Le secret de Valentina

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Saga « La fierté des Corretti : Passions siciliennes », tome 3

Gio Corretti : le plus intrépide des Corretti est prêt à tout pour gagner le cœur de la femme qu’il n’a jamais oubliée.
A la mort de son frère, Valentina s’est fait deux promesses : vouer une haine éternelle à Gio Corretti, l’homme responsable de ce terrible accident, et protéger ses parents, si affectés par cette perte. Aujourd’hui, hélas, alors que sa petite entreprise est au bord de la faillite, un seul homme peut l’aider : Gio. Si elle veut offrir à ses parents la vie meilleure qu’ils méritent, elle va devoir se résoudre à lui demander du travail. Mais à peine croise-t-elle le regard de Gio que Valentina comprend que les sentiments troublants qu’il a toujours éveillés en elle sont plus puissants que jamais. Dans ces conditions, comment travailler pour cet homme qu’elle s’est juré de haïr… et avec lequel tout avenir lui est interdit ?

Publié le : dimanche 1 juin 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280317634
Nombre de pages : 160
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La fierté des Corretti

Passions siciliennes

Magnats de la presse, impitoyables hommes d’affaires ou artistes renommés, les Corretti règnent en maîtres incontestés, de Palerme à Syracuse, depuis des générations.

Aujourd’hui, leur arrogance, les scandales, ainsi que de terribles secrets de famille, menacent de précipiter leur chute et de sonner le glas de cette prestigieuse dynastie.

Et si seul l’amour avait le pouvoir de sauver les Corretti ?

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1.

C’était lui qui devrait se trouver dans ce cercueil, pas son meilleur ami…

Dans l’ombre du grand pin, Giacomo Corretti regardait le cercueil descendre dans la tombe, à quelques mètres de l’endroit où il se cachait. Pétrifié de douleur, il se maudit une fois de plus pour sa lâcheté.

Le petit groupe de gens rassemblés autour de la tombe commença à se disperser, tandis que les dernières paroles du prêtre flottaient encore dans l’air printanier, accompagnées par l’odeur âcre de l’encens. Il ne devrait pas faire aussi doux, songea soudain Gio. Ça ne devrait pas être le printemps. La mer ne devrait pas scintiller sous un soleil radieux. Si seulement des nuages apocalyptiques pouvaient obscurcir le ciel, et une tempête se déchaîner contre ce cimetière. Contre lui…

Les sanglots de la mère de Mario, que son mari soutenait à grand-peine, étaient déchirants. A côté de ses parents, la sœur de Mario, grande et mince, restait impassible, le dos bien droit. Ses longs cheveux châtains étaient nattés sur la nuque et un foulard noir lui couvrait la tête. Son tailleur noir de mauvaise qualité laissait deviner sa silhouette frêle d’adolescente de dix-sept ans.

Il était inutile qu’elle tourne la tête. Gio connaissait son visage dans ses moindres détails. Peau mate aussi douce qu’un pétale de rose. Lèvres pulpeuses suggérant une sensualité naissante. Splendides yeux en amande couleur d’ambre.

Des yeux de tigre.

Des yeux qu’il avait vus étinceler de peur et de colère mêlées chaque fois qu’elle les avait surpris, Mario et lui, en train de flirter avec le danger qu’ils aimaient tant…

Comme si elle sentait son regard sur elle, Valentina Ferranti se retourna et fixa l’endroit précis où Gio se tenait. Il était trop tard pour s’enfuir. Pivotant complètement sur elle-même, elle le regarda longuement. Très pâle, elle avait le visage bouffi d’avoir trop pleuré. Dans son regard éteint se lisait une souffrance indicible. Et c’était lui qui en était la cause. C’était lui qui était responsable de cette perte irréparable.

Gio se remémora les paroles insouciantes qu’il avait eues ce soir-là. « Ne t’inquiète pas, je veillerai à ce qu’il soit de retour devant ses livres avant minuit, comme Cendrillon… » Le désespoir de Valentina semblait le narguer. Elle avança soudain vers lui à grands pas, les poings crispés et les traits déformés par la colère.

Elle s’immobilisa à quelques centimètres de lui. Si près qu’il sentit son parfum frais et fleuri. Détail incongru au milieu de tant de tristesse.

— Tu n’es pas le bienvenu ici, Corretti, dit-elle d’une voix rauque.

La gorge de Gio se noua douloureusement.

— Je…

Il s’interrompit en sentant le raidissement familier de ses cordes vocales, puis il décida de l’ignorer.

— Je sais.

