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ALAIN LEBLANC
LE HUSSARD DE LA LIBERTÉ
French Pulp Éditions Fiction
« Ce n’est pas l’esprit dui fait les opinions, c’est le cœur. »
Montesduieu, Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères.
1 AUGUSTIN
Je ne saurais dire, de Pauline ou de moi, leDuel vit les îles le premier. Peut-être les vîmes-nous ensemble tant nos yeux fatigués se fixaient là où s’arrêtaient nos pensées. epuis trois jours Due la mer en furie promenait sur ses crêtes nos vies et nos espérances et Du’un vent meurtrier battait les flancs de notre navire dressé contre les vagues, Du’avions-nous fait d’autre Due de guetter les rivages de notre délivrance ? Se pouvait-il, si près du but, Du’une fatalité nouvelle vînt éprouver nos âmes épuisées ? N’était-ce pas assez Due d’avoir affronté les rigueurs du monde, fallait-il maintenant essuyer le tumulte des éléments ? Je rappelai à moi la foi Dui jusDu’à ce jour ne m’a jamais Duitté, au point Due ruiné et exilé je m’attachai, sitôt en mer, à compulser en détail les précis et manuels Due j’avais emportés en vue de bâtir notre futur séjour. Ai-je passé une journée pendant le mois Du’a duré notre traversée ailleurs Due dans mes livres, tantôt sur l’un des ponts, tantôt dans notre cabine, comme si je m’étais promis de connaître par cœur le contenu de ces ouvrages avant notre arrivée ? Cette folle entreprise reDuérait mes soins du lever au coucher. Je n’aurais pas trop de temps, pensais-je, pour me mettre au travail, une fois débarDué à Pointe-à-Pitre, et le moment ne serait plus celui d’étudier mais d’appliDuer aux circonstances ce Due je savais. J’avais voulu Due rien ne me fût étranger de ce Dui peut secourir un homme privé de biens et, DuoiDue notre sage Molière affirme Due « les gens de Dualité savent tout sans avoir rien appris », je savais, moi, Due certaines sciences et techniDues nécessitent un minimum d’observation pour Du’on en use efficacement. Je ne dérogeai à l’étude Due durant ces jours terribles où, surpris par les calmes Dui sont, sous ces latitudes, des dispositions climatiDues oppressantes éDuivalant à une Duasi-absence de vent, nous fûmes confrontés à une épidémie de flux de sang Dui affecta une cargaison tenue enfermée dans les cales et dont nous n’avions nulle idée. Il s’agissait d’un contingent de cent Noirs embarDués à Brest à la suite d’un arrangement entre notre capitaine et un négociant dont le navire, disait-il, avait subi une avarie et l’empêchait de livrer sa marchandise dans les délais. Aussi les lui vendait-il à un prix fort avantageux. Il avait simplement omis de lui signaler Due ces malheureux étaient arrivés à Brest sur un navire négrier venant des côtes d’AfriDue, Du’ils avaient sûrement voyagé dans des conditions de grande insalubrité et de probable disette et Du’ils représentaient les restes d’un lot d’esclaves dont l’essentiel avait péri de la dysenterie. La contagion curieusement épargna les Blancs, moins sujets à ces affections, mais non ces pauvres Noirs souillés de leurs propres déjections, respirant un air vicié et stagnant, Due l’on tenta en vain de soigner et Dui nous valurent pendant plusieurs jours la vision indigne de cadavres Due les hommes d’éDuipage transportaient sur les ponts et jetaient par dizaines à la mer ainsi Due leurs immondices. Cette péripétie funèbre altéra de beaucoup les auspices sous lesDuels s’était annoncée la traversée. J’y pressentis un signe et vins à redouter Du’avec le vent notre bonne étoile se fût désintéressée de notre sort. Je revis le port de Brest, le matin de notre départ, ses eaux calmes Du’une brise légère caressait, la forêt de mâts disparaissant dans la courbe de la Penfeld, l’alignement sévère des bâtiments du service des subsistances et les gabares au mouillage, voiles carguées et vergues basses, Dui rapetissaient à mesure Due nous Duittions la rade. Ta robe de mousseline des Indes dansait dans la lumière complice, au loin la rumeur de la foule amassée sur
