Le docteur noir

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De tous les drames romantiques qui agitèrent les scènes des théâtres du boulevard sous la Monarchie de Juillet, Le Docteur noir fut sans doute le mélodrame le plus extravagant que le Théâtre de la Porte Saint-Martin eût jamais donné. Le célèbre Frédérick Le maître y jouait le personnage du mulâtre Fabien, victime humiliée par amour pour une jeune héritière dont la marquise de mère ne peut accepter l'union avec un esclave noir de l'île Bourbon, tout affranchi et docteur qu'il est.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296690264
Nombre de pages : 173
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COLLECTION
AUTREMENT MÊMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres
normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus
généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux
accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par
copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français
ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la
disposition du public un volet plutôt négligé du discours
postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la
période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le
choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et
historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de
l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine.
Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt
historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume

INTRODUCTION

parSylvie Chalaye

À ma mère

Ouvrages de Sylvie Chalaye

Dans la même collection :

Mélesville et Roger de Beauvoir,Le Chevalier de Saint-Georges, n° 3,
Paris, L’Harmattan, 2001, 122 p.
LesOurikadu boulevard, n° 11, Paris, L’Harmattan, 2003, 132 p.
Olympe de Gouges,L’Esclavage des nègres ou l’Heureux naufrage, n°
32, Paris, L’Harmattan, 2006, 174 p. (en collaboration avec Jacqueline
Razgonnikoff)

Autres publications :

SPECTACLE,HISTOIRE ET SOCIÉTÉ
Du Noir au nègre : l’image du Noir au théâtre de Marguerite de
Navarre à Jean Genet (1550-1960), coll. Images plurielles,
L’Harmattan, Paris, 1998, 454 p.
Nègres en images,coll. « La Bibliothèqued’Africultures», L’Harmattan,
Paris, 2002, 198 p.
Ombres de la rampe: les comédiens noirs de la scène française,
Théâtre/Public, 172 (2004), 112 p.
Traces noires de l’Histoire en Occident,Africultures, 63 (2005), 247 p.
Comédie musicale: les jeux du désir(en collaboration avec Gilles
Mouëllic), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, 250 p.

DRAMATURGIES D’AFRIQUE ET DES DIASPORAS
e
L’Afrique noire et son théâtre au tournant du XXsiècle, coll. Plurial,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001, 230 p.
Dramaturgies africaines d’aujourd’hui en 10 parcours, coll. Regards
singuliers, Carnières, Lansman, 2001, 108 p.
Afrique noire et dramaturgies contemporaines: le syndrome
Frankenstein, coll. Passages francophones,Théâtrales(2004), 144 p.
Nouvelles dramaturgies d’Afrique noire francophone, Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2004, 230 p.
Théâtres contemporains du Sud 1996-2006,Cultures France, 162
(juinaoût 2006), 200 p. (en collaboration avec Monique Blin)
Nouvelles dramaturgies d’Afrique et des diasporas : cantate des corps,
sonates des voix,L’Esprit créateur[Baltimore], 48, 3 (Fall 2008),
2008

INTRODUCTION

Detous les drames romantiques qui agitèrent les scènes des
théâtres du boulevard sous la Monarchie de Juillet,Le
Docteur noirfut sans doute le mélodrame le plus
extravagant que le Théâtre de la Porte Saint-Martin eût jamais
donné. Le célèbre Frédérick Lemaître y jouait le personnage
du mulâtre Fabien, victime humiliée par amour pour une
jeune héritière dont la marquise de mère ne peut accepter
l’union avec un esclave noir de l’île Bourbon, tout affranchi
et docteur qu’il est. Dans la biographie qu’Eugène Silvain a
consacré aucomédien, il ne s’attarde pas sur ce rôle et
présente la pièce comme, «un méchant mélodrame
d’AnicetBourgeois et Dumanoir, dont Frédérick, tour à tour résigné,
emporté, poétique et terrible en mulâtre bienfaisant et
1
persécuté, ne put que retarder la chute » .
2
À la création, le 30juillet 1846 , le tout Paris étaitvenu
encourager Frédérick Lemaître. «M. de Balzac applaudissait
à tout rompre» raconte leCorsaire-Satandans son compte
3
rendudulendemain . «Frédérick Lemaître a été d’un ridicule
si repoussant, qu’on l’a redemandé et quevous
allezl’entendre appelerSUBLIME» lisait-on dans leCoureur des
spectacles. La pièce fit de l’argent, mais la critique ne fut pas
unanime. On reprochait à Frédérick l’incongruité durôle. Lui

