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Le sang du Vampire Tome 3 - Samaël

De
200 pages

Une mystérieuse conspiration visant les humains de Rome, des machinations propres à faire basculer l'Europe dans une guerre fratricide, une plongée dans les secrets de l'ordre des alchimistes. C'est ce à quoi Samaël Veleno se retrouve confronté alors qu'il fait la rencontre d'Ezra Fontana, le seul homme capable de se soustraire à son hypnose vampirique. Ce qui a de quoi déconcerter lorsque l'on est un être unique au monde. Un incube. Une anomalie même pour la race vampire.

Alors que la passion flambe au premier regard, ils devront accepter de composer avec cette attraction pour pouvoir contrer leurs ennemis. Épaulés par des alliés inattendus, c'est le sort de toutes les principautés vampiriques qui repose sur eux.


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Cybelia Chris

Samaël

Le Sang du Vampire

Tome 3

Mix Editions

 

À mes amies qui sont toujours là pour m'encourager à écrire, même lorsque mon inspiration se fait la malle. Merci de me soutenir et de me permettre de partager avec vous le plaisir que me procure l'écriture.

Et à toute l'équipe de Mix Editions qui a cru en moi et en cet univers qui me tient tant à cœur. En espérant que cette trilogie ne soit que la première étape d'une longue collaboration.

 

Chapitre 1

Le bar était plutôt tranquille en ce début de soirée. Derrière mon comptoir, j’en profitais pour ranger un peu les bouteilles et les verres tout en observant les quelques personnes présentes. Le « Benvenuto » était situé dans le terminal des vols internationaux de l’aéroport Leonardo da Vinci de Rome. Les passagers venaient y boire un café ou un verre en attendant leur embarquement. Nous avions toutes sortes de clients : des familles, des hommes et femmes d’affaires, des groupes d’amis. Depuis trois ans que je travaillais là, je m’amusais souvent à essayer d’imaginer quelles étaient leurs vies. Le métier de barman n’était pas le plus passionnant du monde ni le mieux payé, mais il me permettait de rencontrer beaucoup de gens différents. Et, parfois, des hommes avec qui je passais un moment un peu plus long, bien à l’abri des regards dans l’un des salons privés.

Je n’avais pas besoin de vérifier l’heure ou de contempler le ciel pour savoir que la nuit n’allait pas tarder à tomber. Nous étions au moment de la journée où notre clientèle humaine laissait sa place aux vampires. Par commodité, la plupart des vols de nuit leur étaient réservés. L’enfermement de longue durée, même dans un avion spacieux et confortable, pouvait avoir des effets étranges sur certains vampires. Aucune compagnie aérienne ne voulait prendre le risque de voir se dérouler une tragédie sur l’un de ses vols, comme c’était arrivé plusieurs fois au tout début de l’aviation civile.

N’ayant plus rien à ranger, je pris mon portable pour consulter mes mails. L’appareil sonna au moment même où je l’allumais et je sursautai, manquant de peu de le faire tomber dans l’évier. Je grognai en voyant l’identité de l’appelant, mais répondis tout de même.

— Bonsoir Rosa !

— Salut Samaël ! Je…

— Non, je n’ai pas oublié la fête de Lucinda demain. Et oui, je serai là à midi précises.

— Je ne t’appelais pas pour ça ! se défendit ma cousine.

Je ricanai.

— Ah ? Et alors, tu m’appelais pour quoi ?

Il y eut un long silence avant que je l’entende soupirer.

— Bon, OK, tu me connais trop bien. Mais à part ça, quoi de neuf ?

— Rien.

— Pas de proie à l’horizon, ce soir ?

— Tu sais bien que je ne fais pas dans les vampires. Et les humains sont plutôt rares à cette heure-ci. Mais puisqu’on parle de mes clients, je vais devoir te laisser, j’ai du monde qui arrive.

— Tu ne dis pas ça pour te débarrasser de moi ?

— Bien sûr que si !Ciao !

