Le Mystère de Willoughby

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Dans Raison & Sentiments de Jane Austen, Marianne Dashwood épouse le colonel Brandon et parvient à oublier son amour de jeunesse : Willoughby.

Trois ans plus tard, alors que Marianne souhaite marier sa petite sœur Margaret pourtant éprise de liberté, elle revoit Willoughby accompagné d’un ami, Henry Lawrence. Tandis que Margaret succombe au charme de l’impertinent Mr Lawrence, les souvenirs et l’incertitude ne cessent alors de hanter Marianne. En outre, Willoughby est plus charmant et plus amoureux d’elle que jamais. Le colonel Brandon devant s’absenter pour s’occuper de sa pupille, Willoughby en profite pour reconquérir le cœur de Marianne. Aura-t-elle la force de résister ou la tentation d’un amour passé est-elle plus forte ?

« La plume pleine d’esprit d’Odiwe n’a rien à envier à celle de la célèbre Jane Austen. » Booklist


Publié le : vendredi 26 août 2016
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EAN13 : 9782820522511
Nombre de pages : 416
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Jane Odiwe

Le Mystère de Willoughby

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Agnès Jaubert

Milady Romance

 

À Romanus, pour qui mon âme n’a pas de secrets.

Chapitre premier

Marianne Brandon avait une telle hâte de raconter à sa sœur ce que lui avait révélé son mari au cours du petit déjeuner, avant son départ pour Lyme Regis, qu’elle jugea ne pas avoir le temps de coiffer son chapeau. Ses boucles châtaines s’échappant de son chignon et volant au vent, sa cape rouge écarlate flottant derrière elle comme une grande voile, elle courut presque le long du chemin qui menait au presbytère. Elinor allait sans doute la réprimander pour ne pas avoir pris le cabriolet, mais elle n’avait pas voulu se voir obligée de l’attendre.

Ne se souciant guère de la boue qui maculait ses bottines et l’ourlet de sa robe, elle avait pris le raccourci à travers champs pour rejoindre le sentier qui les séparait. Malgré le sol encore trempé de l’orage de la veille, le soleil automnal qui caressait ses joues rosies promettait une journée tout à fait délicieuse. Si Marianne regrettait le départ de son mari, elle s’y était résignée. L’expérience lui avait appris que quoi qu’elle dise ou fasse, elle n’y changerait rien. Le pas léger, savourant le plaisir de respirer l’air frais du matin, elle promenait un regard heureux sur la campagne familière qu’elle se réjouissait d’habiter depuis son mariage. Delaford House, dans le comté du Dorset, lui était aussi chère que l’avait été la maison familiale de Norland. Au fond de son cœur, Marianne était consciente d’avoir beaucoup de chance. Comme toujours, sa visite enchanta Elinor qui se montra néanmoins surprise devant l’apparence échevelée de sa sœur.

— Seigneur, Marianne ! Que se passe-t-il ? Vous me semblez bien troublée. Où est le petit James ? Va-t-il bien ? Anna sera très déçue de ne pas voir son cousin ce matin.

— Comment va mon Anna chérie ? J’ai hâte de l’embrasser. Et où est le petit Georgie ? Je veux lui faire un câlin.

Après avoir donné sa cape à une domestique, Marianne s’assit avec grâce dans le canapé du confortable salon.

— Je n’ai pas pu amener James car il n’était pas encore habillé. Et puis, avec ce beau soleil, il fallait que je sorte. En outre, il veut inspecter chaque haie, courir après les feuilles mortes, et mon impatience de vous annoncer mes nouvelles était trop grande. Mais, avant de partir, je lui ai promis qu’il verrait bientôt sa cousine. J’ai une idée. Anna et James aiment tellement être ensemble, et notre chère maman adore leur compagnie. Que diriez-vous d’aller faire des emplettes à Exeter après-demain ? Ce serait tellement amusant. Ma gouvernante emmènerait les enfants à Barton Cottage en cabriolet et, après leur avoir dit au revoir, nous pourrions prendre la voiture !

Incrédule, Elinor regarda Marianne. Sa cadette grandirait-elle jamais ? Penserait-elle un jour aux autres avant de décider d’un quelconque programme ? Le colonel William Brandon avait eu un effet très bénéfique sur le caractère de sa sœur. Elle était plus raisonnable dans ses habitudes, plus paisible qu’elle ne l’avait jamais été. Moins sujette aux idées folles, elle était moins souvent en proie aux crises de sensibilité que par le passé. Pourtant, trois ans de mariage ne l’avaient pas vraiment changée.

