Le pompier devenu prince

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Le 14 juillet, Harlequin ouvre le bal : accordez-vous quelques danses avec les plus séduisants des pompiers !

Jasmine retient son souffle. Devant elle se tient l'homme le plus viril, le plus impétueux qu'elle ait jamais rencontré. Sous peu, ce soldat du feu - qui vient d'apprendre qu'il est en fait l'héritier de la couronne d'Hellénie -, va monter sur le trône... et devenir son époux. A condition qu'elle réussisse à le garder près d'elle. Car, alors qu'elle ne songe déjà plus qu'à voir leur union arrangée évoluer en passion véritable, Jasmine sait que son fiancé dit ne vouloir ni d'une vie royale ni de ce mariage...

Roman déjà paru sous le titre « Un mariage inespéré ».

Publié le : lundi 6 juillet 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280342322
Nombre de pages : 120
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Prologue
Quand Charlie Costa sauta de la voiture des pompiers, qui venait de piler dans un grand crissement de pneus, le rez-de-chaussée de la maison était déjà en flammes. D’un côté du toit, les tuiles semblaient fondre à vue d’œil sous l’effet de la chaleur. La sirène assourdissante ajoutait à la panique des badauds désemparés, courant dans tous les sens. Le ciel de cette nuit de Noël était comme illuminé par cette vision d’enfer. C’était pour cela qu’il avait choisi ce métier, songea Charlie. Pour sauver des vies. — Nous disposons de cinq à dix minutes, pas plus, cria Leopard, le capitaine. Costa, Winder, préparez-vous et foncez dans ce brasier, ajouta-t-il à l’adresse de Charlie et de Toby. Allez voir s’il y a encore quelqu’un en vie. Les autres, éteignez-moi toutes ces flammes. Surveillez bien les arbres. Je ne veux pas que le monstre s’étende d’une bâtisse à l’autre. Le monstre. C’était comme cela que les soldats du feu appelaient leur ennemi. Charlie se rappelait qu’il avait eu froid dans le dos lorsqu’il avait entendu cette expression pour la première fois. Maintenant, elle faisait partie de son vocabulaire quotidien. — Cesse de rêvasser, Dynamo. Tu es prêt ? lui demanda Toby, son meilleur ami et coéquipier. — Toujours prêt, Grizzly, répondit Charlie avec un sourire. Leur complicité de tous les instants leur permettait toujours de décompresser avant de s’élancer vers le danger. Les surnoms qu’ils avaient choisis l’un pour l’autre étaient l’un des symboles de leur partenariat, jamais pris à défaut. Toby avait surnommé Charlie « Dynamo » à cause de ses légendaires accès de colère. Quant à Toby, il avait été qualifié de « Grizzly » par Charlie en raison de son impressionnant gabarit. — Allons-y, dit Charlie avant d’enfiler son masque et de serrer au maximum son équipement de survie. Protégés par les jets d’eau envoyés par leurs collègues ainsi que par l’utilisation de produits chimiques retardant la combustion, Charlie et Toby foncèrent dans la maison. Ils n’eurent pas besoin de hache pour casser la porte d’entrée puisqu’elle était déjà à moitié brûlée. Ils n’oublièrent cependant pas de refermer derrière eux ce qu’il en restait. Ils appliquaient ainsi le B.A.BA du travail de pompiers : empêcher au maximum l’oxygène de circuler. Moins il y en avait dans la maison et plus les chances de survie de ceux qui pouvaient encore s’y trouver augmentaient. Il fallait trouver une famille dans le rideau de flammes qui se dressait devant eux : une mère et deux enfants. — Le feu a commencé dans la cuisine, dit Toby par l’intermédiaire de la radio. Il semblerait que le gaz du four n’ait pas été fermé. L’incendie s’est répandu à la fois de manière horizontale et verticale. Je n’aime pas ça du tout. Je vais monter à l’étage. Dynamo, continue d’explorer le rez-de-chaussée. — Non, hurla Charlie en rejoignant Toby au bas de l’escalier. Si quelqu’un était resté en bas, il ou elle serait déjà sorti. Nous allons monter ensemble. D’abord les enfants, puis le parent. Ce que Charlie ne disait pas, c’était que, à deux, ils avaient de plus grandes chances de survie. Toby était tellement massif que son poids manquait toujours d’enfoncer des sols fragilisés par les flammes. Par un phénomène physique dont il ne réussirait jamais à comprendre la formule, le fait qu’il vienne faire contrepoids à la masse de Toby permettait généralement à un plancher de tenir plus longtemps. Ils trouvèrent une première survivante étendue sur le palier du premier étage. Une jeune femme, vraisemblablement la mère. Et visiblement très mal en point. Toby l’examina en un quart de seconde.