Et sans lui laisser le temps de répondre, je raccrochai. J’adorais Rosalina, je la considérais plus comme une grande sœur que comme une cousine mais, parfois, elle était vraiment envahissante. Surtout en ce qui concernait ma vie amoureuse. J’avais beaucoup de mal à lui faire comprendre que ce que je faisais de mon corps ne la regardait absolument pas. Je ne me mêlais pas de ses affaires, elle n’avait pas à se mêler des miennes. Seulement, elle avait toujours veillé sur moi depuis ma plus tendre enfance, me protégeant des moqueries et des brimades que me faisaient subir les autres membres de notre grande famille. Alors malgré son côté mère poule, je n’arrivais jamais à la tenir à l’écart bien longtemps.

***

La nuit se déroula sur le rythme habituel, calqué sur les horaires des vols en partance pour divers coins du monde. Alors que l’aube approchait, la nature de notre clientèle changea peu à peu, les vampires se faisant de plus en plus rares.

Il ne me restait plus que dix minutes avant la fin de mon service lorsque je vis entrer un bel homme brun, incontestablement humain. Il se dirigea directement vers le bar, s’assit sur un tabouret juste en face de moi et sourit. Je sentis un frisson prometteur me traverser. Ses yeux noirs étaient fixés sur moi lorsqu’il commanda un cappuccino. Je m’empressai de le servir, puis m’accoudai au comptoir pour mieux l’observer. Il savoura son café lentement, le terminant en se léchant les lèvres sensuellement. Mes instincts de prédateur s’éveillèrent et, après avoir vérifié que personne ne nous regardait, je soufflai :

— Dans combien de temps part votre vol ?

Il consulta brièvement la pendule au-dessus de moi avant de répondre.

— Deux heures.

Il sourit et se présenta :

— Je m’appelle Enzo.

— Sam.

Je le fixai dans les yeux, laissant les phéromones s’échapper lentement de mon corps et s’infiltrer en lui. Je vis le moment exact où mon pouvoir court-circuita son libre arbitre : ses pupilles se dilatèrent subitement alors qu’un désir violent le submergeait et que son rythme cardiaque s’accélérait. Je n’avais pas vraiment besoin de me servir de mes dons pour le séduire, c’était juste pour gagner du temps… et pour me permettre de lui faire oublier notre rencontre dès que nous en aurions fini. J’avais pris pour habitude de m’effacer de la mémoire de mes amants, ne voulant pas risquer que l’un d’eux ne découvre ma véritable nature.

Alors que je m’apprêtais à lui suggérer de me suivre dans l’un des salons privés, mon attention fut subitement attirée par un mouvement sur ma droite. Un peu surpris, je tournai machinalement la tête. Mon regard se posa sur le visage d’un inconnu qui parvint, bien malgré moi, à me faire oublier la présence d’Enzo. Du coin de l’œil, je vis celui-ci s’éloigner en secouant la tête, brutalement dégagé de mon emprise. Mais je ne m’en souciai pas. Tout ce qui m’importait, c’était cet inconnu qui se tenait à quelques pas, l’air circonspect. Le désir bestial que je ressentais pour cet homme était presque douloureux. Je n’hésitai pas un instant à utiliser mon pouvoir sur lui, voulant l’attirer dans mes filets sans perdre une seconde.

Je le vis se figer, ses yeux d’un vert clair peu commun fixés sur moi. Il était vêtu simplement, en jean et tee-shirt noir. Rasés sur les côtés, ses cheveux couleur corbeau étaient longs sur le dessus et ramenés en une queue de cheval basse. Sans même m’en rendre compte, j’augmentai la puissance de mes phéromones, lui intimant par un ordre silencieux de s’approcher. Il hésita une fraction de seconde puis s’avança jusqu’au bar. Il grimpa sur le tabouret abandonné par Enzo. Je ne pouvais le quitter du regard alors que le désir se faisait de plus en plus pressant. Malgré la puissance de ce que j’éprouvais, je réussis à garder le contrôle et à poser ma question rituelle d’une voix à peu près claire :

— Dans combien de temps part votre avion ?

— Une heure, répondit-il sans me quitter des yeux.

Je souris et il m’imita. Je levai une main pour caresser doucement la peau cuivrée de sa joue. Il frissonna lorsque mes doigts l’effleurèrent. Il avait le teint mat et quelque chose dans la forme de ses yeux me laissait à penser qu’il avait des origines moyenne-orientales.

