Le Bois du serpent noir

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Dans un univers exotique et romanesque, l’amour, la chose la plus puissante qui soit, est porté à son degré le plus haut.
Cet ouvrage met l’accent sur un certain état d’esprit de l’époque et prône l’indépendance d’esprit, le non-assujettissement à toutes conceptions inhibitrices ; conceptions qui, le plus souvent, proviennent de l’entourage et de l’environnement.
Un cadre merveilleux et fantastique, où certaines situations sont bien réelles. La trame n’est autre que l’amour extraordinaire qui unissait deux jeunes personnes depuis leur enfance : l’unique garçon de la famille et sa sœur préférée. Un duo qui fait échec à toutes les tentatives de l’ombre...
Un récit passionnant, quelquefois surprenant, enrichi de poésie exotique. Une énumération descriptive des rythmes, des moments de liesse, des manifestations chaleureuses du folklore, et des moments de tendresse. Et puis, surtout, cette présentation du carnaval guyanais dans toute sa force et son unicité. Tant de choses qui vous feront plonger dans la vie guyanaise d’autrefois.


Publié le : vendredi 18 juillet 2014
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EAN13 : 9782332732484
Nombre de pages : 306
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ISBN numérique : 978-2-332-73246-0

 

© Edilivre, 2014

Le bois du serpent noir

Chrétien, es-tu conteur fou des mythes profanes ?

Sais-tu donc rudoyer les augures qui planent ?

Mais… pourrais-tu camper près des pieux cimetières,

T’y glisser sous la lune imbue de son mystère,

Pour changer l’au-delà et taquiner l’enfer ?

Héritier de l’évolution des origines,

Toi qui frisas l’immanence des lois divines,

Ta naissance, par mille esprits, comme une obole,

Fut ressentie et vouée aux mystiques geôles,

Quand ton berceau vibra à l’hymne des nécropoles.

Toi qui semas ta vie, ton rêve et leur fiasco

Au pied du ministère de l’infernal écho,

Dans les tombeaux empuantis, et sans frémir,

Au plus noir des caveaux pourrais-tu te blottir ?

Et, aux besoins des morts saurais-tu subvenir ?

Le frisson de ta mort assiste à l’agonie

Des sanctifications qui tinrent ton génie.

Tu ne peux plus humer les miasmes plantureux.

Amène ton pouvoir aux confins monstrueux :

Nuit immense, éternelle, ô destin malheureux !

Chapitre 1
Présentation des personnages

Erdino Santanelle était animé d’une sorte de folie de vivre. Doué d’une vitalité débordante et d’une fougue sans cesse croissante, il n’en possédait pas moins un cœur adorablement tendre et sensible, où se nichaient de nobles vertus parfois impénétrables.

Il ressentait une satisfaction profonde, et une sublime palpitation s’emparait de lui rien qu’à la pensée d’être, d’exister sur une terre nantie de tant de merveilles. Pas une seule fois on ne l’avait entendu gémir, se lamenter sur son sort qu’il jugeait plutôt agréable. Il ne se plaignait point lorsque survenait un trouble, un chagrin ou une déception. Il avait, certes, des moments de tristesse ; l’homme étant ainsi fait qu’il ne peut pas toujours sourire. Mais, Erdino résistait fort bien aux assauts des ennuis infâmes, et prenait la vie du bon côté. Sa vitalité innée l’emportait sur tout sentiment néfaste qui eût pu ternir ses bonnes dispositions. Il avait, en outre, appris à tirer profit de ses désillusions et ses blessures, ce qui contribuait à augmenter la puissance de son optimisme et l’éclat de sa joie de vivre.

Dans ce pays où Erdino était venu au monde, les légendes, les ancestrales croyances superstitieuses et le folklore, ce dernier dans une moindre proportion, avaient une place non négligeable. On eût dit qu’ils hantaient les esprits, qu’ils étaient l’obsession de chacun, la nourriture de toute pensée… et l’on parlait beaucoup du Bois de la Douceur…

Le Coin du Bois, l’un de ces quartiers externes de la ville, ainsi dénommé puisque jouxtant cette forêt mystérieuse, avait offert à Erdino une enfance radieuse et enivrée des joies de la nature exubérante. Erdino, bien qu’un peu à l’écart de la vie urbaine, était toujours tenu au courant des petits potins, des ragots de toutes sortes. Car, dans cette petite ville qu’était autrefois Cayenne, l’on se connaissait tous plus ou moins.

Certains des nombreux amis d’Erdino avaient choisi de l’appeler Ero. Ils n’avaient aucune idée quant à l’origine de ce surnom ; mais, il avait suffit qu’on l’entendît une seule fois pour que l’appellation fît son chemin.