— Préparez une équipe médicale ! Elle ne respire pas, son pouls est faible et irrégulier. On risque de la perdre dans les minutes qui viennent. Charlie s’efforça d’étouffer les flammes qui les entouraient avec un produit chimique et écarta du passage menant jusqu’à la porte tout ce qui était susceptible de brûler. Pendant ce temps, Toby s’occupait de la jeune femme. Il inspira profondément, coupa le flux d’oxygène de sa bonbonne et lui fit du bouche-à-bouche. Il ne pouvait courir le risque de lui appliquer son masque, car la moindre émission d’air comprimé dans cette atmosphère viciée pouvait se traduire par une explosion susceptible de tous les emporter. Ils descendirent ensuite la victime, pour la remettre entre les mains de leurs collègues qui les attendaient derrière la porte d’entrée. A peine arrivés en bas, ils entendirent tous les deux un gigantesque craquement. — Le toit ! Il va s’effondrer ! Sans hésiter, Charlie et Toby remontèrent à toute vitesse l’escalier. Il fallait encore sauver les enfants ! — Sortez de là ! C’est un ordre. Sinon vous allez y rester, hurla Leopard à travers la radio. Ni l’un ni l’autre n’avaient la moindre intention d’obéir. Sans avoir besoin de consulter son ami, Charlie se dirigea vers le fond du couloir. Comme il était plus souple et plus rapide que Toby, il était plus à même de se faufiler entre les flammes. Toby entra dans la première pièce sur sa gauche et Charlie l’entendit aussitôt ordonner : — Des échelles vers les fenêtres des chambres ! Tout de suite ! Le capitaine ne put que s’exécuter. Toute la compagnie de pompiers savait que Toby et Charlie ne quittaient jamais un immeuble sans avoir trouvé les derniers survivants. Et ils se connaissaient tellement bien qu’ils n’avaient guère besoin de se parler pour agir dans des situations extrêmes. C’était pour cela qu’ils formaient un tandem aussi redoutablement efficace. Leopard ne pouvait rien leur refuser. Tout en restant le plus ramassé possible près du sol, Charlie se dirigea à toute vitesse dans le couloir, qui commençait à s’affaisser dangereusement. En fait, il pouvait lâcher à tout moment. Il fallait avancer par des sauts en diagonale, rester au plus près des parois, là où le plancher est généralement plus solide en raison de la présence des poutres de soutien. Il arriva devant la porte de la chambre située au fond de la maison, l’ouvrit, se glissa à l’intérieur et la referma aussitôt pour couper l’arrivée d’oxygène. La fumée était tellement épaisse qu’il lui fallut une trentaine de secondes pour que ses yeux puissent y voir quelque chose : des murs blancs, une couverture de lit rose, une maison de poupées. — Il y a quelqu’un ? hurla-t-il. Malgré le fracas de l’incendie, il perçut distinctement un faible bruit de toux. Aussitôt, il ferma le conduit de sa bonbonne à oxygène et enleva son masque. Charlie savait d’expérience qu’il faisait peur aux enfants dans son accoutrement de pompier. — Bonsoir, ma chérie, je m’appelle Charlie. Je suis un pompier, dit-il, en toussant à son tour après avoir avalé des quantités astronomiques de fumée en quelques secondes. Tu veux retrouver ta maman ? Un nouveau toussotement lui répondit, encore plus faible que le premier. Il venait de sous le lit. Charlie s’allongea aussitôt et vit une petite fille recroquevillée sur elle-même. Cheveux bruns, visage de poupée, elle devait avoir trois ans tout au plus. — Tout va bien, je suis là. Il tourna la tête pour parler dans la radio. — Une échelle pour la chambre du fond, côté gauche. J’ai un enfant avec moi ! — Tu as quarante-cinq secondes ! hurla Leopard. Remettant son masque pour respirer de l’air pur, il tâta le pouls de l’enfant, qui était d’une faiblesse alarmante. Charlie noua une corde autour de la fillette pour qu’il puisse la passer