Le secret des loups

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Alors qu’il traque, comme chaque nuit, une bande de criminels insaisissables qui se cachent dans le parc de la ville et tuent sauvagement leurs victimes, Adam aperçoit une ombre sous le couvert des arbres.
S’étant approché en silence, il retient un juron. Car la silhouette qui se tient à quelques pas de lui, dans un rayon de lune, est celle d’une femme. Une créature à la chevelure luxuriante qui le fixe d’un regard farouche avant de disparaître brusquement en laissant derrière elle un parfum entêtant.
Une fragrance envoûtante qui obsède Adam et l’emplit d’un trouble étrange et inconnu…
Publié le : samedi 1 décembre 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280249812
Nombre de pages : 288
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Sur le boulevard qui longeait le parc, un long cortège de véhicules se partageaient les deux voies, pare-chocs contre pare-chocs. Les noctambules de Miami à bord de leurs voitures rutilantes côtoyaient des poids lourds et des camionnettes de livraison. La ville ne dormait jamais. De toutes les fenêtres ouvertes s’échappait de la musique à plein volume. La puanteur des gaz d’échappement saturait l’air, rendant moins perceptible l’odeur de loup. Moins perceptible, reconnut Tory McKidd, mais toujours bien présente. Après un dernier regard au ot de véhicules, la jeune femme tourna le dos aux lumières de la ville pour plonger dans la pénombre du parc, que le boulevard bordait sur son côté ouest. A chacun de ses pas, l’odeur singulière, un mélange de fourrure et de peau, devenait plus entêtante. Pour qui savait reconnaître cette odeur si particulière, il n’était pas bien difIcile de remonter la piste. Comme la traînée de petits cailloux dans les contes pour enfants. Une meute avait marqué ce parc, comme une bande de chats de gouttière délimitant son territoire, au point que l’atmosphère en était presque fétide, une fois franchis les premiers bosquets d’arbres. Tory
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reconnaissait parfaitement cette odeur familière, si proche de la sienne. Celle-ci faisait partie intégrante de son ADN, entrelacée avec ses propres gènes. Ses gènes de loup-garou. Elle savait à quel point il pouvait être dangereux pour une femelle, qu’elle soit humaine ou louve, de s’approcher ainsi d’une meute inconnue. Toutefois, Tory ne se souciait plus de sa propre sécurité. En fait, elle ne se souciait plus de rien depuis la mort de son frère. La seule chose qui l’intéressait encore, le seul objectif qui lui permettait d’avancer, c’était de retrouver le meurtrier. Pour cela, elle devait explorer ce parc. Après avoir jeté un bref regard vers la lune aux trois quarts pleine dans le ciel, elle poursuivit sa route. ïl lui restait encore quelques jours avant d’entrer en phase de transformation. Ensuite, elle pourrait abandonner sa forme humaine pour prendre l’ap-parence d’une bête. Six mois plus tôt, quelque part sous ces arbres, son frère avait été assassiné. On avait tendu un piège à Mark McKidd, avant de lui iniger des tortures indi-cibles. On l’avait roué de coups, on avait atrocement mutilé son corps, qu’on avait ensuite abandonné, sans vie, sur une étendue de pelouse. Mark était un loup-garou héréditaire et adulte. ïl était fort, puissant, d’une habileté extrême. ïl était à même de surmonter les pires épreuves et de se sortir de situations risquées. Théoriquement, il était capable de survivre à presque n’importe quoi. Alors, que s’était-il passé ? Cela faisait six mois que son frère était mort. Mort. Une sentence déInitive et insupportable. Plus
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de dîners complices, de chamailleries ou de virées joyeuses. ïl était le seul membre de la famille qui lui restait. Tous les autres étaient déjà décédés. A présent, il ne restait plus qu’elle. Elle était seule. Plus personne pour la mettre en garde contre la témérité de la mission qu’elle s’était Ixée. Cela dit, la témérité était de toute évidence un trait caractéristique des loups-garous, pour le meilleur et pour le pire. Au même titre qu’un sens aigu du territoire. Depuis six mois, elle évitait ce parc où son frère avait poussé son dernier soupir, redoutant les images que l’endroit ne manquerait pas de faire naître en elle. Car Tory possédait un don de vision. Elle savait qu’elle ne supporterait pas de voir à l’œuvre le mal qui régnait avec tant d’impudence sur un espace public. Elle n’avait pas eu envie d’assister à la rediffusion de la mise à mort de son frère. A présent, la situation était différente. Elle en avait assez de l’impuissance des forces de l’ordre, assez de constater que le tueur de Mark était toujours en liberté. ïl était temps qu’elle reprenne les choses en main. Sur le qui-vive, Tory sentit soudain un changement brutal dans son environnement. Le poids d’une présence soudaine. Lentement, elle releva le menton pour humer l’air. En plus de l’odeur de loup, le parc charriait à présent un parfum lourd, épais, électrique, proche de celui de la foudre. Un parfum de colère. Là, non loin des badauds qui ne se doutaient de rien, un mélange de loup, de mal et de colère ottait dans l’air, alourdissant l’atmosphère comme si tout ce que Miami comptait de plus sombre s’était rassemblé en ce point de la ville.
