Le mariage d'un cow-boy

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Série Les frères du Montana, tome 2

Bienvenue à Parable, Montana. La ville où les cow-boys tombent amoureux…

Depuis le jour où son fiancé l’a abandonnée devant l’autel, Brylee a jeté l’amour et le mariage aux oubliettes et décidé de se consacrer totalement à la direction de son entreprise, une multinationale florissante. Alors, quand Zane Sutton, le célèbre acteur aux multiples conquêtes, vient s’installer à côté de chez elle pour quelques semaines, Brylee sait qu’elle ferait mieux de garder ses distances : sa vie est déjà assez compliquée comme cela. Et pourtant… tout, chez cet homme, la bouleverse, depuis son charme ravageur jusqu’à la tendresse avec laquelle il prend soin de son jeune demi-frère, raison pour laquelle il est venu à Parable. Oui, Brylee sait que Zane est exactement le genre d’homme dont elle devrait se méfier…

Publié le : lundi 1 juin 2015
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280282062
Nombre de pages : 272
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Contrairement à ce que son nom pouvait laisser supposer, les arbres pullulaient aux alentours de la ville de Three Trees, ce qui convenait parfaitement à Zane Sutton. Il en avait soupé, des villes surpeuplées, du béton, de l’acier et de l’asphalte, et ce pour un bon moment… sinon pour toujours. Tout ce à quoi il aspirait à présent, c’était au vert profond des arbres, au bleu-mauve des montagnes, aux eaux vives des rivières et des torrents, aux lacs clairs comme le cristal. Pendant l’essentiel de sa vie adulte, il avait vécu au jour le jour, se satisfaisant du quotidien sans voir plus loin que le prochain rodéo, dans la prochaine ville, le prochain comté ou le prochain Etat. Tout le reste, les relations sociales, les petits boulots hors saison — principalement conduire et décharger des camions —, et même sa carrière inattendue dans le cinéma, s’étalait sans grande signification derrière lui, telle une longue succession d’occasions ayant paru bonnes à saisir à un moment. Il n’était pas pour autant accablé de regrets. Pas du tout. Seulement dernièrement, il avait commencé à se dire qu’à trente-quatre ans le moment était peut-être venu de prendre une direction précise, d’arrêter de faire la bringue et de se conduire enfin en adulte. L’envie l’avait pris de s’installer quelque part et de s’y fixer pour voir s’il ne pouvait pas se tricoter une vie qui ait un peu plus d’épaisseur. Debout sous le soleil écrasant de juin, aussi étincelant que du cuivre poli, les bottes fermement plantées sur une terre qu’il avait achetée et payée comptant, il ôta son Stetson et se passa la main dans les cheveux. Il inspira à fond l’air pur et leva la tête pour admirer l’étendue bleue immaculée qui s’étendait d’un horizon à l’autre. Pour lui, aucun plafond de cathédrale, quelle que soit son amplitude, ne pouvait rivaliser avec le grand ciel du Montana. Chaque fois qu’il pensait à regarder en l’air, ce spectacle lui inspirait un immense respect, et il sentait poindre dans son âme tourmentée les timides prémices d’une régénération, un processus aussi nourricier qu’une bonne et longue averse à la fin d’une interminable sécheresse. Il s’était trouvé un foyer sur ces centaines d’hectares de terre et, à l’instar des vénérables pins, chênes, peupliers et sapins qui l’entouraient, il avait bien l’intention d’y prendre racine. Quelques années auparavant, il avait acheté Hangman’s Bend Ranch sur un coup de tête, pour faire un investissement, à parts égales avec son frère, Landry, un roi de la finance, qui était lui aussi un vagabond, mais d’un genre différent. Tous deux avaient