Le Businessman et moi

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Un succès propulsé dans les meilleures ventes du New York Times et de USA Today dès sa sortie.

Nicole Corisi risque de perdre son héritage si elle ne parvient pas à contourner les conditions dictées par son père dans son testament. Seulement, pour cela, elle n’a d’autre choix que de s’associer à l’ennemi juré de son frère. En demandant de l’aide à Stephan, elle offre à ce dernier l’occasion rêvée de se venger de son rival en affaires. C’est le début d’un jeu dangereux et fort en émotions. Alors que les faux-semblants prennent une consistance bien réelle, Nicole est confrontée à un choix déchirant entre l’homme qu’elle aime et sa propre famille menacée de destruction...


Publié le : mercredi 14 mai 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820514615
Nombre de pages : 288
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couverture

 

 

Ruth Cardello

 

 

LE BUSINESSMAN ET MOI

 

 

LESHÉRITIERS – 2

 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Le Berre

 

 

 

Milady

 

 

 

À ma belle-fille, Alisha – l’une des femmes les plus fortes

que je connaisse et la clé de mon happy end personnel.

Chapitre premier

D’ORDINAIRE, LA MORT N’ÉTAIT PAS VRAIMENT UN MOTIF DE RÉJOUISSANCE POURSTEPHANANDRADE, mais cette disparition-ci n’était pas sans présenter quelques avantages.

— Tout est prêt pour ce soir ? demanda-t-il en finissant de taper sa phrase et sans même lever les yeux de son écran.

Cela faisait une bonne heure qu’il avait apporté la dernière touche à sa présentation, mais il n’en était pas encore pleinement satisfait. Rien de nouveau sous le soleil. Ce n’était pas en faisant les choses à moitié qu’il était parvenu à épargner à sa famille la débâcle financière.

— Si tu me demandes si mon sac est prêt, rangé sous mon bureau, au cas où les contractions arriveraient pendant que je vérifie pour la troisième fois ton itinéraire pour les jours à venir, alors la réponse est « oui », répondit doucement sa secrétaire, enceinte jusqu’aux yeux.

Elle se laissa aller en arrière sur le sofa blanc du bureau de Stephan et vint poser ses jambes lourdes sur l’un des coussins.

— Parfait, dit-il distraitement.

Puis il se tut tandis que les paroles de la jeune femme s’imprimaient dans son esprit.

— Maddy, reprit-il en se massant la nuque. Tu ne devrais pas être ici. Tu es en congé maternité. J’aurais pu m’occuper de ça tout seul.

— Tu criais déjà après tout le monde au bureau. J’ai estimé préférable de t’aider avant que tu ne te retrouves avec une mutinerie sur les bras. D’ailleurs, si je ne connaissais pas l’importance de ces contrats pour toi, j’aurais appelé Oncle Vic pour une intervention familiale.

Oh, voilà un coup de fil que le père de Stephan aurait adoré recevoir. Âgé d’une petite soixantaine d’années, Victor Andrade était rentré en Italie, mais il n’avait pas levé le pied pour autant. Il faisait régulièrement l’aller-retour entre sa villa sur la côte amalfitaine et sa famille à New York. Fort heureusement pour Stephan, sa mère rappelait son époux à elle de temps à autre, sans quoi le jeune homme n’aurait jamais eu la paix.

— Inutile d’alerter mon père. Ton mari m’a déjà appelé deux fois ce matin, dit Stephan.

La remarque fit venir un sourire sur le visage de la jeune femme brune. Un mince exploit en vérité tant Madison d’Argenson était d’humeur enjouée. Elle avait coutume de dire que c’était ce qui faisait son charme. Comme elle avait également le bonheur d’être aussi méticuleuse qu’efficace, elle était la secrétaire personnelle de Stephan, et non pas simplement une employée aux écritures fort bien rémunérée.

— Il ferait mieux de s’occuper de l’ouverture du nouveau restaurant plutôt que de s’inquiéter pour moi, dit-elle. Je n’accoucherai pas avant une semaine. Qu’a-t-il dit encore ?

— Les menaces habituelles. Que je ne dois pas te donner trop de travail si je ne veux pas me retrouver avec du poison dans mes tortellinis.

Sa jeune cousine pouffa ; Stephan ne se joignit pas à elle. Son petit rire glissait sur lui, lui rappelant combien il avait changé. Il n’avait que six ans de plus que Maddy, mais il se sentait infiniment vieux à côté d’elle.

Son enthousiasme se révélait parfois un peu épuisant. Avec une détermination inébranlable, elle attrapait la vie à pleines mains et la secouait jusqu’à obtenir ce qu’elle voulait. Ensuite, elle gratifiait le monde autour d’elle du sourire le plus aimable qu’on puisse imaginer, et sa grâce lui permettait généralement de vaincre jusqu’aux ultimes réticences.

