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La Vie inachevée d'Addison Stone

De
166 pages

Elle a volé le cœur du milieu artistique. Puis elle l’a brisé.

« Depuis le jour où elle a posé le pied à New York, Addison Stone et son art subversif ont fait d’elle une personnalité incontournable. Sa tragique noyade a laissé ses fans et les critiques avides d’en savoir plus sur elle. J’ai mené moi-même les interviews auprès des gens qui la connaissaient le mieux : ses amis proches, sa famille, ses professeurs, ses mentors, ses galeristes, ses petits amis et les critiques d’art. J’ai retracé son parcours tumultueux. J’espère que cette biographie apportera un éclairage différent sur ce qui s’est passé dans la nuit du 28 juillet. »

Adele Griffin

« Certains se demandent s’ils vont oser perturber l’ordre de l’univers. D’autres font exploser ledit univers en mille morceaux pour voir à quoi il ressemblera le lendemain. Pour ceux qui n’ont pas connu Addison, prenez ce livre. Lisez le récit de sa vie. Trouvez-y l’inspiration et repoussez vos limites. »

Lincoln Reed, l’ex-petit ami d’Addison Stone

« Je ne crois pas à la magie, mais Addy est bel et bien vivante à travers ces pages, et dans la mémoire de ceux d’entre nous qui la connaissaient le mieux. »

Lucy Lim, une amie d’enfance

« L’existence d’Addison Stone reste une énigme même après avoir lu la dernière page de sa biographie. » Publishers Weekly

« Une expérience incroyable, inédite et à lire sans s’interrompre. » Booklist

« Un voyage fascinant dans l’esprit troublé d’une jeune artiste. » The Boston Globe

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Adele Griffin
La vie inachevée d’Addison Stone
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nenad Savic
À Charlotte Sheedy
« Je veux un mot plus lumineux que la lumière. »
– JOHN KEATSAddison Stone. Photo prise par Lincoln Reed.

29 JUILLET 4 H 59

NEW YORK CITY – La police de la ville de New York confirme avoir ouvert une
enquête sur la mort de l’artiste Addison Reed, dont le corps a été retrouvé ce matin
dans l’East River à proximité du pont de Manhattan. D’après les premiers témoignages,
la victime serait tombée tandis qu’elle essayait d’accrocher une œuvre sur un
échafaudage.
« Nous étions sur le pont, et nous l’avons vue tomber, explique Michael Frantin, qui
célébrait son premier anniversaire de mariage avec son épouse, Ginny. Elle portait une
robe blanc argenté. C’est arrivé si vite. On aurait dit une étoile filante. »
Plus tôt dans la soirée, la jeune femme était invitée à une fête donnée par Carine
Fratepietro à Briarcliff, la propriété de cette dernière dans la vallée de l’Hudson. Stone
serait partie précipitamment après une violente dispute. « Elle était furieuse », confirme
Alexandre Norton, un autre convive, qui souligne que la jeune femme entretenait une
relation turbulente avec l’artiste Lincoln Reed, connu pour ses travaux d’inspiration
sociale et politique et sa dénonciation des armes chimiques, notamment.
Un ami de la famille souhaitant garder l’anonymat affirme que Stone, qui habitait avec
ses proches à Peacedale, dans le Rhode Island, parlait parfois de suicide et avait
attenté à ses jours au moins une fois.