signé l’acte de vente les yeux fermés, sans même prendre la peine de visiter l’endroit, et repris ensuite leurs occupations respectives. Zane ne pouvait s’exprimer pour son frère, mais quelques jours plus tôt, alors que, depuis son plus jeune âge, il ne tenait pas en place, il avait eu une sorte de révélation. Oh ! Rien de mystique. Aucune lumière n’était tombée du ciel pour le projeter à terre, et il n’avait pas entendu le chant des anges non plus. Il avait tout simplement pris conscience que sa situation actuelle, si glamour soit-elle, ne lui convenait plus. Etre acteur de cinéma était un boulot sympa, généralement peu compliqué, même s’il était souvent ennuyeux à mourir. Mais, dernièrement, il trouvait de plus en plus difficile de faire la différence entre la fiction et la réalité. Alors, conséquence de cette soudaine lucidité, il s’était retrouvé chez un concessionnaire de Los Angeles, échangeant son luxueux bolide de marque européenne contre un étincelant pick-up argent avec cabine prolongée. Pour enfoncer le clou, il s’était rendu jusqu’au refuge pour animaux le plus proche et avait adopté un chien. Une grosse bête noire peu engageante, aux oreilles tombantes, qu’il avait baptisée « Slim », parce qu’on lui voyait les côtes — résultat de tous les repas qu’il avait sautés dans sa vie. Puis, abandonnant derrière lui la majorité de ses biens matériels, il avait pris la direction nord nord-est en compagnie de son nouveau compagnon, ne
s’arrêtant en chemin que le temps d’acheter des hamburgers, de faire le plein et de dormir quelques heures sur des aires de repos. Ils avaient atteint Hangman’s Bend tard la nuit suivante, et avaient campé dans le ranch vide. Le matin suivant, Slim, qui s’était entiché d’un coin ombragé du perron, ne l’avait pas suivi quand il était sorti pour aller explorer la zone boisée de sa propriété, à pied. Son cheval, Blackjack, était encore en transit depuis l’écurie californienne où il l’avait mis en pension quand il s’était installé à Los Angeles, quelques années auparavant. Pendant un moment, il suivit les méandres de la rivière, séduit par sa manière de sinuer à travers bois, tel un large et pur ruban d’argent pailleté de soleil, et par son grondement presque musical. Nullement pressé de rentrer, il repartit vers l’extrémité sud de ses terres, censées être bornées et délimitées par des poteaux. Mesurant deux mètres de large et même plus à certains endroits, le cours d’eau ne serait pas facile à franchir. Par chance, il tomba sur une sorte de pont naturel, un alignement de six pierres plates, de petite taille et assez éloignées les unes des autres. Qu’importe, cela ferait l’affaire. Même s’il avait vécu comme un nabab entre la signature de son premier contrat de cinéma et son départ précipité d’Hollywood, il devait pouvoir arriver de l’autre côté sans piquer une tête dans l’eau glaciale et en évitant même de tremper ses bottes. Les bras tendus pour garder l’équilibre, comme quand Landry et lui, enfants, jouaient les équilibristes au sommet d’un muret, il traversa relativement facilement la rivière, s’attachant à ne jamais poser les deux pieds sur la même pierre, faute de place. Alors qu’il atteignait la rive opposée, moins concentré qu’au début de son parcours, il s’arrêta net, frappé par ce qui lui parut être une vision. Devant lui se tenait une nymphe des bois, les deux bras noués autour du tronc d’un peuplier isolé qui se dressait au centre d’une petite clairière. Vêtue d’un vieux jean bleu, de bottes éculées et d’une chemise western vert pâle usée jusqu’à la trame, l’apparition avait la tête tendue en arrière et les yeux clos. Son épaisse et brillante chevelure châtaine