La vallée des promesses

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Arizona, 1875
Quand, au terme d’un long voyage, Sarah Coway arrive en Arizona, tous ses rêvent s’effondrent. Non seulement son père, qu’elle était venue retrouver, est mort quelques jours plus tôt, mais l’endroit où il vivait est à mille lieues du monde civilisé qu’elle a connu jusqu’ici. A la place de la belle demeure blanche évoquée par Matt Coway dans ses lettres, Sarah ne trouve qu’une cabane misérable, perdue dans un décor chauffé à blanc par le soleil. Quant à la mine d’or où le pauvre homme a laissé la vie, elle n’a, semble-t-il, aucune valeur. Dans cet univers rude, Sarah sait qu’elle n’a pas sa place. Alors, pourquoi, malgré tout, tient-elle tant à rester ? Pour honorer la mémoire de son père? A travers lui, elle se sent viscéralement liée à cette terre pourtant hostile. Mais il y a aussi Jake Redan, un homme au passé trouble, qui fait preuve à son égard d’une surprenante sollicitude. A croire qu’elle ne lui est pas indifférente. Elle, ou son héritage…

A propos de l’auteur :
Nora Roberts est l’un des auteurs les plus lus dans le monde, avec plus de 400 millions de livres vendus dans 34 pays. Elle a su comme nulle autre apporter au roman féminin une dimension nouvelle ; elle fascine par ses multiples facettes et s’appuie sur une extraordinaire vivacité d’écriture pour captiver ses lecteurs. 
 
Publié le : lundi 17 août 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280349345
Nombre de pages : 288
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1

Boire, voilà ce que voulait Jake Redman. Du whiskey, brûlant et pas cher. Et après six semaines sur la piste, il lui faudrait aussi une femme — brûlante et pas chère, comme l’alcool. Certains s’arrangeaient pour avoir ce qu’ils voulaient ; Jake était de ceux-là. La femme pourrait attendre, décida-t-il en s’accoudant au comptoir du saloon où il se trouvait, mais il en allait autrement avec le whiskey.

Il avait encore une longue trotte à parcourir dans la poussière avant de rentrer au bercail. Si l’on pouvait appeler « bercail » une rôtissoire comme Lone Bluff. Pourtant, certains s’y sentaient chez eux, pensa Jake en désignant une bouteille au barman. Ceux qui ne pouvaient pas faire autrement.

Pour sa part, il n’était chez lui que dans les deux mètres carrés que couvrait son ombre — même si, ces derniers mois, Lone Bluff lui avait semblé un endroit aussi passable qu’un autre pour s’y arrêter. Là, il pouvait avoir une chambre, une baignoire et une femme bien disposée pour un prix raisonnable. En outre, c’était une ville dans laquelle un homme pouvait, selon son humeur, soit éviter les ennuis soit les trouver.

Dans l’immédiat, avec la poussière de la piste qui lui brûlait encore la gorge et un verre de whiskey dans son estomac vide, Jake se sentait trop fatigué pour chercher noise à quiconque. Il allait prendre un autre verre, puis se chercher un endroit où manger. Après quoi, il quitterait cette ville de pacotille surgie du désert et se remettrait en route.

Le soleil entrait à flots par-dessus les portes battantes du saloon. Quelqu’un avait épinglé sur le mur le portrait d’une femme vêtue de plumes rouges, seule présence féminine du lieu. Les endroits comme celui-là n’allaient pas jusqu’à fournir de la compagnie à leur clientèle ; ils s’en tenaient à l’alcool et aux cartes.

Même dans une ville aussi perdue, on trouvait toujours un saloon ou deux. C’était d’ailleurs l’une des seules choses sur lesquelles on pouvait compter dans un coin pareil… Il n’était pas encore midi, et la moitié des tables étaient occupées. L’air épais sentait le whiskey, la sueur et le cigare. Jake savait qu’il ne sentait pas très bon non plus. Il avait cravaché dur pour venir du Nouveau-Mexique. Il aurait continué d’une traite jusqu’à Lone Bluff s’il n’avait pas voulu ménager son cheval et s’emplir le ventre d’autre chose que de la viande fumée que contenaient ses sacoches.