— Quel est votre nom ?

— Ezra.

— Moi, c’est Sam. Où allez-vous, Ezra ?

Je me surprenais moi-même. En temps normal, lorsqu’un homme me plaisait, je ne perdais pas de temps à apprendre à le connaître. Je l’entraînais dans un coin tranquille, laissais mon envie de lui s’épanouir puis lui faisais tout oublier avant de retourner à ma routine. Seulement, avec celui-ci, c’était différent. J’avais le corps brûlant de fièvre tant je crevais d’envie de le soumettre à mes désirs. Pourtant, j’avais un besoin incontrôlable d’en savoir plus sur lui.

— À Paris, répondit-il de sa voix douce.

— Pour le travail ou le plaisir ?

Il resta silencieux quelques secondes, comme s’il cherchait la bonne réponse.

— Affaires familiales.

J’étais réellement troublé. Et je n’en comprenais pas la raison. Après tout, il n’était pas le plus bel homme du monde, son prédécesseur était bien plus attirant. Mais il y avait quelque chose en lui, dans son regard peut-être, quelque chose qui me donnait envie de le prendre dans mes bras et de l’y garder en sécurité… autant que puisse l’être un humain avec moi…

Je pris tout à coup conscience que mon service devait être terminé depuis quelques minutes. Je pouvais donc quitter le bar sans m’attirer les foudres de mon patron. Je fis le tour du comptoir sans quitter Ezra des yeux, puis lui fis signe de me suivre. Il obéit docilement ; il n’avait de toute façon pas le choix. Une fois dans l’un des salons privés, je refermai soigneusement la porte à clé. Je n’avais aucune envie d’être dérangé alors que j’allais tenter de résoudre le mystère de cet homme qui m’attirait d’une façon si nouvelle. Lorsque je me retournai vers lui, Ezra se tenait debout au milieu de la pièce, les bras ballants, son regard clair fixé sur moi. Je m’avançai lentement, m’imprégnant de son odeur. J’étais certain que plus jamais je n’oublierais sa fragrance si particulière, si agréable. Lorsque je ne fus plus qu’à quelques centimètres de lui, il entrouvrit les lèvres, comme pour parler, mais resta silencieux. Je pouvais entendre son pouls battre furieusement dans ses veines et une soif de sang que j’avais rarement ressentie avec autant d’intensité me dessécha soudainement la gorge. Inquiet à l’idée de lui faire du mal malgré moi, je reculai d’un pas. Il resta immobile, son regard toujours plongé dans le mien.

— Qui es-tu ? soufflai-je d’une voix blanche.

— Ezra.

Je secouai la tête. Je voulais en savoir plus sur lui, mais je ne savais même pas quelles questions poser. Cela n’était pas du tout dans mes habitudes. Je m’approchai à nouveau, retenant mon souffle en espérant que cela suffirait à calmer ma soif. Le désir charnel, lui, était toujours présent. Je sentais mon sexe pulser douloureusement dans mon pantalon et dus faire appel à toute la force de ma volonté pour ne pas l’obliger à se mettre à genoux pour me soulager de sa bouche si appétissante. Je levai la main pour caresser encore une fois sa joue. Le contact entre sa peau et la mienne m’arracha un nouveau frisson d’envie. Il ne bougeait toujours pas, soumis à mon pouvoir. Mon regard se focalisa sur ses lèvres et je me sentis perdre la bataille. Je me penchai lentement vers lui… nos bouches se frôlaient… Elles étaient sur le point de se toucher lorsqu’une sonnerie retentit brusquement dans la pièce, nous faisant tous deux sursauter. Je maudis la personne qui m’appelait à cet instant crucial et attrapai le téléphone pour l’éteindre. Lorsque je reportai mon attention sur Ezra, je le vis cligner des yeux plusieurs fois, l’air hagard. Et avant que j’aie eu le temps de réagir, il fit volte-face et s’enfuit, quittant la pièce à grandes enjambées.

J’étais sous le choc : jamais aucune de mes proies n’avait réussi à se défaire volontairement de mon emprise. Mais ma surprise n’était rien en comparaison de ma frustration. J’avais envie de lui et je refusais qu’il m’échappe. Je le suivis hors du salon, le cherchant des yeux dans le bar, en vain.