à ses collègues une fois qu’ils seraient à la fenêtre. Il la souleva dans ses bras avec une infinie précaution. Elle pouvait s’arrêter de respirer à tout moment. Règle d’or des pompiers : ne jamais enlever son masque pour le donner à une victime, car on ne peut sauver personne si l’on est mort ou inconscient. Mais comment pouvait-il mettre cela en pratique devant un être dont la vie venait à peine de commencer ? Sans plus hésiter, il enleva son masque, diminua l’afflux d’oxygène — si la petite en recevait trop, cela pouvait lui faire plus de mal que de bien — et le fixa sur le visage de l’enfant. Il se posta ensuite près de la fenêtre et retint sa respiration. Dans quelques instants, les autres membres de son équipe allaient le sortir de cet enfer.
En attendant, le monstre redoublait ses attaques. Toujours plus de fumée rentrait dans la chambre, une explosion retentit juste en dessous de lui et Charlie sentit le sol vaciller sous son pied gauche. La maison était sur le point de s’écrouler. Il n’y avait plus une seconde à perdre ! — Une échelle à l’extrême droite de l’étage supérieur. J’ai un enfant inconscient dans les bras, il ne respire plus ! C’était Toby qui hurlait à travers la radio. Sa voix était tellement éraillée que Charlie comprit que, lui aussi, avait enlevé son masque. Bougeant ses pieds d’un centimètre à la fois, Charlie s’efforça de trouver la partie la plus solide du plancher. Ses orteils commençaient à griller malgré ses bottes renforcées. — Ne t’en fais pas, ma chérie, on va s’en sortir ! Entendre une voix, même la sienne, lui donnait du courage. Car il savait désormais que la mort était très proche. Il était à deux doigts d’étouffer. Il ne pouvait plus bouger, sinon il allait passer à travers le sol. Tout à coup, la fenêtre s’ouvrit avec fracas, faisant se lever des flammes gigantesques qui semblaient se nourrir de l’oxygène. — Donne-la-moi ! Juste à temps ! — Tiens, dit Charlie. A peine eut-il passé l’enfant à son collègue que le plancher s’effondra. Il parvint à s’accrocher à l’appui de la fenêtre, mais il était à bout de forces. Le feu était maintenant tellement près de lui qu’il avait l’impression que sa peau fondait sous l’effet de la chaleur. Une odeur de chair grillée pénétra ses narines. — Charlie, sors de là ! hurla Leopard. Dans un dernier sursaut de volonté, il réussit à se hisser, malgré la fumée qui avait empli ses poumons, sa gorge, son nez, ses yeux. Il vit des mains émerger de l’obscurité, pour le faire passer de la fenêtre à un harnais de sécurité. Quelques secondes plus tard, il avait retrouvé la terre ferme. — Tu as réussi, Charlie. Tu as sauvé la petite fille et, toi aussi, tu vas t’en sortir. Il toussa et toussa et toussa encore. L’air frais lui faisait presque mal, tant ses voies respiratoires avaient été endommagées. — Et Toby ? — Il va bien, il a sauvé le garçon. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. Et maintenant, on dégage. Il ne fallait pas être fin exégète des paroles du capitaine pour comprendre qu’une personne avait péri. La jeune femme. Ces deux enfants venaient de perdre leur mère ! Il tourna la tête pour voir où était Toby… et fut ébloui par les flashes des appareils photo et les projecteurs des caméras de télévision. Il entendit les mots « héros » et « sauveur d’enfants », mais Charlie fut incapable de répondre à la moindre question. Il s’agenouilla, toussa au point de s’étouffer puis vomit abondamment. C’était la manière instinctive de l’organisme de rejeter des corps étrangers. Deux minutes plus tard, il était sur un brancard, en route pour l’hôpital. Il sombra dans l’inconscience, le cœur déchiré. Si une petite fille et un petit garçon avaient perdu leur maman, cela voulait dire que, malgré tous ses efforts, il n’en avait pas fait assez.