Elle était partie étudier dans le sud de la France pendant une année, pour revenir avec dans ses bagages un jeune chef français parfaitement inconnu. Stephan avait alors fait part de ses inquiétudes, et il n’avait pas été le seul. Sur le papier, Richard d’Argenson n’avait pas grand-chose à faire valoir. Qu’avait fait Maddy ? Eh bien, elle avait réuni toute la famille, des frères aux cousins, pour annoncer que Richard ne repartirait pas, et que tout le monde finirait par l’adorer.

L’année suivante, ils étaient mariés, et elle était tombée enceinte peu après.

Richard avait gagné le respect de Stephan en déclinant toute offre de soutien financier pour ses restaurants et en laissant Maddy continuer à travailler pour Andrade Global. Même au début de leur mariage, Richard ne s’était pas laissé démonter par le caractère protecteur des hommes de la famille Andrade envers leurs femmes. Il se montrait dévoué sans vouloir tout contrôler et, tout comme Maddy l’avait prédit, il avait trouvé sa place au sein du clan. Plus impressionnant encore, il apprenait les secrets de la gastronomie italienne auprès de sa belle-mère et préparait les repas pantagruéliques servis tous les dimanches aux innombrables générations de la famille chez les parents de Maddy. Comment auraient-ils pu ne pas l’aimer ?

Même quand il menaçait d’utiliser le poison.

D’ordinaire, c’était amusant ; ce jour-là, c’était plutôt agaçant. Les enjeux de ce contrat étaient bien trop importants pour que Stephan se laisse distraire par quoi que ce soit. Dans à peine plus de vingt-quatre heures, il allait soumettre sa proposition au ministre chinois du Commerce. Et, si tout se passait bien, Andrade Global allait se déployer à l’échelle internationale, tandis que l’infâme Dominic Corisi n’aurait plus qu’à se démener pour survivre à un raz-de-marée financier.

— En fait, reprit Maddy en se redressant pour poser les pieds sur le sol, cette fois-ci j’ai une bonne raison de venir t’embêter.

Avec une gentillesse dont peu de gens en dehors des membres de sa famille l’auraient cru capable, Stephan vint aider sa cousine à se relever.

— Tu devrais vraiment rentrer, Maddy. Je ne sais pas ce que c’est, mais ça peut sûrement attendre mon retour dans quelques jours.

Oui, le contrat était primordial aux yeux de Stephan. À dire vrai, il n’avait pensé qu’à ça depuis qu’il avait appris que Dominic allait faire une offre au ministre. Mais Maddy était sa cousine et, pour un Andrade, la famille passait avant tout.

— Non, ça ne peut pas attendre, répondit Maddy en posant une main sur le bras du jeune homme. Je me fais du souci pour toi.

— Pour moi ?

Il redressa la tête, piqué dans son orgueil.

— Oui, j’ai peur que tu te perdes en Chine, Stephan.

— Je n’ai pas l’intention de me perdre.

À la grimace que fit Maddy, il comprit qu’il avait parlé durement.

Elle ne se laissa pas démonter pour autant.

— Ce n’est pas ce que je veux dire, tu le sais très bien. Est-ce que c’est pour de bonnes raisons que tu vas à Pékin ? poursuivit-elle d’un ton que l’inquiétude rendait singulièrement posé.

Pourquoi insinuait-elle le doute précisément à cet instant ? Stephan jeta un coup d’œil à sa montre. Plus que trois quarts d’heure avant le décollage. Certes, son jet privé ne risquait pas de partir sans lui, mais il avait des rendez-vous calés dès l’atterrissage, et il ne pouvait pas se permettre le moindre retard.

— Si Andrade Global décroche ce marché…

— Quoi, Stephan ? Qu’est-ce que ça changera ? Tu as déjà plus que récupéré ce que ton père avait perdu…

— Mon père n’a jamais rien perdu. Cet argent lui a été volé.

Maddy le savait pertinemment.

— Et la Chine, c’est pour se venger de Dominic, c’est bien ça ?

Et comment !

— Dominic doit payer pour ce qu’il a fait à mon père. Pour l’humiliation qu’il nous a infligée à tous. Isola Santos n’est plus qu’une caricature de ce qu’elle était. À maintes reprises, j’ai proposé à Dominic de la lui racheter. Cette fois, ce n’est plus moi qui demanderai quoi que ce soit. Lorsque j’en aurai fini avec Dominic, il me suppliera de consentir à lui faire une offre, juste pour pouvoir payer les avocats dont il aura besoin pour se tirer du pétrin dans lequel je vais le laisser.

C’était un vrai bonheur de prononcer ces phrases à voix haute.