captait les rayons filtrant à travers les branches, qui se réfléchissaient en prisme lumineux autour de son visage ; un visage dont les traits racés exprimaient une infinie tristesse. La simple vue de la jeune femme lui provoqua la même torsion au ventre que quand il pratiquait le rodéo, juste avant l’ouverture de la barrière et le décompte des huit secondes fatidiques. Il aurait pu la contempler pendant des heures. Malheureusement, quand il fit un pas dans sa direction, une brindille craqua sous son pied et le charme fut brisé. La nymphe avait des yeux immenses — noisette peut-être, ou gris ardoise ou vert pâle — qui, en le découvrant, se mirent à jeter des flammes. Elle s’arracha précipitamment au peuplier, ce qui permit à Zane de remarquer que sa chemise était ouverte sur un débardeur, qu’elle avait une poitrine de rêve, ni trop grosse ni trop petite, et que ses vêtements étaient constellés de petits bouts d’écorce. Tout en le fusillant du regard, elle laissa retomber ses bras, serra les poings et les posa sur les hanches. Il comprit qu’elle l’avait reconnu en la voyant serrer les mâchoires, et il en éprouva un pincement de regret. A cet instant, il aurait tout donné pour être l’homme qu’il était avant d’être une star : un simple cow-boy avec un sourire faraud, un physique avantageux et une ou deux répliques à dire. — Qu’est-ce que vous fichez ici ? lança-t-elle sèchement. Elle s’avança de quelques pas vers lui, mais jugeant probablement plus avisé de ne pas trop s’approcher, s’arrêta à bonne distance. Sa manière d’accentuer le « vous » prit Zane à rebrousse-poil. Après tout, ce n’était pas lui qui piétinait les terres d’autrui, mais elle ! Il se campa pieds écartés, bras croisés, et répondit, quand il le jugea utile : — Je vis ici. Son irritation s’était dissipée et cédait déjà la place à un ravissement amusé. Qui que soit cette dame, et malgré qu’elle avait dû récupérer ses vêtements, propres mais défraîchis, dans une boîte à chiffons quelconque, c’était une bombe. Si l’inconnue ne s’approcha pas plus près et ne dit rien, elle semblait toutefois avoir perdu un peu de sa morgue. Il ne put résister à l’envie d’ajouter : — Est-ce que j’ai eu la berlue ou vous embrassiez cet arbre ? La jeune femme rougit et ses joues prirent une somptueuse nuance de rose. Sa bouche était grande et expressive, et singulièrement attirante — une bouche qui appelait le baiser. Maintenant
qu’ils étaient plus proches, Zane pouvait voir que ses yeux étaient noisette, une couleur qui devait changer en fonction de sa tenue, de la couleur du ciel… et de son humeur. — Je pratiquais un exercice de développement personnel, répliqua-t-elle sur un ton qui semblait insinuer que n’importe quel âne bâté l’aurait deviné sans avoir besoin de poser la question. A l’évidence, cela lui déplaisait fort d’avoir à s’expliquer — et encore plus d’avoir été prise en flagrant délit de développement personnel. Il en conclut qu’elle était orgueilleuse, entêtée, et probablement très compétente dans ce qu’elle faisait. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien être, « un exercice de développement personnel » ? Un truc qu’elle avait piqué dans une émission d’Oprah Winfrey ? Il s’approcha d’elle à pas lents et tendit une main amicale en espérant lui faire passer le message qu’il n’avait pas l’intention de l’agresser. — Zane Sutton. Elle fixa sa main, puis son visage, et s’essuya les paumes sur son jean pour serrer la main offerte le temps d’une nanoseconde. — Brylee Parrish, répondit-elle avec autant de réticence que si elle révélait un secret d’Etat. Et je savais qui vous étiez avant que vous le disiez, merci. Mais, visiblement, la célébrité