Sydney, trois mois plus tard
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— Je suis le grand quoi de quel pays ? demanda Charlie, sidéré. Le notaire, qui se trouvait devant lui dans ce bureau feutré du centre de Sydney, resta impassible. — Vous vous fichez de moi ? reprit-il. Dites-nous vraiment pourquoi nous sommes ici ! — Il n’a pas l’air de plaisanter, Charlie, lui dit sa sœur en serrant sa main encore plus fort. La voix de Lia était remplie d’angoisse. Il se tourna vers elle, elle était toute pâle. En fait, elle semblait même paniquée. Son instinct de grand frère protecteur prit immédiatement le dessus sur tout autre sentiment. Quelle que soit la nouvelle fracassante qu’était venu lui apporter cet étranger cravaté, il ne le laisserait pas dire des choses susceptibles de porter atteinte à Lia. Cela faisait plusieurs années qu’elle avait lentement, mais sûrement progressé. Elle avait retrouvé pied après une effrayante période marquée par une crise d’anorexie aiguë. Mais tout facteur de stress pouvait la faire replonger… — Monsieur Damianakis, venez-en au fait, je vous prie. Vous effrayez ma sœur ! L’homme de loi adressa un sourire à Lia en guise de réponse, mais, au grand dam de Charlie, il répéta ce qu’il venait de leur apprendre. — J’ai bien conscience que ceci doit être un choc pour vous. Je vous assure que nous avons été les premiers surpris. Le consulat nous a contactés après le récit dans la presse de la manière dont vous avez sauvé ces enfants d’un terrible incendie. Le notaire fit une pause, comme pour s’assurer qu’il pouvait poursuivre. — Chaque consulat du monde dispose d’une photo de vos grands-parents. Et il ne fait aucun doute que vous êtes le portrait craché de votre grand-père. Celui-ci, comme je vous l’ai déjà dit, ne s’appelle pas du tout Kyriacou Charles Konstantinos, mais est issu de la famille Marandis, un très grand nom de l’aristocratie hellène. C’est au vu de la ressemblance physique entre vous et cet ancien dignitaire de l’Etat, que les services diplomatiques ont mené une enquête. Kyriacou Charles Konstantinos, né le même jour que votre grand-père, est mort à Chypre sur le champ de bataille, huit mois avant que votre grand-père ne brandisse son certificat de naissance à son arrivée à Sydney en 1941. — Cela démontre simplement que Papou était un immigré clandestin, dit Charlie. Il avait d’ailleurs toujours eu des soupçons sur le parcours de son grand-père. Ce dernier lui avait raconté qu’il était le fils d’un humble maçon et lui-même avait été charpentier toute sa vie. Pourtant, il s’était offert une belle maison et l’avait richement décorée en payant toujours en liquide. Plus d’une fois, Charlie s’était demandé d’où venait tout cet argent. — Je suis d’accord avec vous : cela ne prouve rien d’autre, mais ce fut le point de