Pour la première fois depuis tant d’années, Dominic avait enfin commis une erreur qui le rendait vulnérable. En intégrant des investisseurs du monde entier dans sa manœuvre pour mettre sur pied un réseau viable à l’échelle de toute la Chine, Dominic avait mis ses propres biens en première ligne. Et ses partenaires n’allaient pas être ravis de découvrir que Stephan offrait aux autorités chinoises un service identique, mais un tiers moins cher, avec en outre une configuration plus souple pour appliquer tous les contrôles et restrictions d’accès qu’elles voudraient. Contrairement à Dominic, Stephan se fichait éperdument de garder la main sur son programme dès qu’il l’aurait vendu. Une seule chose comptait : évincer son rival de ce marché.

— Tu n’es pas obligé de faire ça, insista Maddy.

— Si.

C’était à la fois aussi simple et aussi compliqué que ça. D’une main légère posée sur une épaule, Stephan orienta la jeune femme vers la porte.

— Tu t’inquiètes trop, Maddy. Je serai de retour avant le week-end. Tu n’as qu’à dire au petit bout dans ton ventre de m’attendre.

Maddy refusa de bouger.

— Stephan, j’ai encore quelque chose à te dire. C’est important.

— C’est le bébé ? demanda-t-il en lui jetant un regard inquiet.

Maddy posa une main sur son ventre rebondi.

— Non, le bébé va bien. Je suis venue te dire que Nicole a appelé plus tôt dans la journée. Elle voulait savoir si tu étais là et si elle pouvait te rendre visite.

— Nicole ?

— Nicole Corisi. Étonnant qu’elle veuille te rencontrer pile aujourd’hui, non ?

— Oui, étonnant.

Dominic réfléchissait à toute allure. Que pouvait bien lui vouloir la jeune sœur de Dominic ? Il avait fait bien attention à maintenir le plus grand secret sur son opération. Seuls ses collaborateurs les plus proches étaient dans la confidence – dont la moitié était d’ailleurs déjà en Chine en train de préparer le terrain pour sa présentation.

Se pourrait-il que des fuites soient parvenues jusqu’aux oreilles du camp Corisi ? Nicole a-t-elle l’intention de me demander de renoncer pour épargner son frère ?

— J’espère que tu lui as dit que je n’avais pas une seconde à lui consacrer, dit-il.

— Elle a perdu son père récemment, répondit Maddy en se tapotant le menton. Je n’ai pas pu dire non. Vous n’étiez pas amis à une certaine époque ? Elle a peut-être besoin de parler à quelqu’un.

L’image de Nicole en train d’esquisser timidement quelques pas de danse dans la pénombre sur la petite piste en surplomb du Lucida, près de Coney Island, s’imposa à son esprit. Ses longs cheveux noirs balayant doucement le joli décolleté que lui faisait sa petite robe rouge. Ses yeux gris foncé qui semblaient rire en réponse à quelque chose qu’il avait dit. Après des mois d’une cour assidue, elle avait fini par lui accorder un rendez-vous. Chaque jour, il la titillait au sujet de ses tenues et du sérieux dont elle ne se départait jamais, et voilà ce qu’il avait gagné : cette robe légère comme un défi physique délibéré. Sans les tailleurs qu’elle portait au bureau, Nicole était… dangereuse. Ils dénotaient une certaine inexpérience, mais sa façon de se mouvoir, elle, était redoutable.

Jamais encore il n’avait éprouvé autant de désir pour une femme que ce soir-là.

Et jamais plus depuis lors.

Si la nuit avait connu son point d’orgue habituel en ces circonstances, sans doute le souvenir de Nicole se serait-il dissipé dans la brume des femmes qu’il avait connues. Seulement, c’était au cours de la soirée que l’annonce du raid boursier de Dominic sur l’entreprise de son père lui était parvenue. Tout ce qui aurait pu survenir ce soir-là avait été interrompu avant même d’avoir commencé.

Nicole lui avait été arrachée, et Stephan était resté avec au cœur un sentiment d’inachevé.

Non, ils n’avaient jamais été amis.

N’importe quel autre jour, il l’aurait reçue – ne serait-ce que pour voir si elle avait toujours le pouvoir d’affoler son souffle d’un simple regard. Et il aurait été tout disposé à consacrer un jour, une semaine, ou tout le temps nécessaire à se désintoxiquer d’elle.

Oui, n’importe quel autre jour, il n’aurait rien eu contre l’idée de la réconforter.

Mais pas ce jour-là.

Pas la veille de mettre en branle sa vengeance contre son frère.

— Je suis navré pour son père, mais je ne crois pas que Nicole ait envie d’entendre ce que je pourrais lui dire, expliqua Stephan.

— Tu n’as pas envie de savoir ce qu’elle veut ?

