Le Silence de la madone

De
Publié par

Marquée par l’histoire d’amour mouvementée qui lui a donné naissance et fascinée par son père, Corinne, une jeune femme libre, n’aime que les hommes qui ont trente ans de plus qu’elle et qui possèdent le pouvoir. Mais le destin l’attend au tournant. Cette histoire de famille incroyable et peu convenable conduit à réfléchir sur le poids des convenances.
Publié le : vendredi 12 juin 2015
Lecture(s) : 31
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026202073
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Corinne Cétou
Le Silence de la madone
© Corinne Cétou, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0207-3
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Photographie de couverture :
Sancta Lilias, Dante Gabriel Rossetti, 1874, Tate Gallery, London.Le modèle est Elizabeth Siddal, qui posa aussi pour l’Ophélie de John Everett Millais.
Je dédie ce livre à Raphaël, qui le premier m’appela de ce doux nom de mère.
Friedrich Nietzsche,Ainsi parlait Zarathoustra, Un livre pour tous et pour personne, 1883.
«Le vrai roman est comme l’autobiographie du possible»
«Vénérez la maternité, le père n’est jamais qu’un hasard».
Albert Thibaudet,Réflexions sur la littérature, 1938
Chapitre 1 « L’existence précède l’essence ».
Longtemps je me suis demandé qui j’étais. Ou plutôt je ne me le demandais pas, je ne savais pas qui j’étais.
Je n’étais pas une personne, je n’étais personne. J’étais la fille de mes parents, et mon unique souci était de me conformer à ce qu’ils attendaient de moi et de ne pas les décevoir. J’ai longtemps détesté l’idée de déplaire ou de dire non ; cela peut conduire à de fâcheuses compromissions ou à de regrettables mensonges. J’étais une sorte de caméléon, de Zélig enfant, une preuve vivante de l’affirmation de Sartre : «L’existence précèdel’essence », sauf que je ne voyais pas venir «l’essence» !
J’admirais les jeunes gens qui possédaient une forte personnalité et qui émettaient sur toute chose des avis immédiats et tranchés. Tant de certitudes me fascinaient. Peut-être était-ce un signe de ma future passion pour la philosophie, cette discipline qui tend à ébranler les vérités établies.
J’avais eu six heures en 1975 pour répondre à la question : « Qui est Œdipe ? », mon sujet de philosophie à l’écrit de la rue d’Ulm, et je m’en étais bien sortie ; j’ai mis soixante ans pour découvrir la vérité sur moi-même, et je ne suis pas sûre de m’en être bien sortie…
Woody Allen a fondé un de ses films sur l’idée qu’une même histoire peut être l’objet d’une comédie ou d’une tragédie. Cela pourrait être le cas de la mienne. Je sais qu’elle apparaîtra à beaucoup comme une tragédie honteuse ou comme une comédie de mauvais goût. C’est pourquoi je la publie sous un pseudonyme.
Pourquoi n’emporté-je pas mon secret dans la tombe pour éviter l’infamie ? Mon histoire fera justement comprendre pourquoi j’en veux à tous ceux qui se sont tus et pourquoi je préfère la vérité, si scandaleuse soit-elle, à un pieux mensonge.
Chapitre2 « Connais-tu ce pays où fleurissent les citronniers… ? » (Jean, l’ingénieur agronome)
Florence et moi nous nous connûmes au lycée Gouraud de Rabat en 1946. Nous avions le même âge, seize ans, mais comme elle avait un an d’avance, elle était déjà en terminale scientifique, en « mathelem ». C’est dire combien elle était brillante, et je l’admirais beaucoup. C’était une beauté, aux yeux verts, aux cheveux noirs de jais. Jamais Nature ne gâta autant une femme. Aucun artifice ne l’aurait embellie, même dans sa prime jeunesse : tant pis pour Baudelaire et son éloge du maquillage ! Elle n’y recourut jamais à aucun âge de sa vie. Mince, active, franche, souriante, elle allait à la messe le dimanche, et participait aux guides de France, « toujours prête » à faire une bonne action.