Le grand cousin Amédée, maintenant éteint, avait su, lui, pourquoi il l’appelait ainsi. Cousin Amédée avait beaucoup aimé Erdino ; comme son propre fils. Il n’avait pas eu d’enfant, ce qu’il avait toujours vainement souhaité dans sa jeunesse. Et, l’éternel sourire d’Erdino, sa gaieté dominante, ses nobles principes, avaient fait naître en lui cet amour paternel propre aux gens sages et malheureux dans leur désir.

Le cousin Amédée était payé de retour, car Erdino l’aimait autant qu’il aimait son propre père. Ce qui l’amenait souvent à s’exclamer : « Quand je pense que certains n’ont pas connu leur père, alors que, moi, j’ai un père et un papa… ! Et, quand on lui demandait qui était le père et qui était le papa, il répondait en ébauchant un sourire de lutin :

– Je ne sais pas exactement…

Un soir où, à la lueur tranquille de la lune, ils s’entretenaient de la vie, du monde et de bien d’autres choses, Amédée lui avait dit :

– Vois-tu, Erdino, j’ai aujourd’hui plus de soixante ans et je me suis déjà résigné à mon sort ; la vieillesse étant une chose que l’on ne peut éviter. Elle est parfois lourde et toujours inéluctable, tout comme ce vers quoi elle tend, c’est-à-dire la mort, l’extinction. Cependant, quand je te vois sourire et t’amuser, quand je t’entends chanter de ton ardeur habituelle, l’envie me prend de rajeunir, d’être de nouveau comme toi et ne plus penser à l’extrême voyage. Chacun garde en son cœur l’image d’une idole, d’un héros auquel il s’identifie. Tu trouveras peut-être cela anormal pour un homme de mon âge, mais sache que tu es pour moi ce personnage d’adoration que l’on magnifie. Je t’appellerai désormais Ero. Tes amis, eux, entendront sûrement « Héros » et se poseront des questions. Ils se demanderont de quel acte d’héroïsme tu t’es paré. Nous leur posons ainsi une énigme. Mais, promets-moi de ne rien leur dire.

Erdino avait quelque peu protesté, considérant cela comme un jeu tout à fait puéril. Mais, voyant le désappointement du vieil homme et les sillons qui s’étaient soudain accentués sur son front, il s’en était voulu, et avait promis.

L’ancien avait eu raison : tous ceux qui l’avaient entendu l’appeler ainsi, dans les premiers temps, n’avaient pas manqué de questionner Erdino. Mais Ero n’avait jamais dévoilé son secret.

A Cayenne, parlant d’une personne que l’on aimait bien et qui atteignait à une certaine popularité, l’on avait pour habitude de faire précéder le nom du « Ti » familier (petit). Ti Joseph, Ti Raymond etc. Ainsi, Erdino était devenu Ti Ero. Et, Ti Ero s’était très bien accoutumé à cette gentille appellation. Après tout ce n’était pas déplaisant. C’était même plutôt agréable.

Ninette Santanelle, sœur aînée d’Erdino, avait, elle aussi, de belles manières, était dotée de bons sentiments, et restait une parfaite suppléante de la maîtresse de maison. Car, Madame Nathalie Santanelle ne se confiait qu’à sa fille aînée, l’entretenant de tous ses problèmes coutumiers et des choses de la vie.

Cependant, bien que subordonnée à une infinie délicatesse, Ninette n’était pas fille à se laisser faire. D’un esprit de décision et d’observation très développé, elle avait le souci du détail et portait une attention raffinée à tout ce qui se passait autour d’elle. Autant elle faisait preuve de bonne volonté et d’amabilité envers qui était bon pour elle, autant elle se battait férocement pour défendre ses droits et ses principes, face à ceux qui osaient la provoquer, la menacer, ou même simplement la considérer avec quelque mépris.

Comme Ero, Ninette avait beaucoup aimé le cousin Amédée. Elle s’était toujours fait un plaisir infini de lui préparer de merveilleux petits plats, notamment le « calalou », ce succulent mélange d’épinards, de fruits de fruits de mer, de gombos, de poisson fûmé etc. Il aimait tant ce mets, le cousin Amédée ! Il est aussi à remarquer que Ninette était bonne cuisinière, et tout ce qui eût paru quelconque, cuisiné par d’autres, semblait exhaussé, doublé en sa saveur, cuisiné par elle. Et le cousin Amédée était tout à son aise quand il venait rendre visite aux Santanelle qui, tous, appréciaient son élégante amitié brodée de courtoisie et de bonhomie.

Ninette avait quitté l’école depuis une année et travaillait comme puéricultrice à la Maternité de l’Hôpital des Sœurs, place des Palmistes. Son revenu n’était pas très épais, mais cela suffisait à la rendre heureuse, car elle pouvait de temps en temps, offrir un petit cadeau à sa mère, ou bien aider à l’entretien de la vieille maison. Il faut savoir qu’ils vivaient tous ensemble dans cette masure à trois pièces, et que chacun apportait sa contribution, afin de maintenir sa vieille charpente, la garder dans un état acceptable. Si elle venait à s’écrouler, quels horribles ennuis en résulteraient ! Chacun apportait également une mise pour ce qui concernait la nourriture, et le repas était pris en commun.

