doigt les mystères. L'auteur qui, dans son ignorance, \IOus en a fait le récit, Réclan1e pour nous tous/ et pour luit

A

défaut d'éloges, l'indulgence»

(Fin de la pièce.)

14

Ici Calderon

entre dans le xxr siècle avec toute la saveur la sagesse de sa foi, pour moquer des hommes, simples atoaccéles de barcette tour de Babel on voit de la mondialisation toutes historiques, d'une authentémoigne d'une

de son lyrisme communicatif, mes du bon-vouloir lérée de notre impossibilités rières tique techniques, aspiration les mystères du ciel.

encore la vanité de toute-puissance divin. Devant inquiétante surgir toute l'ambiguïté actualité,

qui d'un côté manifeste

que recèle son lTIultilinguisme culturelles, peut-être -, qui rendent

-

autant

psychologiques, solidarité

religieuses, vain l'espoir

universelle

et de l'autre

au commlln

langage des habitants de tous, incertaine

du monde devant comme la colère

de la destinée

J. -J. L. mai 2007

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