Marianne avait toujours la même nature impétueuse, ce besoin d’obéir spontanément à ses impulsions et à ses lubies. Et Elinor avait le sentiment que le colonel cédait trop souvent aux caprices de son épouse.

— Marianne, vous savez que ce serait impossible, protesta-t-elle. J’ai beaucoup à faire ici en ce moment et je ne suis pas sûre que maman serait aussi contente que vous le pensez de garder tous ses petits-enfants à la fois. Et puis, elle a peut-être d’autres projets.

— Mais Margaret est là-bas, à bayer aux corneilles. Je suis sûre qu’elle serait ravie de voir sa nièce et ses neveux. Et j’adorerais annoncer mes nouvelles à maman et à Margaret.

— J’aimerais beaucoup aller en ville un autre jour, répliqua Elinor d’un ton ferme, mais je ne peux vraiment pas en ce moment. Maintenant, qu’étiez-vous si pressée de venir me dire ?

Coiffée d’un bonnet blanc amidonné, la domestique d’Elinor entra, portant un plateau sur lequel elle avait disposé de la limonade et des biscuits au ratafia. Bouil­­lonnant d’impatience, Marianne attendit qu’elle ait disparu dans le couloir pour se confier.

— Henry Lawrence rentre chez lui, annonça-t-elle, triomphante.

Devant l’expression perplexe d’Elinor, elle précisa :

— Le neveu de William.

— Ah oui ! s’exclama son aînée, son visage s’éclairant d’un sourire. Je me souviens d’avoir entendu parler de lui par Mrs Jennings. Il vient de terminer ses études à Oxford, si je ne m’abuse.

— Oui, et aux dires de tous, c’est non seulement un très beau garçon mais c’est en plus un très bon parti : il héritera de Whitwell. Je ne l’ai jamais rencontré mais je dois avouer que je suis très curieuse de le voir.

— Whitwell est une très belle propriété. La sœur de William a fait un excellent mariage.

— Certes. Mais sa santé a toujours laissé à désirer. C’est, je crois, la raison pour laquelle ils ont été si long­­temps en villégiature dans le sud de la France et en Italie. Selon Hannah, ma belle-sœur, l’air et le climat sont très bons pour les gens de complexion fragile. Elle passe son temps à me faire part de son aversion pour le climat humide de l’ouest de l’Angleterre. William s’inquiète beaucoup de sa sœur mais tout ce que je peux constater c’est que la pluie du Dorset n’améliore pas son état.

Marianne s’interrompit un instant puis poursuivit en regardant Elinor droit dans les yeux.

— J’ai bien envie de dire qu’une constitution si résolue à être sans cesse malade doit être bien difficile à changer. Je l’ai toujours vue souffrant de telle ou telle affection et je reconnais qu’il est heureux que nous ne soyons pas trop proches voisines. Jamais je ne l’ai entendue parler d’un autre sujet que sa petite personne et ce, uniquement pour se plaindre.

— Peut-être souffre-t-elle plus que vous ne vous en doutez, Marianne.

— Une chose est certaine, nous souffrons tous de sa compagnie. Vous n’avez pas dû la rencontrer plus de deux fois dans votre vie et je suppose que, ces deux fois, elle vous a donné l’impression d’être tout à fait aimable. D’un autre côté, vous ne faites pas partie de ses relations intimes. Je vous soupçonne d’être tombée sous son charme.

— Tout le voisinage va sûrement faire en sorte que Mr Lawrence croise ses filles à marier, déclara Elinor, chan­­geant le cours de la conversation. Je ne serais pas surprise de voir Miss Strowbridge jeter son dévolu sur lui avant longtemps.

— Miss Strowbridge ! Allons donc ! Il serait idéal pour Margaret, ne pensez-vous pas ? Vous devez reconnaître que, jusqu’ici, peu de jeunes gens ont su éveiller des émois romantiques chez notre chère sœur. Charles Carey n’a jamais été un parti idéal et, de toute façon, il s’en est allé voguer sur les mers. La perspective de présenter Henry à notre benjamine me met en joie. D’après William, son neveu a été partiellement éduqué en France et parle parfaitement français. Non content d’être un vrai personnage de roman, il est également féru d’art, de littérature, de poésie, sa préférence allant à notre très cher Cowper. Il est vraiment parfait pour Margaret, à mon avis.