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Toute cette obscurité. Ai-je vraiment envie de savoir ? Tendue à l’extrême, l’oreille aux aguets, Tory tourna la tête. Déjà, elle sentait sa peau frissonner, signe avant-coureur d’une vision qui allait bientôt l’assaillir. Seuls ceux qui n’en avaient jamais fait l’expérience rêvaient de posséder un tel pouvoir. Pour sa part, elle avait toujours considéré cela comme une malédiction. Un don qui lui conIrmait ce que cette odeur de foudre lui avait déjà appris : un être au corps saturé d’adrénaline approchait. Un gêneur ? Ou une piste ? C’était peut-être sa seule chance de découvrir ce qui était arrivé à son frère, dernier descendant mâle des McKidd. Elle devait se montrer à la hauteur de la tâche. Tory leva les yeux vers le ciel. La lune n’était pas encore pleine, mais sa présence dans cette phase avancée se faisait déjà sufIsamment sentir pour lui venir en aide. D’un geste rapide, elle remonta les manches de son chemisier noir et tendit ses bras nus vers l’astre brillant. Elle laissa la clarté vive et argentée baigner sa peau, comme d’autres se laissent dorer au soleil. Aussitôt, elle ressentit une vague de puissance se glisser en elle. Une onde d’énergie se répandit comme une traînée de poudre sur sa peau frémissante. Retenant un grondement, elle ouvrit la bouche pour absorber cette lumière qui se déversa comme un liquide dans sa bouche. Au bout de quelques secondes, elle déglutit et ferma les yeux. Un pouls arythmique se mit à battre à son cou. Lentement d’abord, avant de s’accélérer en une danse endiablée. Elle serra les poings. En période de pleine
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lune, ses mains auraient arboré des griffes acérées et mortelles. Mais l’heure n’était pas encore venue. Un raz-de-marée sensoriel s’abattit sur elle, faisant naître un besoin impérieux. Une pulsion de vie irrésistible. Pas pour elle, mais pour quelque chose d’autre. Quelque chose d’extérieur à elle-même, mais qui faisait paradoxalement partie intégrante de son être. En l’occurrence, l’émergence d’une forme nouvelle de sa personnalité. Un mélange unique de femme et de louve. Une femelle loup-garou. Une lycanthrope. La transformation n’aurait pourtant pas lieu ce soir-là. Non, ce soir, elle avait juste besoin d’un petit coup de pouce, un petit bonus de courage et de vitesse. ïnondée de clarté lunaire, elle se mit soudain à trembler. En écho aux battements fous de son cœur, elle ressentit une boule de feu se ruer en elle, une boule de feu qui grossissait à chaque inspiration et chassait les frissons qui la parcouraient quelques instants plus tôt. FortiIée par cette chaleur, Tory se remit en marche. Elle attendait que quelque chose se manifeste dans le parc, sous une forme ou une autre. Revigorée par l’éclat de la lune, la créature obscure tapie dans son ADN serait alors en mesure d’analyser la situation avec plus d’acuité sensorielle.
