LE CHEVALIER DE SAINT-GEORGES

Publié par

Le Chevalier de Saint-Georges fit fureur au Théâtre des Variétés en 1840. Tout droit sorti du siècle des Lumières, aussi brillant que ténébreux, noble et chevaleresque, séducteur, élégant danseur et musicien, le Chevalier de Saint-Georges fut la coqueluche du boulevard. Mulâtre au destin exceptionnel, le théâtre en fit un héros romantique qui marque un tournant dans l'histoire de l'image du Noir. Sylvie Chalaye reproduit ici la pièce, accompagnée d'une étude passionnante.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 271
EAN13 : 9782296164567
Nombre de pages : 172
Prix de location à la page : 0,0071€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9

L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan, Hongrie Hargita u.. 3
1026 Budapest

ISBN: 2-7475-0247-3

Le Chevalier de Saint-Georges
Comédie mêlée de chant en trois actes

AUTREMENT MEMES
dirigée par Roger Little Professeur émerite de Trinity College Dublin, Chevalier de l'Ordre national du Mérite, Prix de l'Académie française etc.

COLLECTION"

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public, et qui traitent, sous forme de roman, témoignage, essai, récit de voyage, pièce de théâtre, rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Il s'agit de remettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique ouverte, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

"Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur. " Sony Labou Tansi

1 2 3

Titres parus ou à paraître prochainement: Lucie Cousturier, Des inconnus chez moi, présentation de Roger Little Armand Corre, Nos Créoles, présentation de Claude Thiébaut Mélesville & Beauvoir, Le Chevalier de Saint-Georges, présentation de Sylvie Chalaye

Choix de titres en perspective: André Chevrillon, Marrakech dans les palmes, présentation de Jean-François Durand Condorcet, Réflexions sur l'esclavage des nègres, présentation de David Williams Pigault-Lebrun, Le Blanc et le Noir, présentation de Roger Little Robert Randau, Le Chef de$ pçrte-plume, présentation de Janos Riesz Auteurs variés, Ourika dans le théâtre, présentation de Sylvie Chalaye Auteurs variés, Regards sur Soulouque, présentation de Léon-François Hoffmann & C. Hermann Middelanis

MÉLESVILLE et Roger de BEAUVOIR

Le Chevalier de Saint-Georges
Comédie mêlée de chant en trois actes

Présentation de

Sylvie CHALA YE

L' Hartnattan

Autres

ouvrages

de Sylvie

Chalaye

Du Noir au nègre: l'image du Noir au théâtre de Marguerite de Navarre à Jean Genet (15501960), colI. «Images plurielles », L'Harmattan, Paris, 1998. L'Affaire de la rue de Lourcine de Labiche, colI.
« Parcours

de lecture », Bertrand-l...acoste, Paris, 1994.

Vbu Roi de Jarry, colI. «Parcours Bertrand-l...acoste, Paris, 1993. La

de lecture », de

Dispute de Marivaux, colI. «Parcours lecture », Bertrand-l...acoste,Paris, 1992.

Autres travaux

coordonnés

par Sylvie Chalaye

Acteurs noirs, Africultures n° 27, L' Hannattan, Paris, avriI2000, 128 p. Tirailleurs en images, Africultures n° 25, L'Harmattan, Paris, février 2000, 128 p. La traite: un tabou en Afrique?, Africultures n° 20, L'Hannattan, Paris, septembre 1999, 128 p. Théâtres en écritures, Africultures n° 10, septembre 1998, L'Hannattan, Paris, 96 p.

À Maurice,

mon père

INTRODUCTION par Sylvie Chalaye

INTRODUCTION par Sylvie Chalaye
«

C'est un jeune homme qui a
» (La Bruyère)1

les épaules larges et de la taille, un nègre d'ailleurs, un homme

noir!