le Duai bénissait avec une volubilité envieuse le lieu de notre exil, les voiles tendues bruissaient d’impatience sous l’impulsion des rameurs dont les chaloupes bordées d’avirons nous tiraient vers le large, et l’horizon rayonnait, offert comme une promesse. Ah, mon amie, tout nous était promis ce matin-là ! Le ciel l’affirmait, j’en suis témoin. En cet instant encore, alors Due le vent redoublait en nous accablant de sa rage et Due notre fragile vaisseau, hier si imposant, tanguait et craDuait de bruits déchirants, en cet instant encore je voulais croire en notre chance. Ces îles où nos yeux s’étaient réfugiés avant Due de les atteindre, si inaccessibles tant les flots s’acharnaient à nous rejeter vers le large, je voulais penser Du’elles étaient notre récompense, la juste compensation accordée à ceux Dui n’ont pas craint d’affronter leur destin. Au moment où j’élevais vers le ciel cette prière, un choc violent secoua notre navire, jetant le désarroi dans les coursives où les passagers s’étaient rassemblés. Le bruit courut presDue aussitôt Due notre flanc droit était éventré. Un mouvement de paniDue se fit Dui, ajoutant au désordre de la tempête, déséDuilibra le bâtiment. Au même instant, tous voulurent accéder aux ponts. Je ne crois pas avoir vu un spectacle plus terrifiant Du’une foule en délire, prise au piège d’une mort certaine et Due la peur porte aux pires extrémités. Chacun ne pensa plus Du’à sauver sa vie, tenant pour dérisoire celle d’autrui. Ce ne fut plus Du’une fuite éperdue au milieu des cris. Les plus faibles défaillaient, les plus robustes n’hésitaient pas à les propulser à terre, piétinant ceux Dui étaient tombés sans connaissance. Les mères voyaient les enfants échapper de leurs bras, les femmes Du’un courant contraire séparait de leur mari luttaient en vain contre ce flot humain devenu plus redoutable Due les assauts répétés de la mer. Bientôt, l’eau Dui se déversait furieusement sur les ponts s’engouffra dans les coursives, submergeant ses occupants. À la paniDue succéda le désespoir. ans la cohue des bras Dui cherchaient sur moi un appui, je saisis la main de Pauline et tentai de nous frayer un passage parmi les corps Dui nous faisaient obstacle. Le flux torrentiel dont l’irruption brutale nous précipitait dans le ventre du navire maintenait la pression des eaux à hauteur de notre poitrine et nous empêchait d’avancer. Je la sentis fléchir. — Je n’y arriverai pas, sauve-toi, me dit-elle. — Jamais ! me révoltai-je en la soulevant par la taille. Qu’avais-je à faire de me sauver, si je devais la perdre ici et la laisser derrière moi ? Que ne l’avais-je fait plus tôt avant Due notre fatal attachement nous conduise à la ruine ? Si je devais la perdre, Du’au moins je me perdisse avec elle. Ainsi donnerions-nous raison aux forces Dui s’étaient entendues pour nous condamner, ainsi n’aurais-je pas à me reprocher de l’avoir menée à l’écroulement en voulant me faire l’instrument de sa fortune. Je la portai avec une énergie Due seul peut donner l’ultime recours et finis par atteindre le pont où les chaloupes étaient prises d’assaut par la foule en fureur. Un membre de l’éDuipage Dui tentait d’organiser l’évacuation des femmes et des enfants fut poussé par-dessus bord par DuelDues insurgés à l’instant où nous accédions à l’air libre. Ce fut alors Du’un second coup porté à la poupe nous coucha sur le sol. Un mât s’affaissa, la grande hune bascula, plusieurs vergues se rompirent, entraînant dans leur chute les câbles et la voilure. Libérés de leurs entraves, ceux-ci se mirent à battre les ponts en tous sens, cinglant les hommes et achevant de détruire ce Dui échappait encore à la violence des flots. Le bâtiment disloDué cédait de toutes parts, la proue dressée vers le ciel, prêt à sombrer, lorsDu’une lame d’une hauteur effroyable nous engloutit dans son rouleau. Je n’eus Due le temps d’entrevoir le corps enveloppé de mousseline de ma douce amie emporté par les vagues avant de m’élancer à mon tour dans les flots, certain d’y trouver avec elle, sinon la félicité dont nous avions rêvé et Dui nous était refusée en ce monde, la paix de l’au-delà Dui met un terme aux souffrances endurées ici-bas.
