Le Courage de l'héritière

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« Les conflits sont réalistes et les personnages complexes. Même si ce livre aborde des questions existentielles, il n’en demeure pas moins très drôle. » sbtb.com

« Tout en sensualité et humour, ce livre est brillant et offre à tous ceux qui recherchent de belles histoires des personnages mémorables. » All About Romance

Miss Jane Fairfield est une originale et se moque de l’opinion publique. Mr Oliver Marshall souhaite, au contraire, s’attirer les bonnes grâces de chacun, car il veut se consacrer à la politique. Le moindre faux pas peut être fatal pour sa carrière. Mais lorsqu’il rencontre l’audacieuse Jane, il ne peut résister à son charme. Cependant, la vie qu’il s’est choisie ne lui permet pas d’épouser quelqu’un de gauche et maladroit. Lui demandera-t-il de changer et de se conformer à la société au risque de perdre la flamme que la jeune femme a su allumer en lui ?


Publié le : mercredi 7 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820523389
Nombre de pages : 480
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Courtney Milan

Le Courage de l’héritière

Les Frères ténébreux – 2

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Élisabeth Luc

Milady Romance

 

Pour Bajeeny, ma sœur la plus proche.

 

J’ai longtemps attendu pour te faire cette dédicace,

mais je voulais qu’elle soit parfaite.

J’ai choisi un roman dans lequel

je n’ai pas donné ton nom à l’héroïne.

Regarde bien la date…

Chapitre premier

Cambridgeshire, Angleterre, janvier 1867

 

Jane Victoria Fairfield n’avait jamais eu peur des chiffres, bien au contraire : elle avait tendance à dénombrer les détails les plus infimes. Ainsi, lors de l’essayage de sa robe, la couturière l’avait déjà piquée sept fois en plaçant quarante-trois épingles, mais elle n’avait ressenti qu’un léger picotement. Son corset comptait douze œillets, un mal nécessaire, car, sans eux, elle n’aurait pu réduire son tour de taille de quinze centimètres. Cela dit, cet instrument de torture ne suffisait pas à la rendre aussi mince que l’exigeaient les canons de la mode…

Elle appréciait modérément le chiffre deux. Les jumelles Johnson regardaient, non sans jubilation, la couturière s’affairer sur sa silhouette pulpeuse. Au cours des trente dernières minutes, elles avaient ricané pas moins de six fois. Non, décidément, certains nombres étaient agaçants, telles des mouches qu’elle écartait d’un coup d’éventail.

À dire vrai, les problèmes de Jane se résumaient à deux nombres : le premier, cent mille, était un véritable poison.

Jane respira aussi profondément que le lui permettait son corset et adressa un signe de tête à Géraldine et Geneviève Johnson. Celles-ci jouissaient d’une réputation des plus honorables au sein de la haute société. Elles étaient vêtues de façon presque identique – mousseline bleu pâle pour l’une et vert amande pour l’autre – et agitaient chacune un éventail finement orné de scènes bucoliques. Elles étaient d’une beauté classique : une taille de guêpe, un teint de porcelaine, des yeux bleu azur, et des cheveux blonds bouclés à l’anglaise. Seul un grain de beauté, que Géraldine portait sur la joue droite et Geneviève sur la joue gauche, permettait de les distinguer.

Dès les premières semaines, elles s’étaient montrées fort aimables envers Jane même si celle-ci devinait qu’il ne fallait pas les pousser dans leurs derniers retranchements. Or Miss Fairfield avait le don d’irriter les âmes les plus charitables.

— Voilà ! annonça la couturière en mettant en place une ultime épingle. Regardez-vous dans la glace et dites-moi si vous souhaitez quelques retouches. Je pourrais peut-être déplacer un peu de dentelle, ou en supprimer…

Pauvre Mrs Sandeston ! Elle s’exprimait tel un condamné à mort à l’aube de son dernier jour : avec nostalgie, comme si elle énonçait une dernière volonté un peu loufoque que sa cliente aurait peut-être la grande bonté de lui accorder.