1
Eugène Silvain,Frédérick Lemaître, Paris, Librairie FélixAlcan, 1930,
p. 82.
2
L’édition Michel LévyBibliothèqFrères de la collection «ue
dramatique » donne le25 juillet 1846 comme date de création de la pièce, ce
qui estune erreur. Comme l’attestent les journauxde l’époque et
l’édition de la collection «Théâtre contemporain illustré »,Le
Docteur noira bien été représenté pour la première fois le 30juillet
1846 à Paris.
3 er
Corsaire-Satanaô, 1ut 1846.

vii

que l’on considérait comme «l’acteur dudrame nouveau»,
« leplus ample, le plus hardi, le plus puissant, le plus
tristementvrai et le plus créateur des mélodramatistes de son
époque » écrivait leCoureur des spectacles, s’était fourvoyé
dansun rôle oùil ne pouvait échapper audégoût :

Comme aspect, il outre trop les disgrâces dupersonnage ; il
oublie que c’est, en définitive,un médecin,un homme habile, le
héros d’une aventure amoureuse, et celui sur lequel s’absorbe
l’attention duspectateur. Il en faitune espèce de montreur
d’animaux, ouseulement, si l’onveut,un charbonnier introduit,
par mégarde dans le salon d’une de ses pratiques. Comme jeu,
Frédérick tombe à chaque instant dans de condamnable excès :
il crie trop, ouparle trop bas, on est assourdi, ouon ne l’entend
plus ;ses gestes se multiplient sans raison et sans grâce; il
abuse trop (pour les amis de la propreté) de la rocambolle
moderne des cheveuxpeignés avec les doigts, c’estusé, c’est
bon à mettre à la réforme […]. Dans la scène de la folie,vers la
fin duDocteur noir, Frédérick n’est pas soutenable, car, pour
faire de l’effet, il nous montreunevérité qui n’est point celle
qu’autorise, que demande le théâtre, oùil faut que l’art préside
avant tout, et sans qu’il soit autant caché que bien des gens le
1
prétendent .

D’autres reprochaient audrame son manque d’originalité,
comme Thomas Sauvage dans leMoniteur universeldu3
août 1846 :
Tout dans ce drame duDocteur noirest aussi nouveauque
la prise de la Bastille ! c’est cette lutte cent fois mise authéâtre
d’un homme de couleur contre les préjugés de la race blanche ;
c’estun amour ardent et sans espoir,un dévouement immense
et sans récompense… que la mort!... C’est à peuprès ce que
vous avez vudernièrement encore auxVariétés dansLe
Chevalier de Saint-Georges..., moins la combinaison habile de
l’intrigue, moins l’esprit et la distinction dudialogue. Enfin,
nous avonsvainement cherchéune idée nouvelle,un aperçu

1 er
Coureur des spectaclesao, 1ût 1846.

viii

neuf,une situation inconnue dans toute cette longue pièce, aussi
maigre, aussi pauvre de détails que d’invention.

