Le Complot de la comtesse

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Bas les masques !

Sebastian Malheur est le plus dangereux des libertins. Lorsqu’il ne scandalise pas les dames dans leur chambre, il offusque la haute société avec ses conférences scientifiques. À la fois envié et méprisé, il se moque de l’opinion publique, contrairement à Violet Waterfield, la comtesse de Cambury, que tous respecte. Mais celle-ci détient un secret scandaleux : les théories de Sébastien sont en réalité les siennes ! Aussi, quand il la menace de cesser la mascarade, elle cherche tous les moyens pour l’en dissuader. Même si cela signifie lui ouvrir son cœur vulnérable...

« Un nouveau roman de Courtney Milan est toujours une raison de se réjouir. »
RT Book Reviews

« Un des meilleurs livres de Courtney Milan. »
Smexy Books


Publié le : vendredi 25 mars 2016
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820525284
Nombre de pages : 480
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Courtney Milan
Le Complot de la comtesse
Les Frères ténébreux – 3
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Wanda Morella
Milady Romance
Pour Rosalind Franklin, dont nous connaissons le nom. Pour Anna Clausen, que j’ai découverte tandis que j’écrivais ce livre. Pour toutes les femmes dont le nom a disparu sans la moindre reconnaissance. Cet ouvrage est pour vous.
Chapitre premier
Cambridge, mai 1867 Violet Waterfield, comtesse de Cambury, était toujours extrêmement à l’aise dans une assemblée. D’autres femmes de son rang auraient probablement répugné à se retrouver assises dans une salle de conférence au coude à coude avec n’importe qui, sans qu’aucun signe les distingue de ce vieux compagnon installé à leur gauche, ni de cet homme grabataire à leur droite, subsistant assurément grâce à une maigre pension. D’autres auraient chuchoté entre elles au sujet des odeurs que dégageaient ces humains entassés dans une telle promiscuité. Mais dans une foule, Violet pouvait disparaître. Les effluves âcres de pipes et de chairs crasseuses confirmaient que personne ne lui prêtait attention. Personne ne lui jetait le moindre coup d’œil dans l’attente de son approbation ou de son opinion sur quelque idiotie dont elle se moquait. Dans la foule, Violet disposait de tous les prétextes pour s’adonner à sa seule passion défendue : Mr Sebastian Malheur. Ou, plus précisément, le travail de cet homme – son plus vieil ami. Ce jour-là, il était celui qui s’adressait à l’auditoire. Il avait une voix grave et un rictus malicieux, dont il usait avec succès pour rendre tout lieu commun scientifique intéressant, voire diabolique. Quant à ses autres qualités, ses cheveux foncés et brillants, ce sourire flamboyant et espiègle qu’il arborait en permanence, elle les laissait aux mondaines rougissantes qui espéraient faire plus ample connaissance avec lui. Violet n’avait que faire de son physique agréable, de son futile badinage. Son travail, par contre… — Jusqu’ici, disait-il, mes recherches se sont concentrées sur de simples caractéristiques : la couleur des fleurs, la forme des feuilles. J’ai détaillé divers mécanismes d’hérédité. Aujourd’hui, je ne vous présenterai pas une explication plus poussée, mais une série de questions déroutantes. Elle avait déjà entendu ces propos plus d’une fois. Ils les avaient tous deux échangés le matin même, et étaient parvenus à les peaufiner jusqu’à la perfection. Il balaya le public des yeux, et bien qu’il n’ait pas regardé vers elle, Violet lui sourit. Il arrivait à la meilleure partie. — La confusion prouve qu’il reste quelque chose à découvrir, déclara-t-il. Permettez-moi donc de vous exposer ce que nous ignorons. Dans les replis brumeux de sa conscience, Violet s’aperçut qu’elle n’était pas la seule à se pencher en avant d’impatience. Sebastian était un aimant. Les gens venaient à lui sans même qu’il le cherche. Parmi l’assistance se trouvaient de jeunes scientifiques suspendus aux lèvres du gentleman et