Jane s’avança vers le miroir pour juger de l’effet de sa tenue. Son visage s’illumina de joie. Elle n’eut même pas à se forcer. Seigneur, cette robe était hideuse ! Jamais autant d’argent n’avait été dépensé pour une telle horreur. Ravie, elle battit des cils. Le miroir lui renvoyait l’image de ce qu’elle était : une brunette pulpeuse au regard de braise, à la fois coquette et mystérieuse.

— Qu’en pensez-vous, mesdemoiselles ? demanda-t-elle en se retournant. Faut-il ajouter un peu de dentelle ?

À ses pieds, la malheureuse Mrs Sandeston étouffa une plainte.

Il y avait de quoi… La robe débordait déjà de froufrous et de dentelles diverses et variées. Le bas du modèle était littéralement drapé de tulle bleu pâle d’un prix exorbitant. Le décolleté était ourlé d’une fine dentelle duchesse commandée spécialement en Belgique, tandis que les manches ruisselaient de dentelle de Chantilly noire. La robe elle-même était coupée dans une soie magnifique dont le motif disparaissait, hélas, sous le flot des ornements.

En toute honnêteté, cette toilette était une abomination, le comble du mauvais goût. Jane l’adorait. Quelle réussite ! Une amie digne de ce nom lui aurait conseillé d’ôter le surplus afin de mettre en valeur la qualité du tissu.

— Elle manque un peu de dentelle, non ? fit remarquer Geneviève.

Seigneur ! songea la couturière. Il ne lui restait plus un centimètre carré de tissu…

— Que diriez-vous d’une ceinture ? suggéra Géraldine.

Cette amitié était bien étrange. Alors que les jumelles étaient réputées pour leur goût infaillible, elles ne manquaient jamais une occasion de duper Jane. Mais elles procédaient si aimablement que cela devenait presque un plaisir d’être l’objet de leurs moqueries.

Et comme Jane ne demandait qu’à choquer, elle se réjouissait de leurs efforts. Elles lui mentaient, et elle leur rendait la pareille. Jane voulait être ridicule et, sur ce plan-là, elle s’y prenait à merveille.

Parfois, Jane se demandait ce qu’il se passerait si les sœurs Johnson jouaient la carte de la franchise, si elles devenaient de véritables amies au lieu d’incarner d’exquises ennemies…

Géraldine observa la robe et hocha la tête.

— J’insiste. Il lui faut une ceinture en dentelle qui ajouterait une touche de maintien.

Mrs Sandeston étouffa un juron.

L’idée que les jumelles puissent un jour devenir de véritables amies effleurait à peine l’esprit de Jane, qui considérait plutôt toutes les raisons qui les en empêcheraient.

— Que pensez-vous de la bande de dentelle de Malte que nous avons examinée tantôt ? s’enquit-elle. La dentelle dorée ornée de rosaces ?

— Excellente idée ! s’exclama Géraldine.

Les deux sœurs échangèrent un regard entendu par-dessus leurs éventails. Un regard qui disait : « Voyons un peu jusqu’où nous parviendrons à pousser l’héritière, aujourd’hui. »

— Miss Fairfield, implora Mrs Sandeston en joignant les mains. Je vous en prie ! N’oubliez pas que l’on peut obtenir un effet bien plus élégant en utilisant moins d’ornements. La sobriété est parfois préférable à l’excès…

Sa voix s’éteignit, mais elle afficha un regard éloquent.

— Comment voulez-vous que les gens sachent ce que vous avez à offrir ? intervint Geneviève. Géraldine et moi n’avons que dix mille livres à dépenser chacune. Cela doit se voir sur nos toilettes.

— Hélas ! soupira Géraldine, les doigts crispés sur son éventail.

— Mais vous, Miss Fairfield, vous disposez d’une dot de cent mille livres… Vous devez faire en sorte que les gens le sachent. Or rien ne dénote la richesse mieux que la dentelle.

— Et rien n’est plus éloquent qu’une cascade de dentelle, renchérit Géraldine.

Elles échangèrent de nouveau un regard entendu. Jane leur sourit.

— Merci, dit-elle. Que ferais-je sans vous ? Vous êtes si bonnes ! Vous me prodiguez tant de précieux conseils… Je n’ai aucune idée de ce qui est à la mode, ni du message qu’envoie une toilette. Sans vous, Dieu sait quelle bourde je commettrais ?