— Je n’ai pas de temps à perdre, répondit-il en consultant sa montre une nouvelle fois. Je décolle dans moins d’une heure. Rappelle-la et dis-lui que je ne peux pas la recevoir.

Au lieu d’obtempérer, Maddy le gratifia d’un de ses sourires propres à désarmer n’importe quel conflit.

— Ça ferait un peu bizarre, vu qu’elle est juste de l’autre côté de cette porte.

Stephan eut un sursaut de saisissement. Puis la colère prit le pas sur la surprise. L’envie le démangeait de hurler sa rage ; l’état de sa jeune cousine lui retint la langue. Plus tard, il aurait tout le loisir d’expliquer à Maddy qu’elle ne pouvait pas ainsi se mêler de ses affaires. Elle savait pertinemment qu’il ne voulait pas voir Nicole.

Ressaisis-toi vite et va-t’en d’ici.

— Deux minutes. Je lui accorde deux minutes.

Le sourire de Maddy s’épanouit encore ; non seulement elle lisait ses pensées, mais en plus elle n’avait pas peur de lui. Elle pivota sur elle-même pour se diriger vers la porte, ajoutant une dernière remarque par-dessus son épaule :

— Une dernière chose, Stephan. Elle est encore plus jolie en vrai que sur la photo que tu gardes dans le tiroir de ton bureau.

 

— Il est prêt à vous recevoir, dit l’imminente parturiente, une main posée sur son ventre, en tenant ouverte la porte du bureau de Stephan.

— Merci, répondit Nicole d’une voix crispée.

Elle se leva et rassembla son courage, mais ses pieds refusaient de suivre le mouvement. Toutes les phrases qu’elle avait répétées en silence s’échappèrent de son esprit.

Il n’acceptera jamais. Je perds mon temps.

— Ça va ? demanda Maddy en s’écartant de la porte, le regard subitement inquiet.

« Vous n’êtes pas obligée de faire ça. »

Le souvenir des paroles de Thomas Brogos, l’avocat et l’ami de longue date de son père, la retint encore un instant.

« Si, il faut que je le fasse », avait-elle répondu.

Tous ceux qu’elle aimait, ainsi que tout ce qui lui était cher, dépendaient de la réponse que Stephan allait donner à son extravagante demande. Nicole ne pouvait pas se permettre d’échouer.

— Oui, ça va, répondit Nicole, alors même que son corps menaçait de la trahir.

Les larmes qu’elle contenait à grand-peine grossissaient derrière ses paupières.

Non, hurlait son esprit. Non, ça ne va pas. Rien ne va plus. Et depuis bien longtemps. Et si ça ne marche pas aujourd’hui, alors plus rien ne marchera jamais.

— Je sais que ça ne me regarde pas, mais sachez que je suis à côté si vous avez besoin.

Je n’en reviens pas… J’ai l’air pitoyable au point qu’une femme enceinte se fait du mouron pour moi ?

Nicole prit une profonde inspiration, et ses jambes la portèrent, bon gré mal gré, jusqu’à la porte de l’autre côté du seuil.

Stephan Andrade – l’ex-enfant gâté fils de famille devenu requin du monde des affaires, à la tête de tant d’entreprises du secteur de l’informatique qu’on pouvait légitimement se demander par quel miracle son empire pouvait ne pas être considéré comme un véritable monopole – s’adossa au cuir de son fauteuil pour s’abîmer ostensiblement dans la contemplation de la nouvelle arrivante, tout en tapotant son bureau du bout des doigts. La lumière, qui entrait à flots par l’immense fenêtre derrière lui, laissait son visage plongé dans l’ombre ; impossible de lire quoi que ce soit dans son regard. Les hautes silhouettes des gratte-ciel de Manhattan se découpaient sur l’horizon, aussi dures et tranchantes que l’homme qui n’avait même pas pris la peine de se lever pour accueillir Nicole venue se perdre dans son antre. Ce qui pouvait passer aux yeux de certains pour un simple manquement à l’étiquette s’apparentait en fait à un véritable outrage de la part d’un homme qui se flattait de son éducation et de ses manières héritées du Vieux Monde.

D’autant que l’homme avait fière allure, ce qui n’arrangeait pas les choses.

Si la justice avait régné en ce bas monde, Stephan aurait eu les hanches plus généreuses et le front plus dégarni. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il donnait à voir une synthèse saisissante des traits de sa mère, scandinave, et de son père, italien – d’épais cheveux blonds, des yeux si bleus qu’ils captaient tout naturellement l’attention dans une pièce, et une silhouette athlétique dont l’acquisition imposait normalement au commun des mortels de passer des heures à la salle de gym. Mais la vie est injuste, et Nicole devait faire abstraction de son allure et de sa séduction, tout comme sept années auparavant.

— Merci de me recevoir, dit Nicole, la gorge nouée.