Erdino, lui, avait été embauché depuis peu par la Régie d’Electricité, et passait son temps à essuyer les affreuses machines, à dégraisser les pièces des monstrueux moteurs, et à aider à la soudure des matériaux utilitaires. C’était assez comique de l’apercevoir au bout du chemin quand il rentrait du labeur, vêtu de son bleu de travail épais et grossier, et qui n’était plus tellement bleu ; le visage barbouillé de graisse impure, et ses vieilles chaussures éculées à la pointe desquelles apparaissaient ses orteils charnus et peu discrets. Souvent, des plaisanteries pas bien méchantes émanaient des amis qu’il croisait, mais il n’en avait cure. Il savait que quand viendrait le samedi soir, puis au dimanche, il serait un tout autre homme. Il savait que lorsqu’on l’apercevrait aux abords de la cathédrale Saint-Sauveur, tout plein d’élégance, tout fringant dans ses vêtements légers, l’on ne produirait plus de ces railleries à son propos. Et bien d’autres l’envieraient. Car le travail stable et bien rémunéré, à Cayenne, n’était pas facile à dénicher ; et, à moins d’être employé dans un quelconque bureau de l’Administration, l’on n’avait recours qu’à la pêche et l’agriculture qui, dans la majorité des cas, ne nourrissaient pas suffisamment leur monde. Erdino ne pouvait que s’estimer heureux d’avoir pu trouver cette place et mener sa petite vie en toute sécurité.

Ainsi, Monsieur Andréus Santanelle se voyait aidé par ses enfants. Ils lui étaient d’un grand secours, car les temps étaient durs et les marées bien capricieuses. De plus, son âge avancé et sa santé précaire ne lui laissaient guère la possibilité d’aller glisser sur l’eau dans sa frêle embarcation, pour ramener un maigre poisson de ses longues randonnées marines.

Quel homme sage et conciliant il était, Monsieur Santanelle ! Son esprit ouvert lui permettait d’écouter tout le monde avec la même attention, d’être attentif à tous les bruits, toutes les rumeurs nouvelles, afin d’offrir ses conseils toujours raisonnables, et ses services à qui les lui demandait. Plein de complaisance et de compassion, il nourrissait un grand désir d’être juste, équitable envers autrui. Cela était son principe majeur.

Erdino avait, à peu de chose près, les mêmes traits de caractère que son père qui, malgré son âge, resplendissait toujours d’un saint enthousiasme et d’une gaieté luminescente. Et, Madame Santanelle l’aimait toujours comme au premier jour, après plus de trente années de mariage. C’était un couple parfait : uni et heureux.

Les époux Santanelle avaient donné le jour à une seconde fille : Pamphilia. Cette dernière, plus jeune qu’Erdino, avait passé son enfance hors du sein familial. Car, Madame Santanelle, dès son troisième accouchement, connu une étrange maladie qui ne lui permit point de s’occuper de son bébé ; maladie que l’on qualifia par la suite de « maladie des saints », pour avoir frappé une femme digne de porter l’auréole de la sainteté, et pour être tout à fait inexplicable.

Quinze jours à peine, après avoir mis au monde la petite Pamphilia, Nathalie, à l’étonnement de ses proches, entra subitement dans un état second : ne répondant que rarement aux questions que lui posait son entourage, elle se mit à déblatérer, débitant sans arrêt des phrases incohérentes et parfois indécentes. On eût dit qu’elle soutenait une conversation fort animée avec un interlocuteur invisible. Ce jour-là, la gaieté habituelle d’Andréus disparut subitement de sa face ; et il comprit dès cet instant que de gros ennuis l’accableraient et troubleraient sa vie pendant longtemps.

Madame Ernestine Garina, dite Titine, la grande amie de Nathalie et qui était a l’époque comme une mère pour elle, fut appelée à son chevet. Titine ne reconnut plus Nathalie tant elle avait changé brusquement. Celle-ci, économisant à outrance ses paroles envers son entourage visible, finit après bien des sanglots par ne plus répondre du tout, alors que l’étrange dialogue se poursuivait et s’animait entre elle et son personnage imaginaire.

– Maman, maman, s’inquiéta Ninette, quatre ans, subodorant l’anomalie, qu’y-a-t-il ? Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Maman, maman, embrasse-moi…

Et, l’enfant s’éloigna de sa mère qui était devenue sourde à ses appels, de cette si gentille maman qui n’était plus qu’une étrangère pour elle. Elle s’en alla pleurer dans un coin.

Erdino, deux ans, voyant les larmes de sa sœur, l’air triste de son père, de Man Titine, et l’air hagard de sa mère, se mit, lui aussi, à pleurer. Tout cela ne faisait qu’embarrasser un peu plus les braves gens qui ne savaient plus que faire, que dire, ni quelle attitude adopter face à cette situation nouvelle et si étrange.