— Est-il bien sage, ma chère sœur, de tirer ainsi des plans avant même que les deux intéressés se soient rencontrés ? Vraiment, si sa mère est la personne que vous décrivez, je me demande ce qui vous enchante tant à l’idée que Margaret s’engage dans une telle alliance.

— Oh ! Margaret n’a aucune raison de s’inquiéter. Sir Edgar va l’adorer. Je sais qu’il fera en sorte qu’il n’y ait aucun obstacle à leur union.

— Ne pensez-vous pas que les Lawrence pourraient avoir déjà une autre jeune fille en vue, qui posséderait une dot plus importante que celle à laquelle peut prétendre Margaret ?

— Je pense que Margaret a autant sa chance de conquérir le cœur du prétendant adéquat que la plupart des autres jeunes filles. Sa grande beauté compense le manque d’argent. À peine Henry posera-t-il les yeux sur elle qu’il sera séduit.

— J’imagine toutefois que leurs occasions de se rencontrer seront rares. Surtout si vous souhaitez éviter ses parents, ajouta Elinor avec un petit rire narquois.

— J’ai déjà mûri ce problème. Sachez que, pour le bonheur de Margaret, je suis prête à tous les sacrifices. J’ai décidé qu’il nous faudra enchaîner les invitations mon­­daines. Pour commencer, je vais donner une réception de bienvenue en son honneur. Non, un bal, rien ne vaut un bal ! J’inviterai les Wilton et les Courtney.

— Vous n’inviterez pas les Strowbridge ?

— Je vais sans doute y être obligée, même si je sais que cette jeune chipie de Selina s’empressera de faire la belle devant Mr Lawrence. Qu’importe, j’emmènerai Margaret dans les boutiques. Elle étrennera une robe neuve et notre fervent soupirant ne pourra pas lui résister.

— J’espère que vous ne ferez pas tous ces efforts en vain, Marianne. Je suppose que vous avez envisagé la possibilité que les deux tourtereaux puissent se détester au premier regard. Et j’espère que Henry est d’un physique aussi avantageux que le disent les bavardes qui exagèrent sûrement la beauté de ses traits.

— Elinor, cela n’arrivera pas, je vous le promets. Et, avant la fin du mois, Margaret sera amoureuse d’un très bel homme.

Impatiente de changer de sujet, Elinor s’enquit :

— Comment va William ?

— Il va bien, quoiqu’il se soit mis en route ce matin pour Lyme Regis sans même toucher à son petit déjeuner. Il est parti voir qui vous savez, aussi je n’attends pas son retour avant après-demain.

— Et comment se portent Miss Williams et l’enfant ?

— Eliza Williams est une autre de ces femmes qui s’ima­­ginent constamment malades et il semblerait main­­tenant qu’elle ait appris à sa fille à être souffreteuse, elle aussi, répondit Marianne, consciente de manquer cruellement de charité.

Elle posa son verre sur la table d’un geste brusque et poursuivit :

— Une lettre suppliante arrive, et Brandon part au galop s’occuper de sa petite famille. Je sais que je parais grincheuse mais, parfois, Elinor, c’est trop difficile à supporter.

— Marianne, le colonel a une obligation envers sa pupille et sa fille. Il ne s’est jamais pardonné la mort de sa mère. Vous savez qu’il lui est impossible de les abandonner dans la détresse.

— J’ai parfaitement conscience, plus que n’importe qui, du fait qu’il n’a jamais oublié la mère d’Eliza. Elle est toujours là, tel un spectre du passé qui ne disparaîtra jamais. Bon, nous savons tous qu’elle a été son premier amour. Cependant, étant donné l’importance qu’il accorde à sa descendance, j’en ai conclu dernièrement qu’elle restait sans doute le grand amour de sa vie.

— Oh, Marianne ! voilà que vous vous laissez emporter par votre imagination. Tout le monde est témoin de l’ado­­ration que vous porte William.

— « Adoration », Elinor ? Suis-je vraiment aimée pour moi-même ou parce que je ressemble tant à son premier amour ? Je pense parfois que, si elle ressuscitait, je ne le reverrais jamais.