Rien dans l’attitude du jeune homme ne donnait à penser qu’il appréciait sa venue. Pour autant, Nicole n’allait pas tourner les talons et s’enfuir, simplement parce qu’il la regardait comme si elle venait de maculer de boue ses tapis hors de prix.

— Mon avion décolle dans moins d’une heure. Que veux-tu, Nicole ?

Au ton de sa voix, il était clair que ses espoirs, quels qu’ils soient, risquaient fort d’être déçus.

Avec d’infinies précautions, Nicole prit place dans le fauteuil blanc devant le bureau de Stephan. Après avoir lissé du plat de la main son pantalon de tailleur bleu marine, elle ramena les jambes sur le côté, chevilles croisées, en espérant de toutes ses forces ne rien trahir de l’angoisse qu’elle éprouvait.

— Ne pourrais-tu pas au moins faire preuve de la politesse la plus élémentaire, Stephan ?

L’homme blasé qui la détaillait n’avait plus grand-chose à voir avec celui qui, pendant plusieurs mois, avait pris l’habitude de passer dans l’entreprise de Victor Andrade, son père, sans autre motif que de venir promener son look de surfeur dans le bureau de Nicole Corisi et lui demander de sortir un soir avec lui. Elle avait systématiquement décliné, et il avait toujours accueilli ses refus d’un sourire, comme s’ils ne faisaient que la rendre plus désirable à ses yeux. Mais là, il ne souriait plus.

Stephan se leva pour faire le tour de son bureau de verre.

— Nous savons tous les deux qu’il ne s’agit pas d’une visite de courtoisie. Néanmoins, je dois bien reconnaître que je suis surpris que ton frère s’abaisse à t’envoyer. Sa situation doit être encore pire que je ne le pensais.

Nicole serra son sac posé sur ses genoux.

— Ce n’est pas Dominic qui m’envoie.

Stephan croisa les bras sur son torse musclé. Derrière son costume hors de prix et sa cravate de soie, on devinait le fauve. Il avait sorti les griffes pour échapper à la banqueroute et revenir à la une des magazines financiers ; l’expérience l’avait rendu plus dur.

— D’accooooord, répondit-il d’un ton délibérément traînant.

Je me fiche de ce qu’il pense de moi.

— J’ai besoin de ton aide, avoua Nicole.

Perplexe, il considéra un instant ce qu’elle venait de dire.

— Tu as besoin de quelque chose et tu as pensé à moi ? Comme c’est touchant… Avant de me rendre visite, as-tu songé aux circonstances de notre dernière conversation et à tout ce temps pendant lequel nous ne nous sommes plus parlé ?

— Tu sais que je n’ai rien à voir avec les derniers rebondissements en date.

D’un petit haussement d’épaules négligent, il lui fit comprendre muettement qu’il n’était pas au courant.

— Stephan. Je ne parle même pas à mon frère. Je le déteste. Si j’avais su qu’il avait l’intention d’acheter…

— De voler…, rectifia Stephan.

— Si j’avais eu la moindre idée de ce qui allait se passer, j’aurais tenté de l’arrêter.

— Facile à dire a posteriori.

— Que veux-tu que je fasse, Stephan ? Je suis allée le voir lorsque ça s’est produit, mais il a refusé de m’écouter. J’ai essayé de m’excuser auprès de ta famille. Je ne vois pas quoi faire d’autre…

Nicole retint de justesse la phrase qui s’imposait avec insistance à son esprit. Non, il n’attendait pas d’elle ce que, un temps, elle-même aurait voulu voir éclore entre eux ; ce qu’elle avait si souvent imaginé en rêve pendant ses nuits solitaires. Il n’avait aucune envie d’entendre parler de cette bêtise – pas plus qu’elle ne voulait la ressusciter. Non, elle était venue pour quelque chose d’infiniment plus concret. Pour la seule et unique chose à laquelle elle acceptait encore de rester attachée.

— Mon père m’a légué sa société, mais il en a confié la présidence à Dominic pendant une année.

Stephan éclata de rire.

— Un coup de génie. C’est Dominic qui a saboté les affaires de ton père, il était donc parfaitement logique de lui confier pour mission de les remettre sur les rails.

— Tu sais ce que Dominic va faire dès qu’il aura mis la main dessus ? Il va renvoyer tous ceux qui occupent un poste à responsabilité pour les remplacer par ses pions.

— Et ?

— Je ne peux pas le laisser faire une chose pareille.

— Parce qu’il faut que ce soit toi qui contrôles tout.

Quelle importance ? Il ne me croira pas. Il m’a déjà mise dans une case et depuis longtemps.

— Dis-moi seulement si tu es en mesure de mettre le passé entre parenthèses le temps de m’aider.