– Fouté mo la pé ! (Fichez-moi la paix !) lançait Mme Santanelle à son personnage… mé non (mais non)… Lésé mo trankil, a pa mo ki fè angnin (Laissez-moi tranquille, ce n’est pas moi, je n’ai rien fait)… a ou mem’ ki djab’ (le diable c’est vous-même)…

– Qu’y-a-t-il Nathalie ? avait encore insisté Man Titine. Et, Nathalie avait daigné répondre :

– Ce Monsieur-là, il m’agace ; il me dit de ne pas vous répondre parce que vous êtes des démons…

La consternation avait envahi le petit monde. Mme Santanelle pleura chaudement et ne prêta plus attention à ce qu’on lui disait. Plus un seul mot ne s’échappa de sa bouche retroussée.

Quand vint l’heure du repas, elle refusa catégoriquement de manger ; et quand il fut décidé que l’on ferait appel à un médecin, elle ne voulut voir que Man Titine qui put lui faire un brin de toilette et l’habiller.

– Seigneur, qu’est-ce donc encore que cette bizarrerie, dit tout bas Andréus. Que se passe-t-il donc dans la tête de ma femme, et comment faire pour l’aider ? Mon Dieu pourquoi m’infligez-vous cette épreuve ? S’il faut que je m’occupe des enfants, de la cuisine, du ménage, comment pourrai-je aller à la pêche, à cette pêche qui nous est nécessaire à tous ?

Il sembla, à ce moment-là, que le Seigneur lui donnât la réponse, car Man Titine vint vers lui et lui proposa de garder ses trois enfants jusqu’à ce que sa femme fût guérie. Elle n’avait pas eu vent de sa prière à Dieu ; c’était spontanément qu’elle le lui avait proposé. Andréus fut très peiné à l’idée de se séparer de ses enfants. Mais « nécessité fait loi » ; et il ne put qu’accepter.

Le médecin arriva, examina non sans mal Nathalie qui s’excitait toujours et ne répondait qu’à son invisible compagnon. Puis, elle fut conduite à la clinique psychiatrique de Cayenne.

– Vous savez, avait dit par la suite le spécialiste à Andréus, votre épouse est atteinte d’un mal compliqué. Il m’est assez difficile de vous expliquer cela, mais, sachez que tout se passe dans sa tête, uniquement dans son esprit. Certes, nous la soignerons de notre mieux, mais il est certain que, par la suite, le meilleur médicament pour elle sera encore votre amour. Ne cessez pas de l’aimer car vous êtes la cause de son mal.

– Moi, la cause de son mal ? s’était écrié Mr Santanelle choqué.

– Oui, et je m’en vais vous expliquer : voyez-vous, Monsieur, d’après les tests que nous lui avons fait subir, d’après nos analyses et ses réponses incohérentes, il s’est avéré que votre femme, très sensible, très émotive, et surtout très amoureuse de vous, n’est plus tout à fait maîtresse de son esprit. Elle se fait du souci pour vous, beaucoup de souci. Je crois savoir que vous êtes pêcheur, c’est bien cela ?

– En effet, je suis pêcheur, et je me serais bien passé de ce difficile métier si j’avais pu apprendre autre chose.

– Soit ! Mais vous avez fini par vous y habituer, et cela ne vous tracasse plus. Mais, il en est tout autrement pour votre femme car, elle, elle ne s’y est toujours pas habituée. Et, chaque fois qu’elle vous regarde partir, elle craint de ne plus vous revoir en vie. Mais voilà ! le résultat est là. Elle aurait mieux fait de vous exhorter à changer de métier que d’emmagasiner tant de crainte, tant de souci dans sa petite tête toute fragile.

Madame Santanelle avait donc passé de longs mois au centre psychiatrique, et en était revenue pas tout à fait guérie, puisqu’elle dut y retourner de temps à autre pour de brefs séjours.

Andréus avait donné à sa femme tout l’amour que puisse contenir le cœur d’un homme. Et, cela compensait un peu le fait qu’il n’ait jamais changé de métier. Qu’aurait-il bien pu faire d’autre ? Néanmoins, il se résolut à pêcher beaucoup plus près des côtes, là où résidait le moindre danger. Et, cela rassura un peu Nathalie.

Donc, après ce premier séjour à l’hôpital, Nathalie retrouva ses enfants avec la plus grande joie. Mais, Man Titine s’était si bien habituée à la petite Pamphilia qu’elle se sentait déjà malade à l’idée d’avoir à s’en séparer. Désespérément, elle sollicita son adoption ; ses trois enfants à elle étant déjà bien grands, et la solitude, parfois, lui pesait tant. Monsieur Santanelle ne fut pas du tout enchanté de cette proposition mais, se heurtant à l’insistance de Man Titine aidée par Nathalie qui avait déjà donné son assentiment, il consentit à la lui accorder, au grand bonheur de Man Titine qui promit de l’élever dans les bonnes mœurs et le droit chemin.