Ce saloon, comme tous les autres, n’était guère avantagé par la lumière du jour. Le comptoir était maculé de traces de doigts, de coudes, de verres renversés, sa surface éraflée par les allumettes. Le sol en terre battue avait absorbé sa part de whiskey et de sang. Jake, qui avait vu pis, se demanda s’il s’accorderait le luxe de se rouler une cigarette tout de suite ou s’il attendrait d’avoir mangé.

Il pourrait refaire sa provision de tabac, s’il avait encore envie de fumer. Dans sa poche, il avait la paye d’un mois. Mais il ne risquait pas de convoyer de nouveau du bétail ; cette vie était faite pour les jeunes idiots — ou pour les idiots tout court. Quand il n’aurait plus d’argent, Jake aurait toujours la possibilité d’accompagner les diligences à travers les territoires indiens. Les gens de la ligne cherchaient toujours des hommes sachant manier un fusil, et c’était quand même mieux que de cavaler derrière un bœuf.

En ce milieu de l’an 1875, les immigrants de l’Est continuaient à affluer en quête d’or et de terre, en quête de rêves impossibles. Certains n’allaient même pas jusqu’en Californie ; contraints par le manque d’argent, d’énergie ou de temps, ils s’arrêtaient dans l’Arizona.

Ce n’était vraiment pas une chance pour eux, songea Jake tandis qu’il avalait un second whiskey. Il avait beau être né dans ce pays, il ne le considérait pas comme l’endroit le plus hospitalier de la terre. C’était une région aride et pauvre, écrasée par le soleil.

Pourtant, lui s’y sentait bien.

— Redman ?

Jake leva les yeux vers le miroir miteux qui surplombait le bar et vit l’homme, derrière lui. Un type jeune, maigre, à l’air tendu. Son chapeau noir était abaissé sur ses yeux, et de la sueur brillait sur son cou. Jake retint un soupir. Il ne connaissait que trop bien ce genre d’énergumène, prêt à tout pour avoir des ennuis — comme si les ennuis ne venaient pas assez vite tout seuls !

— Ouais ?

— Jake Redman ?

— Et alors ?

L’autre essuya ses paumes sur ses cuisses.

— Je suis Barlow, Tom Barlow. On m’appelle le Gringalet.

A en juger par son intonation, le gamin s’attendait que son nom soit reconnu — et provoque même un frisson. Le whiskey n’étant pas assez bon pour un troisième verre, Jake jeta une pièce sur le comptoir et s’arrangea pour garder les mains loin de ses revolvers.

— Où est-ce qu’on peut manger un steak, dans cette ville ? demanda-t-il au barman.

— Chez Grody, un peu plus bas, répondit l’homme en prenant prudemment ses distances. Je ne veux pas de désordre ici.

Jack le considéra d’un œil froid.

— Est-ce que je vous cause du désordre ?

— Je te parle, Redman !

Les jambes écartées, Barlow tenait une main posée sur la crosse de son arme. Une cicatrice courait de son pouce à son poignet, nota Jake. Le cuir de son étui, qu’il portait très haut, était usé. Le genre de détail qu’il valait mieux remarquer.

Très calme, sans bouger plus que nécessaire, il regarda le nouveau venu dans les yeux.

— Tu as quelque chose à me dire ?

— Tu as la réputation d’être rapide. On raconte que tu as battu Freemont, à Tombstone.

Jake se tourna complètement vers lui. Le gamin avait un colt 44 à la crosse noire et brillante. Sans doute y avait-il déjà creusé pas mal d’encoches. Ce Barlow semblait être de ceux qui tirent fierté de leurs meurtres.

— C’est juste.

Barlow serrait et desserrait les doigts sur son revolver. A une table, deux joueurs de poker s’interrompirent pour regarder la scène et parier sur le jeu plus dangereux qui se nouait devant eux.

— Je suis plus rapide, affirma Barlow. Plus rapide que Freemont, plus rapide que toi. C’est moi qui fais la loi, ici.

Jake regarda autour de lui, puis fixa de nouveau les yeux noirs et nerveux de son adversaire.

— Félicitations.

Alors qu’il s’apprêtait à partir, Barlow lui coupa le chemin. Jake plissa les paupières ; devant l’expression froide et déterminée de son regard, un homme sensé se serait écarté, il le savait d’expérience.

— Fais-toi les dents sur quelqu’un d’autre. Ce que je veux, c’est un steak et un lit.