C’était inutile qu’il donne à haute et intelligible voix sa réponse négative ; l’éclat glacial de son regard et la raideur de ses épaules parlaient pour lui.

— Je peux faire en sorte que ça en vaille la peine, ajouta-t-elle à la hâte, en abattant sa dernière carte.

Subitement intéressé, il se décolla du bureau sur lequel il était en appui.

— Voilà quelque chose qui mérite d’être écouté.

Cette solution aurait pour effet de retarder le redémarrage de son entreprise, mais, si Stephan refusait de l’aider, elle la perdrait de toute manière.

— Je détiens un brevet portant sur un nouveau logiciel de conversion. Je pourrais te le céder.

Stephan se pencha un peu plus vers l’avant. Suffisamment pour que parviennent aux narines de Nicole les fragrances délicates de l’après-rasage du jeune homme. Suffisamment pour qu’elle ne voie plus que lui.

— Décevant, dit-il.

— Quoi donc ?

Nicole se trémoussa sur son fauteuil. Sous la veste bleu marine de son tailleur et son chemisier de soie, son corps réagissait de la plus immodeste des façons à la présence de Stephan. Elle ne voulait pas se souvenir de la sensation de ces lèvres – si proches en cet instant qu’il lui aurait suffi de se pencher pour les goûter – sur son cou, mais aussi sur d’autres parties de son anatomie présentement comprimées par de la dentelle et qui semblaient s’ingénier à vouloir attirer son attention.

Leurs regards se croisèrent, et Nicole se rendit compte qu’il épiait ses moindres réactions. Qu’il guettait quelque chose dont aucun d’eux ne pouvait ignorer la présence – et qu’il valait mieux ne pas évoquer.

Au prix d’un effort surhumain, elle musela son désir. N’avait-elle pas appris, des années plus tôt, quels ravages émotionnels pouvaient produire une toquade à laquelle on cède, même pour un soir ? Le perdre n’aurait sans doute jamais été aussi douloureux si elle ne s’était pas autorisée à croire qu’elle pouvait avoir quelqu’un comme lui dans sa vie.

— Ta proposition. Je pensais que tu aurais quelque chose d’un peu plus personnel à offrir, dit-il avec un soupçon de sourire.

Reste calme. Respire.

Stephan était prêt à bondir à la moindre faiblesse. Non pas qu’elle n’en ait jamais rêvé – avec mille et un détails – mais pas là, et pas comme ça.

— Crois-moi, il n’y a aucune dimension personnelle dans cette offre.

— Quel dommage ! J’aurais presque été tenté.

Sous l’effet du petit sourire suggestif de Stephan, comme une vision fugitive du passé, Nicole se laissa aller à une réponse aussi espiègle qu’inattendue.

— Tu plaisantes ? Tu aurais été à mes pieds…

Elle regretta ses paroles à la seconde même où elles s’échappaient de sa bouche.

Une lueur d’intérêt si intense flamba dans les yeux de Stephan que Nicole dut détourner le regard pour ne pas oublier complètement toutes les bonnes raisons qu’ils avaient de ne pas céder à cette attraction. Le jeune homme vint poser ses mains sur les accoudoirs, de part et d’autre de Nicole, suggérant par ce geste qu’elle ne recouvrerait la liberté qu’en livrant ce qu’elle s’efforçait tant de dissimuler.

— Tu vois, c’est ça qui m’a toujours intrigué. Laquelle est la vraie Nicole ? La garce au sang-froid qui évoque son père tout juste enterré uniquement pour parler de son testament, ou bien l’allumeuse infiniment plus tentante qui vient de me lancer un défi ? Que ferais-tu si je te prenais au mot ?

Sa question produisit l’effet escompté. Nicole tourna brusquement la tête pour le regarder en face – pour s’apercevoir qu’il s’était encore approché. La jeune femme était sur des charbons ardents. Il ne pouvait nier qu’il la désirait, mais il en avait désiré bien d’autres au cours des sept dernières années. Les tabloïds avaient fait leurs choux gras de ses aventures au bras d’héritières ou de starlettes. Aucune ne parvenait à l’intéresser bien longtemps. Et Nicole ne voulait pas courir le risque de le perdre une nouvelle fois. Stephan se pencha encore de quelques millimètres.

— Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, répondit-elle, tentant désespérément de faire machine arrière.

— Tu l’as dit pour la même raison qui fait que je me retiens de te toucher. Il y a quelque chose entre nous. Une question que nous aurions dû résoudre voilà bien des années.

— Je ne veux pas aller jusque-là, Stephan, dit-elle d’une voix devenue plus rauque qu’elle ne l’aurait voulue.

— Moi non plus. Tu n’as donc rien à craindre, affirma-t-il en se redressant. Dis à ton frère que son offre est tentante, mais que je ne renoncerai pas à mon plan. Pas même pour une partie de jambes en l’air avec toi.