Pamphilia avait donc vécu toute son enfance avec sa seconde mère. Toutefois, deux fois par semaine, elle venait chez ses parents légitimes, et y passait toute la journée, s’amusant follement avec sa sœur aînée qu’elle aimait tendrement et son frère qu’elle adorait.

Deux années déjà avaient passé depuis que Pamphilia avait quitté d’elle-même sa mère adoptive pour réintégrer la cellule familiale. Man Titine avait eu beaucoup de peine mais il avait bien fallu accepter. L’on ne peut défaire les liens du sang.

Pamphilia et Ero, depuis toujours, s’entendaient à merveille. Et, l’on se demandait parfois comment un frère pouvait aimer ainsi sa sœur, et inversement. Bien sûr, les trois enfants de la petite famille vivaient en parfaite entente ; mais il fallait bien peu de temps à quiconque pour se rendre compte qu’entre Pamphilia et Ero c’était beaucoup plus fort et plus vif. Ils avaient tous deux les mêmes traits de carctère : gais, généreux, insouciants, s’imprégnant de la chaleur de la vie et se confiant mutuellement des secrets que nul autre ne connaîtrait. Les amis de l’un étaient à coup sûr les amis de l’autre. En outre, ils se ressemblaient terriblement : les mêmes yeux malins, le même visage à la fois avenant et déconcertant, le nez quasi identiquement épaté, et le même sourire large et plein de chaleur.

Ninette semblait un peu à part. Elle était le plus souvent en compagnie de sa maman et fut dirigée très tôt vers le monde adulte.

Depuis le retour de Pamphilia parmi les siens, le feu avait envahi la petite demeure, tant ils étaient contents de ce retour. Pamphilia et son frère étaient vus souvent ensemble. Bien qu’ils eussent grandi et mûri un tant soit peu, Erdino et sa Phampilia avaient gardé un cœur d’enfant. Ils aimaient beaucoup jouer et demeuraient quelque peu naïfs sur certains points.

Mais aucune négligence de leur part ne venait jeter au rancart les conseils et remarques de leur bon papa. Celui-ci leur dispensait souvent ses « leçons particulières de guerre » comme il aimait à les qualifier. Il faut savoir que Mr Santanelle en avait déjà vu « des vertes et des pas mûres ». Il avait une bonne connaissance du caractère des guyanais et des faiblesses humaines. Il s’efforçait alors d’insuffler à ses enfants un peu de son savoir et de son expérience, de leur apprendre la manière de vivre ou d’agir pour éviter les embuscades des mauvaises gens. « Ce n’est pas tout de chanter et de sourire, disait-il ; certes, il le faut pour égayer sa vie et son entourage, mais il faut aussi savoir discerner les gens qui apprécient le soleil et la bonne humeur, et les âmes morbides qui préfèrent la morosité, la jalousie et la méchanceté… » Ces paroles si simples étaient pourtant nuancées d’une sorte de mauvais pressentiment. C’était comme une gêne, une inquiétude en lui que lui-même n’arrivait pas à définir. Cette mise en garde qu’il renouvelait souvent reflétait un peu l’expérience d’un homme qui avait échappé à nombre d’embûches, et qui savait très bien de quoi il parlait.

Il faut savoir qu’en ce temps-là le bruit courait que les jeteurs de sort ne manquaient pas à Cayenne et dans les petits villages guyanais. L’on était assujetti à de nombreuses superstitions, et l’on se munissait de protections diverses dont certaines étaient fournies par un « gadô », cet homme qui faisait office de sorcier, de guérisseur, de devin, de diseur de bonne aventure, tout à la fois.

Monsieur Santanelle était donc au courant de toutes ces choses et tentait d’expliquer à ses enfants comment réagir dans certaines situations bizarres. Depuis ces premiers instants où il s’était trouvé dans l’embarras, il y avait de cela bien longtemps maintenant, dès la première fois qu’apparurent les symptômes de la sournoise maladie de sa femme, Andréus avait pris de la graine. Car, l’on n’avait pas manqué de clamer par tout le voisinage que Nathalie avait été envoûtée. Mais, comme cela se produit bien souvent lorsque traînent des paroles sans fondement réel, nul ne pouvait dire par qui ni pourquoi.

Depuis quatre années, Mme Santanelle n’avait plus fait de séjour à l’hôpital, au Centre Psychiatrique ; et l’on commençait à croire qu’elle était définitivement guérie. Du moins on l’espérait. Mais tout ceci ne semblait pas trop tracasser la famille. L’on ne se laissait pas impressionner par les racontars et les mauvais souvenirs, ou même par ces prétendus mauvais présages que représentaient le cri d’une chouette sur le toit de leur maison par une nuit sombre, la farandole des urubus, en plein jour, au-dessus d’une habitation pas bien loin, et d’autres manifestations tout à fait naturelles mais qui, aux yeux de certains, ne l’étaient pas. Et la vie suivait son cours…

Bien que le pauvre toit des Santanelle fût situé à l’extérieur de la ville, ceux-ci n’étaient pas isolés pour autant. A quelques pas de leur domicile, et sur la droite, se tenait une petite maison bien plus fatiguée que la leur. Elle était tout en bois sous un arrangement grotesque de tôles ondulées, mal fixées, qui, à chaque rafale de vent, semblait vouloir emporter le tout dans un bruit infernal.

