//img.uscri.be/pth/63dc6ccb6e6a3d9a8022cb0062844d5dc63229da
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Le chardon et la rose

De
58 pages

Apprentie fleuriste, Annabelle a le chic pour les bouquets fantaisie. Et cet odieux client aura ce qu'il mérite : une gerbe de ronces et d'orties... Quelques jours plus tard, ce même client sonne à la porte de son domicile. Mais l'homme l'a oubliée, ainsi que ses ronces : le séduisant malotru la prend pour la psy de sa femme. Poussée par son instinct, Annabelle joue le jeu et l'allonge sur le divan. Un premier pas hors du lit conjugal ?





Voir plus Voir moins
Image couverture
EMILY RELINGHER
LE CHARDON
ET LA ROSE
Les Romanesques
13
 
ÉDITIONS 92
1
Annabelle remontait de la réserve, les bras chargés d’accessoires. Elle jeta un œil à la ronde. Où allait-elle bien pouvoir poser son chargement ? Le plan de travail débordait de végétaux en tout genre, les étagères étaient saturées, l’évier, rempli d’eau, abritait provisoirement des poissons rouges… Comment Nathalie faisait-elle pour s’y retrouver dans un tel désordre ? Son pied buta sur une surface dure. Elle tenta de regarder par-dessus l’empilement qui lui bouchait la vue. Mais elle manqua de tout faire tomber. De côté, elle aperçut l’amorce d’un pot en terre cuite. Probablement un vase. Elle fit un pas de côté et tourna sur elle-même à la recherche d’un endroit où se débarrasser, les cheveux dans les yeux. Il fallait vraiment qu’elle les coupe, elle n’y voyait rien. Peut-être pouvait-elle envisager de déposer le tout le long de la vitrine, le temps de mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm. En s’approchant de la baie vitrée, Annabelle rejeta ses cheveux en arrière d’un mouvement de tête et jeta un regard machinal vers l’extérieur. Sa mâchoire se décrocha illico. Elle étouffa un glapissement de surprise. De l’autre côté de la vitrine, l’élégante silhouette d’un homme s’avançait à pas pressés. Dans sa direction.
Non ! Incroyable !
Vite ! Prévenir Nathalie ! Elle n’allait pas s’en remettre ! Elle renonça à poser les fioles, tiges de raphia et autres récipients pour refluer en crabe vers la porte du bureau. Des bribes de conversation lui parvinrent à travers la cloison. Nathalie était en rendez-vous avec l’éternelle madame Moreau. Annabelle jeta un œil à l’horloge suspendue au-dessus de la porte. L’entrevue n’était pas près de se terminer. Pendant ce temps, l’homme s’approchait inéluctablement. Droit vers le magasin. Allait-il en franchir le seuil ? Annabelle regarda à nouveau la rue : pas de doute, il se dirigeait vers la fleuriste. À mesure que la silhouette grossissait, un sentiment jubilatoire et irrépressible d’excitation l’envahissait. Une célébrité dans la boutique ! Pourquoi n’avait-elle pas son appareil photo sous la main ? Quelle imbécile ! George Clooney allait entrer et elle n’avait rien pour immortaliser l’instant. Si Nathalie ratait ça, elle en ferait une jaunisse. Elle n’avait de cesse de lui répéter que l’existence de George Clooney sur cette planète était l’unique chose qui pouvait lui faire regretter ses dix ans de mariage heureux avec Michel. Annabelle devait-elle interrompre son rendez-vous ? Elle risqua un nouveau coup d’œil inquisiteur. Il lui semblait pourtant que c’était bel et bien lui : même chevelure poivre et sel, même silhouette musculeuse, même démarche féline, même manière de porter le par-dessus, à la fois nonchalante, naturelle, distinguée et sportive. Elle était à court d’adjectifs. Nathalie, elle, aurait pu étayer la liste des comparaisons pendant des heures. La clochette de la porte vitrée retentit, sonnant le glas de ses réflexions : George était entré.
— Bonsoir.