Alors que le théâtre anglais brandit fièrement Othello, les héros noirs du répertoire français sont rares et aucun n'a vraiment connu la postérité. Il en est un pourtant qui fit fureur sur les planches du Théâtre des Variétés en 1840 et auquel le célèbre Pierre Lafont prêta ses traits: le Chevalier de Saint-Georges.2 Personnage haut en couleur, aussi brillant que ténébreux, noble et chevaleresque, séducteur, fin bretteur, élégant danseur et musicien, le Chevalier de Saint-Georges fut la coqueluche du boulevard et tint l'affiche de nombreux mois. Choisi pour sa prestance et ses qualités physiques, Lafont3 accepta de se laisser immortaliser dans le costume de son personnage, chose rare encore au XIXe siècle où les traits du nègre ne sont guère flatteurs et où les comédiens ne se griment pas de bonne grâce pour jouer ces personnages. Et, chose exceptionnelle,
1 2

Exergueau Chapitre2 de la deuxième partie du Chevalier de Sain/Nous mettons une majuscule à « Chevalier» quand il s'agit du

Georges par Roger de Beauvoir, Dumont, Paris, 1840, 4 volumes.

r:rsonnage. Pierre-Chéri Lafont, né à Bordeaux en 1801 se destinait à devenir médecin de marine. Il fit des études de médecine et trois voyages au long cours. Il s'essaie au théâtre en 1822. Desaugiers le remarque et l'enrôle pour le Vaudeville. Ses débuts sont brillants, il crée de nombreux rôles. En 1832, il part pour le Théâtre des Nouveautés. C'est en 1839 qu'il est recruté au Théâtre des Variétés. La création du Chevalier de Saint-Georges l'année suivante lui vaut la notoriété. Xl

c'est avant la création de la pièce, que Le Monde DranwJique qui soutenait son collaborateur, puisque Roger de Beauvoir y écrivait, publia, dans son numéro du 26 janvier 1840, les portraits du couple de héros: la belle Eugénie Sauvage en Comtesse de Presle (fig. 1, p. xiii) et l'athlétique Lafont en Chevalier de Saint-Georges (fig. 2, p. xxxi) ; publication qui relevait de la gageure et préparait en somme un public qu'il s'agissait de convaincre de l'ineptie du préjugé de couleur. La réussite du personnage et le succès de l'intetprétation de Lafont eurent raison de toutes les réticences. La critique encensa l'acteur: «Lafont a joué le rôle principal avec ce ton de bonne comédie, cet air leste et dégagé, cette grâce pleine d'aisance que l'on chercherait vainement ailleurs, même à la Comédie-Française; il s'est même élevé au

troisièmeactejusqu'au plus profond pathétique », pouvaiton lire dans Le Corsaire du 17 février 1840. Bien sûr les amours en noir et blanc ne manquèrent pas d'être commentées par la presse. Le critique du Courrier des spectacles écrivait le même jour:
« Quant à la pièce, elle offre sans doute de grosses

invraisemblances, une confusion de mœurs, d'usages et de manières qui n'admettent pas qu'une dame de la cour de cette époque soit publiquement éprise d'un homme de couleur; que cette passion se déclare avec si peu de délicatesse; [...] que mariage s'en suive entre de semblables amants; que Saint-Georges resté célibataire à la face de tous, viole ainsi sa propre vérité historique, etc. Mais on n'y doit pas regarder de si près pour un vaudeville, qui est d'ailleurs, spirituel, amusant, écrit avec tact et dont la gracieuse simplicité repose des moyens qu'emploie ordinairement le Drame-moderne. L'ouvrage attirera la foule et déjà pour ce soir, la location

fonctionne. »
Saint-Georges n'est pas le seul héros noir du théâtre français, surtout dans les années 1830-1840 où le romantisme s'empare de la figure du sang-mêlé pour en faire l'emblème du héros torturé par une dualité intérieure,
XlI

Figure 1 : Eugénie Sauvage en Comtesse de Presle.

mais il est le premier héros noir à dépasser sa condition de nègre, le seul qui tienne la dragée haute aux Blancs et qui ne suscite ni la pitié, ni la peur, le premier à n'être ni une victime ni un monstre, mais qui a tout pour séduire les dames et rendre jaloux les hommes, même la beauté et l'élégance, caractères sans précédents dans l'histoire de la représentation des Noirs au théâtre. Saint-Georges a le mérite d'échapper à tous ces clichés qui collent au personnage noir, du petit nègre naïf, sautillant et amuseur inventé au XVIIIe pour égayer le vaudeville au monstre sanguinaire perclus de ressentiments vengeurs et qui massacre ses maîtres dans les mélodrames du boulevard du cnme.