Hélas ! cet ensemble branlant ne se trouvait là que pour abriter un couple d’individus aussi peu honnêtes que leur maison était rébarbative, Raoul Dimano dit « le Djouka », et sa concubine surnommée « Licone » (la Licorne) dont la seule vue était à faire pâlir.

Raoul Dimano était un homme épais qui avoisinait la cinquantaine. Il avait été surnommé Djouka en raison de sa morphologie lourde et massive qui faisait penser à ces hommes de la tribu des Djoukas, cette race d’hommes solides et quelque peu sauvages que l’on pouvait rencontrer en remontant le cours du Maroni, au cœur de la dense forêt guyanaise.

Aux dires de certains, Dimano, sa peau luisante et d’un noir d’ébène avait, de nuit, des reflets violets. Aussi, certaines personnes qui ne l’avaient pas dans le cœur, se permettaient-elles de dédaigner le premier surnom qu’elles trouvaient trop flatteur pour lui, pour l’appeler « Deudeuil ». Elles avaient déclaré que cet homme n’était autre que le deuil, la mort en balade.

Si Raoul Dimano avait, pour son âge, une allure robuste, une peau lisse comme une aile de papillon et des muscles saillants, bien dessinés, sans parler de sa haute stature qui n’inspirait que crainte et méfiance, la vieille Germaine, elle, avait plutôt l’aspect d’un être d’outre-tombe à la recherche d’une paix non méritée : des cheveux en « barbe de maïs » surmontant un visage émacié, mortifié, et que l’on ne souhaitait nullement apercevoir au clair de lune ; un corps sec et légèrement difforme dont la peau rappelait celle de l’iguane ; un sourire qui n’en était pas un, mais un effroyable et dégoûtant rictus. Bref, le personnage était plutôt repoussant. L’on prétendait qu’elle et son homme avaient le même âge. Mais qu’avait-elle donc fait ? Quelle vie avait-elle menée pour se trouver maintenant dans un tel état d’affaissement ? Et, qu’avaient donc fait les Santanelle pour avoir de tels voisins ?

Raoul et Germaine, donc « Djouka » et « Licone », dans leur maisonnette pourrie, se trouvaient placés entre le home des Santanelle et celui de la famille Rindor. Ces derniers, tout comme les premiers, regrettaient franchement d’avoir comme voisins ces deux oiseaux de cimetière car, vraiment, ils étaient impossibles à vivre, exécrables.

Les Rindor vivaient en parfaite relation avec les Santanelle. Agnès et Pamphilia s’entendaient à merveille, et il en était de même pour Joseph et Erdino. Les sentiments qui liaient les uns aux autres étaient bien plus forts que ceux que l’on éprouve envers de simples voisins. Les liens solides d’une amitié inaltérable s’étaient tressés entre eux depuis bien des ans ; et la vie eût été bien agréable en ce coin s’il n’y avait eu entre leurs maisons ces « empêcheurs-de-tourner-en-rond ». En définitive, ce coin-là avait une allure tout à fait particulière : cinq toits qui se détachaient de la ville de quelque trois cents mètres, et se trouvaient disposés d’une façon remarquable.

Le long du chemin de terre qui reliait la cité au Bois de la Douceur, s’étalaient les trois maisons des Rindor, Dimano et Santanelle, la dernière étant plus près du bois. Face à la demeure des Dimano, et de l’autre côté du chemin, se dressait une ancienne maison de style colonial bien entretenue, celle de Robert Lédine dit Roro et sa sœur Anne. Ils avaient hérité de cette habitation après la mort de leur père, quelques années plus tôt. Quant à leur mère, ils ne l’avaient jamais connue.

Cette grande maison qui semblait vouloir se cacher derrière une haute palissade et des rangées d’arbres à pain, paraissait trop vaste pour eux. A la mort de Monsieur Lédine, l’on avait cru quelque temps que la demeure allait tomber en ruines, aux mains de personnes si jeunes et inexpérimentées. Mais c’était compter sans la détermination, le travail et l’esprit de création de ces jeunes personnes. Non seulement ils ne l’avaient pas laissé tomber en décrépitude, ils avaient, en plus, amélioré sa présentation. La palissade avait été ornée de bouquets d’hibiscus blancs et rouges qui jetaient quelques branches somnolentes sur le chemin, lui donnant ainsi une allure agréable d’entrée de paradis. Les arbres à pain étaient élagués régulièrement ; dans la cour ne pourrissaient plus les fleurs de frangipane tombées des frangipaniers indolents. Et, l’intérieur de la maison était d’une finesse, d’un goût remarquables. Tout cela contrastait formellement avec la saleté brutale et la laideur de la tanière des Dimano.