Ancien militant abolitionniste, Louis-Philippe d’Orléans
avait levé, en arrivant aupouvoir en 1830, la censure qui
bannissait des théâtres les sujets coloniaux. Horizons
lointains, promesses d’aventure et décors exotiques n’avaient pas
manqué alors de déferler sur les scènes parisiennes. Ces
contrées auréolées de mystère oùles fortunes se font et se
défont, oùnaufrages, tremblements de terre, tempêtes,
déluges en tout genre autorisent les revirements et les coups de
théâtre de toute sorte, ouvraientun nouveaufilon
d’inspiration… Grands sentiments, flibustes, mariages forcés, amours
impossibles,vengeances, reconnaissances… autant de coup
d’éclats à distiller dans des scénarios ficelés à la hâte comme
levoulait la toute nouvelle industrie duspectacle qui se
déployait sur les boulevards. Martinique, Guadeloupe, île
Bourbon, île Maurice, Madagascar, toutes ces îles lointaines,
auxAmériques, comme aularge de l’Afrique, offraientune
mine inépuisable d’aventures hautes en couleurs, aussi
violentes que dépaysantes. Or quand arriveLe Docteur noir,
voilà déjà plus de dixans que le mélodrame tropical sévit sur
les scènes duboulevard.

Aventures dramatiques sous les tropiques
Anicet-Bourgeois avait d’ailleurs ouvert dès 1832cetteveine
dramatique nouvelle que la presse s’amuserait à appeler le
« mélanodrame »,en adaptant avec Masson le roman
d’Eugène Sue,Atar-Gull, pour le Théâtre de l’Ambigu-Comique
Mais le spectacle qui lançavraiment la mode futLa Traite
des Noirsde Charles Desnoyer et Alboize duPujol,un grand
mélodrame joué auThéâtre National duCirque, qui avait fait
1
événement en avril 1835 . La critique s’était enthousiasmée

1
Voir la réédition de cette pièce, présentée par Barbara T. Cooper, n° 44
de la collection Autrement Mêmes, Paris, L’Harmattan,2008.

ix

de la qualité de la mise en scène et de l’originalité des effets
scéniques, notamment à la fin oùles machines reproduisaient
l’abordage d’un navire négrier. Dans ce genre de mélodrame,
les personnages noirs participaient auxeffets spectaculaires.
LeCourrier desthéâtre srecommandait la pièce à ses lecteurs
1
pour la «lutte de nègres qui mérite d’êtrevue » . Ce
spectacle riche en tableauxexotiques transportait le spectateur de
l’île Maurice à Madagascar, ducul de basse-fosse d’une
prison aupont d’un navire flibustier en lutte contre la traite,
et ce futune réussite commerciale pour le théâtre.
LeCourrier desthéâtre s, quelques jours après la première, écrivait
avLa traite des noirs faitec ironie: «un argent fou. Cette
2
fois, plus que jamais, les écus ont raison » .
Mêmeunivers de flibuste et de combat naval
dansL’Esclave Andréade Maillant et Legoyt, représenté à la Porte
Saint-Martin deuxans plus tard. «Ce drame est d’un genre
furieux, signalait leCourrier des théâtres; on s’ymenace, on
s’ypousse, on s’ybat, on s’yhache ducommencement à la
3
fin» . En fait ce qui semblait séduire le public dans de telles
pièces, ce n’était pas, à en croireLe Corsaire, la qualité
dramatique, mais surtout «un intérêt de curiosité qui
4
l’emporte sur lesvices de l’ouvrage» . Le public recherchait
des images colorées qui piquent son imagination.
Dans ce genre de drame qui évoquait les climats lointains
oùl’on pratique l’esclavage, le dépaysement faisait toute la
réussite. Anicet-Bourgeois s’yétait déjà essayé dans son
Atar-Gulloùil faisaitvoyager les spectateurs d’une
plantation de la Jamaïque àunvieil appartement parisien. Dans les
sept actes de sonDocteur noir, écrit en collaboration avec
Philippe Dumanoir près de quinze ans plus tard, il les
transportait cette fois de l’île Bourbon à la Bretagne en
passant par Versailles et le Paris de la Révolution française,