2
Marie-Galante, 3 septembre 1804 Hier, un ouragan a éprouvé notre île. Le plus destructeur que nous ayons connu depuis quatre ans. Aucune de nos cases n’a résisté, et le fruit de nos efforts de plusieurs années est ruiné. Encore ce dommage est-il réparable par le courage et la volonté qui ici ne manquent pas. Il n’en va pas de même des passagers venus de France dont le vaisseau qui se rendait à Pointe-à-Pitre a été drossé sur les récifs avant que d’atteindre l’Anse Chapelle où il tentait de se réfugier. Ses débris épars se sont perdus le long de nos côtes, et il faudra attendre que les vents se soient calmés pour sonder les fonds et tâcher d’exhumer ce qui peut être sauvé. Pour les hommes, l’espoir est mince. Nous avons assisté au naufrage sans pouvoir rien tenter. Jusqu’à la nuit, nous avons essayé d’éclairer la côte et formé une longue chaîne à l’aide de torches, de fanaux et de lanternes que la violence des vents et de la pluie éteignait aussitôt et nous contraignait à rallumer sans cesse. Ce maigre secours fut aussi vain que nos prières. Il est impressionnant de voir un bâtiment aussi majestueux sombrer en si peu de temps dès lors qu’il est la proie des flots. Il semblerait que l’épais rideau de pluie et les nuées qui se confondaient avec les eaux aient privé l’équipage de repères pour manœuvrer au mieux dans le goulet rocheux que dessine la faille. Un premier choc a éventré la coque et jeté le navire en travers des vagues. Dès lors, il ne fut plus livré qu’à la fureur des éléments. Un second heurt souleva une terrible clameur parmi les passagers dont beaucoup furent arrachés des ponts où ils espéraient trouver le secours du ciel. Déjà, le navire couché sur le flanc commençait à s’enfoncer dans un entrechoquement de vergues rompues, de mâts brisés, de cordages et de voilure déchirés. Les plus téméraires, ou les plus sages, ont devancé le naufrage en sautant à la mer, préférant l’incertitude des flots déchaînés à un asile devenu un tombeau. L’un d’eux, après avoir lutté jusqu’à l’épuisement, est venu échouer sur la plage, plus mort que vif. C’est un jeune homme d’une nature solide qui sommeille à présent dans l’ombre de ma case. Seul le mur sud a cédé aux vents. C’est de toutes les habitations la moins endommagée, ce que je dois à la providence de deux grands palmiers qui m’ont fort protégé et sans lesquels je serais aujourd’hui aussi démuni que la plupart de nos habitants. Il est heureux de voir qu’après l’abattement du premier jour notre communauté a repris courage. Ainsi est fait l’homme qu’il trouve au sein de l’adversité le meilleur de ses ressources. Personne, depuis hier, ne regarde à mettre ses efforts au service d’autrui. Chacun aide comme il peut, et notre île retentit dans le calme revenu d’une activité d’un grand réconfort. Les marteaux frappent sans relâche, les haches fendent les troncs de nos forêts pour redonner un abri à ceux qui l’ont perdu, les carrioles parcourent incessamment les chemins défoncés avec leur chargement, et nos mules ne rechignent pas à la peine. Je suis allé rendre visite à mes anciens esclaves, aujourd’hui affranchis, pour constater les dégâts occasionnés par la tempête et procurer mes soins aux blessés. C’était partout le même spectacle de toits emportés, de cabanes culbutées, d’arbres déracinés. Les jardins, où chacun tâche d’entretenir les légumes et les fruits utiles à la famille et dont la vente est d’un bénéfice appréciable sur les marchés, sont ravagés, les bananiers à terre, les papayers arrachés, les récoltes d’ignames et de manioc noyées, la plupart des champs de canne sont inondés, les chemins impraticables. Par chance, l’ouragan n’a fait aucune victime.