départ de notre découverte, poursuivit M. Damianakis. Le prénom de votre père est celui traditionnellement donné dans la famille Marandis. C’était celui que portait votre arrière-grand-père, le grand-duc, douzième du nom. Le dossier médical de votre grand-père montre qu’il fut doté de toutes les caractéristiques physiques familiales, dont le petit doigt droit tordu et le groupe sanguin AB négatif. Enfin, l’ascendance italienne de votre grand-mère a achevé de nous convaincre. Nous avons contacté sa famille à Milan, qui a bien voulu nous montrer des photos d’elle, lorsqu’elle était plus jeune. Quand nous avons constaté à quel point vous lui ressembliez, mademoiselle Costa, nos derniers doutes se sont envolés. Abasourdi, Charlie se frotta le cou, dont la peau portait toujours les stigmates de l’incendie. Cet événement avait eu des conséquences plus que désagréables : pendant plusieurs jours, il avait eu des hordes des journalistes dans les pattes, qui voulaient absolument faire de lui un héros. Ils
l’avaient suivi lorsqu’il avait rendu visite aux enfants avec Toby. Ils étaient encore là quand ils avaient tenté de consoler le père. Bien sûr, il savait que cette mise en scène faisait partie du jeu. C’était d’ailleurs le service de communication de la brigade qui lui avait ordonné de s’y plier. Tout cela était bon pour l’image des pompiers. Mais il détestait la publicité. Et puis, il n’avait nullement droit à tous ses honneurs puisqu’il n’avait pas réussi à sauver la mère. Et maintenant, voilà qu’un notaire venait leur raconter une histoire invraisemblable faisant d’eux les descendants directs d’une famille royale européenne ! C’en était trop ! Charlie se leva d’un bond, aussitôt imité par Lia. — J’en ai assez. Je vous donne trente secondes pour nous dire réellement pourquoi vous nous avez convoqués. — Je ne peux que répéter ce que je vous ai déjà dit deux fois, vous êtes les descendants d’une grande famille de mon pays, dit M. Damianakis, en lui tendant des documents. Monsieur, je vous en prie, voici le certificat de naissance de feu le grand-duc, ainsi qu’une photo prise au moment de sa majorité. Agacé, Charlie arracha les papiers des mains du notaire. Jamais on ne lui avait parlé avec une telle déférence ; pourtant, il se fichait éperdument des titres de noblesse dont s’affublent les ridicules roitelets du monde. Mais le cliché ne mentait pas : c’était bien Papou, dans la fleur de sa jeunesse. C’était bien son grand-père, celui-là même qui avait toujours dit détester la guerre, apparaissant ici habillé en grand uniforme, le torse couvert de médailles et de rubans. Il fronça les sourcils en découvrant la légende de la photo.
1939.Lemarquisde Junoar,18ans,lorsdelaremisedesdiplômesdelAcadémie militaire hellénique, avecsesparentslegrand-ducetladuchessedeMalascos.