n’impressionnait pas Brylee Parrish… Ce qui ravit Zane. — C’est donc vous qui avez l’avantage, répliqua-t-il avec son sourire le plus poli. La jeune femme pencha la tête de côté pour l’étudier d’un œil sceptique, avant de jeter sur un ton qui frisait le sarcasme : — Vous, les acteurs ! — J’aime à me considérer comme un acteuren voie de guérison. — Allons donc ! Il n’empêche que sa posture, son menton dressé, toute son attitude proclamaient « Allez-vous-en ! ». — Vous ne croyez pas que l’on peut en guérir ? riposta-t-il. Elle soupira et, après avoir considéré la question, décréta : — Les gens du show-biz étant ce qu’ils sont, cela paraît peu probable. — Ce qui veut dire ? — Que vous allez et venez. Aujourd’hui dans le Montana, demain dans le Colorado, l’Arizona ou le Nouveau-Mexique. Dans tout l’Ouest, vous achetez ou faites construire d’énormes demeures tarabiscotées, dévastant au passage le paysage et dilapidant les ressources naturelles. Vous montez sur vos grands chevaux et boycottez des produits, le bœuf par exemple, sans vous soucier de mettre d’honnêtes gens sur la paille après des générations de dur labeur. Vous vous immiscez dans la politique locale, juste le temps de causer des dommages irréparables, de semer la discorde entre les gens du coin, puis vous revendez vos propriétés à un nouveau célèbre Monsieur-je-sais-tout idéaliste, et vous repartez joyeusement ravager une autre communauté. Zane laissa échapper un long sifflement amusé. Ce discours avait beau avoir un fond de vérité — même un grand fond —, il détestait qu’on le fourre dans le même sac que toutes ces stars versatiles et pétries de bonnes volontés souvent dévastatrices, il est vrai. Lui était un cow-boy de rodéo dans l’âme, un gosse de la campagne élevé par une mère serveuse de restaurant. Le cinéma lui était tombé dessus par hasard, et il n’avait pas pris la grosse tête. — Merci de cet accueil chaleureux ! ironisa-t-il. Au moins je sais où je mets les pieds. Les épaules de la jeune femme s’affaissèrent, et tout son corps parut soupirer. — En fait, une majorité d’entre nous espérait que vous ne vous montreriez pas, avoua-t-elle. Que vous laisseriez le ranch en l’état, au lieu d’investir Three Trees comme un commando de choc de la société de consommation pour l’inonder de salles multimédia, de cuisines à faire pâlir d’envie la chaîne gastronomique, de courts de tennis et de piscines intérieures, de taille olympique, bien sûr. — Eh bien, merci pour cette généreuse vision des choses, répliqua-t-il sèchement. Vous parlez beaucoup sans savoir, on dirait. — Ah oui ? — Oui, parce qu’à part le fait que je viens d’Hollywood vous ne savez rien sur moi, mademoiselle Parrish. Il se trouve que j’aime beaucoup ma maison telle qu’elle est. A part, bien sûr, la plomberie antédiluvienne, la moisissure sur les murs et le toit affaissé. Oh ! Et j’avoue que je serai ravi quand on viendra me brancher l’électricité, tout à l’heure. Mais, si j’en crois mon intuition, toute amélioration des lieux passera à vos yeux pour du consumérisme outrancier.
Après avoir réfléchi quelques instants et l’avoir une nouvelle fois foudroyé du regard, la jeune femme conclut froidement : — Vous ne resterez pas. — C’est ce que l’on verra, riposta-t-il, à la fois agacé et intrigué. Et cela signa la fin de leur première conversation. La charmante Brylee Parrish partit de son côté, et lui du sien. Pas vraiment encourageant, comme début, songea-t-il. Qu’importe ! C’en était tout de même un. Car quelque chose — Dieu seul savait quoi — venait de commencer. Et ce quelque chose n’était pas près de s’arrêter. Quand il retraversa le ruisseau en sens inverse, Zane souriait jusqu’aux oreilles.