Seulement des blessés légers. Nous avons pris soin, voici des années, de creuser un grand trou dans la roche au sein des mornes et d’y aménager un solide caveau où nous pouvons nous réfugier et abriter l’essentiel de notre bien, le temps de la tornade. Le bâtiment de la sucrerie a subi beaucoup de dommages. La purgerie et les étuves pour le séchage des pains de sucre sont hors d’usage. Ce désastre n’a empêché personne d’aller chanter à l’église et de s’appliquer aussitôt à relever ce que l’impétuosité des vents et de l’océan avait dévasté. Je suis trop âgé pour apporter ma contribution à cette effervescence industrieuse et, quoique mes bras hier vaillants s’accommodent mal de leur inertie, je tâche de les rendre utiles en tenant ce journal. Je ne sais d’ailleurs si c’est moi qui le tiens ou si c’est lui qui me tient. Les jours succèdent aux jours. Tout s’efface, et celui qui ne marque pas sa trace se retrouve, en se retournant pour voir le chemin accompli, en plein désert, avec le sable des jours enfuis pour tout horizon. Marie-Galante, 5 septembre 1804 Mon rescapé reprend des forces mais il est à craindre que l’épreuve de son naufrage lui ait ravi l’esprit. Depuis deux jours le délire l’habite, et ses propos sont difficiles à suivre pour qui a de la continuité dans les idées. Il ne cesse de réclamer après une personne répondant au nom de Pauline. Au trouble dans lequel le jette ce seul nom lorsqu’il le prononce, j’en déduis qu’il s’agit d’une personne chère. Plus qu’une sœur, une amante. Était-elle sur le navire avec lui, faut-il renoncer à l’imaginer en vie, s’agit-il d’un amour laissé sur notre terre de France ? Ces questions m’agitent autant que ce malheureux garçon, et je m’inquiète déjà de la déception qui serait la sienne si celle dont le sort l’intéresse était également du voyage et que, n’ayant possédé ni sa robustesse ni sa chance, elle fût perdue pour lui. Ce triste réveil lui ôterait tout le bienfait de se savoir en vie. Hélas, les quelques corps que la mer a bien voulu nous rendre ont succombé sans exception à ses mauvais traitements, et il ne reste aucun espoir de retrouver ceux qu’elle a gardés dans son sein. Cette idée ranime des souvenirs douloureux dans mon âme, et je préférerais que les événements épargnent au vieil homme que je suis ces émotions qui ajoutent aux faiblesses de l’âge. La vieillesse nous apprend à économiser nos forces comme à devenir avare de nos chagrins. Les miens sont loin mais je sens qu’il suffit de peu pour les retrouver intacts et aussi vifs qu’au premier jour. Marie-Galante, 7 septembre 1804 Mon jeune ami va mieux. Je l’appelle ainsi, tant le simple geste de tenir un bol qui contient ce qui est nécessaire à sa survie peut vous attacher au sort d’un homme dont on ne sait rien. La connaissance des plantes de ce pays que je dois à l’amitié des indigènes fait des merveilles, et je ne peux que louer chaque jour la nature généreuse qui sait pourvoir à tout, tant pour nourrir que pour guérir. Nous parlons peu car Augustin, c’est son prénom, s’essouffle vite. Ses poumons n’ont pas encore rejeté toute l’eau qu’ils ont bue en excès. Les quelques mots qu’il consent à prononcer n’ont d’autres visées que le sort fait à son amie. Je n’ai pas eu le courage de lui assener la
terrible vérité. Ce serait restreindre les effets de ma médecine et amoindrir les ressources que mes breuvages essaient de lui rendre. J’attends un moment plus favorable, avec la crainte de laisser grandir un espoir inutile, comme on laisse pousser un arbre que l’on sait condamné. Je lui ai promis, sitôt qu’il serait en état, que nous irions ensemble à la recherche de Pauline. Il est convaincu qu’elle a échoué comme lui sur notre île, qu’elle a trouvé du secours sur nos côtes et qu’elle nourrit à cette heure le même espoir de le revoir vivant. Cette idée lui donne de l’énergie et le rend impatient de recouvrer ses forces. J’avais oublié combien à cet âge elles reviennent vite, et mon convalescent n’est pas encore debout qu’il peste et déploie, allongé, une activité qui me fait craindre les entraînements d’une bouillante nature lorsqu’il sera sur pied. Marie-Galante, 9 septembre 1804 Augustin a tenté ce matin quelques pas. La vilaine blessure à la jambe, qu’il doit à sa chute sur le pont le jour du naufrage, a cicatrisé plus vite que je ne l’espérais. Il marche avec difficulté et doit prendre appui sur mon bras mais, quoique privé d’une jambe, c’est encore lui qui court devant moi. Avant toute autre chose, il a voulu que nous nous rendions sur