ERICKSON MCAVENA

Le lieutenant Keith Buschhueter, de la police de New York, confirme que plusieurs
personnes ont appelé les secours peu avant 2 h 30 ce mercredi. Stone était inerte et
inconsciente quand ils sont arrivés, affirme l’officier. Bien que l’enquête soit en cours,
ajoute-t-il, l’hypothèse du meurtre semble peu probable. « Il s’agit sans doute d’untragique accident. »
« Elle travaillait à plus de sept mètres de hauteur sans harnais, sans avoir pris la
moindre précaution, explique-t-il. On peut légitimement se demander si ce n’était pas
délibéré de sa part. »
Stone est devenue célèbre grâce à ses toiles, mais aussi à ses frasques publiques.
Ses œuvres étaient vendues dans les galeries Berger, mais elle peignait également
dans des espaces publics tels que sur des ponts, des châteaux d’eau et des bâtiments
abandonnés. Toutefois, le grand public n’a fait sa connaissance qu’à l’occasion de son
fameux Projet #53, soit le vol de son propre portrait au Whitney Museum, au printemps
dernier.
D’après son père, Roy, Addison Stone avait reçu la bourse W.W. Sadtler ainsi qu’une
subvention de la Fondation Maynard afin de poursuivre ses études au sein de l’Institut
Pratt. Ses œuvres ont été exposées à New York, Los Angeles, en Europe et en Asie.
« Ma fille avait la vie devant elle et des perspectives infinies, nous a confié M. Stone.
Je n’ai pas perdu tout espoir qu’elle m’appelle pour me dire que c’était juste une de ses
performances. »PROLOGUE
JE N’AI RENCONTRÉ ADDISON STONE qu’une fois. C’était à la première session de
mon atelier d’écriture à l’Institut Pratt, où j’avais été nommé professeur vacataire.
Comme je n’avais que sept étudiants, ce dont je me félicitais, j’ai tout de suite
remarqué l’absence de cette « A. Stone ». Alors, quand elle est arrivée avec un quart
d’heure de retard et qu’elle s’est installée dans le fond sans s’annoncer ni demander
pardon, cela m’a énervée.
Elle ne passait pas inaperçue ; elle était grande et délicate, elle avait le teint pâle,
des yeux noirs et deux nattes brunes pareilles à des cordes qui lui tombaient sur les
épaules. J’ai été surprise de voir des cicatrices sur ses poignets. Elle n’a rien dit, ne
s’est pas excusée de nous avoir dérangés. Pire encore, elle a tiré bruyamment la seule
chaise libre pour s’asseoir en dehors du cercle que j’avais préparé. Une fois installée,
ses bras constellés de taches de peinture pendaient mollement de part et d’autre de
son corps comme si elle n’en avait pas l’usage.
Comme nous étions en train de nous présenter, j’ai demandé aux élèves de
recommencer pour elle. Quelques phrases pour dire qui ils étaient et d’où ils venaient.
Quand le tour d’Addison est venu, elle a secoué la tête.
— Je ne suis pas encore là, a-t-elle dit doucement.
Étonnés, quelques-uns de ses camarades se sont tournés vers moi, attendant ma
réaction. Pour qui cette fille se prend-elle ? avaient-ils l’air de penser. Mais je n’en ai
eu aucune. Se rappellera-t-on autre chose de cette journée que cette fille disant qu’elle
n’était pas là ?

À LA FIN DU COURS, je leur ai donné un devoir à préparer pour la prochaine fois :
choisir un souvenir et le raconter avec sa voix de l’époque. Un paragraphe ou une
page, pas plus. À m’envoyer à mon adresse e-mail avant vendredi 17 heures. Le
devoir d’Addison est arrivé à 17 h 13.

« Je suis la dernière. Je suis en retard. Je tire ma chaise pour être plus à
l’aise. Je suis invisible et exposée. Mes mots sont un mur. Toute ma vie, j’ai
été deux personnes. Je suis moi et je suis elle. On m’a demandé de choisir
un moment, mais mon passé m’intéresse-t-il ? Pourquoi me retournerais-je,
alors que j’avance en titubant ? J’ai surtout peur de ne pas réussir à me
rattraper. Je suis toujours presque à court de temps. »

Un instant plus tard, j’ai reçu un second message d’Addison :

« J’arrête votre cours. »

Et ce fut terminé.
Évidemment, je ne l’ai jamais oubliée. Quand j’ai appris qu’elle avait quitté notre
école après un semestre seulement, j’ai été déçue, mais, comme presque tout le
monde ici, j’ai suivi sa carrière de loin. J’ai été très heureuse pour elle quand son
autoportrait a été choisi pour être exposé à la biennale du Whitney. Et puis il y a eu le
fascinant Projet #53. Et sa mort, au mois de juillet. Une artiste brillante, un potentiel
énorme effacé d’un seul coup. Tout cela pour rien. Quelle tristesse !
Tandis que je cherchais un nouveau sujet de roman, et comme j’en apprenais
davantage sur la vie de mon ancienne élève, une évidence m’a frappée : la vie
d’Addison Stone contenait tous les ingrédients d’un roman parfait. Je dois remercierJulie Jernigan et son article explosif – « Qui a brisé notre papillon ? Les derniers jours
d’Addison Stone ». C’est elle qui m’a donné envie de creuser le sujet. Notamment en
sous-entendant que les deux célèbres jeunes gens avec qui était sortie Addison –
Zachary Fratepietro et Lincoln Reed – pouvaient être mêlés à sa mort.
Chaque fois que je relisais le paragraphe mystérieux qu’Addison m’avait envoyé, je
ne pouvais m’empêcher de me demander si je n’aurais pas mieux fait de partir à sa
recherche, si ce n’était pas ce qu’elle attendait de moi.
J’ai donc décidé de me plonger dans son histoire. J’ai pris une année sabbatique et
commencé mes recherches. J’ai enregistré des centaines d’interviews de personnes
qui connaissaient Addison Stone de près ou de loin. Son histoire m’a conduite de Sag
Harbor à la Californie, d’Europe au Népal – et à Peacedale, évidemment, où elle avait
passé son enfance. J’étais littéralement obsédée. Dans chaque galerie, chaque café, à
chaque coin de rue, j’avais l’impression de croiser un nouveau sosie d’Addison Stone.