1
Courrier des théâtres,26 avril 1835.
2
Courrier des théâtres,29 avril 1835.
3
Courrier des théâtres, 6 décembre 1837.
4
Le Corsaire, 7 décembre 1837.

x

convoquant tour à tour les décors exotiques d’un domaine
colonial et de sa jungle tropicale, les raffinements des
boudoirs précieuxde l’aristocratie des Lumières, les ténèbres
des oubliettes d’un cachot de la Bastille oula froideur d’un
vieuxcastel digne de Brocéliande.
La luxuriance de lavégétation et l’exubérance duclimat
des îles qui déclenchait des déluges oudes tempêtes
autorisaient les effets de décor les plus surprenants. Une pluie
diluvienne dansLe Marché Saint-Pierrede Comberousse et
Antier, oudansLe Code noirde Scribe,un razde marée qui
menace et la terre qui tremble dans les pièces de Denneryou
1
de Desnoyer dontl’argument dramatique étaitune
catastrophe naturelle qui avait réellement ravagé la Martinique en
1839... Et dansLe Docteur noir,une forêtvierge infestée de
serpents dangereux, des récifs menaçants etun océan indien
déchaîné,voilà de quoi créer des situations pathétiques et des
ambiances qui attisent la curiosité dupublic.
S’ajoutaient à l’exotisme les intrigues les plus
romanesques. De jeunes héros blancs, mis auban de la société pour
avoir défendula cause des nègres, devenaient de redoutables
pirates comme Antoine dansL’Esclave Andréaqui sauve la
belle mulâtresse des griffes concupiscentes duComte
Renaud, le capitaine de son navire, et est alors contraint de
s’enfuir sur les mers pour échapper à la mort; ouencore le

1
Adolphe Dennery,Le Tremblement de terre de la Martinique,drame en
quatre actes, précédé d’un prologue, représenté pour la première fois
sur le Théâtre de la Gaîté, le23 janvier 1840.
Charles Lafont et Charles Desnoyer,Le Tremblement de terre de
la Martinique, drame en cinq acte, représenté pour la première fois sur
le Théâtre de la Porte Saint-Martin, le 14 janvier 1840.
L’événement avait encore suscité deuxautres pièces qui ne furent
pas publiées :unvaudeville enun acte de Charles Charton joué pour
la première fois sur le Théâtre des Funambules, le28 janvier 1840, et
un autrevaudeville enun acte de Jouhaud représenté pour la première
fois sur le Théâtre Saint-Martin le 3 février 1840. Barbara T. Cooper
prépareune réédition de ces textes dans la collection Autrement
Mêmes.

xi

brillant officier de marine Léonard qui, dansLa Traite des
Noirs, préfère renoncer à son honneur militaire et à sa
carrière plutôt que de participer aucommerce des nègres.
Après avoir été dégradé par ses supérieurs, il devientun
corsaire justicier qui sillonne les mers pour lutter contre le
trafic des négriers... Devieuxcolons repentis reconnaissent
leur fille ouleur fils dans de jeunes métis, qu’il s’agisse de
L’Esclave à Parisde Carmouche et Laya, duChevalier de
1
Saint-Georgesde Mélesville et Beauvoir ouduTremblement
de terre de la Martiniquede Dennery. Le planteur cruel
tombe amoureuxd’une jeune esclave dansMariade Soucher
et Laurencin oudansLe Planteurde Saint-Georges ; la riche
héritière épouse le pauvre nègre dansLe Marché Saint-Pierre
de Comberousse et Antier, comme le fera la douce Pauline
dansLe Docteur noir.
Ces mélodrames tropicauxavaient la faveur dupublic, ils
tenaient l’affiche des mois durant, remplissaient les salles et
assuraient auxthéâtres des boulevardsune réussite financière.
Le Théâtre de la Porte Saint-Martin, en feraune spécialité.