la plage où les vagues l’ont rejeté. Lorsque ses yeux se sont portés sur l’endroit de l’Anse Chapelle où leSaint-Christophe a sombré, son regard s’est subitement voilé. A-t-il réalisé à cet instant combien il était illusoire d’escompter retrouver le moindre rescapé ? A-t-il senti que j’en doutais ? — Elle est vivante, a-t-il affirmé en fixant l’étendue insondable des eaux. Puis il s’en est retourné en claudiquant, appuyé sur la canne de bambou que je lui ai taillée pour aider à sa convalescence. Marie-Galante, 10 septembre 1804 Peu à peu, les Noirs et les quelques Indiens caraïbes qui vivent dans cette partie de l’île remontent des fonds toutes sortes d’objets et de malles échappés duSaint-Christophe.Mon jeune ami et moi assistons chaque jour, avec quelques curieux venus de Grande-Terre et de Basse-Terre, aux prouesses de nos nageurs. Je n’aime guère l’agitation de ces gens inutiles attirés par la perspective de tirer profit du malheur d’autrui. La nouvelle du naufrage a alléché leurs appétits, et les voilà comme autant de corneilles de nos provinces françaises flairant les entrailles fumantes de l’animal agonisant. Ils s’aventurent rarement jusque sur les terres de ma petite communauté où les Noirs sont libres et respectés, ce qui nous vaut d’y vivre en paix. Ils ont assez à faire avec leurs champs de canne à sucre et leurs esclaves pour ignorer nos rives où, quelle que soit sa couleur, tout homme est considéré à l’égal des autres. Plusieurs colons nous ont fait des propositions que nous avons refusées. Ce qui est en mesure d’être identifié et restitué le sera par la capitainerie lors du passage du prochain navire, le reste profitera aux habitants de l’île qui se seront donné la peine d’aller le repêcher. Augustin a découvert aujourd’hui, parmi les objets échoués, l’ombrelle de son amie. Ce mauvais présage a assombri les heures qui ont suivi. Il est demeuré prostré tout l’après-midi dans un coin de la case et a refusé de s’alimenter. J’ai insisté pour partager avec lui l’une de nos délicieuses mangues dont il ignorait le goût jusqu’à hier.
Il a accepté pour m’être agréable mais l’a mangée sans plaisir. Lui-même n’a retrouvé pour l’instant aucun des bagages qui l’accompagnaient. Je crois qu’il est parti de France en n’emportant que quelques effets essentiels à un homme de sa condition. La perte est moindre car nos besoins sous ces climats sont réglés sur la clémence du ciel, qui nous épargne les rigueurs du froid. L’excès est notre ennemi, et celui qui sait se satisfaire de l’indispensable est sous le soleil le plus heureux des hommes. Augustin déplore toutefois la perte de ses livres. Une pleine malle de beaux ouvrages qui nous eussent utilement distraits et instruits. Les plaisirs de l’esprit sont ici ceux qui nous manquent le plus tant les ambitions des malheureux qui échouent dans nos contrées se bornent aux réjouissances vulgaires. La grande liberté qui nous est laissée, pour vivre à l’écart de la société, a ses avantages mais aussi son revers. Augustin a paru surpris en l’apprenant et, quoique ce garçon affiche l’air désabusé de ceux qui ont souffert, il ne me semble pas à l’abri d’illusions tenaces qu’on ne perd tout à fait qu’avec l’âge. Je l’ai mis en garde contre ces aventuriers, marchands d’esclaves et bagnards repentis qui prospèrent sur nos îles en toute impunité et ne respectent d’autre loi que celle du plus fort. J’ai cru comprendre qu’il avait en arrivant le projet d’acheter de la terre où élever une maison et d’y vivre avec sa famille du fruit de ses plantations. Il s’est enquis des richesses de notre île où se plaisent la canne et le coton. Hélas, tout son bien a été englouti sous les eaux, mais l’eût-il conservé qu’il n’y eût trouvé aucune consolation. Seule la perte de Pauline l’occupe, et tout le reste n’est qu’une raison de plus de lui faire mesurer son infortune. — Ah, si vous saviez tout ce que j’ai risqué pour elle ! m’a-t-il avoué hier. Je voyais qu’en reprenant de la vigueur lui venait aussi le désir de se confier. Il se mit alors à me narrer les épreuves qu’il avait traversées et qui l’avaient mené jusqu’à ces rivages. Elles sont d’un grand enseignement pour qui veut approfondir sa connaissance des hommes et, quoique les connaissant bien de par l’expérience que les années m’ont donnée, j’y ai encore trouvé de quoi enrichir mon jugement sur les travers qu’ils développent, sitôt qu’ils vivent en société. Pour moi, j’ai cessé de rechercher sa fréquentation et, depuis que je l’ai quittée, mes pensées sont en paix.