Sosie d’Addison Stone, New York City. Photo prise par Adele Griffin.

C’était ridicule, mais je me disais que plus j’approfondirais ma connaissance de son
passé, plus mes chances seraient grandes de passer un petit moment avec elle – un
moment arraché à la mort –, ne serait-ce que pour la frôler en arpentant le même
trottoir qu’elle. Elle était partout et nulle part.
Les rapports de police ont confirmé que Zach et Lincoln se trouvaient de ce côté de
Manhattan la nuit de sa mort, et que ni l’un ni l’autre n’avaient d’alibi suffisamment
solide pour les mettre hors de cause. Cela a alimenté ma curiosité. Et mes soupçons.
Tous les deux étaient difficiles à contacter, et ils refusaient de s’entretenir avec moi.
Qu’avaient-ils à cacher ?
Cette question est devenue le mystère central de ma vie.
Après des mois à passer des informations au crible, à compiler, découper et
transcrire des milliers d’heures d’entretiens avec les gens qui avaient connu Addison,
cette biographie lève enfin le voile sur la vérité telle que je la vois. Les remerciements
qui figurent à la fin de cet ouvrage ne mentionnent qu’une fraction des gens généreux
et dévoués qui m’ont aidée – certains ont préféré rester anonymes. J’ai aussi eu
beaucoup de chance de pouvoir me procurer toutes ces photos, ces images et
souvenirs, grâce auxquels nous pouvons réellement entrer dans le monde d’Addison.

À sa famille, ses amis, ses fans ou au lecteur qui la découvre, j’espère que voustrouverez Addison dans ce livre.

Adele GriffinI. RETOUR À LA MAISON
JONAH LENOX : Je crois avoir été le premier petit copain d’Addison. Nous sommes
sortis ensemble quand nous habitions Peacedale, avant que je déménage à Boulder,
dans le Colorado, et qu’elle parte s’installer à New York. Elle adorait cette ville – la ville
qui l’a tuée. Quand ils ont rapatrié son corps dans le Rhode Island pour l’inhumer, je
l’entendais presque plaisanter : « Lenox, tu imagines ? Moi qui croyais avoir laissé ce
trou derrière moi, me voilà de retour ! »
Dès mon arrivée, la veille de ses funérailles, je me suis rendu sur notre plage de
Point Judith. À l’endroit exact que nous préférions et d’où on voyait le banc de sable.
J’ai contemplé le ciel et la mer grise, à l’horizon – un spectacle tellement vrai et infini.
Alors j’ai compris. Je me le suis même dit à voix haute : « Elle est libre. »

La plage de Point Judith, Rhode Island. Photo prise par Jonah Lenox.

LUCY LIM : Je m’appelle Lucy. Je suis – enfin, j’étais – la meilleure amie d’Addison. On
se connaissait depuis la maternelle. Elle aurait dû être ma colocataire, ma demoiselle
d’honneur, la marraine de mes enfants. Au lieu de quoi elle est morte. Le 28 juillet. Le
jour le plus chaud de l’année. Le matin de ses funérailles, il faisait déjà très chaud. Plus
chaud que sous l’aisselle d’un tondeur, aurait dit ma grand-mère. Personne de sensé
ne s’enfermerait dans une église surchauffée par une journée de ce genre. Du moins
était-ce ce que je pensais.
Dès que maman et moi avons débouché sur Columbia Street, on a vu les voitures.
Il y en avait des centaines le long de la route qui conduisait à l’église, et d’autres
encore parquées à cheval sur la pelouse et devant l’entrée du cimetière. Il y avait des
photographes, des équipes de télé et des centaines de jeunes que je n’avais jamais
vus auparavant. Tous étaient immobiles et silencieux, et avaient quelque chose à la
main : des iris violet foncé, des reproductions de ses œuvres, la photo d’elle et Lincoln
prise dans l’ascenseur, des posters de ses tableaux, des cierges et même des ours en
peluche. Je me rappelle avoir pensé : Merde, Addy, si seulement tu pouvais voir ça !