Le fait d’avoir réussi à prononcer ces deux mots sans bafouiller ne lui fut d’aucun réconfort. C’était Mario, le frère de Valentina et son meilleur ami, qui l’avait patiemment aidé à surmonter le bégaiement dont il avait souffert enfant.

A vingt-deux ans, il portait toujours la cicatrice laissée par des années d’humiliation. Et pourtant, à cet instant il aurait eu envie de bégayer de nouveau. Afin de subir les railleries de Valentina… Sauf qu’elle ne s’était jamais moquée de lui. Elle avait toujours été d’une délicatesse extrême. Quand il lui était arrivé de bégayer devant elle, jamais elle ne s’en était servie pour l’humilier comme tous les autres le faisaient. En particulier sa famille.

Tout à coup, elle lui décocha en pleine poitrine un coup de poing assez violent pour le faire vaciller.

— Il était tout pour nous et à cause de toi il n’est plus là, déclara-t-elle d’une voix brisée par le chagrin. Il devait obtenir son diplôme l’année prochaine et commencer une brillante carrière. Et toi… que peux-tu faire pour nous ? Rien. Va-t’en, Corretti. Ta présence ici est indésirable.

Elle réprima un sanglot avant d’ajouter :

— Si tu ne l’avais pas incité à sortir ce soir-là…

Elle s’interrompit et se mordit la lèvre. Gio sentit le sang se retirer de son visage.

— Je regrette… je regrette tellement…

— C’est ta faute. Je te hais, Corretti. Je te haïrai éternellement parce que tu es vivant et que lui ne l’est plus.

Valentina regarda Gio comme si elle brûlait d’envie de le pousser du haut de la falaise voisine pour avoir le plaisir de le regarder se fracasser sur les rochers.

— Viens, Valentina. Il est temps de partir.

La voix du père de Valentina les fit tressaillir tous les deux.

— Ce n’est ni le lieu ni l’heure, ajouta-t-il en prenant sa fille par le bras.

Le visage de la jeune fille se décomposa et elle le suivit sans un regard de plus pour Gio. Au bout de quelques mètres, le père de Mario s’immobilisa, se tourna vers Gio et secoua lentement la tête. Il avait vieilli de dix ans en quelques jours et ses yeux exprimaient une tristesse infinie. Le cœur de Gio se serra. C’était pire que s’il avait craché à ses pieds ou lui avait donné un coup de poing comme Valentina.

La vérité était implacable. S’il n’avait pas insisté pour que son ami sorte avec lui ce soir-là, rien ne serait arrivé… Accablé, Gio ne désirait plus qu’une chose : mourir à son tour. Tout ce qu’il chérissait avait disparu. Tout ce qu’il y avait eu de bon dans sa vie était détruit à jamais.

Mais le suicide serait trop facile. Mourir serait bien plus facile que vivre avec cette souffrance jour après jour. Vivre en sachant qu’il avait réduit au désespoir une famille entière. C’était son lot et le remords l’accablerait jusqu’à la fin de ses jours.

Sept ans plus tard…

C’était le mariage de la décennie. Deux des familles les plus puissantes de Sicile seraient bientôt unies par les liens sacrés du mariage. Valentina eut une moue de dérision. Sauf que tout le monde savait qu’entre Alessandro Corretti et Alessia Battaglia il n’était pas question d’amour. C’était un mariage d’intérêt, qui permettrait à la famille Corretti de continuer à prospérer pendant des générations. Et peu importait si ça impliquait de s’allier à leurs plus grands rivaux.

Valentina porta une main à sa poitrine. Le simple fait d’évoquer le nom Corretti l’oppressait. Dire que c’était pour eux qu’elle travaillait en ce moment… Comme elle aurait aimé pouvoir envoyer au diable Carmela Corretti, la mère du marié ! Malheureusement, elle ne pouvait pas s’offrir ce luxe.

Depuis qu’elle avait créé son entreprise de traiteur à domicile, Valentina devait travailler avec acharnement avec ses quelques employés pour maintenir à flot la petite société qui lui permettait de subvenir aux besoins de ses parents âgés. Elle savait que si elle avait été choisie par Carmela — qui avait la réputation de regarder à la dépense malgré l’immense fortune des Corretti — c’était en partie dû à ses tarifs très raisonnables. En clair, ridiculement bas… Mais un engagement aussi important représentait une occasion inespérée de se faire une réputation.

Tout en terminant les canapés au caviar, Valentina ne put s’empêcher de se remémorer les paroles de Carmela quelques semaines plus tôt.