Ce petit quartier extérieur n’aurait rien eu de particulier si une petite famille d’amérindiens n’était venue construire une petite cahute en retrait du chemin, juste derrière les Dimano. Les quatre maisons et la cahute constituaient ainsi une croix dont le centre n’était autre que la demeure de Djouka et Licone. Et l’on bisquait à cette constatation. « N’aurait-il pas pu en être autrement ? se disait-on. Est-ce par hasard ou bien y-a-t-il une raison précise à cela ? » Ne perdons pas de vue qu’en ce temps-là l’on était très superstitieux. La pensée occulte n’ayant guère de mal à se frayer un chemin à travers les idées, il était alors inévitable que l’on considérât comme un mauvais présage le fait que Djouka et sa Licone fussent au centre de la petite agglomération en croix. Pourtant, l’on avait fini par s’y habituer. Et la vie suivait son cours…

Deudeuil et Licone se trouvaient aussi au centre de toutes les conversations. Car Raoul Dimano et son poison en faisaient voir de toutes les couleurs au doux voisinage. Le bruit courait même qu’ils étaient deux « mèt piayeurs » : c’est-à-dire deux mauvais sorciers guyanais ; Ils n’avaient de contact avec personne, sauf pour les provocations. De violentes altercations s’ensuivaient alors entre les deux fripouilles et leurs voisins. On ne les saluait plus au passage ; et chacun gardait ses distances afin d’éviter tout contact, ne serait-ce que verbal. Pourtant, l’on avait beau chercher à éviter les histoires, il en arrivait toujours du centre de ce petit quartier. Aux insultes l’on répondait par des insultes, aux menaces par des menaces, aux grimaces par des grimaces. Mais la vie suivait toujours son cours… La vie suivait toujours son cours…

Chapitre 2
Erdino se marie

Une ivresse abondante couvrait les proches orangers, et le vent bourdonnait entre les feuilles des arbres à pain. A l’ombre de l’énorme manguier frémissant où l’air était doux et endormant, Erdino se balançait dans son hamac. Sa guitare merveilleuse et fidèle sur le ventre, et la jambe droite lui faisant office de propulseur, il chantait avec conviction cette chanson qu’il avait lui-même composée et qu’il aimait bien à chanter :

Pou ki sa la vi a ka fini, pou ki sa li pa pé rété ?

Mo kontan rété kon sa gadé ti zozo volé en lè mo

Mo kontan rété kon sa, ramac a bagaj ki fèt pou mo…

(Pourquoi la vie a-t-elle une fin, pourquoi ne peut-elle durer toujours ?

J’aime bien à rester ainsi et voir passer les oiseaux là-haut.

J’aime bien à rester ainsi ; le hamac a été conçu pour moi…)

Et, comme cela se produisait souvent, Pamphilia s’approcha à pas feutrés pour le surprendre. Elle enchaîna de son petit air taquin sa réplique adaptée à la chanson de son frère :

La vie doit cesser un jour, la vie doit cesser ;

Sinon la paresse serait immortelle, sinon la paresse serait immortelle…

Puis, elle éclata en un rire coquin et charmant. Erdino leva le menton et jeta par-dessus le bord du hamac, en direction de sa sœur bien-aimée, un regard qui se voulait méchant mais qui ne pouvait l’être.

Comprenant que Pamphilia ne le prenait point au sérieux, continuant à se payer sa tête, il lui délivra alors un petit sourire résigné puis, changea brusquement les paroles et le rythme de sa chanson :

Pamphilia n’est pas belle, Pamphilia l’infidèle,

Infidèle aux plaisirs de la vie au soleil…

D’un coup de rein, il se redressa vivement, et la guitare subitement enfiévrée se mit à résonner merveilleusement, envoûtant la pauvre Pamphilia qui, prise au piège, ne put résister à cet appel violent, à cette invitation effective. Elle se jeta d’un trait dans l’ivresse de la biguine improvisée :

D’abord, sans déplacer les pieds, elle donna quelques tours gracieux à sa croupe dans un style lascif. Puis, elle se déchaîna totalement et s’emplit d’une frénésie entraînante, d’une joie sincère et furibonde, tandis qu’Erdino quittait d’un bond le hamac, pour se camper solidement sur ses jambes légèrement arquées. Le sourire les illuminait tous deux, et les rayons d’un soleil soudain vivace tombaient dru sur leur peau couleur de sapotille ; comme pour donner plus de joie, plus d’ardeur à leur vivant plaisir. C’était dimanche, un très beau dimanche, une formidable journée.