JONAH LENOX : J’ai avalé quelques verres de Jameson dans la cuisine de Sugarfoot
avant la cérémonie. Je ne voulais pas y aller. Addison était ma copine. L’autre Addison
Stone, celle pour qui tous ces gens s’étaient déplacés, je ne la connaissais pas. J’ai
mis une cravate, même s’il faisait mille degrés à l’ombre. Et le bonnet violet qu’elle
m’avait offert. Ce bonnet, j’irais le récupérer dans un immeuble en flammes s’il le fallait.

WILMA PLANO, entrepreneuse de pompes funèbres chez Allens-Plano funérarium et
crématorium : Cela fait trente-cinq ans que je m’occupe des défunts, ici, à Peacedale.
J’ai travaillé sur des vieillards, des enfants, parfois même des bébés – que leurs petites
âmes reposent en paix. La plupart de mes collègues savent que notre boulot se
résume surtout à une chose : donner l’impression qu’ils sont endormis. De toute ma
longue carrière, je n’avais vu autant de vie dans le visage d’une morte. Elle rayonnait.
On aurait dit qu’elle nous jouait un tour, qu’elle était sur le point d’ouvrir les yeux, de
s’asseoir et d’éclater de rire. Je n’arrivais pas à me chasser cette idée de la tête. Si
vous voulez savoir, ça m’a fichu une trouille bleue. Moi qui étais persuadée de n’avoir
peur de rien. Je me trompais.

HAILEY REISS, journaliste au Times : On m’avait envoyée couvrir les funéraillesd’Addison Stone. C’était un vrai scoop car, à ce moment-là, les rumeurs allaient encore
bon train, certains accusant Zach Frat de s’être vengé, d’autres parlant d’une dispute
avec Lincoln Reed et de ce triangle amoureux en général. Accident, suicide – chacun
avait son idée sur la question. Les événements de cette fameuse nuit semblaient
s’enchaîner de façon étrange. Alors j’avais envie de voir qui allait venir ou non : les
amis, les ennemis, le cirque habituel… J’aurais surtout voulu obtenir une déclaration
exclusive de Lincoln Reed, mais il ne s’est pas montré.
Addison Stone était – et demeure – un sujet vendeur.
Mon rédacteur en chef voulait que nous lui rapportions des images. Une photo de
Lincoln, l’air coupable ? dévasté ? ou bien Carine Fratepietro serrant dans ses bras la
mère de la défunte ? ou encore Gil Cheba, ce géant exotique, épuisé et éploré ? ou un
des frères Lutz buvant de la limonade sur la balancelle d’une maison de campagne ?
A u Times, on pensait avoir eu une idée géniale en décidant de raconter ces
funérailles comme un film, sauf qu’en arrivant au Sheraton je suis rendu compte qu’on
n’avait pas été les seuls. Le New York Post, Vanity Fair, New York, Daily Beast,
Gawker, TMZ, People, Star, ArtRightNow. Et surtout Julie Jernigan, l’auteure de cet
article devenu classique pour Art & Artist. Oui, il y avait tout le monde. Et nous nous
battions tous pour figurer en bonne place sur Reddit. Malheureusement, les flics locaux
nous ont confisqué nos appareils photo. Ils avaient tous été mobilisés pour protéger
l’intimité d’Addison, semblait-il. Vous ne verrez donc jamais d’images de la cérémonie,
parce qu’il n’en existe pas.
Je ne m’attendais pas à ce genre de funérailles. Nous étions tous venus pour la
même raison. Il s’agissait de couvrir la mort d’une célébrité – trop jeune, trop belle, trop
talentueuse et partie trop tôt. Qui aurait refusé d’écrire sur le sujet ?
Mais vous savez quoi ? C’était sacrément triste. Tous ces gens adoraient Addison.
La tristesse était palpable. L’atmosphère bourdonnait d’une peine intense, comparable
à de l’électricité statique.