— Balivernes, Marianne ! Vous ne devriez pas parler ainsi. Vous êtes un peu contrariée. Pensez à ce que vous dites.

— Je ne peux m’en empêcher, Elinor. Je l’aime tellement que je ne peux supporter la pensée de William passant tout ce temps avec une jeune femme qui est sûrement le portrait de sa mère.

— Pourquoi n’y allez-vous pas ensemble ? demanda Elinor tout en lui servant un verre de limonade. Je suis sûre que si vous la rencontriez et preniez conscience de sa situation, vous verriez combien vos inquiétudes sont infondées.

— Je ne veux pas leur rendre visite. Jamais ! répliqua-t-elle avec conviction. Oh ! Elinor, comment pourrais-je les voir sachant ce qui s’est passé entre Eliza Williams et… en vérité, je ne pourrais supporter de voir l’enfant.

Sa voix se brisa. Elle était incapable de continuer.

En voyant le visage de sa sœur, Elinor comprit qu’il serait vain d’insister. Les yeux sombres de Marianne étincelaient, exprimant un profond désarroi. Elle irradiait une angoisse qui semblait l’envelopper d’un voile spectral.

À l’immense soulagement d’Elinor, l’arrivée des enfants et de leur gouvernante interrompit leur conversation. Déci­­dant de se libérer de l’emprise de la nourrice, Anna se mit à trottiner vers sa tante les bras tendus, un peu chancelante sur ses petits pieds. Riant, Marianne embrassa la petite tête brune et jucha la fillette qui lui ressemblait tant sur ses genoux. Un mois seulement séparait Anna de James et les deux cousins étaient aussi amis que deux enfants de deux ans pouvaient l’être. Marianne aimait profondément sa nièce et son neveu, le petit George qui n’était encore qu’un bébé. Elle estimait néanmoins que sa sœur éduquait Anna avec une discipline et des règles de comportement beaucoup plus strictes que nécessaire.

Elinor qui, pour sa part, vouait la même adoration au fils de sa sœur, la trouvait trop libérale avec lui, certaine que, si Marianne persistait à gâter James, elle se laisserait déborder. Elle avait essayé à maintes reprises de lui prodiguer des conseils. Hélas ! Toutes ses tentatives s’étaient révélées infructueuses. Soucieuse de préserver leur bonne entente, elle avait décidé qu’il serait plus avisé de garder ses doutes pour elle à l’avenir.

Quand les deux sœurs se séparèrent, non sans s’être promis de se revoir bientôt, l’après-midi touchait à sa fin. Elinor essaya de convaincre Marianne de se faire raccom­­pagner en cabriolet mais sa cadette ne voulut rien entendre. Elle choisit le même itinéraire pour rentrer et, cette fois, s’autorisa à flâner, s’enivrant de la splendeur des paysages. Les arbres et les haies éclataient de couleurs en un flamboyant bouquet cuivre, bronze et vermeil, véritable bonheur pour les yeux. Le vent froid agitait les branches, les dénudant de leurs feuilles qui tombaient sur sa tête comme des pièces d’or à une noce de campagne.

Marianne prisait sa promenade quotidienne. Elle la mettait à profit pour réfléchir, pour faire le tri dans ses pensées et ses problèmes, même si ses soucis matériels étaient pour ainsi dire inexistants. Son mari, si dévoué, s’assurait qu’elle ne manquât jamais de rien. Mrs Brandon était très reconnaissante au colonel de ne jamais avoir renoncé à lui faire une cour assidue jusqu’à ce qu’elle acceptât enfin de l’épouser et de le suivre à Delaford House. Certes, leur histoire n’était pas banale. En effet, tous les deux avaient déjà vécu un grand amour. Elle avait appris à l’aimer avec la douce lenteur d’une affection durable, en partageant sa vie avec lui et leur fils, un enfant sans lequel elle ne pouvait plus imaginer son existence. Pourtant, elle peinait à chasser l’impression qu’aux yeux de son mari, elle serait toujours un second choix, que l’amour qu’il lui portait n’égalerait jamais la grande passion qu’il avait partagée avec son premier amour.