Mrs Sandeston étouffa un grommellement.

Cent mille livres. C’était l’une des raisons pour lesquelles Jane essuyait les réflexions cruelles de deux ravissantes jeunes femmes persuadées qu’elle ajoutait foi à leurs propos. Elles se livraient à des messes basses, derrière leurs éventails, puis regardaient dans sa direction en ricanant de la crédulité de leur victime.

Jane n’en souffrait pas le moins du monde.

Peu lui importait qu’elles prétendent être ses amies tout en cherchant à la faire passer pour une imbécile aux yeux de tous, qu’elles l’incitent à se ruiner en dentelles, en bijoux, en perles, uniquement par jeu. Cela ne la dérangeait en rien d’être la risée de tout Cambridge.

N’était-ce pas précisément le résultat que Jane recherchait ? Elle leur sourit, comme si leurs gloussements n’étaient que des marques d’amitié.

— Je choisis donc la dentelle de Malte, déclara-t-elle.

Cent mille livres. Il existait des fardeaux plus lourds à porter qu’une telle fortune.

— Il faudra porter cette robe mercredi prochain, suggéra Géraldine. Vous êtes invitée chez le marquis de Bradenton, n’est-ce pas ? Nous avons insisté pour qu’il vous convie…

Elles agitèrent leurs éventails avec plus de vigueur. Jane afficha son plus beau sourire.

— Naturellement ! Je ne manquerais l’événement pour rien au monde.

— Il y aura un nouvel invité. Le fils d’un duc. Un fils illégitime, certes, mais le duc l’a reconnu. C’est presque aussi prestigieux que d’être légitime.

Jane détestait qu’on lui présente des gentlemen. Le fils illégitime d’un duc était à ses yeux l’espèce la plus dangereuse. Il aurait sans nul doute une haute opinion de lui-même et n’éprouverait que mépris pour elle. Mais c’était précisément le genre d’homme à convoiter ses cent mille livres, quitte à faire abstraction de l’excès de dentelle. Le genre d’homme prêt à s’accommoder de bien des défauts pour empocher une dot aussi substantielle.

— Ah oui ? demanda-t-elle d’un ton détaché.

— Mr Oliver Marshall, précisa Geneviève. Je l’ai croisé dans la rue, il n’est pas…

Sa sœur lui donna un coup de coude. Aussitôt, elle se reprit :

— Disons qu’il est plutôt élégant… Ses lunettes sont très distinguées. Et ses cheveux… sont d’une jolie couleur… cuivrée.

Jane imaginait sans mal ce monsieur. Sans doute avait-il une bedaine sanglée dans un gilet ridicule et portait-il une montre à gousset. Il devait être à la fois fier de ses prérogatives et complexé par ses origines.

— Il serait parfait pour vous, Jane, insista Géraldine. Avec nos pauvres dots, nous ne présenterons pour lui aucun… intérêt.

— Je me demande ce que je ferais sans vous, répéta Jane, sincère. Si vous n’étiez pas là pour veiller sur moi, je crois que…

Si elle n’avait pas déployé autant d’efforts pour être la risée de la bonne société, elle aurait certainement plu à un homme… Mais c’était précisément la catastrophe qu’elle cherchait à éviter.

— Vous êtes des sœurs pour moi, reprit-elle, tout en songeant qu’elles ressemblaient plutôt à des marâtres de contes de fées…

— Il en est de même pour nous, assura Géraldine en lui souriant.

Ces deux chipies n’étaient absolument pas dignes d’être ses sœurs. Quelle injure faite à Emily, sa cadette ! Jane avait un sens de la famille si développé que, pour elle, elle n’hésitait pas à mentir, à tricher, à porter des toilettes dégoulinantes de rubans et autres fanfreluches…

Cent mille livres n’étaient pas un fardeau très lourd à porter, pour une jeune femme, sauf quand celle-ci devait absolument rester célibataire pour vivre auprès de sa sœur et la protéger de son tuteur. Alors, cette fortune devenait un poids.

Outre cent mille, un autre nombre tourmentait Jane : quatre cent quatre-vingts, soit le nombre de jours qui séparaient Emily de sa majorité. Alors, seulement, elle pourrait quitter le domicile de son tuteur, qui tolérait Jane sous son toit à la condition qu’elle épouse le premier beau parti qui lui demanderait sa main.