— Paris…, soufflai-je, me souvenant de ses paroles.

Je me précipitai dans le terminal et consultai le panneau d’affichage. L’embarquement pour le vol d’Ezra n’allait pas tarder à débuter. Je devais donc me dépêcher si je voulais l’intercepter avant qu’il monte à bord. Je courus en direction de la porte 7. Une fois là, je vis que les passagers commençaient déjà à s’engager dans le couloir menant à l’appareil. Je scrutai les lieux, ne prêtant aucune attention à ceux que je bousculais en cherchant celui que je ne voulais pas laisser fuir. Il n’était pas là. Je fis un second tour de la pièce, mais il n’était nulle part. Il avait sûrement dû embarquer parmi les premiers, pour mon plus grand malheur. Un instant, j’envisageai d’interroger le personnel, mais je savais déjà que cela ne servirait à rien : les consignes de sécurité étaient draconiennes et je ne parviendrais qu’à attirer l’attention sur moi, ce que j’étais censé éviter à tout prix.

J’étais à la fois énervé, frustré et découragé. Le visage et les yeux verts d’Ezra ne cessaient d’apparaître dans mon esprit alors que je retournais vers le bar. Une fois là, je pris mes affaires au vestiaire puis descendis jusqu’au parking. Lorsque je me garai devant mon immeuble, je n’avais aucun souvenir d’avoir effectué le trajet entre l’aéroport et Rome. Perturbé, je fermai les yeux. Les mains serrées sur le volant, je pris plusieurs profondes inspirations afin de tenter de chasser l’image d’Ezra de mon esprit. Voyant que je n’y parvenais pas, je me résignai et descendis enfin de voiture.

L’appartement où je vivais était situé dans un petit immeuble de trois étages dans le quartier Trastevere. Le bâtiment appartenait à ma famille depuis plus d’un siècle. Il y avait un logement par étage. J’occupais celui du troisième, les deux autres étant loués à des vampires. Une fois chez moi, je me laissai tomber sur le sofa en soupirant. Dès que je fermai les yeux, le visage d’Ezra réapparut et, avec lui, le désir et le manque. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je n’avais jamais ressenti quelque chose d’aussi intense… surtout pas pour un humain. D’habitude, je les séduisais grâce à mes pouvoirs, obtenais d’eux ce dont j’avais besoin, puis je leur faisais tout oublier avant de passer moi-même à autre chose. Ce que je ressentais pour Ezra était différent. Le désir qu’il provoquait en moi était incontestablement plus intense que tout ce que j’avais pu connaître avec les autres. Et surtout, il avait réussi à échapper à mon emprise alors que je l’avais déjà sous mon contrôle. Aucun humain avant lui n’était parvenu à rompre le lien de lui-même. Un court instant, je me demandai si j’avais pu me tromper, s’il avait pu être un vampire… mais non, c’était impossible. Il avait les yeux verts et non rouges. De plus, son odeur était caractéristique des humains.

Je ne sais combien de temps je restai immobile, tourmenté par mes pensées au sujet de cet homme. Une sonnerie stridente me fit émerger lentement du brouillard dans lequel je m’étais plongé sans le vouloir. L’insistance du son était si désagréable que je finis par me lever et me diriger vers la porte d’entrée.

— Ah ! Tu en as mis du temps ! Et tu n’es même pas prêt !

— Bonjour Rosa !

Ma cousine darda sur moi son regard rubis et secoua la tête, faisant voler ses longues boucles brunes. Elle portait une courte robe rouge qui mettait ses formes voluptueuses en valeur.

— Sam ! Tu m’as promis que tu serais à l’heure ! Heureusement que je suis passée te prendre, sinon tu aurais encore été en retard… et tu sais que ta mère déteste ça ! Va vite te doucher et te changer. Tu as une demi-heure !

Je ne répondis pas, me contentant de me réfugier dans ma chambre. Maintenant, j’avais encore moins envie qu’avant d’aller à la fête de ma cousine Lucinda, pourtant je n’avais pas le choix. Si je ne venais pas, outre le fait que Rosa allait m’en parler pendant des mois, voire des années, je risquais de contrarier ma mère… ce que je préférais éviter le plus possible.