Théâtre et critique de l’esclavage
Les pièces qui évoquent lavie coloniale et mettent en scène
des esclaves se montrent alors très didactiques et
moralisantes. Elles dénoncent les exactions que ne cessent de
perpétrer les colons sur leurs plantations, et tandis que les
Antilles apparaissent commeun enfer, l’Europe, et surtout la
France, représentent la terre de liberté oùrègnent l’égalité, la
justice et la parfaite harmonie entre les races.
Le théâtre semble en effet s’être investi d’une mission
d’information et brandit aux yeuxde l’opinion publique la
réalité des pratiques esclavagistes.La Traite des Noirsde
Desnoyer et Alboize duPujol s’ouvre ainsi surunevente de
nègres à l’île Bourbon. Cette scène, dont on ne trouve pas de

1
Voir notre réédition, n° 3 de la collection Autrement Mêmes,2001.

xii

précédent dans les pièces antérieures, est traitée avec tout le
cynisme nécessaire.
La scène n’a rien d’essentiel à l’histoire, elle n’a qu’un but
docuelle ementaire :xpose avec précision le rituel
dumarchandage et montre à quel point les esclaves sont traités
comme des marchandises dont onvante la qualité, l’origine,
la fraîcheur…
On retrouve ce type de scène, jusqu’alors tabou, dans
plusieurs piècesvers 1840, notammentLe Marché Saint-Pierre
de Comberousse et Antier,Le Planteurde Saint-Georges et
Le Code noirde Scribe. Le débat autour dufameuxdroit de
visite bat alors son plein et l’horreur dutrafic négrier est
étalée augrand jour. Tout se passe comme si le théâtre
participait à l’information dugrand public en divulguant les
réalités sordides de l’économie coloniale.
La presse reproche d’ailleurs à ces pièces leur didactisme
trop marqué. Hippolyte Prévost dans leMoniteur universel
du17 juin 1842caricature l’ambition par trop professorale,
selon lui, de Scribe dansLe Code noir,une pièce dans
laquelle celui-ci dénonce l’aberration dusystème colonial qui
fait de l’injustice et de l’inégalité force de loi :

Autrefois, s’indigne-t-il, le théâtre aspirait avant tout à
amuser ; il se permettait quelquefois de châtier, c’était toujours
en riant. Aujourd’hui sesvues sont plus hautes et son ton est
devenusérieux, dogmatique. L’auteur comique
s’affublevolontiers de la robe et dubonnet de docteur.

Les tensions politiques et économiques qui pourrissent les
relations entre les colonies et la métropole se retrouvent
souvent aucœur de ce type de pièce. Ce théâtre didactique
oppose les mœurs coloniales auxmœurs françaises plus
libérales, et met en scène des colons attachés becs et ongles à
leurs privilèges, prêts à renier la France pour ne pas en perdre
une miette.
La métropole apparaît alors comme le paradis de la
liberté. C’est pourquoi, dansLe Marché Saint-Pierre

xiii

Eléonore à qui son tuteur empêche devoir Donatien, menace
de quitter la colonie : « Ilyaun pays oùl’homme de talent et
de cœur est toujours sûr d’obtenir le rang qu’il mérite...un
pays oùl’égoïsme et l’orgueil neviendront plus se placer
entre nous... » (III, 3)
Ainsi les personnages tolérants et ouvertsviennent de
France ou yont fait leurs études. C’est Mademoiselle Hébert,
la gouvernante française d’Eléonore, qui lui apprend àvoir en
Donatien son égal et la pousse à se désolidariser des préjugés
auxquels adhèrent ceuxde sa caste :

Eh ! mon enfant, plus que jamais je trouve les préjugés que
l’on a ici absurdes, cruels, mais, jevous l’avoue, je me reproche
devous avoir ouvert lesyeux... puisque je n’avais pas le
pouvoir de les ouvrir en même temps à ceuxquivous
entoune derent ;vais-je pas comprendre le malheur devous
mettre en opposition avec tout le monde?... Songezdonc à la
position de Donatien... à lavôtre !vous l’héritière, la nièce de
M. de Kerbran, que dirait-on, que penserait-on, si l’on savait
quevousvoyezchaque jour commeun égal... commeun ami,
celui que tous ces orgueilleuxcolons n’estiment guère plus,
malgré ses nobles qualités, que le dernier devos esclaves ?...
(Acte III, scène2)