Les bras encombrés, Annabelle dévisageait tant bien que mal la star derrière son bric-à-brac. Dépêche-toi, dépêche-toi, dépêche-toi, hurla-t-elle mentalement à l’attention de Nathalie. L’homme toussota. Annabelle réalisa alors qu’il s’était exprimé dans la langue de Molière sans l’ombre d’un accent. George Clooney parlait-il français ? Après tout, pourquoi pas ? Un silence inconfortable flottait dans l’air.
— Bb… Bbon… Bonj-jour-soir… hasarda-t-elle, le visage masqué par la pile d’objets. Un instant et je suis à vous.
La jeune femme posa les accessoires au sol, au hasard, pour se retrouver bras ballants, un sourire idiot aux lèvres.
— Que puis-je faire pour vous ?
— À votre avis ?
Annabelle le regarda sans comprendre.
— Me vendre des fleurs. Vous êtes fleuriste, non ? répondit-il, avec une pointe d’irritation au fond de la voix.
Évidemment ! Quelle idiote ! Ça commençait mal.
— Oui. Bien sûr. Excusez-moi, je suis nouvelle. De quoi auriez-vous besoin ? C’est pour offrir ? Pour vous ?
— Est-ce que j’ai la tête de quelqu’un qui a du temps à perdre à s’acheter des fleurs ?
Le ton tranchant et le sarcasme contrastaient singulièrement avec le physique avenant de l’inconnu. Visiblement, le courant ne passait pas. L’homme avait beau avoir le physique de George, il n’avait manifestement pas son affabilité. Ou alors, elle s’était trompée de film. George Clooney avait-il déjà tenu un rôle de méchant ? Annabelle se repassa rapidement en tête le peu qu’elle connaissait de sa filmographie. Rien ne lui venait à l’esprit. Nathalie aurait à coup sûr trouvé une réponse. Mais elle était en rendez-vous. Annabelle devait absolument gagner du temps.
— J’aurais besoin d’en savoir un peu plus sur la personne à qui vous comptez les offrir. C’est pour une femme ? Des amis ? Proches ou éloignés ?
— C’est professionnel, coupa-t-il.
Ce n’était pas gagné. Elle dévisagea l’homme avec attention et se livra au jeu des sept erreurs. Il lui semblait que George Clooney avait les cheveux plus gris. Ne serait-ce que parce qu’il était probablement un peu plus âgé que ce monsieur. L’inconnu n’avait d’ailleurs pas tout à fait le même regard. Il était plus froid. Ses yeux étaient plus clairs, avec une pointe de vert dans le brun mordoré. Il était aussi un peu plus élancé. Sa mâchoire était moins carrée, son visage peut-être plus fin… Et surtout, il parlait tellement bien français qu’il y avait de quoi douter de sa nationalité américaine. À bien y regarder, ce type n’avait rien à voir avec le véritable George Clooney. Annabelle sentit la pression se relâcher et manqua rire de son erreur. Mais au visage sévère de son interlocuteur, elle comprit vite que le moment était mal choisi pour se laisser aller à l’hilarité. Elle réprima un petit sourire et prit un ton plus professionnel.
— Très bien. Que désirez-vous comme type de bouquet ? Comme vous le savez sans doute, les fleurs ont une saisonnalité et un langage. La tulipe symbolise l’orgueil, la rose blanche, la sagesse, la rose jaune, l’infidélité, la marguerite, l’innocence, le…
— Écoutez, je m’en contrefiche, faites-moi un bouquet et c’est tout.
Une sonnerie de téléphone portable retentit. L’inconnu dégaina l’appareil et fixa l’écran d’un air contrarié. Il hésita quelques secondes en soupirant. Puis il décrocha, la main posée devant le micro, et aboya à l’adresse de la fleuriste :
— Débrouillez-vous pour me faire un truc correct. C’est votre boulot, oui ou non ?
Il sortit discuter sur le trottoir.
— Quel mufle ! marmonna Annabelle.