Le certificat de naissance était du même acabit : « Kyriacou Charles Marandis, fils de son Altesse, Athanasius, le grand-duc de Malascos et de la grande-duchesse Helena Marandis, née damoiselle Helena Doughtry, fille du comte de… » Charlie s’arrêta de lire, réalisant tout à coup que ce notaire disait effectivement la vérité. Tout concordait, la date de naissance, le visage, les prénoms. Et cela voulait donc dire que Yiayia, leur grand-mère adorée, si timide et réservée, était la petite-fille d’un comte. D’après M. Damianakis, c’est pour l’épouser que son grand-père avait fui et renoncé à tous ses privilèges. Comment était-ce possible ? Lui, Charlie Costa, pompier jusqu’au bout des ongles, aurait comme aïeuls des ducs et des comtes ? — C’est incroyable ! Donc, d’après vous, je suis… ? — Marquis de Junoar depuis la mort de votre père. Et votre grand-père était grand-duc de Malascos depuis le décès du sien. Mais, en raison des événements tragiques qui ébranlent notre pays depuis une dizaine d’années, vous êtes bien plus que cela. Au nom de la loi hellénique, en tant que dernier descendant masculin, vous êtes le prince héritier. Et vous, mademoiselle Costa, vous êtes son Altesse Giulia Marandis, princesse royale d’Hellénie. Votre arrière-grand-père a légué une fortune colossale à ses descendants perdus : plus de cinq millions d’euros constitués en propriétés foncières, en réserves d’or et en comptes bancaires. C’était une manière de dire à son fils qu’il lui avait pardonné. Cette fois, Charlie avait vraiment le tournis. Non seulement il venait d’apprendre qu’il était à une marche du trône d’Hellénie, mais en plus, qu’il était richissime. Soudain, il se ressaisit. Il était pompier, et il ne vacillait jamais sous les coups. Il se dirigea vers la fenêtre. Une limousine était garée en bas, des petits drapeaux d’Hellénie accrochés aux vitres. — Si j’ai bien compris, dit-il en serrant les poings, le roi et mon arrière-grand-père ont déshérité Papou quand il a épousé Yiayia. Alors pourquoi s’intéresse-t-on tellement à nous ? — Quand votre grand-père a été déshérité, il n’était qu’en neuvième position dans la ligne de succession, répondit M. Damianakis d’un ton grave. Les trente dernières années ont vu les crises se succéder en Hellénie. Un coup d’Etat avorté a tué plusieurs membres de votre famille. Il y a douze ans, des forces rebelles ont déclenché une guerre civile au nom d’un héritier qui réclame le trône et qui s’appelle Orakis. Ce dernier veut récupérer ce qu’il appelle abusivement son bien. La guerre a duré dix ans. Des milliers de personnes ont péri et des villages entiers ont été détruits.
Charlie n’en croyait pas ses oreilles. On lui offrait un trône qui faisait la une des journaux télévisés dans la rubrique « guerres » ? Voilà qui le confortait dans son envie de planter là le notaire et de retourner à sa vie de pompier anonyme ! — Si cet Orakis a tellement envie de monter sur le trône, pourquoi ne le laisse-t-on pas faire ? Cela ferait des morts en moins. — Charlie ! intervint Lia. Un peu de respect, laisse M. Damianakis terminer ses explications. — Je vous demande pardon, grommela Charlie. Poursuivez. — Merci. Il y a moins de deux ans, le prince royal et son fils ont tous les deux succombé à une maladie de type méningocoque, laissant seulement la princesse Jasmine en position de succéder au roi actuel. Or, la loi d’Hellénie interdit à une femme de monter sur le trône s’il existe un prince Marandis. Le grand-duc de Falcandis est un descendant de la famille, mais via une ligne féminine. Le roi Angelis a cherché un héritier Marandis plus direct… et vous a trouvé, vous. Cette fois, ce fut au tour de Lia de manifester son incrédulité. — Je vous ai écouté avec attention, monsieur, mais ce que vous dites me semble encore totalement irréel. Et je crois que Charlie est du même avis. — Votre Altesse, si vous avez besoin de preuves supplémentaires, il y a une limousine dehors, prête à vous conduire à l’aéroport de Kingsford-Smith, où vous attend