Parfois, ces pensées la mettaient dans une telle agitation qu’elle était submergée par un profond sentiment de vide qu’aucune diversion ou distraction ne pouvait dissiper. Ces humeurs coïncidaient habituellement avec les absences du colonel, surtout ses voyages pour aller voir sa pupille. Son état la poussait à arpenter les terres du domaine car elle savait que l’effet combiné de l’exercice et de la splendeur du paysage suffisait habituellement à la débarrasser de son malaise. Marianne se dévouait à ses devoirs d’épouse et de mère aussi naturellement qu’elle respirait le parfum des lychnis blancs dans les haies. Pourtant, certains jours, comme celui-là, quand la chaleur de l’été laissait la place aux douces et tièdes journées d’automne, son anxiété la reprenait. Elle revoyait la jeune fille qu’elle avait été avant son mariage, comme un très lointain souvenir.

Le mariage m’a changée. Je sais que c’est la vérité, songea-t-elle. En fait, je me demande pourquoi je n’ai jamais remarqué auparavant que ce changement semble être une vérité inéluctable partagée par toutes les femmes mariées que je connais. Les vies de nos maris, en revanche, restent très semblables à leurs vies de célibataires. William a une autre vie, parallèle à celle qu’il partage avec notre enfant et moi. Comme j’envie sa liberté, ses interactions avec le monde. Mais, par-dessus tout, je lui en veux de ces autres distractions sur lesquelles je redoute de m’appesantir. Je déteste qu’il soit parti de la maison pour assumer des responsabilités, des obligations, liées à un passé lointain et à une autre femme. Je n’ai jamais pensé avant notre mariage que je serais jalouse et envieuse d’une jeune fille que je n’ai même pas rencontrée. Mon cœur saigne vraiment pour Eliza et pour tout ce qui lui est arrivé mais, quoi qu’en dise Elinor, rien ne peut dissiper ma solitude ni mes craintes secrètes quand William n’est pas là. Le mariage a ses joies et ses déceptions. Nous sommes toutes liées par l’amour et le devoir, pour servir nos hommes et nos enfants, mais je vois désormais à quel point le mariage transforme la condition de la femme.

Elle marchait sous le soleil. Chaque parfum, chaque bruit lui rappelant une autre époque, faisait surgir d’inévitables souvenirs doux-amers. Elle se pencha pour cueillir une brassée de bleuets, les dernières fleurs des champs qui restaient, et se remémora soudain un petit bouquet qui lui avait été offert lors de cette première saison de bonheur, maintenant sec et fané. Noué d’une faveur de soie, tachant les pages de son livre de poésies préféré, il appartenait au passé.

— John Willoughby, dit-elle à voix haute.

Elle s’autorisa à répéter son nom mais s’en voulut aussitôt de s’être abandonnée à ruminer le passé. Willoughby l’avait repoussée et elle était tombée très malade. À l’époque, elle le croyait amoureux d’elle. Pourtant il avait choisi d’en épouser une autre. Il avait été son premier amour. C’était là le problème : si elle ne parvenait pas à totalement oublier Willoughby qui, pourtant, l’avait fait souffrir, comment Brandon pourrait-il jamais se libérer du souvenir de son propre grand amour, la femme qui lui avait été arrachée dans des circonstances sur lesquelles il n’avait eu aucun pouvoir ?

Je veux chasser Willoughby de mon esprit, je veux même le haïr, songea-t-elle. Mais je sais que, quoi que je fasse, il hantera toujours mes pensées.J’ai beau lutter, je ne peux m’en empêcher. J’aime mon mari plus que ma propre vie, pourtant, en laissant le passé me submerger, ne suis-je pas aussi coupable que William ?

Elle comprit soudain pourquoi Willoughby s’insinuait une nouvelle fois insidieusement dans ses pensées, comme un fantôme : il était inextricablement lié à leur famille et aux affaires de son mari, d’une manière qu’elle ne pourrait jamais ni effacer ni oublier.

À tout cela venait s’ajouter le retour de Henry Lawrence qui la préoccupait plus qu’elle ne voulait l’admettre. Elle était persuadée que Margaret et lui étaient dotés d’esprits identiques. Dépouillé des complications d’un deuxième amour, un premier amour pouvait être synonyme de bon­­­heur. Une jeune fille au tempérament aussi proche du sien devait être autorisée à suivre les inclinations de son cœur et Marianne était bien déterminée à aider sa jeune sœur.