Les avatars politiques

du nègre au théâtre

Tour à tour censurée ou exploitée comme instrument de propagande, la représentation du Noir au théâtre a une histoire étroitement liée aux enjeux coloniaux, et une histoire d'autant plus politique que le théâtre représente à l'époque un média populaire susceptible d'instruire et de façonner l'opinion publique.4 A la fin de la Renaissance, tandis que la traite s'installait et s'imposait bientôt comme le commerce, certes peu glorieux, mais mirifique qui allait enrichir durablement l'Europe et asseoir sa prospérité, s'imposait l'idée que la couleur du Noir était celle d'une malédiction, conception bien utile puisqu'elle permettait de justifier son asservissement. La malédiction du nègre apparaît alors comme un thème littéraire qui séduit l'esthétique baroque; s'en empare notamment le drame élisabéthain, comme la tragi-comédie espagnole qui inventent de grands héros torturés, que leur masque noir condamne au malheur. Et voilà que le More dévoyé de la littérature picaresque du
4

Voir Sylvie Chalaye,Du Noir au nègre, l'image du noir au théâtre

de Marguerite Navarre à Jean Genet (1550-1960), L'Hannattan, Paris, 1998. XlV

XVIe siècle,5 souvent criminel ou violeur, qui surgissait au détour des contes moraux6 ou égrillards,7 acquiert l'étoffe d'un héros tragique sur les planches du théâtre baroque en Angleterre et en Espagne. Si le sort le contraint à la violence comme l'Othello de Shakespeare, ce n'est pas parce que sa noirceur est le reflet de son âme. C'est au contraire le regard de la société qui en le réduisant à cette apparence trompeuse le contraint au malheur. Il a eu beau s'arracher à l'esclavage et se hisser aux plus hautes fonctions militaires, il ne peut connaître la sérénité et le bonheur. La couleur du More devient l'expression même de la fatalité. Le même type de personnage hante le théâtre des contemporainsde Lope de Vega. « Quelle infamie c'est

d'être noir dans ce monde!

»8

s'écrit le héros d'André de

Claramunte dans El Valiente Negro de Flandres. Tel Othello, il peut bien être vaillant et courageux, avoir l'âme noble et haute, sa couleur le condamne au crime. En revanche sur la scène française à l'époque de Rotrou, Du Ryer, Mairet ou Corneille, on ne trouve pas de tel héros tragique, dont la couleur conditionne tout le fatum. Ce sont en fait les divertissements de cour qui se sont emparés du masque de la malédiction pour en faire un argument précieux du discours amoureux. Dans les divertissements de cour de l'époque baroque, le personnage du Noir apparaît en effet, presque toujours, sous les attributs du jeune More amoureux, de l'Ethiopien à la peau calcinée, venu du fin fond de l'Afrique séduit par la beauté lumineuse des dames de la cour dont les yeux brûlent son âme comme
Voir La Vie de Lazarillo de Torm£s (1554), un des plus grands romans picaresques espagnols, où l'odieuse mère du héros est acoquinée à un More, signe caractéristique de sa turpitude. 6 Cf. par exemple les nouvelles de l'Hécatommithi (1567) de Giraldi Cinthio, où Shakespeare a certainement puisé l'argument dOthello. 7 Cf. les Novelas amorosas y ejemplares (1634) de dona Maria œ Zayas y Sotomayor. Scarron y trouva l'histoire qu'il œveloppe dans Ùl Précaution inutile (1655). 8 Cité par Frantz Fanon dans une traduction de son cm, Peau noire, masques blancs, Seuil, Paris, 1952 ; reéd. Seuil-Points, 1975, p.173. xv
5