INSPECTEUR SEAMUS RIORDAN, police de South Kingstown : Quinze ans que je suis
dans le métier, et je n’avais jamais vu ça. On avait été appelés – et je parle de six
patrouilles – vers 11 h 15. On nous avait briefés, évidemment. Un paquet de monde
s’était rassemblé pour les funérailles d’une jeune femme, une célébrité apparemment.
Nan, son nom ne me disait rien. Jon Bon Jovi, LeBron James, là oui, mais elle…
Contrairement à moi, beaucoup de gens la connaissaient ; en un rien de temps, un
embouteillage monstre s’est formé entre Columbia et l’église de Peacedale.
Et c’était sans compter la foule à pied. Des mômes assis sur le toit des bagnoles,
empilant des couronnes sur les bornes à incendie, écrivant des messages à la craie
violette sur les trottoirs et les poteaux téléphoniques. Décorant les arbres de
papiertoilette, aussi.
On avait du gaz lacrymogène, des Taser. On était prêts à faire face à toutes les
situations. Rapidement, on a vu que ces gens étaient des fans inoffensifs. On leur avait
refusé l’entrée de l’église, mais ils voulaient participer à la cérémonie à leur manière.
Ça me faisait penser aux concerts en plein air du Johnny Cake Festival, à Pawtucket.
On n’avait pas besoin de renforts. Il y a eu de la violence, c’est vrai, mais ça s’est
passé dans la famille, et on n’était pas là de toute façon.
Je suis allé voir sa tombe quelques jours plus tard. De mes propres yeux. J’en avais
besoin. Toutes ces fleurs dans la lumière estivale. C’était vraiment beau. Vous voulez
que je vous dise ? On pouvait sentir l’esprit de la fille et tout l’amour qu’elle inspirait à
ces gens. Ouais, dans l’air.

Tombe d’Addison Stone, cimetière de St Martin-in-the-Fields, Peacedale, Rhode Island.Photo prise par Adele Griffin.

CHARLIE STONE, son frère : J’ai seize mois de moins qu’Addison. Nous n’étions que
tous les deux. Pour vous dire la vérité, je déteste parler de l’enterrement de ma sœur,
même si je m’en souviens dans les moindres détails. Papa, maman et moi étions au
premier rang. Puis venaient nos cousins Maddy et Morgan, tante Jen et oncle Len, ma
grand-mère paternelle Gam-Gam, et mes grands-parents de Bristol, Gran et Pop
O’Hare. Je trouvais débile cette idée de cercueil ouvert, franchement. Mes parents ont
déconné sur ce coup-là. Mais ils étaient si fiers de l’apparence d’Addison. Papa et
maman ne sont jamais d’accord sur rien, mais là…
Maman lui avait choisi des vêtements vraiment nuls. Addison aurait été folle de voir
ça. Un chemisier blanc, une longue jupe noire – qu’elle devait porter avec la chorale,
en seconde – et des bottines noires qu’elle n’avait même pas emmenées à New York.
Deux ans qu’elles étaient reléguées dans un placard du couloir, et maman les lui met
le jour où elle doit rencontrer saint Pierre. J’hallucine.
Je suis resté sagement assis sur mon banc. Je préfère me rappeler le visage de ma
sœur autrement que mort et entouré de dentelles blanches. Il a fallu que je me
retrouve seul dans l’église pour remarquer la présence de tous ces gens, derrière la
porte. C’est à ce moment-là que j’ai compris que les funérailles d’Addison étaient un
truc énorme. Ce n’était pas un simple retour au bercail. Ces jeunes étaient si
respectueux. Ils étaient assis sur des voitures ou des couvertures étendues sur l’herbe.
Je ne pouvais pas m’empêcher de sentir leur… présence. Elle était comme un
bourdonnement autour des murs de l’église. Ce bruit de fond, ce murmure produit par
ses adorateurs, Addison avait-elle l’habitude de l’entendre ? lui parvenait-il dans
l’audelà ?

LUCY LIM : Je l’ai regardée. Il le fallait. J’avais besoin de m’assurer que cette fille si
pleine de vie n’était plus de ce monde. Normalement, son esprit était un
enchevêtrement de câbles fumants et brûlants, alors j’ai été pour le moins frappée par
le calme de son visage. Je n’y lisais ni peur ni panique. Ses paupières étaient fermées,
ses cils recourbés ; on aurait dit une poupée. Ses joues roses, ses cheveux brillants.
Pas la moindre trace d’épuisement, d’usure. Juste ma petite Addy qui faisait une sieste.