un jet privé. Cet appareil vous mènera à l’ambassade d’Hellénie à Canberra. Un représentant de la famille royale est déjà sur place, prêt à répondre à toutes vos questions et à vous fournir les papiers nécessaires pour un départ immédiat vers l’Hellénie. Sa majesté le roi d’Hellénie ainsi que son Altesse royale Jasmine et le grand-duc de Falcandis seront à l’arrivée du vol. Pendant que le notaire continuait de parler, Charlie se demanda un instant si ces révélations fracassantes n’étaient pas le contre-coup des blessures qu’il avait subies, lors de cet incendie de Noël. Après tout, une poutre lui était tombée violemment sur la tête, lors de son intervention. Et il avait avalé quantité de fumée. Peut-être était-il en proie à des hallucinations ? Une chose était sûre : il avait déjà beaucoup à faire en tant que pompier. Et maintenant, on lui proposait tranquillement d’aller diriger un pays en pleine crise ! — Charlie… Il se retourna vers Lia, qui semblait bouleversée. Elle était blême et sa voix tremblait. — Que lui avez-vous dit ? demanda Charlie au notaire, faisant tout son possible pour contenir la colère qui bouillonnait en lui. — Vous n’avez pas entendu la fin de mes propos ? répondit M. Damianakis en reculant, comme s’il cherchait à se protéger. — Non ! Sinon, je ne vous demanderais pas de répéter. Ecoutez, M. Damianakis, vous avez sûrement lu dans les ragots qu’écrivent les journalistes que j’ai un tempérament colérique. Ce n’est pas tout à fait faux, je l’avoue. Mais, rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous brutaliser. Je veux seulement savoir ce qui a bien pu mettre Lia dans cet état ! Le notaire, visiblement rassuré, se pencha vers Charlie. — J’ai dit que vous deviez vous préparer. Parce que, et l’ambassadeur m’a chargé de vous l’annoncer, sa Majesté le roi Angelis a arrangé des mariages royaux pour vous et votre sœur. Il souhaiterait que les cérémonies aient lieu le plus tôt possible.
Ville d’Orakidis, Hellénie Le lendemain matin
Jasmine sentit les battements de son cœur s’accélérer quand elle vit la magnifique Rolls Royce noire s’arrêter devant la résidence d’été de la famille royale. En attendant que le palais principal soit totalement remis des dégradations subies lors d’une attaque quelques années auparavant, le roi demeurait en permanence dans cette vaste bâtisse, composée de quatre ailes. Et ceci pourrait durer encore un certain temps, car il y avait tant de villes et de villages à remettre en état de fonctionnement que le palais n’était certainement pas une priorité. Elle inspira profondément, jetant un œil à Max qui se tenait près d’elle au pied de l’escalier, un mètre derrière le roi, comme l’exigeait le protocole. Avec leurs titres de grand-duc de Falcandis et de princesse royale, Max et elle savaient qu’ils faisaient rêver ceux qui étaient fascinés par les monarchies en tous genres. Mais en réalité, ils n’étaient que des joujoux du roi, dont celui-ci usait au gré de ses envies. Amis de longue date, Jasmine et Max venaient d’en avoir une nouvelle preuve : alors qu’ils étaient
promis l’un et l’autre il y a encore un mois, voilà qu’ils étaient aujourd’hui tous deux fiancés à de parfaits inconnus. — Courage, lui chuchota le grand-duc à l’oreille. Jasmine se raidit. Ayant toujours pris très à cœur son rôle de princesse, elle avait appris, depuis sa plus tendre enfance, à faire face aux aléas de la vie avec dignité. — Ceci est mon devoir. Je n’ai pas besoin de courage pour affronter ce qui a été décidé pour moi. — Tu as raison. Même si, pour ce qui nous concerne, j’utiliserais le mot résignation plutôt que devoir. Max avait raison, bien sûr. Mais il n’y avait rien à faire. Rougissant légèrement, Jasmine le regarda droit dans les yeux. Il avait un beau visage blond, directement hérité de sa mère anglaise. Mais ce genre de considération devait désormais être proscrit. — Tu n’as pas tout à fait tort, dit-elle, mais nous devons obéir au roi. — Voici nos futures moitiés, murmura Max, en la regardant avec