 

Ayant rempli ses devoirs à la paroisse, Edward Ferrars regagna le confort du presbytère de Delaford, où sa femme, Elinor, s’affairait au dîner des enfants. Par la porte ouverte de la nurserie, il s’avança pour observer à leur insu la plaisante scène. Appuyé au chambranle, il sourit. N’était-il pas le plus fortuné des hommes ? Il avait aimé Elinor au premier regard. Après avoir surmonté toutes les difficultés qui avaient mis leur bonheur en péril, il avait réussi à en faire son épouse. Sa fille Anna bavardait avec Elinor de la manière la plus charmante, tandis que George, dans les bras de sa mère, regardait autour de lui.

Je suppose qu’il sera vite comme moi, songea Edward, heureux de rester en retrait à contempler sa petite famille et écouter leur conversation sans essayer d’y prendre part.

De sa main libre, Elinor tranchait le gâteau, son attention dirigée vers sa fille. Pourtant, elle était songeuse. Edward le voyait au pli creusé entre ses sourcils, au mouvement de ses yeux qui allaient d’un endroit à l’autre, signe flagrant qu’elle était immergée dans ses pensées. Il était curieux de savoir ce qui la tracassait.

— Papa-papa-papa ! s’écria Anna en l’apercevant.

Elle pointait un doigt potelé vers lui.

Un sourire chassant son expression soucieuse, Elinor se leva immédiatement pour venir à lui, les rubans de sa charlotte s’envolant, dans sa hâte de le rejoindre.

— Edward, vous arrivez juste à temps pour le thé. Je vais demander à Susan de mettre votre couvert. Comment vont Mrs Thomas et sa famille ? J’espère qu’elle a apprécié votre panier de légumes, le pain et le miel. Je n’imaginais pas en me mariant que j’aurais la chance d’avoir pour mari un jardinier et un charmeur d’abeilles. Mais je sais que je ne devrais jamais être surprise par vos talents, mon cher.

— Mrs Thomas a beaucoup apprécié le pain et le miel, Elinor, répondit-il, en déposant un baiser sur la tête bouclée d’Anna avant de la prendre dans ses bras. Elle se sent beau­­coup mieux et, maintenant que le temps est meilleur, elle s’attend à être très joyeuse.

— Eh bien, ce sont de bonnes nouvelles, approuva Elinor.

Elle se tut un instant. Elle voulait raconter à Edward la visite de Marianne, lui faire part de ses doutes concernant l’état d’esprit de sa sœur. Elle ne l’avait pas vue aussi troublée depuis longtemps et cela l’inquiétait. Elle n’avait aucun doute sur la raison première de son agitation mais ne pouvait que deviner quelles autres lubies agitaient Marianne. Elle se ravisa. Elle attendrait pour entretenir son mari de ses craintes.

— Nous avons eu la visite de Marianne aujourd’hui. Elle nous a annoncé que Henry Lawrence, de Whitwell, allait enfin rentrer.

— Je suis content que vous l’ayez vue, répondit son mari d’un ton distrait.

Anna s’était juchée sur ses genoux et elle lui demandait d’applaudir avec elle, un jeu qu’elle aimait plus que tout.

Chapitre 2

Assise devant le miroir de sa chambre, Margaret Dashwood se mirait, pensive, ignorant tout des projets qui se tramaient à son insu. Elle tira sur ses mèches soyeuses, retira les épingles qui retenaient ses boucles et laissa ses cheveux tomber en cascade dans son dos.

— Comment vais-je jamais quitter la maison et vivre une vie indépendante ? demanda-t-elle à son reflet. Quant à mes rêves de voyages au bout du monde, je ne vois pas pourquoi je me torture avec de telles idées. Comment une jeune fille telle que moi pourrait-elle réussir à parcourir seule ce pays d’une extrémité à l’autre ? Alors explorer un autre pays, il n’en est même pas question.

Elle s’imagina passant toute sa vie auprès de sa mère. Le mariage semblait être sa seule chance de combler ses désirs. Hélas, elle savait que, sans dot, ses chances de trouver un prétendant étaient minces. Outre ce problème financier, elle devait contracter une alliance qui lui plaise. Or, pas un seul jeune homme dans tout le Devonshire ne trouvait grâce à ses yeux. Pas un n’était assez séduisant pour lui donner l’envie de convoler.