Dans quatre cent quatre-vingts jours, Jane pourrait cesser ce jeu de dupes… En attendant, elle devait donner le change : chercher assidûment un époux, en évitant avec soin toute demande en mariage… La seule solution était de jouer les écervelées, les extravagantes, afin de repousser les prétendants éventuels.

Forte de la certitude d’être de nouveau ridicule, elle adressa aux jumelles Johnson son plus beau sourire.

 

Quelques jours plus tard

 

En entrant dans la demeure du marquis de Bradenton, Oliver Marshall n’avait guère envie d’ôter son manteau. Il sentait encore le vent glacial transpercer ses vêtements et le cuir de ses gants.

— Marshall ! lança son hôte d’un ton aimable. Quel plaisir de vous revoir…

Oliver ôta ses gants et son pardessus puis serra la main du marquis.

— Tout le plaisir est pour moi ! Cela faisait si longtemps.

Bradenton avait les mains glaciales, lui aussi. Ces dernières années, il avait pris du ventre et son crâne s’était dégarni, mais il affichait toujours un sourire amical, quoiqu’un peu crispé.

Oliver réprima un frisson, espérant que les domestiques s’empresseraient d’alimenter le poêle à charbon ou de raviver les feux de cheminée. Ces vieilles demeures étaient élégantes, mais difficiles à chauffer, avec leurs hauts plafonds, leurs pièces immenses et leurs sols en marbre. Partout où il posait les yeux, Oliver ne voyait que des miroirs, du métal et de la pierre.

L’atmosphère serait sans doute plus chaleureuse dès que d’autres invités feraient leur entrée. Pour l’heure, il n’y avait que le marquis, Oliver, et de jeunes gens. Bradenton leur fit signe de s’avancer.

— Hapford, Whitting, je vous présente Oliver Marshall, un ancien camarade d’école. Marshall, voici mon neveu, John Bloom, comte de Hapford depuis peu. (Le marquis désigna ensuite l’homme qui se tenait à son côté.) Ainsi que George Whitting, mon autre neveu.

Il avait les cheveux clairs et arborait des favoris un peu trop fournis.

— Messieurs, je vous présente Oliver Marshall. Je l’ai invité à contribuer à votre formation.

Oliver inclina la tête.

— Je suis chargé de l’introduction de Hapford, expliqua Bradenton. Dès le mois prochain, il siégera à la Chambre des lords. C’est assez inattendu, je l’avoue…

Sombrement vêtu, Hapford portait un brassard indiquant qu’il était en deuil. Voilà qui expliquait peut-être l’atmosphère triste des lieux.

— Je vous présente mes condoléances, dit Oliver.

Le jeune comte se redressa et se tourna vers son oncle avant de rétorquer :

— Je vous remercie. J’ai l’intention de faire de mon mieux.

Ce regard, cette déférence… Voilà pourquoi le marquis avait convié Oliver. Ce n’était pas pour se rappeler l’époque du pensionnat, à laquelle il n’était guère attaché. Le marquis était le genre d’homme à prendre sous son aile les nouveaux membres du Parlement. Ensuite, il tissait des liens pour les conserver en tant qu’alliés. Il en avait désormais tout un bataillon.

— J’aurais aimé avoir plus de temps pour te préparer, mais c’est impossible.

Il posa une main sur l’épaule de son neveu.

— Et Cambridge ne se prête pas à ce genre d’exercice. C’est un microcosme de la société. Tu verras, le Parlement n’est guère différent.

— Un microcosme ?

Oliver en doutait. Il n’avait jamais croisé le moindre mineur ni le moindre ouvrier à Cambridge, ce qui semblait échapper totalement à Bradenton.

— On y croise pas mal de moins-que-rien, reprit-il en regardant Oliver.

Celui-ci ne dit mot. Aux yeux du marquis, il n’était en effet pas grand-chose.