Adam Scott, agent de la police de Miami, lâcha un chapelet de jurons et accéléra l’allure. Le type qu’il était en train de poursuivre courait comme un lièvre, avalant les mètres avec une vitesse surpre-nante, étant donné sa taille et sa carrure. Pour ne rien arranger, minuit avait sonné depuis un moment,
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ce qui signiIait qu’il n’y avait plus aucune lumière dans le parc. ïl ne distinguait rien dans le noir, en dehors du T-shirt blanc du malfaiteur. Apparemment, ce type avait l’air de connaître comme sa poche les moindres recoins de ce parc. L’avantage n’était pas du côté du policier. C’était une nuit de juin comme tant d’autres, à Miami : humide et sans le moindre soufe d’air. Adam se trouvait déjà en plein cœur de ce parc que les collègues du commissariat avaient gratiIé du doux sobriquet de « no man’s land ». C’était une zone de non-droit. Dans le ciel, la lune brillait, lui procu-rant juste assez de clarté pour ne pas trébucher. Les lampadaires du boulevard étaient trop loin pour être d’une quelconque utilité et sa lampe torche n’aurait fait que le gêner et ralentir sa course. Pour voir le côté positif de la situation — s’il pouvait y en avoir un, lorsqu’on pourchassait un voleur à pied —, il avait la chance d’être plutôt sportif et de faire régulièrement du jogging. Qu’auraient fait ces gros lards du commissariat s’ils avaient dû se lancer à la poursuite de ce type ? Une crise cardiaque, voilà ce qu’ils auraient fait. Après un nouveau juron, Adam força encore l’allure, repoussant les propres limites de son endurance, luttant pour ne pas perdre de vue l’homme qu’il poursuivait. Tu dois rattraper ce type ! Tu ne vas quand même pas le laisser s’en tirer, alors qu’il vient de braquer une épicerie dans ton secteur ! L’homme avait une centaine de mètres d’avance. Adam sentait son cœur battre presque au maximum de ses capacités, propulsant dans son organisme le
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sang qu’il entendait rugir à ses tempes. Néanmoins, même des poumons de sportif avaient des limites. Alors, comment faisait l’autre type pour maintenir cette cadence infernale ? Etait-ce grâce à une quel-conque drogue ou aux seuls effets de l’adrénaline ? Au commissariat, les collègues répétaient toujours en plaisantant que les malfrats du secteur est n’avaient rien d’humain. Quatre-vingt-dix mètres. Je gagne du terrain. Adam porta la main à sa ceinture pour s’assurer de la présence de ses menottes, mais se reprit bien vite, car la position le gênait dans sa course. Soixante mètres. Allez, mon vieux ! Mets la gomme. Trouve ta zone de confort. L’apparition soudaine d’une lumière au loin lui redonna de l’énergie. Le fugitif, lui, ne semblait pas décidé à ralentir pour autant. Des bruits résonnèrent soudain dans la nuit, couvrant le battement sourd dans la poitrine d’Adam. ïmpossible de s’y tromper : c’était la rumeur de la circulation. Les embouteillages du vendredi soir. S’il ne réduisait pas l’allure, cet idiot qu’il pourchassait depuis ce qui lui semblait des kilomètres allait Inir sa course sur le boulevard, écrasé par un camion. Franchissant un ultime palier dans son effort, Adam sentit soudain ses poumons le brûler et une saveur douce se répandre dans sa bouche. ïl pensa d’abord qu’il devait s’agir d’un effet secondaire du manque d’oxygène, jusqu’à ce qu’il perçoive le parfum qui accompagnait cette douceur. Orchidées.