Ce type n’avait pas la sympathie de son apparence. Elle observa « George » à la dérobée, qui arpentait le trottoir. À travers la vitrine, elle percevait les éclats de voix de l’échange téléphonique. Elle tendit l’oreille. Il était question de dîner décommandé, d’absences répétées et inexpliquées, de travail, de stress. Vraisemblablement, l’interlocuteur, à l’autre bout du fil, était une femme. Sa femme. Et il y avait de l’eau dans le gaz. Pas étonnant, avec un mari pareil. Autoritaire, pète-sec, prétentieux, arrogant, désagréable, énervé, colérique ; en dépit des apparences, ce type n’avait rien pour plaire. Le supporter à longueur de journée, voire d’années, devait être un véritable sacerdoce. Pauvre femme…
Annabelle se désintéressa rapidement de la conversation et revint à ses fleurs. Quel bouquet allait-elle bien pouvoir lui faire ? C’était la première fois qu’elle devait composer un arrangement floral sans être supervisée par Nathalie. Or, ce type ne l’inspirait pas du tout. Elle regarda les plantes à disposition sans trop savoir quoi choisir. Puis une idée farfelue germa dans son esprit en même temps qu’un sourire narquois se dessinait sur son visage. Elle allait concocter à ce monsieur un bouquet à la hauteur de son caractère. Une ou deux amaryllis pour la fierté et la vanité, quelques chardons pour l’agressivité, un lys jaune pour l’orgueil, quelques feuilles de nénuphar pour la froideur, agrémentées d’orties et de ronces pour la cruauté… À mesure qu’elle choisissait les fleurs, le bouquet prenait forme. Le résultat était un peu étrange. Mais savamment arrangé, il avait un certain chic avant-gardiste. Annabelle admira son ouvrage, ravie. La clochette de la porte la prévint du retour de son client. La fleuriste reprit son sérieux. Elle tourna ostensiblement le dos à l’inconnu et s’occupa à nouer un brin de raphia autour des tiges. L’homme arpentait le magasin comme un lion en cage.
— Alors ? Ce bouquet ? Vous l’avez terminé ou je repars les mains vides ?
Annabelle fit la sourde oreille et prit son temps. Elle emballa les fleurs dans un papier kraft coloré, agrafa la carte visite du magasin.
— Ça fera soixante-quinze euros, finit-elle par annoncer en lui tendant le bouquet.
L’homme regarda les fleurs d’un air dubitatif.
— Bizarre, comme choix, marmonna-t-il en tapant le code de sa carte de crédit.
Il attrapa le bouquet d’une main preste. Et le lâcha aussitôt en jurant.
— Vous auriez pu ôter les épines !
Quelques gouttes de sang avaient taché le papier transpercé par les épines des ronces.
— On n’ôte pas les épines des ronces, répliqua-t-elle innocemment.
— Des ronces ? Et pourquoi pas des orties, tant que vous y êtes !
— Il y en a aussi.
— Vous êtes compl…
Une nouvelle sonnerie de téléphone interrompit la confrontation. L’homme leva un index menaçant pour lui signifier qu’il n’en avait pas fini avec elle.
— Quoi encore ? aboya-t-il au téléphone. Vous me virez ces trucs qui piquent, reprit-il à l’attention d’Annabelle. Écoute, chérie, ton psy commence sérieusement à me courir…
L’homme arpentait le magasin de long en large dans un état de tension électrique.
— Non, je n’ai aucun problème de gestion de mon agressivité ! hurla-t-il en balançant nerveusement sa jambe droite.
— Attention !
Trop tard. D’un violent coup de pied, il avait renversé le vase en céramique rempli d’eau posé à terre quelques minutes plus tôt. Le récipient explosa, inondant les chaussures en daim de son agresseur et déclenchant une avalanche de vociférations et d’insultes.

 

— Et puis, maintenant que je n’ai plus mon Johnny, qui va m’emmener promener ? Hein ? Je vous le demande. Parce que ce n’est pas mon Albert, avec son emphysème, qui va marcher jusqu’au parc avec moi.
Un cri inhumain venait de traverser la porte du bureau sans pour autant interrompre le flot de paroles de madame Moreau. Nathalie fronça les sourcils. Elle regarda l’horloge de son ordinateur tout en opinant du chef mécaniquement. Cela faisait maintenant près d’une heure que la vieille dame lui tenait la jambe. Depuis une semaine, madame Ginette Moreau lui rendait visite à peu près tous les jours. Elle était à chaque fois censée choisir une couronne mortuaire pour celui qu’elle appelait son deuxième mari, Johnny, son teckel récemment décédé. Mais les entrevues étaient vite devenues prétextes à de longs soliloques de doléances.