— Mais ces gens-là se débrouillent généralement seuls. C’est l’objectif d’une institution telle que Cambridge. N’importe qui peut aspirer à faire ses études là-bas. En s’y prenant bien, les plus ambitieux de ces petites gens deviennent des gens comme nous. Du moins cherchent-ils à intégrer nos rangs avec une telle fougue que leur ambition dévorante les porte vers la gloire.

Autrefois, ce discours aurait ulcéré Oliver. Ces sous-entendus sournois lui rappelaient qu’il n’était pas à sa place. Il lui était encore plus pénible d’entendre qu’il était tributaire de Bradenton au lieu d’être une personne à part entière…

À l’âge de treize ans, il avait frappé ce même marquis pour avoir commis cette faute. À présent, il comprenait. Bradenton lui rappelait un vieux fermier qui inspecte chaque jour ses terres pour vérifier les clôtures, afin que nul ne les franchisse.

Oliver avait mis des années à apprendre la leçon. Mieux valait se taire et laisser les hommes tels que lui vérifier leurs clôtures. Leur méfiance était vaine et, de toute façon, un jour viendrait peut-être où il serait en position de racheter leurs terres.

Oliver tint donc sa langue et sourit.

— Ces dames ne vont pas tarder, déclara Bradenton. Si vous souhaitez commencer par un verre de cognac…

Il désigna le salon d’un geste.

— Volontiers, déclara Whitting.

Le trio s’éloigna. Bradenton consacrait une pièce entière à la consommation d’alcool : sur les tablettes étaient disposés des verres et un flacon rempli de liquide ambré. Ce petit salon étant exigu, il y faisait plus chaud. Le marquis servit trois verres généreux.

— Vous allez en avoir besoin, annonça-t-il en servant ses neveux d’abord, puis Oliver.

— Merci, dit ce dernier. Je souhaitais vous entretenir à propos de février prochain. Le Reform Act sera présenté à la prochaine session parlementaire…

Bradenton se mit à rire et vida son verre d’un trait.

— Non, non ! Nous n’allons pas discuter politique tout de suite, Marshall.

— Peut-être pourrons-nous en parler plus tard, alors. Demain, ou encore…

— Ou après-demain, ou le jour suivant, termina le marquis, une lueur espiègle dans le regard. Nous devons enseigner à Hapford comment se comporter avant de lui apprendre quoi faire. Le moment est mal choisi.

Tous ne semblaient pas de cet avis. Hapford avait levé la tête avec intérêt. Contrarié, il se détourna.

Oliver se garda d’insister.

— Comme vous voudrez, répondit-il simplement. Plus tard.

Il convenait de traiter Bradenton avec déférence. Oliver savait comment s’y prendre. Le marquis était facile à manipuler tant qu’il avait l’illusion d’avoir la mainmise sur son interlocuteur.

Oliver laissa donc la conversation s’orienter vers des sujets plus anodins, leurs amis communs, la santé du frère d’Oliver et de sa femme… Pendant quelques instants, ils donnèrent l’impression d’une réunion intime et chaleureuse. Puis Bradenton se leva et s’approcha de la fenêtre.

— Finissez vos verres, ordonna-t-il. La première de ces dames vient d’arriver.

Whitting jeta un coup d’œil par la fenêtre et émit un grognement réprobateur.

— Oh non, seigneur ! Ne me dites pas que vous avez invité l’Héritière à plumes.

— Tu n’as qu’à t’en prendre à ton cousin, rétorqua Bradenton. Hapford souhaite passer quelques minutes dans un coin tranquille avec sa fiancée. Pour une raison étrange, Miss Johnson insiste pour qu’elle soit invitée.

— À propos, dit Hapford avec une dignité qui contrastait avec son visage poupin, je préférerais que nous évitions de calomnier les amies de ma fiancée.

Whitting poussa un soupir et afficha un air grave, comme s’il venait d’écoper de trois ans de travaux forcés.

— Quel rabat-joie, marmonna-t-il avant de s’approcher d’Oliver. Il faut que l’on vous prévienne…

— À quel propos ?

Il se pencha vers lui pour murmurer sur le ton de la conspiration :

— À propos de l’Héritière à plumes.

— Tiendrait-elle sa fortune du commerce de duvet d’oie ?