* * *
Brylee courut vers son bureau-entrepôt contigu à la propriété de Zane Sutton, envahie par un maelström d’émotions qui oscillait entre la rage et le chagrin. De tous les gens susceptibles de la surprendre en plein milieu de ses efforts pour se connecter à la terre — via une méthode apprise au cours d’un séminaire de motivation organisé pour ses employés —, pourquoi avait-il fallu que ce soit cet homme ? A son entrée par la porte de service du bâtiment, elle fut accueillie par Snidely, son berger allemand, qui remuait la queue avec un grand sourire canin. Comme on était samedi, tous les employés étaient en congé et son fidèle compagnon et elle avaient les locaux pour eux tout seuls. Normalement, elle adorait cette quiétude qui lui permettait de travailler d’autant plus efficacement qu’elle n’était pas interrompue à tout bout de champ, comme les autres jours de la semaine, mais, à cet instant, elle aurait bien aimé parler à quelqu’un. N’importe qui. Mais pour l’instant, elle devrait se contenter de Snidely. — Nous avons un nouveau voisin, un petit prétentieux, atrocement arrogant et bien trop joli garçon pour son salut, et celui des autres, le mien, en particulier, annonça-t-elle à son chien qui, comme toujours, semblait fasciné par chacune de ses paroles. Elle referma la porte et traversa l’immense entrepôt en béton pour rejoindre le box qui lui servait de bureau. Snidely lui emboîta le pas, la queue battant comme un métronome et les yeux pleins d’espoir. — Mais nous n’avons pas grand-chose à craindre, chantonna-t-elle. Parce qu’à l’instar de ceux de son espèce Zane Sutton va repartir pour de plus verts pâturages, et le plus tôt sera le mieux. Alors pourquoi cette perspective lui causait-elle un brusque pincement au cœur ? Elle s’installa à son bureau — un surplus de l’armée bon marché, comme le reste du mobilier — et alluma l’ordinateur. Son entreprise, Décor Galore, était présente dans le monde entier. Partout, des maîtresses de maison, cornaquées par une de ses commerciales, recevaient des amis et des membres de leur famille dans leur salon et, en échange d’un cadeau au choix et d’un rabais proportionnel au chiffre d’affaires, les incitaient à acheter des produits de sa marque : des mobiles et des bibelots, des reproductions de peinture, d’exquis bouquets de fleurs de soie et tous les modèles imaginables de bougies. Quand elle avait fondé son entreprise, moins de six ans auparavant, elle constituait l’unique force de vente. C’était elle qui organisait les réunions, trimballant ses tables pliantes et son catalogue de deux pages tout autour du comté pour vendre les produits qu’elle avait importés ou achetés en gros dans des salons professionnels. A présent, elle avait des milliers de représentants sous contrat et était le plus gros employeur de la région, juste après le magasin discount local et le casino de la réserve indienne, de l’autre côté de la frontière de l’Idaho. Et elle possédait suffisamment d’argent pour trois vies entières. Ce qui, aujourd’hui, ne lui procurait que peu de satisfaction — même si elle ne l’aurait avoué à personne, pas après s’être montrée si motivée et avoir travaillé comme un forçat ! Elle avait un placard plein de magnifiques tenues sur mesure… qu’elle ne portait jamais, sauf pour diriger des réunions de direction ou des séminaires de vente. Elle pouvait vivre où cela lui chantait, aller n’importe où. Au cours des dernières années, elle avait visité tous les continents, descendant dans les meilleurs hôtels et dînant dans les plus grands restaurants. Mais, plus important encore, de son point de vue du moins, elle avait contribué à situer Three Trees, Montana, sur la carte. Les conventions qu’elle organisait pour ses vendeurs drainaient vers