« Il faut que ce soit l’événement le plus prestigieux de la décennie. Le budget consacré à la nourriture sera bien sûr illimité. Vous êtes consciente que si vous ne vous montrez pas à la hauteur, mademoiselle Ferranti, vous ne travaillerez plus jamais sur cette île, n’est-ce pas ? »

Elle avait fait appel à toute sa volonté pour masquer son angoisse. Quitter la Sicile et ses parents n’était pas envisageable. Cependant, Carmela avait raison. Si la réception était un fiasco, elle aurait beaucoup de chance si elle parvenait à trouver une place de serveuse à temps partiel dans une pizzéria de Naples… Elle avait donc répliqué d’un ton poli : « Bien sûr, madame Corretti, je suis consciente de l’enjeu. »

Si bien qu’aujourd’hui, ses employés et elle étaient sous-payés pour confectionner les canapés au caviar les plus chers du monde. Lors de la présentation du menu qu’elle avait élaboré et de la dégustation des échantillons, Valentina avait vécu l’heure la plus éprouvante de toute sa carrière. Quand Carmela avait fini par donner son approbation d’un geste dédaigneux de la main, elle était restée clouée sur place un long moment, n’osant pas y croire. Si bien que Carmela avait lancé d’un ton sec : « Eh bien ? Qu’attendez-vous pour vous mettre au travail ? »

Les œufs de saumon et le saumon fumé avaient été commandés en Ecosse. Le bœuf pour le repas en Irlande. Quant au caviar béluga, il venait bien entendu de Russie. Le champagne réservé à la table principale, une cuvée de 1907, avait été récupéré d’un naufrage tristement célèbre et son prix était trop astronomique pour que Valentina puisse l’assimiler. Pour les autres tables il était prévu du Bollinger.

Non, l’argent n’était pas un problème pour les Corretti lorsqu’il s’agissait d’afficher leur richesse. En revanche, ils n’hésitaient pas à lésiner sur la rémunération de la main-d’œuvre…

Valentina souffla sur une mèche folle qui lui tombait sur les yeux et recula pour mieux étudier les plateaux de canapés. Ses deux employés la rejoignirent et Franco commenta avec enthousiasme :

— Ce sont de véritables œuvres d’art. Val, tu t’es surpassée.

Valentina eut un petit sourire contrit.

— Il faut espérer qu’ils seront aussi agréables au palais qu’à l’œil.

Il fallait reconnaître que les canapés aux œufs de saumon enveloppés dans des tranches de saumon fumé étaient très appétissants… Son estomac gargouilla et elle leva les yeux vers l’horloge. Avec un petit cri horrifié, elle enleva son tablier et chercha du regard le sac qui contenait son uniforme.

— Franco, veille à ce que les chefs soient à l’heure pour le déjeuner. Et Sara, assure-toi que les serveurs sont en tenue et prêts à monter ces plateaux. Il faut sortir le reste des canapés des réfrigérateurs maintenant. Et demande à Tomasso de vérifier que toutes les bouteilles de champagne sont en place dans leurs seaux.

Elle laissa ses employés s’affairer. La réception ayant lieu dans le plus somptueux des hôtels Corretti, situé juste en face de l’église où serait célébré le mariage, elle avait à sa disposition tous les équipements ainsi que le personnel du restaurant gastronomique. Son rôle consistait essentiellement à superviser les opérations, mais c’était elle qui était responsable du buffet comme du repas.

Elle se rendit dans le vestiaire et enleva son jean et son T-shirt pour enfiler sa tenue de travail, tailleur noir et chemisier blanc. Carmela était trop maligne pour prendre le moindre risque. En cas de problème, l’honneur des Corretti ne serait pas entaché. Elle pourrait fustiger le traiteur extérieur… Certes. Mais de son côté elle avait une occasion unique d’asseoir sa réputation ! Il suffisait de faire en sorte que tout se passe bien. C’était aussi simple que ça !

Elle s’examina dans le miroir et fit la grimace devant ses joues rouges et ses yeux cernés. Avec des mains tremblantes, elle fouilla dans sa trousse de maquillage et s’efforça de masquer les dégâts causés par plusieurs nuits d’insomnie.

Combien de fois avait-elle imaginé qu’un invité s’étouffait avec un canapé ou bien qu’une intoxication alimentaire faisait des ravages après le repas de noce ? Roulant les yeux devant le miroir, elle releva ses cheveux en chignon sur le sommet de son crâne, puis se jeta un dernier coup d’œil. Pas de bijoux et maquillage minimal. Tout pour se fondre le plus possible dans le décor. Après avoir rangé ses affaires dans son sac, elle enfila une paire d’escarpins noirs.