— Non, répondit Whitting sans un regard. Elle provient à l’origine du transport maritime, si vous tenez à le savoir. On la surnomme ainsi parce que se trouver en sa compagnie c’est comme se faire étouffer par des centaines de plumes. Quel manque de goût vestimentaire !

Face à son air sérieux, Oliver secoua la tête.

— On ne peut étouffer quelqu’un avec des plumes, fit-il remarquer non sans ironie.

— Seriez-vous un expert ? Mais ce n’est pas tout ! C’est une véritable torture…, lança Whitting en redressant la tête. Imaginez une femme qui ne profère que des sottises. Parfois, c’est à se demander si la mort n’est pas préférable à sa compagnie…

— Vous êtes vraiment cruel, commenta Oliver, perplexe.

— Elle est encore pire que cela, assura Whitting.

— Ah, ah, dit Bradenton en levant un index. Préparez-vous, messieurs, elle arrive !

Il posa son verre. D’un signe, il invita ses neveux à le suivre dans le vestibule, tandis qu’Oliver demeurait en retrait.

Oliver imaginait très bien la suite. Il n’avait que trop souvent subi des insultes à peine voilées. La cruauté polie des membres de la haute société se mesurait non pas aux mots énoncés, mais à la longueur de leurs silences.

Un domestique introduisit deux femmes. La première était drapée d’une cape de laine sombre encore parsemée de flocons de neige. Un chaperon, de toute évidence. Elle ôta sa capuche, révélant ses cheveux gris et ses lèvres pincées.

Quant à l’autre…

Si elle avait voulu proclamer à la face du monde qu’elle était une riche héritière, elle ne s’y serait pas prise autrement. Elle ne ménageait pas ses efforts pour faire étalage de sa richesse avec sa cape ourlée de fourrure blanche et ses gants en agneau bordés d’hermine. Lorsqu’elle dégrafa le fermoir d’or de la cape, Oliver remarqua l’éclat de ses boucles d’oreilles en diamants.

Les trois hommes se précipitèrent à sa rencontre.

— Miss Fairfield ! s’exclama Bradenton d’un ton avenant, en s’inclinant.

— Monsieur le marquis…, retourna-t-elle.

Oliver s’approcha du petit groupe, mais s’arrêta net dès que la jeune femme ôta sa cape.

Éberlué, il la dévisagea. Elle aurait dû être belle, avec son regard de braise, ses cheveux relevés en un chignon d’où s’échappaient quelques boucles soyeuses, ses lèvres purpurines qui esquissaient un sourire. Sa silhouette, du moins ce qu’il en devinait, correspondait en tout point à ce qu’il appréciait chez une femme, avec des courbes que même le plus déterminé des corsets ne parvenait pas à dompter. En d’autres circonstances, il l’aurait admirée.

Hélas, sa toilette constituait un crime contre le bon goût. Sa robe était… hideuse, il n’y avait pas d’autre terme pour la qualifier. Oliver réprima un frisson d’effroi.

Si la mode était à la dentelle, pour ourler les manches d’une robe, par exemple, Miss Fairfield en était littéralement enveloppée. Elle ployait presque sous plusieurs couches de dentelles, comme si sa couturière avait voulu exposer le stock d’une mercerie sur un seul et même modèle.

Une chose était sûre : l’objectif n’était pas d’embellir la jeune femme. Les autres invités semblaient tout aussi pétrifiés par sa tenue.

— Miss Fairfield, répéta Bradenton, qui fut le premier à se remettre du choc.

— Oui, vous m’avez déjà saluée, répliqua l’intéressée d’une voix mélodieuse.

En fermant les yeux, Oliver aurait sans doute pu faire abstraction de…

Elle s’avança vers le marquis, qui recula de quelques pas. Oliver vit scintiller les énormes diamants de ses boucles d’oreilles.

Une seule de ces pierres aurait suffi à acheter la ferme de ses parents, et bien plus…

— Grand merci pour votre invitation, déclara-t-elle en tendant sa cape.

Le laquais en livrée grise aurait dû la débarrasser, mais il était encore abasourdi par tant d’opulence et de mauvais goût affichés.