rêvant de marcher sur ses pas. D’autres étaient des disciples de Darwin, comme Huxley, qui observait les festivités depuis l’angle en sourcillant. Nombre de ladies étaient également présentes ; Sebastian les avait toujours attirées. Mais il y avait aussi des individus comme ceux assis juste derrière Violet. Elle ne pouvait les voir, mais sentait leur présence, malgré ses soigneux efforts pour les oublier. Ceux-là étaient de la pire espèce : les interrupteurs. — Honteux, marmonna l’un d’eux dans son dos, assez fort pour écorner la réjouissance pourtant résistante de Violet. Parfaitement honteux. Le nombre que Sebastian désignait du doigt ne l’était guère, sauf si l’on nourrissait une aversion irrationnelle pour les graphiques à barres. Celui-ci ne comportait que des chiffres, collectés avec un souci accru du détail, si Violet pouvait se permettre cette
réflexion sans être accusée d’orgueil démesuré. Elle s’inclina légèrement et s’efforça de fixer toute son attention sur Sebastian. — Une disgrâce absolue, répliqua une femme derrière elle. Voilà ce que c’est. Même dans ce murmure, sa voix portait, perçante comme une roulette de trépanation. — Il étale ses tendances impies. C’est un dépravé des plus immoraux. Parler ainsi en public de reproduction et de copulation ! — Allons, allons, la réprimanda son compagnon en chuchotant. Bouche-toi les oreilles, et je te préviendrai quand tu pourras de nouveau écouter sans crainte. Comment était-il possible d’aborder l’hérédité des caractéristiques sans évoquer l’acte de procréation ? Était-on censé garder le silence sur des faits purement biologiques au nom de la convenance ? Et sachant que Sebastian Malheur allait disserter sur des sujets qui les révulsaient, pourquoi ce couple était-il venu ? — Il doit songer à ce genre de choses en permanence ! poursuivit la voix haut perchée. La saleté, la dépravation d’un esprit tel que le sien ! Violet fit de son mieux pour ne pas tenir compte d’eux, refusant de laisser même un demi-sourire altérer son expression. Mais intérieurement, elle bouillait. Pas seulement parce que Sebastian était son ami le plus cher. Ces paroles l’atteignaient de plein fouet, comme si elles la concernaient directement. D’une certaine façon, c’était le cas. — Il y a une raison, rétorqua le mari, pour que tous ces prétendus philosophes de la nature soient des hommes. Le beau sexe est trop honorable pour recéler des pensées aussi répugnantes. La coupe était pleine. Violet se retourna. Elle vit furtivement une femme stupéfaite, vêtue de mousseline à motifs roses, installée auprès d’un homme à la moustache lustrée. Elle leur adressa son plus sinistre regard. — Chut, leur intima-t-elle. La femme esquissa un « O » de surprise avec sa bouche. Violet hocha la tête puis se retourna. Sebastian avait commencé à aborder la première énigme. Ah, oui. L’une de ses préférées. Elle se détendit peu à peu, se replongeant dans le discours de Sebastian, dans les flux et reflux de son argumentation. Une conférence bien structurée ressemblait au ronronnement d’un chat : difficile à obtenir, et en même temps si satisfaisante lorsque finalement… — Je crois, reprit madame Haut-Perchée, visiblement résolue à se montrer importune, qu’il a dû signer un pacte avec le diable. Comment un homme pourrait-il avoir une telle prestance, si ce n’était pour tromper son monde ? La concentration de la comtesse vola de nouveau en éclats. Elle songea avec regret à l’adorable ombrelle pourpre à l’extrémité pointue qu’elle avait laissée au vestiaire ; pratique à enfoncer dans les côtes des malotrus, et très à la mode, par ailleurs, avec ses rubans discrets. Sa mère aurait approuvé. — J’ai entendu, poursuivit la femme, qu’il séduisait une créature vertueuse chaque soir. Seigneur, que ferais-je s’il posait les yeux sur moi ? Violet leva les siens au ciel, et se pencha en avant. Sur l’estrade, Sebastian désignait un chevalet, et le jeune homme qui l’accompagnait remplaça la carte par une peinture sur laquelle figurait un chat. Son amie connaissait assez bien cette illustration. Elle était encore plus familière du félin en question. — Ce motif (il montra l’animal aux rayures blanches et rousses) est parfois obtenu lorsqu’un tigré roux s’accouple avec un chat foncé. — Grand Dieu. Il a vraiment dit « s’accoupler ». Quelle indécence ! William, tu es