Ce fut seulement lorsqu’elle regagna la cuisine que la question s’insinua sournoisement dans son esprit. Et s’il était là ? « Non, il ne sera pas là », se dit-elle aussitôt, assaillie par une bouffée de panique. Pourquoi serait-il là ? Il était de notoriété publique qu’il avait quitté sa famille à seize ans pour conquérir son indépendance et qu’il avait fait carrière dans l’élevage et le dressage de pur-sang, ce qui l’avait encore éloigné des affaires familiales.

« Il ne sera pas là », se répéta fermement Valentina. Parce que s’il était là… Elle fut submergée par une colère mêlée de souffrance, à laquelle s’ajoutait un sentiment beaucoup plus déstabilisant et difficile à définir.

Non, il ne serait pas là. Il ne pouvait pas être là. Elle était beaucoup trop vulnérable aujourd’hui pour supporter de se retrouver face à Giacomo Corretti. S’il y avait une justice en ce monde, il serait tenu à distance par la simple force de sa colère et de sa haine.

* * *

Gio glissa les doigts entre son col de chemise et son cou. En vain. Il laissa échapper un juron étouffé. S’il avait du mal à respirer, ça n’avait rien à voir avec son nœud papillon… Si seulement il pouvait se trouver à l’autre bout de l’île, dans son uniforme habituel — jean, T-shirt et bottes — avec ses chevaux !

La place qui séparait l’hôtel Corretti de l’église grouillait de monde. De toute évidence, la cérémonie du mariage était terminée mais la réception n’avait pas encore commencé.

Bon sang. Lui qui espérait être en retard également pour celle-ci… S’il était venu, c’était uniquement parce que sa mère l’avait supplié.

Il l’entendait encore : « Gio, tu ne vois jamais tes frères ni personne d’autre. Tu ne peux pas continuer à t’isoler comme ça. S’il te plaît, viens. »

Il avait failli rétorquer : « Pourquoi le devrais-je ? »,mais il s’était retenu. Sa relation avec sa mère était déjà beaucoup trop fragile.

Pendant son enfance, il avait vu sa mère perdre peu à peu toute estime d’elle-même en s’efforçant en vain de retenir son mari volage, décédé depuis. Malheureusement, il vivait lui-même à cette époque des moments très difficiles. Si bien que malgré l’affection qu’il éprouvait pour sa mère, le fossé qui s’était creusé entre eux semblait de plus en plus difficile à combler.

Cependant, aujourd’hui, il était adulte et s’appesantir sur le passé ne servait à rien. Si sa mère tenait vraiment à ce que tous ses fils soient rassemblés pour le mariage de leur cousin, il pouvait bien faire un effort…

Voilà pourquoi il se trouvait à présent aux abords de l’hôtel Corretti. Il réprima une moue de dérision. Une habitude, en quelque sorte. Ne vivait-il pas en marge de sa famille depuis des années ? Le plus jeune garçon de la dynastie des Corretti. Le plus jeune de sa famille. Dominé par deux frères qui luttaient pour le pouvoir, et par un père dur et exigeant avec tous ses fils, y compris et surtout avec le plus discret. Celui qui l’avait déçu sur tous les plans. Celui qui était trop faible pour être un vrai Corretti.

Chassant de son esprit les souvenirs qui menaçaient de le déstabiliser, Gio passa la main dans ses cheveux. Il n’était peut-être pas rasé d’aussi près qu’il le pourrait, mais tant pis. D’un pas résolu, il se dirigea vers l’hôtel.

* * *

Valentina regardait son collant filé. Alessandro Corretti, le marié, avait failli la faire tomber. Au lieu du couple de jeunes mariés radieux qu’elle attendait, c’était le marié seul qui était entré dans la salle de réception. Comme une tornade. Le plateau de canapés qu’elle avait dans les mains avait été projeté en l’air, tandis qu’Alessandro, visiblement inconscient des dégâts, avait continué sur sa lancée. Alors qu’elle ramassait les canapés tombés par terre, Sara l’avait rejointe pour l’aider et lui avait glissé à mi-voix :

— Le mariage est annulé. La mariée vient de plaquer le marié dans l’église.

Effarée, Valentina l’avait regardée sans comprendre, puis elle avait perçu une rumeur confuse. Les invités avaient visiblement décidé de se rendre à la réception malgré tout.

Avant qu’elle ait le temps de reprendre ses esprits, Carmela Corretti avait fait irruption dans la salle, s’était dirigée droit sur elle et l’avait agrippée par le bras.

— Le mariage est peut-être annulé mais vous allez servir tous les gens qui se présenteront, c’est compris ?

Puis, elle avait ajouté d’un air hautain :

— Et étant donné qu’ils seront beaucoup moins nombreux que prévu, je ne vous paierai pas pour services non rendus.

L’espace d’un instant Valentina était restée muette de stupeur, puis elle avait protesté d’une voix étranglée :

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