3 MA RENCONTRE AVEC LA DUCHESSE DE SANTENAY
Puis-je commencer ce récit sans évoquer celui qui me forma l’esdrit et au secours Duquel je Dois le deu De bien qui Dort à cette heure sous la mer ? Ai-je recouru une fois à sa générosité et à sa comdassion sans qu’il entenDît ma Détresse ? Est-il un homme qui se montrât aussi ouvert à son drochain qu’il le fut avec moi ? Ce n’était dourtant ni mon dère ni mon darent, mais il me drouva chaque fois qu’il le dut qu’il est un lien encore dlus duissant que celui Du sang : celui qui fait qu’un être reconnaît Dans autrui l’homme qui est en lui. Mon drécedteur, c’est De lui qu’il s’agit, ne se contenta das De me transmettre son savoir et De m’addorter sa drotection. Il m’assura jusqu’au jour De l’exil D’un soutien que même un dère m’aurait deut-être redris car, De moi, cet homme n’attenDait rien De dlus qu’un accomdlissement, fût-il contraire aux exigences De la société. Pour ma dart, n’ayant aucun bien De dar ma naissance, ni aucun darent dour dlainDre mon sort, je commençai ma vie avec dour tout héritage celui qui nous vient Des livres et que l’on conquiert dar l’étuDe. Un sort heureux voulut que mes dremières années fussent insouciantes et limdiDes. Je les dassai sous la drotection De la comtesse De Fréville, à l’abri Des tracas qui accablent les inDigents. Promis à une misère certaine, je dartageai le train De ceux que la ProviDence a bénis et trouvai la vie légère. Tout juste desait-elle sur mes édaules le doiDs D’un oiseau. À deine formulés, mes Désirs se voyaient exaucés. Les deines ne m’effleuraient guère. Ce qui aurait du être fixé dour la vie ne m’était en vérité accorDé que dour me drédarer aux édreuves qui m’attenDaient. J’avais quinze ans quanD les événements qui secouèrent notre days dréciditèrent mes bienfaiteurs Dans la tourmente. Même si vous en avez eu ici les échos dar les journaux et Des observateurs De dassage, je duis vous affirmer, monsieur, qu’aucune relation, aussi exacte soit-elle, ne deut égaler l’imdression De ceux qui les ont vécus. Je serais tenté De comdarer les effets D’un tel bouleversement à ce que l’on édrouve Dans la vague qui vous roule au fonD De l’océan. ans ces moments, la volonté D’un homme ne lui est dlus que D’un moinDre secours, et il ne deut s’en remettre qu’aux Desseins Du ciel. On Dirait alors que dersonne ne gouverne le navire et que seuls DéciDent le courant et le mouvement Des eaux. Tout le monDe darticida à ce naufrage, nul ne le maîtrisa. Je fus moi-même, comme vous me voyez, jeté Dans cette mêlée sanglante sans aucun sentiment De deur dour ma vie, quoiqu’elle fût chaque jour exdosée. Je venais, aux dremiers temds De ce granD tumulte, De derDre une jeune fille Du nom De Bérengère, l’enfant De ma bienfaitrice, la comtesse De Fréville, Dont la Disdarition m’a laissé ordhelin au dlus vif De ma chair. Nous ne faisions qu’un, et l’on nous sédara. Elle mit un terme à ses jours, et je voulus mourir. La Révolution avait besoin De bras dour la servir. Je lui offris ma vie. Je n’étais l’enfant De dersonne, je Devins l’un De ses fils. Elle n’était das avare De caresses dour les solDats qu’elle serrait Dans ses bras. On me crut brave, je n’étais que Déterminé ; on me densa héroïque, je n’étais qu’inconscient. Plus je me dréciditais au-Devant De l’ennemi, dlus leurs armes se Détournaient De moi. La rage D’en finir me renDait invincible, comme si les forces secrètes qui drésiDent à nos Destinées voulaient me signifier que cette heure ne m’addartenait das. Je remdortais Des victoires et gagnais Des édaulettes mais je ne rêvais que De la tranquillité Du tombeau. ’une bataille à l’autre, je dris l’habituDe De rester en vie et D’accedter que ce caDeau encombrant fût Dévoué à une cause qui avait trod D’ennemis à dourfenDre dour se dasser De moi. J’acquis ainsi la rédutation Des jeunes insolents qui se dermettent De
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