le soleil a brûlé son visage. Son amour est bien sûr voué à l'échec, mais il déploie les artifices poétiques les plus galants. La vanité de ses désirs et le défi que représente son masque calciné fait tout le piquant du personnage.9 Son origine géographique reste lointaine et vague, audelà des mers. Jamais aucune allusion à l'esclavage ou à la traite. C'est dire que le More des divertissements de cour est sans commun rapport avec la condition réelle des hommes noirs de l'époque, réduits en esclavage et arrachés contre leur gré à l'Afrique pour mourir d'épuisement aux Amériques ou décorer les boudoirs des précieuses. Ce More imaginaire n'est qu'un travestissement destiné à amuser un public en mal d'exotisme et de sensations nouvelles! Et on lui prête un rang élevé et un passé glorieux, sans quoi il ne serait pas digne de s'adresser aux dames de qualité. Les rois charbonnés de la scène baroque n'eurent plus leur place au siècle des Lumières. Négrillons et négrillonnes pouvaient apporter leur touche d'exotisme à la scène, comme ils l'apportaient à la peintures de Watteau ou de Lancret, mais pas question d'évoquer l'esclavage. Petit page enturbanné qui saute sur les genoux de sa maîtresse, femme de chambre dont le teint met en valeur celui de madame, ou encore bon sauvage naïf et drôle, mais la traite et l'esclavage restent des sujets lointains qui ne semblent pas concerner la bonne société du temps. En fait la censure royale et le lobby des colons veillent au grain. Olympe de Gouges qui s'obstine à faire jouer L'esclavage des nègres ou le naufrage heureux et à qui le comité de lecture du Théâtre-Français demande diplomatiquement d'arranger sa pièce en « drame indien» en fera les frais subissant menaces et intimidations... Il faut attendre 1794 et la célébration de l'abolition de l'esclavage pour voir fleurir sur les théâtres de la République des spectacles qui évoquent enfin la condition des esclaves ou plutôt la libération des Noirs et surtout des
Voir l'anthologie des Ballets et mascarades de cour de Henri IV à Louis XlII, publiée en six volumes par Paul Lacroix entre 1868 et 1870, chez J. Gay et Fils éditeurs. XVI
9

images de fraternité en noir et blanc où le nègre reconnaissant tombe dans les bras du Blanc son libérateur, théâtre bien sûr de propagande qui vise surtout à entretenir un emblème d'union nationale afin de servir l'esprit de la République. Mais pas de héros noir libérateur dans ce théâtre, le nègre doit y rester sage et modéré, reconnaissant et patient. C'est pourquoi la pièce de Pigault-Lebrun qui recèle sans doute le premier grand héros de la libération nègre au théâtre et s'inspire de figures comme celle de Toussaint-Louverture, ne fut pas applaudie. Le nègre qui prend les armes fait peur: Le Noir et le Blanc de PifiaultLebrun chute lamentablement sur le Théâtre de la Cité. 0 Après les démêlés de Napoléon avec ToussaintLouverture qui avait osé contester son autorité et mettre en faiblesse son armée, après le rétablissement de la traite et de l'esclavage en 1802, les colonies deviennent un sujet tabou qui le restera sous la Restauration comme le prouve les tribulations subies par Georges Ozaneaux pour faire jouer sa pièce intitulée Le Nègre. C'est seulement après les trois Glorieuses et l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe d'Orléans qu'il parviendra à la faire représenter. Georges Ozaneaux affirme lui-même dans une notice, qui précède la publication, que son drame a vu le jour «grâce à la révolution de 1830» et ajoute que «le gouvernement précédent repoussai t l'ouvrage, non pour des détails d'exécution, mais pour le sujet lui-même, qu'il ne voulait pas admettre sur la scène». Il Ozaneaux avait soumis sa pièce au comité de lecture de l'Odéon en 1828. La censure avait alors porté le manuscrit à la connaissance du ministre de l'Intérieur, M. de Martignac. Celui-ci avait déclaré l' œuvre dangereuse et s'était opposé à sa représentation, appuyé par le ministre de la Marine. On reprochait à la pièce
10

Charles-Antoine Pigault-Lebrun, Le Blanc et le Noir, drame,

représentéet tombé sur le théâtre de la Cité, le 14 brumaire de l'an N
de la République, Mayeur-Barba, an IV. Réédition à paraître, présentation de Roger Little, colI. « Autrement mêmes» , L 'Harmattan, Paris. 11Georges Ozaneaux, « Notice », Erreurs poétiques, Amyot, Paris, 1849, vol. III, p. 3.
XVII

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.