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L’air de la nuit sentait les orchidées. Ou une autre eur tout aussi exotique. Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Soudain, il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Une autre présence. ïl avait de la compagnie. ïl faillit en perdre son rythme. Près de lui, dans l’obscurité, une forme apparut. Quelqu’un d’autre courait, venant de sa gauche pour rejoindre une trajectoire parallèle à la sienne. Une silhouette vêtue de noir qu’il avait du mal à distinguer. Tout ce qu’il apercevait, c’était un visage au teint pâle, entouré de ce qui ressemblait à de longues mèches de cheveux. Se pouvait-il que le malfaiteur ne soit pas seul ? Un complice ? Avait-il affaire à un gang ? ïnstinctivement, Adam porta la main à son arme, mais arrêta son geste. Attends une seconde. Non. Il ne s’agit pas forcément d’un complice. La douceur de l’air et tous ces cheveux semblaient suggérer que le nouvel arrivant était une femme. Une femme incroyablement rapide. A croire qu’elle avait des ailes. Elle tenait quelque chose dans sa main droite, un objet qui montait et descendait en rythme, accrochant un rayon de lune. Un téléphone portable. Essayait-elle de lui faire comprendre qu’il devait appeler des renforts ? Pourquoi ferait-elle une chose pareille ? ïl n’eut pas le temps de réfléchir davantage à la question, car le malfaiteur venait d’atteindre le boulevard. En dépit de tout bon sens, il se précipita au milieu des voitures. Un malfaiteur stupide…
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En arrivant à son tour sur le trottoir, Adam saisit brusquement par le bras la mystérieuse femme qui l’avait rejoint et la força à s’arrêter. Au loin, des sirènes commençaient à se faire entendre. Les collègues arrivaient. Pas trop tôt. — Hé ! cria-t-il à l’imbécile qui zigzaguait toujours entre les voitures. Tu es fatigué de vivre ou quoi ? Ensuite, tout alla très vite. Haletant, les poumons sifant douloureusement, Adam vit le malfaiteur s’arrêter brusquement et faire volte-face. Malgré la présence des lampadaires, il distinguait à peine le visage du fugitif, mais il le vit ouvrir la bouche et émettre le plus étrange et le plus inquiétant des sons. Une sorte de rugissement sauvage, furieux, acharné, guttural. Peut-être même désespéré. Quelques secondes plus tard retentit le bruit mat et atroce d’un corps percuté à pleine vitesse par quelque chose de plus gros et de plus lourd. Des pneus hurlèrent sur l’asphalte, puis un vacarme interminable de tôle froissée déchira la nuit. Adam se pencha en avant, oubliant qu’il tenait encore la femme par le bras. Le fuyard était à terre. Son état ne faisait aucun doute. Sur le boulevard, la circulation s’était complètement arrêtée. Adam se précipita à son tour entre les voitures. — ïl est mort ? demanda le chauffeur du camion qui venait de percuter l’homme, en descendant de son véhicule. ïl semblait complètement sonné, les yeux écarquillés d’horreur, les épaules déjà nouées d’angoisse et de culpabilité.
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— J’ai bien peur que oui, répondit Adam en s’age-nouillant près du corps. Par acquit de conscience, il tâta le cou et le poignet de la victime, à la recherche d’un pouls improbable. ïl savait d’expérience que personne ne pouvait survivre à un tel impact. Adam entreprit alors de fouiller les poches de l’inconnu, dans l’espoir d’y dénicher une quelconque pièce d’identité. En vain. Evidemment. ïl remarqua au passage que le malfaiteur présen-tait des traces de blessures qui semblaient bien antérieures à l’incident : il avait les yeux cerclés de gros hématomes d’un violet soutenu et les bras striés de lacérations profondes ; un gros morceau de peau et de muscle avait été arraché à son épaule nue. La plaie, qui suintait encore, semblait récente. Une longue balafre irrégulière le déIgurait, du menton à la tempe. ïl portait également d’autres traces de violences passées. Pour compléter le tableau, il était allongé sur la chaussée devant le camion, les bras et les jambes pliés à des angles improbables, dans un nuage de billets de vingt dollars : le butin qu’il venait de dérober à l’épicerie et qui s’échappait de sa poche. Le parfum âcre du sang emplissait l’air. Pourtant, de façon étrange, cette odeur était recouverte par une autre, plus subtile, qui It lever les yeux à Adam. ïl passa en revue la foule de curieux qui commençait à s’assembler. Orchidées. Adam scruta lentement le cercle de visages horriIés et s’arrêta soudain, comme électrocuté. Peau claire. Bouche généreuse. Grands yeux d’une couleur indé-
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