Et la vérité parut alors avec son vrai visage.

Il ne la désirait pas.

Il avait seulement voulu voir jusqu’où elle le laisserait aller.

— Tu sais, répliqua Nicole en serrant les poings, je me suis toujours demandé pour quelle raison mon frère et toi n’arriviez pas à vous entendre. Parce qu’en y réfléchissant bien vous avez un sacré point commun : vous êtes vraiment deux beaux connards.

— Tss, tss. Ton masque est en train de glisser. Et tu serais bien en peine de lui expliquer en quoi son plan prévoyait de me frapper.

Nicole se leva. Son souffle était haché.

— Tout ça n’est qu’un jeu pour toi. Tu veux juste voir si tu peux m’atteindre…

Ses yeux s’étaient embués ; elle détestait l’idée que ses larmes la trahissent alors qu’elle aurait voulu lui faire croire que ses piques ne l’atteignaient pas.

Après tout, à quoi bon les cacher ? Dans une seconde, je vais sortir d’ici et je ne le reverrai plus jamais.

— Tu sais quoi ? Tu as gagné, dit-elle, tandis qu’une larme roulait sur sa joue. J’ai été folle de croire qu’il pouvait y avoir une once d’humanité en toi.

Elle tourna les talons pour sortir.

— Nicole…, appela-t-il tout doucement.

Elle se retourna. Son sang-froid lui revenait peu à peu. Il n’allait quand même pas prétendre être touché. À moins qu’il n’ait songé à une autre remarque désobligeante à lui jeter au visage.

— Qu’est-ce qu’il y a, Stephan ? Tu as trouvé une nouvelle insulte ? Après la semaine que je viens de passer, tu crois vraiment que je me soucie de savoir ce que tu penses de moi ?

— Tu n’aurais pas dû venir, dit-il lentement, comme si les mots se détachaient un par un de lui.

— J’avais remarqué, merci.

Elle fit de nouveau demi-tour, repartit d’un pas décidé et trébucha… toute seule comme une grande.

Bon sang, je ne peux même pas me tenir le temps de sortir d’ici.

Il la rattrapa par le bras et vint se poster devant elle. Puis il attendit qu’elle lève les yeux vers lui. Pour un peu, elle aurait pu croire qu’il se faisait vraiment du souci pour elle.

— Que croyais-tu en venant ici ? Tu pensais qu’en te voyant franchir cette porte l’émotion me submergerait et que j’oublierais tout ?

Sans surprise, un certain mordant perçait sous les paroles de Stephan. De le voir la tenir par le bras, Nicole sentit toute sa colère s’en aller. Sincèrement, qu’avait-elle espéré ?

— Non. Il est clair que les sentiments que tu as pu avoir pour moi ont cessé d’exister. Je ne serais pas venue si mes avocats avaient été capables de trouver une autre solution.

— Une autre solution pour quoi ?

Nicole le regarda dans les yeux.

— Pour casser le testament. Il y a un an, tu as fait une offre pour racheter Corisi Ltd. Or, mon père avait commencé les démarches pour accepter, mais sans les finaliser, de sorte que cette proposition n’est toujours pas soldée. C’est la seule faille que mes avocats aient trouvée.

La main de Stephan se fit plus ferme sur le bras de Nicole.

— Au bout du compte, il s’agit donc juste d’argent et rien d’autre.

— Quelle importance ? répondit Nicole avec un petit haussement d’épaules. De toute façon, tu ne m’aideras pas.

Le visage du jeune homme se figea, et elle vit flamber dans ses yeux bleus une lueur d’émotion qu’elle n’aurait jamais cru y déceler.

Non.

Ce n’était sûrement pas le moment d’imaginer qu’il pourrait vouloir la garder pour cette même raison qui faisait qu’elle avait envie de rester. La vie n’était pas ainsi faite. Pas la sienne en tout cas.

— Qu’est-ce que tes avocats ont concocté ? demanda-t-il.

Qu’est-ce que j’ai à perdre ? se dit-elle.

— Si tu achètes Corisi Ltd pour me la revendre ensuite, les dispositions testamentaires deviennent caduques.

Stephan secoua la tête comme s’il avait mal compris.

— Acheter ? Acheter une entreprise qui vaut trente millions de dollars, pour toi ?

S’il restait ne serait-ce qu’un infime espoir, il fallait qu’elle tente sa chance.

— Ce serait juste sur le papier. Cela ne te coûterait rien.

— Rien d’autre que ma crédibilité sur les marchés, pile au moment où mon conseil d’administration et mes investisseurs commencent à douter de ma santé mentale.

Il n’avait toujours pas dit non. Pas encore.