La demoiselle ne lésinait point sur les tortillements, les pas et les sourires. Et, Erdino poursuivait furieusement son improvisation : aïe Pamphiphi, aïe Pamphilia, to pa bel… (tu n’es pas belle) Et, Jacquot, le compagnon aux belles couleurs, au pied du manguier, reprenait sèchement les paroles d’Erdino : …aïe Pamph, aïe Pamphiphi, aïe Pamphilia to pa bel, aïe Pamphilia to pa fidel…

Erdino et Pamphilia s’amusèrent ainsi pendant de longues minutes, sous les regards satisfaits mais discrets de leurs parents qui, de l’une des fenêtres de la maison, les observaient en souriant. Ils en avaient l’habitude, mais ils ne s’en lassaient jamais.

L’arrivée soudaine d’Agnès Rindor interrompit le divertissement. Elle venait leur porter, toute radieuse, un grand bol d’une crème blanche et parfumée.

– Eh ! les amis, voilà de quoi vous rafraîchir ! dit-elle. Mes parents se sont consacrés, cet après-midi, à la préparation du sorbet. Il est au coco.

– Oh ! merci Agnès, répondit Erdino amoureux du « sorbet coco », qui avait cessé de jouer et posé sa guitare dans le creux de son cher hamac. Tu remercieras tes parents de notre part. Puis, se dirigeant vers l’une des portes de la maison où était apparue Madame Santanelle :

– Maman, voilà ce que nous envoient les Rindor.

Nathalie Santanelle accepta le bol en offrant mille remerciements à destination d’Agnès puis, s’en alla faire le partage. Elle en offrit une portion à chacun de ses enfants et n’en garda qu’une faible part pour elle et son mari. Les enfants Santanelle, à n’en pas douter, avaient reçu une bonne éducation. Aucun d’entre eux ne se serait permis de faire le partage de la chose reçue. C’eût été comme une sorte de sacrilège. Quand ils eurent fini d’apprécier ce sorbet onctueux, Agnès fit une proposition qui parut enchanter Ero et Pamphilia :

– Le soleil nous sourit dit-elle, nous avons l’humeur joyeuse, si nous allions à la ville ? Erdino, tu emmènerais ta guitare et nous, nos chansons. Nous prendrions Joseph au passage, qui emporterait ses cha-cha. Il doit être en train de s’enfiler tout le reste du sorbet.

– Bonne idée ! répondirent d’un même élan Ero et Pamphilia qui ne rataient jamais une occasion de s’amuser.

– Ninette, viens-tu avec nous ? s’enquit Pamphilia ;

– Oh ! Oui alors ! Pourquoi ne viendrais-je pas ?

Et voilà nos quatre amis qui s’en vont tout heureux, avec la ferme intention de passer une formidable fin d’après-midi.

Ils atteignaient juste le vieux portillon soutenu de chaque côté par une mince barrière de tôle affaiblie, prête à s’affaisser, quand leur parvinrent les éclats d’une violente altercation ;

– Que se passe-t-il donc ? s’étonna Ninette ;

– Je parie que c’est encore l’un de ces vieux loups-garous de Djoukka et Licone qui em… le monde, s’écria Erdino.

– Ce ne serait pas une nouveauté ! conclut Ninette.

Et, quand ils eurent franchi le portillon, ils demeurèrent comme pétrifiés par le trouble et la surprise : Joseph, ce pauvre Joseph qu’ils croyaient tous en train de savourer le délicieux sorbet, Joseph qu’ils pensaient trouver de bonne humeur et prêt à les suivre, eh, bien ! ce Joseph-là se trouvait dans une fâcheuse situation.

La scène était plutôt inhabituelle : Raoul Dimano, ce colosse aux idées courtes, se tenait dressé tel une gigantesque statue de marbre noir, luisant de sueur et d’alcool sous le soleil dominical. Il était là, au milieu du chemin, juste devant sa maison emplie de péchés. Joseph qui paraissait bien petit dans son ombre n’en menait pas large. Le coupe-coupe bien affûté que Djouka tenait d’une poignée sûre, vigoureuse, brillait au feu écrasant du ciel. Jour de repos, jour du Seigneur ; était-ce un jour pour cela ? Mais « jou malè pa ni pran gade » comme l’on disait à Cayenne. Le malheur arrive quand il arrive, et sans avertissement.

Il avait tout de même du courage, le pauvre Joseph, pour affronter ce monstrueux Djouka rendu comme fou par la chaleur ou le rhum.

– Mouché Dimano, lésé mo pasé. Mouché Dimano, bay mo lè pou mo pasé ! Vous n’avez aucun droit sur ce chemin, laissez-moi passer !

– Missié Joseph Rindor, si vous osez franchir celle ligne je vous découpe en tout petits morceaux !

Il avait tracé un grand trait sur le sol à l’aide de son sabre d’abattis. Et, ce trait au bord duquel se tenait le pauvre Joseph allait de la demeure de Djouka...

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