agent de police. Interviens. Violet se vit en pensée faire brusquement volte-face. Cette Violet-là, celle qui se moquait éperdument du reste du monde, affronterait la lady en question. Si vous ne tenez pas votre langue,s’imagina-t-elle lui dire,je vous l’arracherai. Mais une dame ne déclenchait pas d’esclandre en public.Quand tu n’as rien de gentil à dire,sa mère déclarer, entendait-elle garde ce que tu penses pour toi. Et raconte-moi tout plus tard.Cela faisait longtemps qu’elles n’avaient pas discuté de ses contrariétés, mais ce conseil n’en restait pas moins avisé. Le silence taisait les secrets. Elle resta donc muette, et fit abstraction de tout ce qu’elle refusait d’entendre. Une part de son esprit était vaguement consciente que la conversation du couple se poursuivait. — Allons, allons, dit l’époux, je dois moi-même obéir aux lois. Je n’ai aucun mandat, et je ne suis pas certain qu’il en existe un qui convienne, de toute façon. Sois un peu patiente, ma chérie. Ce conseil semblait raisonnable. Patience, se dit Violet.Dans quelques minutes, ils seront partis, et tout ira mieux. En quelques minutes, tout se dégrada. À la fin de la conférence, elle se fraya un chemin dans la foule, en repoussant doucement les gens du coude. Les auditoires devenaient toujours plus denses et indisciplinés à chaque nouvelle intervention. Les premiers mois de sa carrière, Sebastian avait constitué une curiosité ; un homme auteur de textes sur l’hérédité des caractéristiques et qui défendait à l’occasion les thèses de Charles Darwin sur l’évolution. Des spectateurs avaient émis quelques plaintes peu enflammées, mais rien d’extravagant. Puis il avait publié cet essai sur la phalène du bouleau, en prétendant démontrer la théorie de Darwin en pleine action. Son amie soupira. Il était respecté par la moitié du monde, et purement méprisé par le reste. Au fil des années, les ignobles murmures bruissaient de plus en plus à ses conférences. À présent, ils bourdonnaient furieusement autour d’elle, comme si elle avait atterri dans un essaim d’ignorance. Elle parvint à progresser jusqu’à l’estrade. Oliver Marshall, assis à côté d’elle un peu plus tôt, y était déjà. Sebastian était encerclé. Il avait toujours été entouré de larges groupes, dès qu’il était devenu adulte. La moitié de la foule autour de lui était de sexe féminin – assez singulier dans les réunions scientifiques, mais guère inhabituel en ce qui le concernait. La comtesse se demandait si les gens la considéraient, elle aussi, comme une femme qui avait tenté d’attirer son attention pendant des lustres, qui avait attendu qu’il pose les yeux sur elle, l’aperçoive, et ne voie qu’elle. Sa sœur la taquinait assez souvent à ce sujet. Dans d’autres circonstances, peut-être aurait-elle essayé. Mais elle était ce qu’elle était, et rien ne servait de pleurer sur des rivières depuis longtemps asséchées. À la place, elle s’était faufilée dans son entourage proche. De son siège presque au milieu de la salle, les traits de Sebastian avaient constitué une image floue et réconfortante. À présent, elle distinguait son visage, et éprouvait une légère inquiétude. Il n’avait pas l’air bien. Ses joues étaient empourprées ; ses yeux, généralement sombres et brillants d’humour, semblaient éteints. Son rictus expressif n’était plus que gravité. On l’aurait cru gagné par la fièvre. — Vous avez tort, affirma un homme corpulent qui le toisait, ses poings épais repliés sur ses flancs comme deux jarrets de porc. Vous n’êtes qu’un ballon de baudruche gonflé de suffisance. Tous les philosophes de la nature depuis Newton ont été maudits. Maudits, je vous assure.