— … je suis trop vieille pour reprendre un autre animal. Aucun chien ne pourra remplacer mon Johnny, de toute façon. Je lui serai fidèle jusqu’à la mort. Maintenant, c’est tout ce qui m’attend.
— Mais non, madame Moreau. À votre âge, vous avez encore de belles années devant vous. Donc vous préférez les hortensias ou les chrysanthèmes ? Vous ne m’avez pas répondu…
Aux cris succédèrent des éclats de voix. Qu’est-ce qui pouvait bien se passer ? Pourvu qu’Annabelle ne soit pas déjà en train de se faire agresser par un maniaque ! Cela faisait à peine une semaine qu’elle l’avait embauchée ! Nathalie se tortillait sur sa chaise, espérant confusément faire comprendre à son interlocutrice qu’il était temps qu’elle s’en aille sans pour autant oser la congédier franchement. Malheureusement, rien n’y faisait, le message ne passait pas. Elle allait interrompre l’entretien, mais elle se ravisa. Après tout, l’apprentissage et l’expérience passaient aussi par la gestion des clients difficiles.
— Il aimait bien le rouge. Par contre, le jaune, ça ne va pas aux roux. Il était un peu rouquin, mon Johnny. Forcément, un teckel feu…
Entre deux hésitations florales, la vieille dame s’épanchait. Et à mesure que la conversation s’éternisait, Nathalie renonçait lentement à lui faire choisir un arrangement. Elle se débrouillerait toute seule. De toute façon, comme madame Moreau n’avait de cesse de le lui répéter, Nathalie avait son entière confiance. La vieille dame regarda sa montre.
— Oh, mon Dieu ! J’ai raté le début du jeu télévisé sur la trois. Il faut que je vous laisse, mon petit. Sinon, mon Albert va me faire une scène. Il aime bien qu’on le regarde ensemble. La vie de couple, ça a aussi de bons côtés, vous savez. Ça a l’air idiot comme ça, mais on rit comme des bossus devant la télévision. On répond des choses idiotes, on se fâche, on se réconcilie autour d’un petit verre…
De l’autre côté de la porte, les éclats de voix persistaient.
— On dirait que votre nouvelle employée a quelques petits soucis. Ça chahute. Vous devriez peut-être aller jeter un coup d’œil.
— Vous avez raison.
Nathalie se leva et ouvrit la porte. Mais elle n’aperçut que le pan d’un manteau sombre disparaissant et le visage cramoisi d’Annabelle. Elle lança un regard interrogateur à la jeune femme, pendant que la silhouette de l’individu s’éloignait dans la pénombre d’un pas pressé. Mais son employée, oppressée par l’émotion, semblait incapable de répondre. Pendant ce temps, madame Moreau poursuivait son monologue.
— … jaune… Johnny… Vendredi ?
Nathalie opinait du chef en écoutant d’une oreille distraite.
— Oui, je vous appelle dès que la couronne est prête.
Puis elle poussa diplomatiquement sa cliente vers la sortie. Les yeux écarquillés, elle scrutait Annabelle, à la recherche d’un indice. Qu’est-ce qui s’était passé ? Ginette Moreau franchit enfin le seuil. Elle se retourna pour saluer la fleuriste et manqua d’embrasser la porte vitrée que Nathalie s’était empressée de refermer. De l’autre côté, elle questionnait son employée.
— Quel sombre crétin ce… ce George ! renifla Annabelle les yeux brillants de larmes.
Nathalie fronça les sourcils.
— Quel George ? On connaît un George, nous ?
— Tu sais bien, George Clooney !
— George Clooney était dans le magasin ? s’exclama Nathalie, éberluée. Pourquoi tu ne m’as pas prévenue ?
— Oui… Enfin, non. Je pensais que c’était lui mais c’était quelqu’un d’autre.
Nathalie ne comprenait rien aux propos incohérents de la jeune femme. Elle fixa ses yeux bleus en demi-lune, dans l’attente d’une explication.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai entendu des éclats de voix. Vous avez eu une altercation ?
Des trémolos dans la voix, Annabelle s’expliqua.