la ville des hordes de gens qui avaient de l’argent à dépenser. Et elle avait institué des bourses d’études à l’intention des bacheliers des lycées de Parable et de Three Trees. En résumé, elle avait une sacrée influence dans la région — et ailleurs ! Alors pourquoi n’était-elle pas plus heureuse ? Perplexe et aussi incapable qu’avant de répondre à cette question, elle se connecta à internet pour étudier les rapports de ses directeurs de district et de ses responsables régionaux. En majorité des femmes, c’étaient des professionnels dynamiques qui dirigeaient les équipes, conduisaient les voitures de la compagnie, prenaient des vacances à l’étranger tous frais payés et, en dépit de la stagnation économique, gagnaient plus que le président des Etats-Unis. Elle constata que, comme d’habitude, ses directeurs se surpassaient et que chacun se battait pour être le meilleur. Résultat de cette compétition constructive qu’elle encourageait activement ? Plus d’argent et de nouveaux records de ventes. Alors pourquoi ne pas mettre Décor Galore sur le marché et partir vivre à sa guise le reste de son existence ? Certainement parce qu’elle ignorait ce qui l’attendait. Privée de son entreprise, serait-elle toujours la même ou une femme qu’elle ne connaissait pas ? Quelques années plus tôt, fiancée à Hutch Carmody, un éleveur des environs de Parable, elle avait cru avoir trouvé la solution. Un genre de tour de passe-passe romantique. Elle allait aimer Hutch Carmody, lui faire des enfants et, se contentant d’être une épouse et une mère — une épouse et une mère richissime —, elle vieillirait paisiblement auprès d’un mari séduisant en diable. C’était son plan. Son rêve. Bien sûr, les choses ne s’étaient pas passées ainsi. Hutch avait annulé le mariage. Et en fanfare encore, le jour même de la cérémonie. Quand il était trop tard pour sauver la face, renvoyer les cadeaux, annuler la pièce montée, décommander les invités et congédier le photographe. Son fiancé à la beauté ravageuse avait choisi le moment où, vêtue de sa robe de mariée et prête à faire le grand plongeon, elle se tenait sur le seuil de l’église au bras de son frère, Walker, pour planter là son garçon d’honneur et le pasteur et remonter l’allée en criant : « Attendez ! Stop ! » Accablée par ce souvenir, Brylee ferma les yeux et sentit son cœur battre un peu plus vite. Encore aujourd’hui, l’humiliation restait vive et la douleur aussi violente qu’un coup en plein estomac. Qu’importe ! Le temps guérissait la plupart des blessures — ou tout au moins, les endormait un peu. Elle avait fini par faire la paix avec Hutch qui, à présent, était mariée à Kendra Shepherd, originaire elle aussi de Parable. Ils avaient déjà deux beaux enfants, et un autre en route. Bref ! Ils étaient heureux et elle ne jalousait pas leur bonheur. Néanmoins, il arrivait parfois, comme en ce moment, qu’elle revive la scène de son mariage avorté dans un flash. Quand cela se produisait, elle avait de nouveau la sensation que le sol se dérobait brutalement sous ses pieds et qu’elle tombait dans un gouffre sans fond. Une fois son malaise passé, elle referma le logiciel, posa les coudes sur le rebord du bureau et enfouit son visage dans ses mains. Elle ne ferait plus rien de bon aujourd’hui, autant s’y résigner. Avec un petit gémissement de sympathie, Snidely posa son museau sur sa cuisse pour lui offrir tout le réconfort dont son cœur de chien était empli. Elle se redressa et laissa échapper un rire brisé en lui ébouriffant les oreilles. — Si je rencontrais un homme à moitié aussi loyal que toi, je l’épouserais sur-le-champ. Même si pour ça, je devais le saisir par la cravate et le traîner jusqu’à l’autel. Snidely lança un bref aboiement pour exprimer son approbation. Elle se pencha, piqua un baiser sonore sur sa tête au poil luisant et repoussa sa chaise avec précaution afin de ne pas lui écraser une patte. — Rentrons à la maison, dit-elle avec une douce résignation. La maison, c’était Timber Creek, le ranch familial, que Walker et elle possédaient en commun, même si son aîné, qui dirigeait l’endroit, accomplissait tout le travail. Avec Snidely, elle occupait un spacieux appartement, une extension contiguë à la cuisine — ce qui lui convenait parfaitement, car elle passait la majorité de son temps à Décor Galore. Walker avait épousé l’élue de son cœur, la chanteuse de country Casey Elder, que Brylee aimait beaucoup. Comme elle aimait tendrement leurs deux enfants adolescents, Clare et Shane, et leur bébé, Preston, âgé de trois mois. Le couple, qui prévoyait d’avoir d’autres enfants, était en train d’agrandir la maison, et un joyeux chaos régnait au ranch.