Je pris une douche rapide, enfilai un pantalon noir et une chemise verte – de la même couleur que les yeux d’Ezra – avant de natter mes longs cheveux roux qui me descendaient jusqu’au bas du dos. J’aurais aimé les laisser détachés, mais ma mère détestait ma chevelure que certains disaient plus belle que la sienne. Je préférais donc ne pas lui donner un motif de plus de me réprimander. Pour terminer, je remis les lentilles rouges qui dissimulaient la couleur inhabituelle de mes yeux. J’avais subi suffisamment de brimades lorsque j’étais jeune à cause de mes prunelles du même violet que l’améthyste pour avoir compris que je devais les garder en permanence colorées, afin de passer un peu plus inaperçu au milieu des autres membres de ma famille. Je ne pus m’empêcher de sourire, comme à chaque fois. Je pouvais cacher la vraie couleur de mes yeux, cela ne servait à rien puisque, de toute façon, j’étais et serais toujours l’intrus, l’anomalie… le vilain petit canard… le seul et unique mâle né dans une famille de succubes depuis la nuit des temps...

Chapitre 2

Il était presque midi lorsque Rosa se gara devant le manoir familial. La maison datait du XIIIe siècle et avait été bâtie par le neveu du Pape Alexandre IV, avant d’être rachetée par ma grand-mère. Ma mère, Antonia Valencia, en avait hérité et c’était devenu la demeure où les jeunes de notre famille grandissaient à l’abri des regards des humains. Les succubes, comme les vampires, sont incommodées par les rayons du soleil. Un grand auvent avait donc été ajouté devant la demeure afin que nous puissions passer de l’abri des voitures, aux vitres bien évidemment conçues pour nous protéger du soleil, jusqu’au hall. La porte nous fut ouverte par Ernesto, le majordome humain de ma mère, qui avait l’air d’être aussi vieux que le manoir lui-même.

— Signorina Rosalina, Signor Samaël.

Il s’inclina si bas que je crus qu’il ne pourrait pas se redresser. Il le fit pourtant et nous conduisit jusqu’au grand salon où se déroulerait la fête. Bien entendu, nous connaissions le chemin, ayant tous deux vécu dans cette demeure pendant toute notre enfance. Lorsque nous arrivâmes devant les portes ouvertes, je vis que toute la famille, ou presque, était déjà là. Ma mère, comme à son habitude, trônait sur son fauteuil grenat installé tout au fond de la pièce. Son regard sévère se posa sur moi et je dus réprimer un frisson. Elle ne m’avait jamais aimé et, si elle l’avait pu, elle m’aurait sûrement fait disparaître dès ma naissance. Seulement elle avait dû me garder, car l’infanticide était puni de mort chez les succubes. Alors même si j’étais une abomination, comme elle aimait à me le rappeler lorsque j’étais enfant, elle avait été contrainte de me conserver à ses côtés jusqu’à ce que je sois en âge de travailler et d’aller vivre loin d’elle.

Sentant la tension qui m’avait subitement envahi face à ma génitrice, Rosa posa sa main dans le creux de mes reins. Lorsque je me tournai pour la regarder, elle m’adressa un sourire d’encouragement. Je détestais venir dans cette maison. Je détestais les airs moqueurs, dégoûtés ou carrément haineux qui s’affichaient sur les visages de la plupart de mes sœurs, tantes et cousines. Pourtant, je n’avais pas le choix : je devais être présent lors de toutes les cérémonies d’Éveil, comme l’exigeait la tradition de notre famille.

Les succubes naissaient immortelles. Le moment où elles subissaient l’Éveil déterminait l’âge qu’elles auraient pour l’éternité. Jusque-là, elles vieillissaient et pouvaient enfanter comme les humaines. Elles se nourrissaient à la fois d’aliments « normaux » et de sang. Et elles étaient immunisées contre toutes les maladies existantes mais devaient dormir au moins quatre heures par nuit. Le pouvoir d’attraction physique apparaissait à la puberté et se développait au fil des années. L’énergie sexuelle devenait alors une nouvelle source d’alimentation, bien plus satisfaisante que les autres. Pour la plupart des succubes, l’Éveil survenait entre vingt-cinq et trente ans. À ce moment-là, leurs corps cessaient de vieillir. Elles devenaient stériles et surtout immortelles.