Évidemment, jusqu’ici, elle n’avait encore eu aucune demande en mariage sérieuse à refuser. Aussi, à dix-huit ans, elle avait déjà décidé qu’elle finirait vieille fille, sans aucune perspective de fortune ni d’aventure. À cela s’ajoutait une autre raison : comment pourrait-elle laisser sa mère seule ?

Mrs Dashwood lui avait pourtant déclaré très clairement qu’elle n’avait nul besoin de compagnie et que jamais elle ne ferait obstacle au bonheur de sa benjamine.

— Je ne souhaite pas être un fardeau pour mes enfants. Je me sens bien dans mon confortable cottage et j’y resterai jusqu’à ce que le Seigneur en décide autrement. Non je te remercie, Margaret, je ne souhaite pas devenir une parente dépendante qui s’immisce dans la vie de ses filles et qui fait fuir leurs maris.

— Maman, jamais je ne vous abandonnerai. Je ne peux supporter l’idée de vous savoir seule.

— Mais je ne serai pas seule. J’ai toute la compagnie que je désire en la personne de mon cousin, sir John, et de sa famille, à Barton Park. Et puis, tu sais très bien que nous avons souvent rêvé d’une vie plus paisible. Je peux t’assurer que lorsque tu seras partie vivre ta vie dans ta propre maison, je ne manquerai jamais de compagnie dans la mienne.

En dépit de ces affirmations, Margaret était encline à s’inquiéter de son avenir et de celui de sa mère qui, elle en était sûre, ne pouvait guère goûter la perspective de vivre seule à Barton Cottage.

Elle chassa ces pensées moroses. Il était temps de des­­­cendre au rez-de-chaussée. Mrs Dashwood serait de retour du village d’une minute à l’autre. Elle se mordit les lèvres, se pinça les joues pour leur redonner des couleurs et, avec une grimace résignée, quitta sa chambre.

Un instant plus tard, sa mère entra, brandissant une missive.

— Une lettre de Marianne, annonça-t-elle.

Après avoir posé son panier, elle s’assit sans même prendre le temps de retirer sa cape et son chapeau et, de ses doigts impatients, fit sauter le cachet. Elle aimait recevoir des nou­­velles de sa cadette. Elle lut à voix haute :

 

Mes très chères maman et Margaret,

 

J’espère que cette lettre vous trouvera en aussi bonne santé que nous le sommes ici. Je sais que vous serez aussi ravies que je le suis d’apprendre ce que m’a annoncé William. Son neveu, Henry Lawrence, rentre enfin à Whitwell. William a hâte de l’accueillir et a suggéré de l’inviter ainsi que tous les Lawrence à Delaford House afin qu’il puisse renouer avec notre famille. N’est-ce pas une bonne nouvelle ? Margaret, j’ai entendu dire que Henry était un jeune homme fort aimable et à l’allure plaisante.

 

— Serai-je jamais libérée des plans d’entremetteuse de Marianne ? grommela Margaret. Elle a obligé tous les hommes bien portants du Devon et du Dorset à me rencontrer. Pas un seul n’a répondu à mes attentes ni aux portraits exagérés qu’en peignaient nos vieux amis ou des voisins. Je ne compte plus les beaux jeunes gens qui se sont révélés beaucoup moins séduisants et bien plus âgés, dans la réalité.

— Allons, Margaret ! Voilà qui est un peu cruel pour tes amis. Je suis sûre que tu as trouvé Charles Carey très beau, à une époque. Je sais qu’il était très épris de toi et que c’est la raison pour laquelle il est parti en mer. Tu lui as brisé le cœur.

— Mère ! Charles est un ami très cher, c’est tout. L’idylle que vous soupçonnez n’a jamais existé. Pour commencer, il est trop pragmatique, trop prudent à mon goût. Ensuite, il n’aime pas la poésie et se moque de moi lorsque je fais la moindre référence aux vers si rafraîchissants de Cowper ou aux extases vertigineuses de Wordsworth.

— J’ai toujours pensé que, de mes trois filles, Marianne était celle qui était dotée de la sensibilité la plus romantique. Je pense maintenant que je me trompais. Si, comme chacun, j’admire une conversation ou un dialogue entre beaux esprits, je ne sais pas s’il est sage de repousser un bon parti au simple prétexte qu’il ne déclame pas des vers sur un divan ou dans un vallon ombragé.