Miss Fairfield ne parut pas s’en formaliser. Sans un regard en direction d’Oliver, elle lui tendit sa cape. Il s’en saisit avant que Jane n’ait eu le temps de se rendre compte de sa bévue. Elle fit alors volte-face et salua Hapford et Whitting d’un ton aimable. Oliver ne put s’empêcher de remarquer sa nuque délicate caressée par quelques boucles de cheveux.

Elle lui avait remis sa cape… comme s’il était un domestique. Le laquais s’approcha enfin et le soulagea de son fardeau en s’excusant, mais il était trop tard. Whitting afficha un sourire horrifié qu’il n’avait pas réussi à réprimer. Cette femme était tellement insupportable qu’Oliver en eut presque de la peine pour elle.

— Miss Fairfield ! lança Bradenton. Il y a ici un monsieur que je ne vous ai pas encore présenté !

— Vraiment ? fit la jeune femme en posant enfin les yeux sur Oliver. Seigneur ! Je ne vous avais même pas vu…

C’était un mensonge. Elle l’avait vu, mais elle l’avait pris pour un domestique. Simple méprise, à n’en pas douter.

— Miss Fairfield, déclara-t-il d’un ton posé. Enchanté…

— Je vous présente Mr Oliver Marshall, dit Bradenton.

Elle inclina la tête et le considéra d’un air pensif. Elle était indéniablement jolie, en dépit de sa tenue extravagante. À condition d’apprécier les femmes au teint de porcelaine, ce qui était son cas…

Quand allait-elle prendre conscience de sa bévue ? Elle sembla réfléchir un instant, puis afficha une expression soucieuse.

— Mais nous nous sommes déjà rencontrés, dit-elle.

Ce n’était pas la réaction à laquelle il s’attendait. Oliver demeura perplexe.

— J’en suis certaine, reprit la jeune femme. Vous me semblez familier. Vous avez quelque chose… un je-ne-sais-quoi…

Miss Fairfield réfléchit encore puis secoua la tête.

— Non, conclut-elle tristement. Non, je dois faire erreur. Mais vous avez l’air si ordinaire, avec ces cheveux, ces lunettes, que je vous ai pris pour un autre.

« Ordinaire ? »

Toute autre femme cherchant à l’injurier aurait souligné le terme pour être certaine d’être bien comprise. Miss Fairfield n’en fit rien. Elle s’exprimait avec un naturel confondant.

— J’en suis désolé, dit-il en se redressant pour la dévisager froidement.

— Oh, ne vous excusez pas ! Vous n’êtes pas responsable de votre apparence ! Loin de moi l’idée de vous en tenir rigueur.

Elle lui adressa un signe de tête digne d’une reine, puis fronça les sourcils.

— Je regrette, mais pourriez-vous me rappeler votre nom ?

— Oliver Marshall, répondit-il en s’inclinant, un peu tendu. Pour vous servir…

Ne prenez surtout pas cette expression au pied de la lettre, songea-t-il.

— Oliver… Ce prénom serait-il un hommage de vos parents à Oliver Cromwell ?

Son sourire n’avait rien d’authentique. Tout en elle sonnait faux.

— Non, mademoiselle.

— Vous ne portez donc pas le prénom de l’ancien protecteur du royaume d’Angleterre ? Il avait pourtant de quoi inspirer vos parents. Il est de basse extraction, comme vous, n’est-ce pas ?

— Les raisons de ce choix n’ont rien de prestigieux, énonça-t-il avec difficulté. Je porte simplement le prénom de mon grand-père maternel.

— Peut-être avait-il lui-même été baptisé ainsi…

— Non, l’interrompit Oliver. Aucun membre de ma famille ne mériterait un tel sort, je vous l’assure.

Il eut l’impression fugace qu’elle esquissait un sourire, mais n’en eut pas la certitude. Un silence pesant s’installa entre eux.

Un, deux, trois…

Quand il était petit, Oliver était tiraillé en permanence entre deux mondes, naviguant entre la haute société guindée et l’univers populaire et chaleureux de ses parents. Ce genre de silence traduisait invariablement un moment de gêne. Quel que soit leur degré de savoir-vivre, les hommes présents préféraient taire leurs pensées pour ne pas risquer de commettre une erreur en prenant la parole. Dans sa jeunesse, Oliver avait souvent suscité un tel mutisme lorsqu’il avouait qu’il avait passé l’été à travailler dans les champs ou quand il évoquait le passé de boxeur de son père. En réalité, avant qu’il n’assimile les règles du jeu, chacune de ses prises de parole était ponctuée d’un silence gêné.