Cependant, malgré tous les efforts de son frère et de sa belle-sœur pour l’inclure dans leur vie, elle se sentait la cinquième roue du carrosse, presque une intruse. Après un an de mariage, Casey et Walker était encore en pleine lune de miel, et, considérant la manière dont ces deux-là s’aimaient, ils resteraient probablement d’éternels jeunes mariés. Ils avaient besoin d’intimité, de se retrouver en famille. Et elle, elle avait l’impression de tourner à la tante célibataire, la mythique vieille fille piétinant en marge de la vie des autres. Quel mal y avait-il à désirer un foyer, un mari et des enfants ? Etait-ce trop demander ? En même temps, elle possédait une entreprise fabuleuse, bâtie de ses propres mains, et, à part une débâcle financière mondiale, elle n’aurait jamais de problèmes d’argent. N’était-ce pas de l’avidité d’en désirer plus ? En particulier quand tellement de gens manquaient de l’essentiel. Elle débattait encore de la question quand, quelques minutes plus tard, elle arriva au ranch. Sa belle-sœur, assise sur la balancelle du perron, berçait tendrement un petit ballot dans ses bras, Preston. Casey, une rouquine belle et talentueuse au tempérament de feu, ressemblait à cet instant à un portrait d’un grand maître de la Renaissance, une vision céleste ombrée de blond vénitien et de vert. Elle sourit en voyant Brylee et Snidely descendre de voiture. — Viens t’asseoir une minute ! lança-t-elle, de sa douce voix traînante aux accents texans, en tapotant le coussin à côté d’elle. Preston dort et je reste assise là, à me dire que je suis la femme la plus heureuse de la terre. Les sentiments moroses de Brylee devaient être inscrits sur son visage, car, quand elle s’approcha, l’expression de Casey changea du tout au tout et ses yeux s’assombrirent. — C’est un miracle que j’arrive encore à marcher droit dans l’état d’euphorie où je suis, ajouta-t-elle vivement. Brylee sourit et monta les marches du perron pour rejoindre sa belle-sœur et son neveu assoupi sur l’antique balancelle. C’est sur cette balancelle que, petite fille, elle venait pleurer chaque fois que sa mère abandonnait le foyer, là qu’elle avait fait ses plus grands rêves et soigné ses déprimes, en particulier après sa rupture avec Hutch.
TITRE ORIGINAL :BIG SKY WEDDING Traduction française :FRANÇOISE RIGAL ® HARLEQUIN est une marque déposée par le Groupe Harlequin ® SAGAS est une marque déposée par Harlequin. © 2013, Linda Lael Miller. © 2015, Harlequin. Le visuel de couverture est reproduit avec l’autorisation de : Homme : © STOCKBYTE/ROYALTY FREE/GETTY IMAGES Réalisation graphique couverture : DPCOM Tous droits réservés. ISBN 978-2-2802-8206-2
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de tout ou partie de l’ouvrage, sous quelque forme que ce soit. Ce livre est publié avec l’autorisation de HARLEQUIN BOOKS S.A. Cette œuvre est une œuvre de fiction. Les noms propres, les personnages, les lieux, les intrigues, sont soit le fruit de l’imagination de l’auteur, soit utilisés dans le cadre d’une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des entreprises, des événements ou des lieux, serait une pure coïncidence. HARLEQUIN, ainsi que H et le logo en forme de losange, appartiennent à Harlequin Enterprises Limited ou à ses filiales, et sont utilisés par d’autres sous licence.
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