L’Éveil de ma mère avait eu lieu en 1865, juste après la naissance de sa troisième fille. Lorsqu’en 1987 elle découvrit qu’elle était enceinte, ce fut à la fois un choc et une bénédiction pour elle et pour toute la famille. Jusqu’à ma naissance… Bien sûr, il n’y eut aucune échographie durant la grossesse. Les succubes n’en avaient besoin ni pour connaître le sexe du bébé, qui ne pouvait être qu’une fille, ni pour savoir si elle serait en bonne santé puisqu’elle était immunisée contre toutes les maladies dès sa conception. Lorsque ma mère me mit au monde, ce fut un véritable séisme dans la famille. Aucun mâle n’était jamais né d’une succube depuis que notre race existait. J’étais le premier, une véritable anomalie génétique, le seul et unique incube ayant jamais vu le jour.

Ma mère était depuis bien longtemps l’une des principales conseillères du Sire de Rome. Elle n’admettait pas que le destin lui ait joué un si mauvais tour en m’envoyant dans sa vie. Alors elle me confia à ma tante Julietta, la mère de Rosa, qui m’éleva sans faire de distinction entre sa fille et moi. Ma cousine avait déjà huit ans à ma naissance et elle fut la seule, avec sa mère, à ne jamais me rejeter. Le reste de la famille me considérait comme un rebut et ne m’adressait pratiquement jamais la parole. Lorsque l’une d’entre elles le faisait, c’était pour me traiter de monstre ou d’autres qualificatifs du même genre. S’il n’y avait pas eu Rosa, je n’aurais peut-être pas réussi à résister à leurs attaques verbales… et parfois physiques… Je gardais encore des séquelles psychologiques de certaines tortures que j’avais subies, notamment sous forme de cauchemars récurrents. Dès que j’avais pu le faire, j’avais fui loin du manoir et m’étais installé dans mon appartement actuel. Je ne payais pas de loyer et mettais presque tout mon salaire de côté dans l’espoir de pouvoir un jour réaliser mon rêve : partir vivre à l’autre bout du monde, le plus loin possible de celles qui m’avaient fait souffrir durant mon enfance, ma mère principalement.

***

Je pris place sur l’un des sofas, à côté de tante Julietta et de Rosalina. Ma mère m’ignora le reste de l’après-midi, à mon grand soulagement. Tandis que la cérémonie de l’Éveil de Lucinda se déroulait, mon esprit ne put s’empêcher de partir en direction d’Ezra. Même si le désir que je ressentais en pensant à lui s’était quelque peu calmé, le mystère qu’il représentait ne cessait de me tourmenter. Comment avait-il pu se défaire ainsi de mon emprise ?

Lorsque ma mère eut prononcé son discours et que les discussions eurent repris, je me tournai vers Rosa.

— Ça ne te dirait pas qu’on s’éclipse deux minutes ?

Elle fronça les sourcils. Elle avait bien évidemment compris que je voulais lui parler en privé. Elle se leva, fit un léger signe de la main à tante Julietta et je la suivis dans le couloir menant à la nursery. Actuellement, les bébés étaient avec leurs mères dans le grand salon et nous étions sûrs que personne ne viendrait nous y déranger avant plusieurs heures. Elle s’installa sur l’un des rocking-chairs et croisa les bras sur sa poitrine, son regard fixé sur moi. Je me mis à faire les cent pas, cherchant par où commencer.

— Si tu tournes en rond comme ça, tu vas me donner la migraine.

— Tu ne peux pas en avoir, lui rappelai-je.

— Avec toi dans les parages, rien n’est moins sûr ! Bon, alors, de quoi voulais-tu me parler ? Ou de qui ?

Je grimaçai. Elle me connaissait décidément trop bien. J’arrêtai mes pas face à elle et m’assis sur le sol en tailleur, les mains posées sur mes genoux, le regard vrillé au sol.

— Samaël ?

Son ton était clairement inquiet. Sans lever les yeux, je demandai :

— Est-ce que tu sais s’il est possible à un humain de se libérer de notre emprise ?