Même situation dansLe Docteur noir. Si Pauline, elle
aussi belle héritière, finit par s’éprendre de Fabien, c’est sous
l’influence de sa cousine Aurélie,une coqupari-ette très «
sienne ».Son éducation française n’a pas sa place aux
colonies et la marquise, sa tante, le lui reprochevivement ;
sans doute craint-elle déjà pour sa fille Pauline :
AURÉLIE : ... Envérité, j’admire et j’aime ce Fabien, sans
le connaître.
BARBANTANE : Oh! Madame, pardon, mais ce Fabien
est... homme de couleur.
AURÉLIE : Oui, je sais. (Gaîment.)Il est mulâtre !Eh !
bien, tant mieux, c’est plus original... c’est plus gentil !...
LA MARQUISE,sévèrement: Ma nièce ! permettez-moi de
vous arrêter... Vous parlezbien légèrement de choses qui, pour

xiv

nous, sont graves et sérieuses... Née en France, nouvelle parmi
nous,vous ignorezencore nos mœurs, nos sentiments... Vous
pourriezd’un seul mot, et àvotre insu, blesser d’ombrageuses
susceptibilités qui règnent dans ce pays... Préjugé, sivous
voulez... mais préjugé inflexible, implacable... qui n’admet ni
discussion ni raisonnement... Cet orgueil de race est en nous,
dans nosveines, et il n’en sortirait qu’avec la dernière goutte de
notre sang ! Ma nièce, ilya cinquante ansune noble demoiselle
de la famille de Solignys’éprit d’amou! j’en frémisr... Ah
d’horreupor !...urun de ses esclaves... Levieuxcomte de
Solignyla fit mettre à genouxdevant lui, lui ordonna de
demander pardon à Dieu... et la frappa de son épée...
AURÉLIE,ravec terreu:Ah ! c’est affreux!...
BARBANTANE : ... et ce Fabien, en dépit de ses cures
merveilleuses, est resté le médecin de ses semblables... des
nègres... N’avait-il pas juré de sauver mavieille cousine, qui
était à toute extrémité ?et il l’aurait sauvée!.. Elle aima mieux
mourir !... c’est beau! c’est grand ! c’est héroïque !
(Acte I, scène 3)

Cette éducation, héritière des idéauxrévolutionnaires et
qui ignore le préjugé de couleur, concerne aussi les
personnages de mulâtres qui ont séjourné en Europe. Ils reviennent
auxcolonies avec des principes d’égalité et refusent de se
soumettre à l’autorité duBlanc. Si Donatien estun mulâtre
aussi exceptionnel, c’est qu’il a grandi en France, oùil a été
instruit et non plus traité commeun inférieur. Il en est de
même pour le Chevalier de Saint-Georges dans la comédie de
Mélesville et Beauvoir : mulâtre arrivé encore tout jeune en
France, il s’est instruit, a abandonné sa défroque d’esclave, et
est devenu un homme raffiné et talentueuxque se disputent
les salons mondains. Dominique, le héros de la pièce de
Desnoyer et Lafont, a des manières etun langage qui
étonnent le Comte et celui-ci s’en explique par les études
qu’il a faites en Europe.
Si les nègres et les mulâtres instruits en France et les
Blancs de métropoleviennent dangereusement contaminer les
îles des colonies enyapportant des germes de contestation

xv

héroïques, les colons qui repartent avec leurs préjugés en
Europe sont, aucontraire, ridiculisés. DansL’Esclave à Paris
de Carmouche et Laya représenté en 1841 sur le Théâtre des
Folies-Dramatiques, l’épouse de Kervalin, a décidé de
revendre la jeune esclave qui est à son service et neveut rien
entendre ausujet des lois françaises qui confèrent
immédiatement la liberté àun esclave dès lors qu’il touche le
sol de France. Ainsi,venue demander de l’aide auprès de
Desronais,un brillant avocat, elle se scandalise de son refus
et n’accepte pas de ne plus avoir d’autorité sur la jeune fille :