— Pas dans ma ville.

Bien que la patience ne fût pas la qualité dominante de Jake, il n’était pas d’humeur à perdre son temps avec un gosse désireux d’améliorer sa réputation.

— Tu es prêt à mourir pour un morceau de viande ? lança-t-il.

Un grand sourire se peignit sur le visage de Barlow. Il se croyait immortel, pensa Jake avec lassitude. Comme tous les imbéciles de son espèce.

— Si tu revenais me trouver dans quatre ou cinq ans ? répondit-il. A ce moment-là, je serai ravi de te mettre une balle dans la peau.

— Pourquoi attendre, puisque je te tiens ? Quand je t’aurai supprimé, il n’y aura plus un seul homme à l’ouest du Mississippi qui ne connaîtra pas Barlow-le-Gringalet.

Pour beaucoup, une raison de ce genre suffisait à dégainer et tirer. Jake fit un nouveau pas vers la porte.

— Facilite-nous la tâche à tous les deux, lâcha-t-il. Tu n’as qu’à dire que tu m’as tué, et le tour sera joué.

— Il paraît que ta mère était une squaw. C’est sûrement ce qui te rend lâche à ce point.

Barlow souriait de nouveau jusqu’aux oreilles quand Jake se figea, puis se retourna. La rage, il connaissait. Elle pouvait envahir un homme et le dominer tout entier. Quand il la sentait monter, il s’arrangeait pour la contenir. S’il devait se battre — et cela semblait à présent inévitable —, il préférait le faire à froid.

— C’est ma grand-mère, qui était apache.

Barlow sourit encore, puis s’essuya la bouche du revers de sa main gauche.

— C’est bien ce que je disais, tu es de cette sale race puante. De cette race de lâches. On ne veut pas d’Indiens, par ici. Je crois que je vais devoir nettoyer un peu la ville.

Il empoigna son arme. Jake avait déjà deviné son geste dans ses yeux. Froidement, rapidement, et sans regret, il tira la sienne de son étui.

D’après ceux qui assistèrent à la scène, ce fut aussi prompt que l’éclair et le tonnerre. Il y eut la lueur de l’acier, puis le grondement de la balle. Jake bougea à peine. Il tira, la main collée à sa hanche, se fiant à son instinct et à son expérience. Après quoi, il rengaina son revolver comme si de rien n’était.

Tom Barlow — surnommé le Gringalet — gisait sur le sol du saloon.

Jake poussa les portes battantes et marcha jusqu’à son cheval. Il ignorait s’il avait tué ou non cet homme, et il s’en moquait. Cette histoire lui avait coupé l’appétit.

* * *

Sarah avait terriblement peur de ne pouvoir garder le maigre repas qu’elle avait avalé tant bien que mal au dernier arrêt. Plus elle s’aventurait dans l’Ouest, moins elle comprenait que l’on puisse vivre dans des conditions aussi atroces. D’après ce qu’elle en voyait, cette région n’était vraiment faite que pour les serpents et les hors-la-loi.

Elle ferma les yeux, épongea son cou moite avec son mouchoir et pria le ciel de lui donner la force de tenir encore quelques heures. Au moins, grâce à Dieu, n’aurait-elle pas à passer une nuit de plus dans l’une de ces horribles étapes pour diligences où, chaque fois, elle redoutait d’être assassinée dans son lit. Et quand elle disait lit… il s’agissait plutôt d’un misérable matelas de corde, sans draps. Quant à l’intimité, inutile d’en parler.

Mais à présent cela n’avait plus d’importance, se dit-elle. Elle était presque arrivée. Après douze longues années, elle allait revoir son père et prendre soin de lui dans la superbe maison qu’il avait bâtie aux abords de Lone Bluff.

Alors qu’elle avait six ans, il l’avait confiée à des bonnes sœurs avant de partir faire fortune. Des nuits durant, Sarah avait pleuré toutes les larmes de son corps tellement il lui manquait. Puis les années avaient passé, son chagrin s’était apaisé. Bientôt, elle avait été obligée de sortir le daguerréotype fané pour se rappeler son visage. Néanmoins, il lui avait toujours écrit. Et si son style était puéril et compassé, il y avait tant d’amour dans ses lettres ! Tant d’amour et tant d’espoir !