— De lui-même ?

Je hochai la tête. Elle resta silencieuse un si long moment que je finis par me redresser. Je la trouvai en train de me fixer, pensive.

— Cela t’est arrivé ?

J’hésitai. Même si je voulais tout lui raconter, quelque chose en moi me hurlait de garder le secret sur l’existence d’Ezra. Il me fallut quelques secondes pour réaliser que c’était de la peur. Je craignais que révéler ce qui s’était passé le mette en danger. Ce qui était totalement idiot puisque Rosa ne pourrait pas plus le retrouver que moi… et j’étais sûr qu’elle ne ferait jamais rien qui puisse me blesser. Alors je pris une profonde inspiration et lui racontai tout, n’omettant que le prénom de celui qui continuait à me tourmenter l’esprit et les sens. Lorsque j’eus fini, elle se laissa glisser sur le sol face à moi, repliant ses longues jambes fuselées sous son corps mince. Elle plongea son regard dans le mien et je pus y lire une réelle inquiétude.

— Quelqu’un d’autre est-il au courant ?

— Tu sais bien que tu es la seule à qui je peux me confier ainsi.

— Tant mieux !

Je fronçai les sourcils, sentant qu’elle me cachait quelque chose.

— Qu’est-ce que tu sais que j’ignore ?

Elle haussa les épaules, puis soupira.

— Rien de concret. Une rumeur…

— Je t’écoute.

— Je ne sais pas si…

— Tu en as trop dit pour te taire maintenant ! Parle !

Elle hésita à nouveau avant de murmurer :

— J’ai entendu dire que Sophia s’était fait rembarrer une fois par un homme qu’elle a tenté de séduire.

— Qui était-ce ?

— Je l’ignore. Tu dois bien te douter qu’elle ne s’en est pas vantée.

— Alors, comment…

Les joues de Rosa rougirent légèrement.

— Disons que j’ai surpris, tout à fait par hasard, une conversation entre elle et votre mère. C’était juste avant qu’elle parte pour le sommet. Elle disait que l’homme en question serait présent et elle se demandait s’il serait toujours insensible à ses charmes.

Je réfléchis un court instant et énonçai ma supposition à voix haute.

— S’il était au sommet, il fait partie de l’entourage de l’un des Sires. Et, donc peut-être qu’il a été hypnotisé pour être immunisé contre le pouvoir des autres vampires ou des succubes.

Rosa ne parut pas convaincue par mon idée et, au final, je ne l’étais pas non plus.

— J’ignore qui est cet homme, mais celui que tu as rencontré cet après-midi a peut-être la même résistance. Ou bien c’était le même que celui qui a repoussé Sophia.

Je soupirai profondément. Il était hors de question que j’aille demander à ma sœur aînée si le seul humain qu’elle n’avait pas réussi à mettre dans son lit était Ezra. Elle m’avait toujours détesté, peut-être même plus que notre mère. Et maintenant qu’elle était devenue la Dame de Prague, j’étais sûr qu’elle ne prendrait même plus le temps de m’accorder son habituel regard haineux.

— Je ne sais pas qui il est…

— Mais tu aimerais le savoir ?

— Bien sûr ! Je veux comprendre comment il a pu…

Rosa m’interrompit.

— Ce n’est pas seulement pour ça, n’est-ce pas ?

Je hochai la tête, vaincu par sa perspicacité.

— Je n’arrive pas à le sortir de mon esprit. Il m’obsède… au point que j’ai l’impression que je ne parviendrai plus jamais à penser à quelqu’un d’autre qu’à lui.

Ma cousine soupira et prit mes mains dans les siennes.

— Samaël… Tu sais bien que nous autres, succubes, nous ne pouvons pas tomber amoureuses. Ce n’est pas dans notre nature.

— Je ne suis pas… Rosa, je suis une anomalie… Et peut-être que le fait que je sois un mâle n’est pas la seule chose qui me différencie du reste de notre espèce. J’ai vingt-huit ans et rien n’indique que mon Éveil approche.

Elle me dévisagea longuement en silence, puis se redressa pour me serrer dans ses bras.

— Quoi que tu sois… quoi que tu deviennes… tu pourras toujours compter sur moi, tesoro1...