— Maman, vous aimez me taquiner mais je ne ferai jamais de compromis. Je ne devrais peut-être pas le dire. Pourtant, je n’ai connu qu’un homme qui correspondait à mon idéal masculin. Mais son nom n’est jamais prononcé ici et je sais que vous serez irritée si j’ose parler de lui.

— Je ne vois pas à qui tu fais allusion, Margaret. James Whitaker, peut-être ?

Elle coula un regard vers sa mère.

— Non, ce n’est pas lui. Il s’agit de John Willoughby.

— John Willoughby ! s’exclama Mrs Dashwood, horrifiée.

Elle scruta le visage de sa fille, plia la lettre et la posa sur la table. Margaret prit une profonde inspiration avant d’exprimer sa pensée.

— Je sais que j’avais à peine quatorze ans quand il est venu faire la cour à ma sœur. Mais John Willoughby a volé mon cœur autant que celui de Marianne, même si je suis sûre que personne n’en a jamais rien soupçonné. Voilà, j’ai osé dire son nom.

— Eh bien, ne le prononce plus, je t’en supplie. Je ne sais pas ce qui t’arrive, Margaret, après la manière dont il a traité Marianne. Je lui ai pardonné à ma façon, bien sûr, et j’ai vraiment eu pitié de lui, mais j’espère ne plus le revoir de ma vie, ni avoir jamais aucune raison de me poser des questions sur son sort. Tu me fais vraiment honte.

Margaret s’empressa de ramener la conversation sur le sujet de la lettre.

— Que dit encore Marianne ? s’enquit-elle.

— Et je suis heureuse de dire que je n’ai jamais vu Mr Willoughby par ici, poursuivit sa mère, imperturbable. Je pense qu’il n’est pas souvent venu à Allenham, depuis son mariage avec Miss Grey, même si j’ai entendu dire que la vieille Mrs Smith allait devoir quitter le domaine, finalement. Il peut s’avouer heureux de ne pas m’avoir rencontrée par hasard à Barton lors de ses voyages dans le Devonshire.

— Je doute qu’il se soit aventuré aussi près que Barton, maman. Et qu’il en ait le désir, de crainte de rencontrer Mrs Jennings. Je crois qu’elle lui a exprimé toute sa colère lorsqu’elle l’a croisé inopinément à Yeovil, alors qu’elle séjour­­­nait chez sa fille.

— Oui, Charlotte Palmer adore raconter cette histoire, chaque fois que nous la voyons, acquiesça Mrs Dashwood avec un soupir, en dénouant les rubans de son chapeau. Et à n’importe qui. On pourrait croire à son ton qu’elle est très déçue de ne pas avoir fait de Mrs Willoughby l’une de ses relations. Elle affirme qu’elle ne pouvait pas ignorer totalement la présence des Willoughby à Combe Magna, car ils sont pratiquement voisins et qu’ils les ont même reçus à dîner un soir.

— Ne vous désolez pas, maman. Mr Palmer a beau être membre du Parlement dans le parti d’opposition, je suppose qu’ils ont été obligés de les recevoir pour quelque raison politique. Quant à leur voisinage, je suis presque sûre d’avoir entendu Mr Palmer dire que les Willoughby habitaient à une bonne dizaine de miles.

— Eh bien, cela ne nous regarde pas, j’en suis convaincue, dit Mrs Dashwood en retirant son chapeau.

Elle lissa ses cheveux en arrière puis, ramassant la lettre oubliée, reprit sa lecture.

 

J’ai persuadé William que nous devions donner un bal vendredi soir. Rien de tel que danser pour créer des liens agréables entre voisins. Pour être honnête, si nous sommes tous sur la piste, j’aurai moins de raisons de devoir converser trop souvent avec ma belle-sœur !

 

Mrs Dashwood s’interrompit pour réfléchir.

— Marianne n’a jamais supporté les gens stupides, et même si elles ne se sont pas souvent rencontrées, je sais que Hannah Lawrence n’a pas toujours été en bons termes avec ma chère fille. Je la soupçonne d’être jalouse de la jeunesse, de la beauté, et de la santé de Marianne. Mais nous ne devrions peut-être pas nous montrer si promptes à juger lady Lawrence. Je crois qu’elle a souvent les nerfs malades et qu’elle doit garder le lit.

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