Mais c’est épouvIl n’antable !...ya donc plus de liberté?
Beaupays,voraiment !ùl’on peut avoir seulementun petit
domestique quivous appartienne en propre! Et l’on appelle
cela de la civilisation ! (Scène 10)

À l’inverse, et le comique de la pièce repose sur ce
paradoxe, M. Kervalin n’est pas d’accord avec son épouse. Il
ne partage pas les principes des Créoles et se définit même
commeun combattant de la première heure contre la traite...
Ce couple qui fait ménage à part sur la question de
l’esclavage représente en somme ce mariage tumultueuxquiunit
la France et ses colonies, ce mariage que le divorce menace...
En fait, ces préjugés coloniauxne se réduisent pas à des
préjugés de naissance, de simples préjugés sociaux, ils se
doublent de préjugés raciauxque le théâtre dénonce en levant
levoile. C’est ainsi qu’à bout d’argument, quand la loi ne les
protège plus, les colons se retranchent derrière la supériorité
de la race blanche. Quand, dansLe Marché Saint-Pierre,
Mlle Hébert s’indigne de l’inhumanité avec laquelle La
Rebelière traite Donatien, celui-ci lui répondulcéré : «Voilà
encorevos préjugés de France ! Vous auriezdûles perdre
depuisvotre séjour en ce pays, et mieuxcomprendre la
supériorité de notre race » (IV,2).
Même libre et instruit, l’homme noir resteun inférieur.
L’égalité n’est pasune question de droit auxcolonies et toute

xvi

l’aigreur de Dominique dansLe Tremblement de terre de la
Martiniqueréside dans cette découverte douloureuse :
Vous leur avezdonné l’égalité en droit, ilsveulent l’avoir en
fait [...] riches et pauvres, savants, et ignorants, civilisés et
sauvages,vous les mépriseztous ! La loi les reconnaît pourvos
concitoyens ;vous les traitezcomme des parias.
(Acte III, scène 7)

Union en noir et blanc et allégorie politique
Le seul moyen pour lutter contre cette ségrégation serait,
selon Dominique, d’accepter les mariages mixtes :«
Lepremier des blancs qui donnerait sa fille àun homme de couleur,
celui-là aurait posé les fondements d’une alliance entre les
deuxraces, celui-là aurait bien mérité de la patrie, celui-là
seraitun grand citoyen ! » (III, 7). C’est pourquoi ce théâtre,
en lutte contre le maintien des Noirs dans l’esclavage et
l’inique préjugé de couleur, n’hésita pas devantune nouvelle
forme de militantisme qui passait par le spectacle d’idylles
amoureuses en noir et blanc.
Si le théâtre ne s’était jamaisvraiment aventuré, en dehors
d’Othelloet de quelquesvaudevilles révolutionnaires, dans la
représentation de mariages en noir et blanc,voilà qu’à
l’époque romantique, les amours domino deviennent le sujet
de plusieurs pièces et qu’elles débouchent même sur des
unions légitimes.
De belles esclaves auteint cuivré jouent ainsi les femmes
fatales, qui soumettent, malgré elles, à l’empire de leurs
charmes les Blancs les plus inaccessibles. DansL’Esclave
Andréade Maillant et Legoyt, c’est la passion effrénée de
deuxhommes pour la même femme,une jeune et belle
mulâtresse, qui sous-tend tout le drame et génère le
romanesque de l’histoire, car si l’un estun simple matelot, l’autre
estun illustre aristocrate.
Soucher et Laurencin dansMariamettent en scèneun
gouverneur de Guadeloupe inflexible, qui refuse l’indulgence

xvii

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