S’il se voulait avant tout poli, ce silence pouvait se révéler redoutable. Oliver ne le savait que trop bien, hélas. Il se tourna vers Jane Fairfield.

Quatre, cinq, six…

Elle souriait d’un air détaché comme si elle n’avait même pas remarqué la tension qui régnait dans la pièce.

— Qui d’autre se joindra à nous, ce soir ? s’enquit-elle. Cadford ? Willton ?

— Euh… Pas Willton…, bredouilla Hapford. Il est… indisposé.

— Serait-ce un de ces… comment appelle-t-on ces raisons que l’on invoque parfois pour éviter de dire la vérité ?

Jane secoua la tête, agitant ses boucles d’oreilles en diamants.

— J’ai le mot sur le bout de la langue… C’est un…

Soudain, elle redressa la tête, comme si elle venait d’avoir une révélation.

— Un euphémisme ! s’exclama-t-elle en claquant des doigts. Dites-moi, Willton a-t-il vraiment du mal à se remettre de la soirée d’hier ?

Les autres échangèrent un regard embarrassé.

— Bon…, lança Hapford, Miss Fairfield, si vous voulez bien vous donner la peine…

Il l’entraîna au loin.

— Quel dommage, commenta Whitting. Hapford n’était pas le dernier à se gausser d’elle, jusqu’à ce que Miss Johnson le lui interdise. Depuis qu’il est épris, il est triste à mourir.

Oliver n’aimait pas se moquer des autres derrière leur dos, un comportement qu’il jugeait lâche et cruel, car il savait d’expérience que les victimes s’en rendaient compte.

Pauvre Miss Fairfield ! Elle n’avait aucune conversation, ses tenues étaient un affront au bon goût… Ces chacals allaient la réduire en pièces, et il serait contraint d’assister au massacre.

Chapitre 2

Le souper se révéla plus éprouvant qu’Oliver ne le craignait.

Miss Fairfield parlait trop fort. Et que dire de ses propos…

Elle interrogea Whitting sur ses études. Lorsqu’il fit une boutade potache sur sa préférence pour l’étude des fluides, elle le regarda fixement, les yeux écarquillés :

— Comme c’est étonnant ! Je n’aurais jamais cru que vous auriez les capacités intellectuelles nécessaires pour comprendre la physique !

Whitting n’en crut pas ses oreilles.

— Venez-vous de… ?

Un gentleman n’aurait pas osé demander à une femme si elle venait de le traiter délibérément d’abruti. Whitting se ressaisit et poursuivit :

— Je… Je n’ai guère l’esprit scientifique nécessaire pour l’étude de la physique, je l’avoue… Quant à mes capacités intellectuelles… Sans doute vous ai-je mal comprise, ajouta-t-il avec un sourire forcé.

Dans sa rhétorique toute en euphémismes et en politesse de façade, « Sans doute vous ai-je mal comprise » signifiait : « Tenez votre langue », l’une des pires insultes. Gêné, Oliver détourna les yeux.

L’intéressée n’en fut pas troublée le moins du monde.

— Vous m’avez mal comprise ? répéta-t-elle avec sollicitude. J’en suis navrée… J’aurais dû comprendre que ma phrase était trop complexe pour vous.

Elle se pencha vers lui et haussa le ton, tout en ralentissant son débit, comme si elle s’adressait à quelque vieillard sénile :

— Je voulais dire que je ne vous croyais pas intelligent ! Or il faut l’être pour comprendre l’univers de la physique !

Whitting s’empourpra.

— Mais… C’est…

— Je me trompe peut-être, ajouta-t-elle. Appréciez-vous vraiment l’étude de la physique ?

— Eh bien, non, mais…

Elle lui tapota la main pour le réconforter.

— Ne vous inquiétez pas. Tout le monde ne peut être un génie. Vous compensez vos lacunes intellectuelles par une grande gentillesse.

Réduit au silence, Whitting se cala au fond de sa chaise.

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