MAUREEN STONE, sa mère : Je me le répète tout le temps. Je suis la mère d’une
enfant qui vient de mourir. J’appartiens à un club dont personne ne veut faire partie.
Dieu sait que j’ai mis des mois à accepter cette idée. Ma fille est partie. Ma fille est
morte.
Toutes ces années, vous n’imaginez pas. Toute sa vie, j’ai eu peur pour ma fille et,
finalement, mes pires craintes sont devenues réalité.

EVE LIM, la mère de Lucy : Si vous les aviez vues, toutes les deux ! Les meilleures
amies du monde ! Lulu et Addy, Addy et Lulu, elles s’appelaient tout le temps, tout le
temps… Lucy passait la moitié de la semaine chez Addison et inversement. Plus tard,
quand elles étaient au lycée, Addison passait encore plus de temps chez nous à cause
de l’ambiance chez elle.
Comme j’élevais ma fille seule, j’adorais leur compagnie, à toutes les deux. Je les
conduisais au Cineplex ou chez Applebee’s. Je changeais tout le temps de station de
radio et je les écoutais glousser sur la banquette arrière. C’était le bon temps ! Je sais
qu’Addison n’était plus la même qu’au temps d’Addy-et-Lulu mais, quand je l’ai vue
dans son cercueil, j’ai cru l’entendre rire dans ma tête. Son sourire était un rayon de
soleil. Quelle beauté ! Elle restera à jamais dans mon cœur.
LUCY LIM : Après la cérémonie, maman et moi étions comme des zombies. Nous
étions en état de choc depuis trois jours. Nous nous dirigions vers la salle de réception,
dans le sous-sol de l’église, quand j’ai remarqué que quelques journalistes étaient
parvenus à se faufiler dans la bâtisse. Chaque écureuil voulait sa noisette, et tout le
monde posait des questions sur Addy – sa vie sexuelle, la drogue, son état mental, ses
prétendues tentatives de suicide, et surtout où était Zach Frat. Et Lincoln Reed. J’ai
regardé autour de moi et j’ai aperçu le frère d’Addy. Pauvre Charlie, il n’arrivait pas à
se dépatouiller d’un journaliste. Je savais comment ça allait finir, je me disais : Merde, il
va péter un plomb, ce type va le faire exploser.

JONAH LENOX : Plus tard, j’ai dit à Charlie : « J’aurais voulu donner moi-même ce
premier coup de poing. J’aurais aimé te filer un coup de main avec ce journaliste. »
Sauf que, dans la mesure du possible, j’essaie de me tenir à l’écart des bagarres.
Comme dit si bien Sugarfoot : « Tu ferais mieux de ne pas finir comme ton père – ou
bien je te fiche à la porte de cette ferme ! » Ce jour-là, je me suis tenu à carreau.
J’étais venu avec une canette de Coca arrosée au whiskey, histoire de me détendre,
de rester calme. Et puis Charlie et le journaliste ont commencé à se chamailler, en sont
venus aux mains, et je me suis senti obligé de m’en mêler.
Charlie est costaud et il démarre au quart de tour. J’ai entendu le journaliste dire :
— Votre sœur n’a-t-elle pas signé un arrangement avec Max Berger ?
Charlie s’est emporté.
— Quoi ? Qu’est-ce que vous sous-entendez ? Répétez un peu !
Comme le type se taisait, Charlie a attrapé une chaise et l’a plaqué contre le mur
avec.
— Répétez un peu ! Répétez pour voir !
S’il avait connu Addison, il n’aurait jamais posé ce genre de question. Addison était
libre. Elle n’avait pas besoin qu’un vieux marchand d’art lui mette le pied à l’étrier.