une affection presque fraternelle. Jasmine aimait beaucoup Max, mais ils avaient toujours été davantage amis qu’amoureux. C’était pour cela que, au-delà du respect des ordres royaux, elle n’était pas si affligée que cela par la rupture de leurs fiançailles. — Nos cousins au troisième ou au quatrième degré, poursuivit Max. Autant dire que nous n’avons rien en commun avec eux, à part le nom. Le mot « cousin » effraya Jasmine. Elle avait toujours été horrifiée par les mariages entre membres d’une même famille. Mais Max n’avait pas tort, ils n’étaient reliés aux nouveaux arrivants que par le nom. Le grand-père du prince Kyriacou avait épousé une petite-fille d’un comte italien. Sans compter que le père du prince avait épousé une roturière grecque. Enfin, Jasmine n’oubliait pas que du sang bleu espagnol coulait dans ses veines. L’orchestre royal entonna l’hymne national d’Hellénie —Notre courage par-dessus tout —, tandis qu’une jeune femme sortait de la voiture. C’était Giulia. Jasmine ne put que constater que la sœur du prince héritier était une Marandis jusqu’au bout des ongles. Elle possédait un corps à la fois svelte et sensuel, une chevelure noire et épaisse dont les boucles descendaient en cascade dans son dos, des yeux éclatants parés de très longs cils et des lèvres délicatement dessinées. Oui, Giulia était l’incarnation de la beauté des Marandis, à la fois élégante, discrète et raffinée. Puis ce fut au tour du frère de Giulia d’émerger de la voiture. Lorsque Jasmine aperçut son futur mari, elle resta sous le choc quelques secondes. A l’opposé de sa sœur qui était un résumé de finesse et de délicatesse, Kyriacou était un concentré de virilité irrésistible. Bien sûr, avec ses cheveux épais et bouclés, ses yeux sombres et son nez aquilin, le prince était d’un charme inouï. Mais, malgré ce costume qui lui avait été fourni dans l’avion, Kyriacou donnait davantage l’impression d’être un rebelle que l’héritier d’une dynastie patriarcale. Certes, dans cette famille, il n’y avait pas de place pour la rébellion. Seul le roi pouvait décider. Mais, au vu de l’expression de défi qu’arborait Kyriacou, il ne semblait guère disposé à se conformer aux règles. Il se dégageait de lui la force et la sauvagerie d’un lion prêt à attaquer. Cela promettait des étincelles. Jasmine ressentait un mélange d’effroi et d’excitation à l’idée d’être la future épouse de cet homme apparemment indomptable. Bien sûr, elle était là pour servir son pays. Au bout du compte, l’identité de celui qui partagerait sa couche importait peu du moment que le couple qu’ils formaient permettait de garantir une paix durable dans toute l’Hellénie. Elle espérait simplement avoir la force de caractère suffisante pour résister à celui qu’elle assimilait déjà à une tornade incontrôlable. Le nouveau prince héritier et la princesse avancèrent d’un pas lent entre une haie de gardes royaux. Dans le ciel flottaient le drapeau d’Hellénie, aux couleurs rouge, turquoise et or, et la bannière de la famille Marandis, un aigle royal volant au-dessus de vertes vallées et collines. Un bouquet de fleurs fut remis à Giulia, un symbole de paix. Puis le roi s’avança vers les nouveaux venus. Il tendit d’abord sa main au frère, les hommes étant toujours salués en premier, dans cette société très masculine. — Bienvenue en Hellénie, Kyriacou, dit-il, utilisant, comme il était de coutume, le prénom pour s’adresser à des membres de la famille. Et à toi aussi, Giulia. Bienvenue dans notre famille et dans votre nouvelle maison.
Aucun des deux arrivants ne répondit. Giulia souriait, mais son visage exprimait clairement son étonnement de se trouver dans une telle situation. Quant à Kyriacou, il tenait le bras de sa sœur, jouant ainsi le rôle du grand frère protecteur. Il ne fit aucun geste pour prendre la main du roi dans la sienne et ne sembla nullement prêt à s’incliner devant son souverain. — Mon nom, Sire, dit-il d’une voix forte et posée, est Charlie.
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