Quelques années plus tôt, Sebastian aurait balayé d’un éclat de rire une assertion aussi scandaleuse. Pour l’heure, il se contenta d’observer son attaquant. — Merci, rétorqua-t-il machinalement, comme pour distraire l’individu afin de s’échapper. Cela me touche beaucoup. — Quoi, espèce de bâtard insolent ! fulmina l’homme en faisant un pas en avant. Violet souffla longuement et se glissa devant lui, en prenant Sebastian par la manche.Regarde-moi. Tout s’arrangera si au moins tu me regardes. Il se tourna vers elle et les dernières traces d’humour noir se dissipèrent alors sur sa figure. Violet et lui étaient des amis de longue date. Elle avait pensé qu’il évacuait gaiement la tension que généraient les incessantes critiques publiques, que les chapelets d’insultes et de menaces n’avaient pas d’effet sur lui. Il fallait qu’elle en soit persuadée pour le soumettre à une telle pression. À cet instant, elle vit combien elle s’était trompée. Elle bredouilla : — Sebastian. — Quoi ? grogna-t-il. — Tu as été brillant, assura-t-elle en plongeant son regard dans le sien, regrettant de ne pouvoir tout arranger. Tout à fait brill… Les yeux de Sebastian s’embrasèrent d’une lueur sombre et rageuse. Elle n’avait pas prononcé les bons mots. Elle l’avait su dès qu’ils étaient sortis de sa bouche. Comment lui avaient-ils paru ? Affreux. Boursouflés d’autosatisfaction. Les deux amis étaient encerclés par une foule. Il leva le nez, les bras le long du corps, les jointures blanches. — Je t’emmerde, Violet, cracha-t-il dans un grondement sourd et sauvage. Je. T’emmerde. Ils se trouvaient impliqués dans ce complot depuis si longtemps qu’elle oubliait parfois la vérité. Elle lui revenait à présent, résonnant jusqu’au tréfonds de son être. Cette impression d’invisibilité s’évanouit. Il lui arrivait de penser que dans la société, elle était telle une bûche tombée au milieu d’une forêt : elle n’était peut-être pas pittoresque, mais au moins, on considérait qu’elle faisait partie du décor. Tant qu’elle se tiendrait tranquille, personne ne découvrirait rien. Maintenant, Sebastian la dévisageait d’un œil mauvais, complètement livide, comme sur le point d’abattre une hachette sur cette bûche. Ainsi fendue en son cœur pourrissant, elle exhiberait l’infecte noirceur qu’elle recélait. S’il prononçait un mot de plus, tout le monde saurait. Elle n’aurait jamais imaginé qu’il la trahirait. Mais cet inconnu qui la fusillait du regard à travers les yeux de son ami ? Elle ignorait ce qu’il pourrait lui faire. Ses mains se glacèrent. Elle parvenait presque à voir ce cauchemar se dérouler devant eux. Il allait vociférer la vérité devant tout le monde. Les quotidiens la claironneraient dans la journée ; elle serait ruinée d’ici au lendemain midi, complètement bannie. Le vaste auditoire lui paraissait n’être qu’une masse d’ombres autour d’elle. Elle pouvait à peine respirer. « Dégoûtant », entendait-elle les gens murmurer. « Dépravé ». Sa colère enfla. Elle perdrait son honneur, entachant ainsi celui de sa mère, de sa sœur, de ses nièces et de ses neveux. Les narines de Sebastian palpitèrent, et il se détourna d’elle pour parler à un autre homme, étouffant dans son mutisme tout ce qu’il aurait pu révéler. Violet ne parvint pas à réprimer un soupir de soulagement. Elle était hors de danger, et le resterait tant que l’on ne percerait pas leur secret. Le soleil du matin brillait intensément, transperçant les yeux de Sebastian tandis qu’il contemplait le jardin, illuminant la tonnelle de roses et les parterres de fleurs qu’il
faisait scintiller. C’était beau à en tomber. Il aurait même apprécié, sans ces martèlements lancinants dans son crâne, qui lui donnaient l’impression d’avoir abusé de l’alcool. Sauf qu’il n’avait rien absorbé de plus fort que du thé durant les quarante-huit dernières heures. Non, autre chose le tourmentait, et contrairement aux séquelles de quelques bouteilles de vin, ce ne pouvait être apaisé par l’efficacité d’une potion. Aucun pharmacien au monde ne pouvait guérir de la réalité. Il savait depuis le début où ses pas le mèneraient. Violet était dans sa serre ; lorsqu’il contourna le massif, il la vit assise sur un tabouret, observant une rangée de petits pots en terre. Même de là où il se trouvait, il l’entendait chantonner gaiement. Il avait la nausée. Ce n’était pas une raison pour mépriser les procédures de