Elle avait reçu des nouvelles régulières, une fois par mois, de l’endroit où il se trouvait. Au bout de dix-huit mois, et de dix-huit lettres, il lui avait écrit de l’Arizona, où il s’était installé. Il avait convaincu Sarah qu’il avait bien fait de la laisser à Philadelphie, où elle recevrait l’éducation qui convenait à une jeune fille. Elle resterait dans son pensionnat jusqu’au jour où elle serait assez grande pour traverser le pays et venir vivre avec lui.

Ce jour était arrivé. A bientôt dix-huit ans, Sarah allait rejoindre son père.

Son arrivée, elle en avait la conviction, serait profitable à Matt Conway. Même si la maison qu’il avait construite était superbe, elle manquait à coup sûr d’une touche féminine. Comme son père ne s’était jamais remarié, Sarah l’imaginait en célibataire endurci, ne sachant jamais où se trouvaient ses cols propres ni ce que la cuisinière allait servir au dîner. Elle aurait tôt fait de régler tout cela. Un homme dans sa position avait besoin de recevoir, et pour cela il lui fallait une maîtresse de maison. Or, Sarah savait exactement comment organiser un dîner élégant et un bal en grande tenue.

Certes, ce qu’elle avait lu sur l’Arizona était déprimant — pour ne pas dire plus. Des histoires de bandits sans foi ni loi et de hordes d’Indiens sauvages. Mais on était tout de même en 1875 ! Pour la jeune fille, il ne faisait aucun doute que même un territoire aussi lointain que l’Arizona était sous contrôle, à présent. Les articles qu’elle avait lus étaient de toute évidence exagérés pour augmenter la vente des journaux.

En revanche, ils n’avaient rien exagéré pour ce qui concernait le climat.

Elle essaya de trouver une meilleure position. La masse imposante de sa voisine et son propre corset lui laissaient peu d’aisance. Et l’odeur ! Sarah avait beau vaporiser de l’essence de lavande sur son mouchoir, elle ne pouvait y échapper. Il faut dire que sept passagers occupaient la diligence bringuebalante, serrés les uns contre les autres des coudes aux genoux. Il n’y avait pas d’air dans l’habitacle, ce qui accentuait encore la puanteur de ce mélange de sueur, d’haleines fétides et d’alcool — cet alcool que l’homme assis en face d’elle ne cessait de boire à même un flacon de verre. Au début, son visage marqué par la vérole et son foulard dégoûtant avaient fasciné Sarah. Mais lorsqu’il lui avait offert à boire, elle s’était retranchée derrière la meilleure défense d’une femme : sa dignité.

Pourtant, il ne lui était pas facile de rester digne dans ses vêtements qui lui collaient à la peau et avec ses cheveux qui s’écroulaient sous son bonnet. Cela devint presque impossible quand la grosse femme assise près d’elle se mit à mordre à pleines dents dans une cuisse de poulet…

Mais quand Sarah était déterminée, elle finissait toujours par triompher !

Les bonnes sœurs n’avaient jamais réussi à la guérir de son entêtement, que ce fût par la prière, les punitions ou les sermons. A présent, le menton légèrement levé et le corps raidi pour lutter contre le tangage de la diligence, elle crispait les paupières et ignorait ses compagnons.

Les paysages de l’Arizona — si l’on pouvait parler de paysages —, elle les avait assez vus ! Apparemment, ce territoire n’était qu’un désert sans fin, chauffé à blanc par un soleil implacable. Certes, les premiers cactus qu’elle avait aperçus l’avaient fascinée ; elle avait même songé à en dessiner quelques-uns. Certains étaient aussi hauts qu’un homme, avec des bras dressés vers le ciel. D’autres, courts et trapus, étaient couverts d’une multitude d’épines qui semblaient très dangereuses. Mais quand Sarah en avait eu contemplé plusieurs dizaines, sans rien d’autre à côté, ils avaient perdu de leur attrait.

Les roches étaient sans doute elles aussi dignes d’intérêt. Les buttes et mesas au sommet plat qui émergeaient du sable possédaient une sorte de charme sauvage, surtout lorsqu’elles se détachaient sur le ciel d’un bleu profond. Néanmoins, Sarah leur préférait les rues bien ordonnées de Philadelphie, avec leurs boutiques et leurs salons de thé.

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