CHARLIE STONE : Ouais, le mec a dit qu’il était journaliste. Jack quelque chose. Jack
Le Branleur. Il parlait de ma sœur comme s’ils avaient été potes. Comme s’il était
vraiment triste. Je venais de rentrer à la maison après un stage de football à
Pensacola, et mon corps ne demandait qu’à s’exprimer. Ma sœur était morte. Ma
sœur. La chaise était juste là. Je sais qu’on raconte que je l’ai plaqué contre le mur,
mais je l’ai juste bousculé avec la chaise, et il est tombé contre le mur. Au passage, il a
réussi à me donner un coup de poing. Il a eu du bol.
Alors je lui ai rendu la monnaie de sa pièce. Bien comme il faut. Il peut y avoir du
soulagement à mettre un coup parfaitement placé, vous savez ? C’est à ce moment-là
que Jonah Lenox – « le Lenox », comme l’appelait ma sœur, car il était son petit copain
au lycée – c’est à ce moment, donc, que Lenox est arrivé. Le Lenox peut sembler
calme, mais provoquez-le, et il est capable de se battre à mort. Tout à coup, tout le
monde s’est mis à crier, à m’agripper, et mes poings qui frappaient, cognaient… J’en
suis ressorti avec pas mal de bleus, mais j’en suis content. Je parle des bleus visibles,
bien sûr.

JACK FROEK, blogueur et envoyé spécial du magazine Last Call : Que les choses
soient claires, il y avait foule de racailles à ces funérailles. Des bouseux. Ils se seraient
entre-égorgés pour un Curly tombé par terre. Le genre de péquenauds qui a tué
Matthew Shepard. Pour ma défense, je connaissais vraiment Addison Stone. On s’était
rencontrés à New York. On s’envoyait des SMS, genre : « On fait quoi ce soir,
Stone ? » Et elle me répondait : « DJ Generate donne un set surprise au GreenMonkey. Inutile de venir avant minuit. » Enfin, des trucs comme ça. Alors je me
pointais, j’obtenais une déclaration et une photo volée qui ne l’était pas vraiment. Elle
adorait le pouvoir. Last Call publiait souvent des articles sur elle, avec des photos
exclusives, surtout du temps où elle était avec Zach Frat – le fils de Carine Fratepietro,
vous savez ? L’aristocratie artistique. Quand Addison et Zach étaient ensemble, les
flashs des appareils ne cessaient pas de crépiter.
Addison a surfé sur cette vague. On avait besoin d’elle, et elle avait besoin de nous.
Elle n’était jamais avare en infos sur sa vie privée. Par exemple, il lui arrivait de nous
dire des trucs gratuitement, juste pour s’amuser. On savait ce qu’elle prenait au petit
déjeuner, où elle achetait ses chaussures, ses pinceaux – c’était une faiseuse de
tendances, comme on dit dans le jargon. On avait toujours un œil sur elle. En
revanche, elle n’a jamais versé dans l’autopromo sur les réseaux sociaux, genre
Facebook ou Instagram. Elle adorait qu’on parle d’elle, mais elle refusait d’être à
l’initiative de ces conversations.
La grosse info : Zach Fratepietro et Lincoln Reed n’étaient pas aux funérailles. Ils
n’ont pas eu à se taper de la viande froide et des gâteaux Bisquick dans le sous-sol
humide de cette église. À part eux, tout le monde était là. Max Berger, les Lutz et la
moitié des dynasties Broyard et Galarza avaient fait le déplacement. Mais pas les
copains de Stone ! On m’avait dit qu’elle s’était disputée avec les deux jeunes hommes
le soir où elle a perdu la vie.
J’avoue que je n’ai pas approché Charlie de la bonne manière, mais on devrait
enfermer ce gorille. Je suis ressorti de cette rencontre avec une double fracture du tibia
et un œil poché. Il vous l’a dit ? non ? J’ai passé la journée dans cet hôpital de
bouseux à me prendre des rayons X. Je lui ai envoyé la facture, à ce petit connard.
Même si je m’attends pas à être remboursé, évidemment.

LUCY LIM : La réception a été l’occasion d’un déferlement d’émotions. La maman
d’Addy a dû aller s’allonger sur un lit de camp dans le bureau du curé. Il y avait
beaucoup trop de monde. Je me rappelle m’être dit que c’était une version sinistre de
la scène à laquelle nous avions toutes les deux assisté lorsque Addy nous avait
demandé de la rejoindre à New York la première fois. Comme c’était l’anniversaire de
sa mère, elle nous avait invitées à dîner, puis à une première de film et, enfin, à une
garden-party nocturne à Williamsburg. Il y avait déjà tellement de monde, ce soir-là ; et
tous ces gens qui adoraient Addy, qui se bousculaient pour lui parler.

Addison Stone, Maureen Stone et Lucy Lim. Photo prise par Brian Bedrino.