mise. La porte extérieure donnait sur une entrée vitrée. Il retira ses chaussures et remplaça sa veste par une blouse de jardinage. Il vérifia minutieusement son apparence, ainsi que l’air ; pas d’abeilles en vue. Elle ne leva pas la tête lorsqu’il ouvrit la seconde porte, ni lorsqu’il traversa les couches de gaze qui empêchaient les insectes d’entrer. Elle garda les yeux baissés lorsqu’il la rejoignit. Elle était si concentrée sur ces pots devant elle, loupe à la main, qu’elle ne l’avait même pas entendu arriver. Seigneur. Malgré ce qu’il lui avait dit la veille, et la façon dont il s’était enfui en la laissant en plan, elle affichait un air réjoui. Il allait tout gâcher. Il avait consenti à cette comédie des années plus tôt, quand il n’avait pas saisi ce qui se produirait. Quand cela s’était résumé à apposer sa signature et à écouter son amie parler, deux actes qui n’avaient pas semblé demander le moindre effort. — Violet, murmura-t-il. Pas de réponse. — Violet, répéta-t-il un peu plus fort. Il la vit revenir à elle en battant des paupières, posant lentement son instrument avant de se tourner vers lui. — Sebastian ! s’exclama-t-elle ravie. Elle lui avait donc pardonné ses paroles. Mais le sourire qu’elle lui adressait se dissipa lorsqu’elle vit son expression. — Sebastian ? Tout va bien ? — Je te dois des excuses, lâcha-t-il. Dieu sait à quel point. Je n’avais pas le droit de te parler de cette manière, surtout pas en public. Elle balaya l’incident d’un geste de la main. — Je n’ai pas été très fine. J’aurais dû penser à la pression que tu subis. Vraiment, après tout ce que nous avons fait l’un pour l’autre, quelques mots durs ont peu d’importance. Bon, j’avais quelque chose à te dire. (Elle sourcilla en se tapotant les lèvres.) Voyons… — Violet, sois attentive. Écoute-moi. Elle se retourna vers lui. Personne ne la trouvait jolie. Il ne l’avait jamais compris. Certes, son nez était trop gros, sa bouche trop large. Elle avait les yeux un peu trop espacés selon les critères de beauté classiques. Il était conscient de ces détails, mais, d’une certaine façon, les avait toujours trouvés insignifiants. Violet était la personne la plus proche de lui sur cette Terre, ce qui la rendait précieuse. Elle était son amie la plus chère, et il allait la réduire en miettes. — Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle avec précaution. Ou plutôt… (elle se racla la gorge) je sais que ça ne va pas. Comment pouvons-nous arranger ça ? Il leva les mains, comme s’il se rendait au monde entier. — Violet, je ne peux plus le faire. J’en ai assez de cette vie d’imposteur. Elle devint littéralement livide. Elle tendit le bras, agrippa sa loupe et la serra contre
sa poitrine. Sebastian était abattu. — Violet. Elle arborait désormais un teint grisâtre. Elle restait assise à le regarder, impassible. Il l’avait déjà vue une fois ainsi, et n’aurait jamais imaginé qu’il serait celui qui la plongerait de nouveau dans cet état. — Violet, tu sais que je ferais n’importe quoi pour toi. Elle émit un curieux bruit entre le sanglot et la suffocation. — Ne fais pas ça. Sebastian, nous pouvons réfléchir à un moyen de… — J’ai essayé, dit-il calmement. Je suis désolé, mais c’est terminé. Il la détruisait, mais il en était arrivé au point de ne plus pouvoir jouer la comédie. Il sourit avec tristesse, et balaya la serre du regard ; toutes ces tablettes, débordant de petits pots, chacun étiqueté ; ces plantes à différents stades de croissance, des minuscules touffes jusqu’aux feuillages d’un vert éclatant ; ces vingt volumes de notes reliés de cuir, posés sur l’étagère du coin. Il examinait toutes les preuves qu’il attendait que tout le monde découvre. Il regarda enfin Violet, cette femme qu’il connaissait depuis toujours, et qu’il avait aimée la moitié de sa vie. — Je serai ton ami. Ton confident. Je t’aiderai quand tu en auras besoin. Tu pourras me demander ce que tu voudras, mais il y a une chose que je ne ferai plus jamais, précisa-t-il avant d’inspirer profondément. Je ne présenterai plus jamais ton travail comme étant le mien. La loupe glissa des doigts de la jeune femme et atterrit sur le sol en pierre sous sa chaise. Mais elle était aussi résistante que sa propriétaire, et ne se brisa pas. Il la ramassa. — Tiens, dit-il en la lui rendant. Elle te sera utile.
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