— J’y ai pensé. Personne ne s’étonnera si…

— Si ?

Elle déballa son plan d’un seul coup, pour ne pas se laisser le temps de revenir sur sa décision.

— Si nous étions fiancés. Tout serait alors parfaitement logique. Lorsque deux familles s’unissent, leurs entreprises en font autant. C’est naturel. Ensuite, on annule les fiançailles, et tu me cèdes la société au même prix. Tu ne perds rien dans l’affaire.

Le visage de Stephan était indéchiffrable.

— Tu as pensé à tout, hormis à la raison pour laquelle je pourrais avoir envie de faire ça.

— Mon brevet, Stephan. Il est vraiment prometteur. Il pourrait te rapporter des millions.

L’espace d’un instant, il parut tenté, mais il répondit par la négative.

— Même si je voulais t’aider, ça ne marcherait pas. Personne ne croirait à nos fiançailles.

— Sauf si tu dis que nous nous fréquentons en secret depuis un certain temps.

— Non.

— Des gens se fiancent tous les jours. Raconte que je suis enceinte. Peu m’importe !

— Les membres de ma famille deviendraient fous s’ils imaginaient qu’on vit une relation clandestine, répondit-il en haussant la voix. Et je ne parle même pas de fiançailles parce que tu serais enceinte. C’est non.

Es-tu vraiment obligé d’afficher une mine dégoûtée ?

On frappa à la porte, et la tête de Maddy parut dans l’embrasure.

— Stephan, ma voiture est là. Je m’en vais.

Le jeune homme regarda sa montre et jura.

— Maddy, s’il te plaît, tu veux bien t’assurer que la mienne est en route. Elle devrait être là depuis dix minutes. J’ai un emploi du temps super serré.

Le regard de Maddy passait de Stephan à Nicole.

— Je vais faire ça, répondit-elle avant de ressortir comme à regret.

Perdu dans ses pensées, Stephan contemplait la porte refermée.

— Stephan, dit Nicole.

— Hmm ?

— Tu peux me lâcher le bras maintenant.

Il s’exécuta.

— Je ne te déteste pas, Nicole. Si tu me demandais une lettre de recommandation… ou même un prêt, je pourrais peut-être t’aider. Mais là, c’est trop.

— Je comprends, dit-elle en faisant un effort sur elle-même pour s’éloigner de lui.

Le téléphone de Stephan vibra. Il consulta le message.

— Ma voiture est en bas. J’aimerais pouvoir t’aider, mais ce n’est pas possible. Il va falloir que tu t’accommodes du testament de ton père.

Chapitre 2

BON, ÇA S’EST ENCORE PLUS MAL PASSÉ QUE JE NE PENSAIS, SONGEANICOLE EN SORTANT DE L’ASCENSEUR POUR déboucher dans le grand hall de l’immeuble de bureaux de Stephan.

Le cliquetis de ses talons Louis Vuitton attira l’attention des agents de sécurité au comptoir de l’entrée. Ils levèrent la tête dans un bel ensemble – avant de se désintéresser d’elle à une vitesse pour le moins insultante.

Existait-il un parfum de crème glacée capable de rendre cette journée un peu plus supportable ? Probablement pas, mais Nicole avait bien l’intention d’en goûter quelques-uns le soir même.

Son incapacité à prendre le moindre gramme était un bienfait autant qu’une malédiction. À l’adolescence, elle avait grandi jusqu’au mètre soixante-quinze, et sa nature filiforme lui avait valu pendant des années d’afficher une allure d’échassier, tout en bras et en jambes. Pas de celles sur lesquelles les gardes se retournent deux fois. Le temps avait adouci les angles de son visage, mais les courbes après lesquelles elle avait soupiré n’étaient jamais arrivées. Inutile de se ruiner en tenues affriolantes quand on n’a pas de quoi les garnir.

Pour autant, ce relatif désintérêt de la gent masculine ne la tracassait pas outre mesure. Elle s’était absorbée dans les études, avant de multiplier les stages au fil des années, toujours avec un unique objectif en tête : sauver l’entreprise de son père. Or, jamais encore ce but ne lui avait paru à ce point hors d’atteinte.

Dominic n’aurait que faire que les principaux cadres de l’entreprise aient consacré vingt années de leur vie à Corisi Ltd. C’était grâce à eux, à leur loyauté et à leur intégrité, que la société avait pu supporter le choc de la récession économique, mais aussi surmonter les vicissitudes d’un sabotage délibéré. Plus que des employés de longue date, ils étaient la seule famille que Nicole ait jamais eue.

Et elle n’avait pas su les sauver.

— Vous vous sentez bien ? lui demanda la secrétaire de Stephan en s’avançant vers l’entrée.

Même enceinte – ou peut-être à cause de ça –, elle retint un peu plus longtemps...

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