— Je lui avais fait un très beau bouquet, très… original. Une vraie réussite. Avec des amaryllis, quelques chardons, un lys jaune, quelques feuilles de nénuphar, des orties et des ronces et…
— Des quoi ?
— On fait bien des soupes avec les orties. Pourquoi pas des bouquets ?
Nathalie soupira. Annabelle était bourrée de talent, mais il lui arrivait d’avoir des idées un peu extravagantes.
— Il a même exigé que je les enlève ! Alors que c’était sa faute. Il ne savait pas ce qu’il voulait, j’ai dû improviser. C’était la première fois que je faisais un bouquet toute seule ! Il s’est piqué. Puis il a donné un coup de pied dans le vase. Il a inondé ses chaussures. En même temps qu’il s’énervait au téléphone avec sa femme. Ce n’est tout de même pas ma faute s’il ne regarde pas où il met les pieds !
Nathalie constata alors qu’elle était effectivement en train de piétiner dans une mare d’eau, au beau milieu d’éclats de céramique. Annabelle, la gorge nouée par l’émotion, lui débita alors tous les noms d’oiseaux dont l’avait affublé l’aimable client. Puis, submergée par un sentiment d’injustice, elle fondit en larmes.
— Ttt ttt ttt… Allons, allons, ça va aller. Calme-toi. Oublie-le. Il ne vaut pas la peine que tu te mettes dans des états pareils. Je suis persuadée qu’il a la vie qu’il mérite : stressante et pleine de soucis. C’est probablement pour ça qu’il est aussi énervé.
Nathalie la prit par les épaules et l’entraîna boire une tisane aux fleurs pour lui remonter le moral.

 

Arpentant le trottoir à la recherche d’un taxi qui ne venait pas, Nicolas Gisquières fulminait. À cause de cette imbécile de fleuriste, il avait ruiné les derbys en daim que lui avait offerts Élise avant-hier. Elle allait encore piquer une crise. Dire qu’il s’était déplacé jusqu’au IX arrondissement afin de venir la chercher à la sortie de sa séance de psychanalyse ! Tout ça pour qu’elle lui fasse faux bond parce qu’il était arrivé avec une demi-heure de retard ! Il jeta un rapide coup d’œil à sa montre. La réception de la famille princière de Suède avait probablement déjà commencé. Nicolas scruta la rue : pas de taxi. Il pesta de plus belle. Élise savait pourtant qu’il était délicat de se décommander à la dernière minute. La famille régnante était très à cheval sur les principes. Et l’un de ses meilleurs clients. À croire qu’elle l’avait fait exprès. Probablement encore un coup du docteur Natchev. Ce psy était vraiment en train de lui laver le cerveau avec ses théories à la noix. Qu’est-ce qu’elle lui avait encore sorti comme explication ? Quelque chose comme : « Je ne dois pas me sentir obligée de contrarier mes émotions dans le simple but de te plaire. Je peux m’épanouir à titre personnel dans le refus de ton hégémonie au sein de notre couple. » N’importe quoi.e
Depuis qu’elle avait commencé sa thérapie afin de l’aider à surmonter le récent décès de son père, Charles-Henri von Lintell, Élise n’était plus elle-même. Ce docteur lui avait complètement retourné le cerveau. Pire qu’un gourou. Tout était prétexte à conflit et interprétation. Chacun de ses actes, chacune de ses remarques étaient décortiqués à l’aune du dictionnaire de la psychanalyse. Et quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, il avait toujours tout faux. À tel point qu’elle en venait à lui répéter régulièrement qu’il était grand temps qu’il consulte afin de « régler ses problèmes de gestion de soi ». Comme si son emploi du temps surchargé lui laissait le temps de se plier à ce genre de fantaisie ! Et puis quoi encore ? Il allait surtout dire deux mots à ce charlatan dès qu’il aurait deux minutes à lui. Mais ce ne serait pas demain la veille. Il jeta un œil à sa montre. Non content d’arriver seul, les chaussures et le bas de son pantalon détrempés, il allait finir par être en retard. Il héla un taxi tout en essayant de trouver une excuse plausible pour expliquer l’absence de son épouse et sa tenue.