Le temps de notre jeunesse apparaît souvent comme un paradis perdu, mais le temps du protectorat français au Maroc était vraiment un paradis pour nous, jeunes Français de Rabat. A l’ombre des villas et des citronniers, enivrés par la senteur mauve des glycines, éblouis par la pourpre des bougainvillées, caressés par une brise perpétuelle, nous résolvions des équations du deuxième degré ou récitions d’une manière pathétiqueLa Mort du loup. Parfois nous croyions «ouïr de ces bruits prophétiques / Qui annonçaient la mort des paladins antiques ». C’était le temps des récitations, l’heure de gloire des grands poètes français et du grandiose Vigny, que l’enseignement ignore cruellement aujourd’hui. Pendant les vacances, nous organisions des randonnées à bicyclette à la plage, et contrairement au pélican de Musset, nous étions ravis de découvrir que «L’océan était vide et laplage déserte». Ceux qui vivent au Maroc aujourd’hui savent que les choses ont bien changé : les Marocains ont pris possession de leurs plages. Mais dans ce temps-là, un monde vierge et pur nous tendait les bras.
Quand nous ne nous jetions pas dans les vagues de l’Atlantique, nous jouions au tennis : j’en étais un adepte acharné, et j’en suis encore un digne représentant malgré mon âge avancé. Une vaste « domesticité » nous délivrait avec affection de toutes les tâches matérielles et nous laissait le loisir de cultiver notre corps et notre esprit grâce au sport et à l’étude. Nous organisions des soirées dans les jardins de nos spacieuses villas. La danse, le rire, la musique, la douceur de l’air du soir suffisaient à nous griser, et nous ignorions toutes ces boissons frelatées que les jeunes gens jugent aujourd’hui indispensables à leurs tristes réjouissances.
Moi-même, j’étais un beau jeune homme : c’est presque un pléonasme car la jeunesse est toujours belle. Mais les jeunes filles me disaient que j’étais beau, et j’avais la faiblesse de les croire. Mon père était « directeur de la production agricole », l’équivalent d’un ministre de l’agriculture, ce qui ajoutait sans doute à mon charme. Je me souviens de mon premier amour, platonique : la jeune fille avait pour père un général et elle avait l’extrême bon goût d’assister pendant des heures à mes exploits tennistiques. Rien de tel que cette contemplation assidue et muette pour rendre un jeune homme amoureux ! Il ne se passa rien entre nous, sinon l’essentiel, c’est-à-dire la découverte du sentiment et des battements de cœur. C’est un peu par vanité que je ne peux m’empêcher de la mentionner, car elle devint un peu plus tard une actrice connue sous le nom de Françoise Arnoul. Pour l’heure, elle était déjà très mignonne et le grade de son père, qui était général, lui conférait une aura supplémentaire. Je n’aurais pas
imaginé alors que je serais moi-même un jour détenteur de ce grade dans l’administration civile : cela m’aurait été bien utile de le savoir pour attirer les bonnes grâces de son père, mais le destin ne nous accorde pas ce genre de prescience, et nous devons courtiser les jeunes filles avec les moyens du bord.
Mon année de première fut l’année de la découverte de la littérature, sous l’influence d’un de ces professeurs extraordinaires à qui il faut rendre hommage. Qui pourrait affirmer, en effet, qu’il n’a pas rencontré dans sa scolarité un de ces « maîtres » charismatiques et sacerdotaux qui marquent les esprits à vie après leur avoir révélé les arcanes de leur matière ? Ce professeur s’appelait monsieur Regard et il nous fit découvrir des auteurs qui n’étaient pas encore au programme, Alain et Camus. Florence elle-même a toujours proclamé que sa vocation de professeur de mathématiques lui avait été insufflée par madame Atthuyt, professeur au lycée de jeunes filles de Rabat. Les rencontres amoureuses ne sont pas les seules à déterminer une vie ; les rencontres intellectuelles sont peut-être encore plus déterminantes, et il semble insensé de mépriser, comme on le fait souvent maintenant en France, un métier aussi fondamental et déterminant que celui de professeur.
Florence ne fut cependant pas mon premier grand amour de jeune homme. Une autre jeune fille fit battre mon cœur violemment et me poussa à négliger quelque peu mon année de terminale. En conséquence, j’entrai l’année suivante dans une classe préparatoire « agro » au lieu d’entrer dans une classique « math sup ». Que celui qui n’a jamais négligé ses études pour une femme me jette la première pierre ! Je me retrouvai exilé à Paris au prestigieux lycée Louis-le-Grand. La disparition «D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur » et le dur labeur qu’impose ce genre de formation ne m’auraient pas autrement affecté : j’ai toujours eu un bon naturel et une grande capacité d’adaptation. Mais un soir de novembre, la délicieuse jeune fille que j’aimais se transforma en un monstre de cruauté. Je me souviendrai toujours de cette fin d’après-midi sinistre où, à l’ombre du Lion de Denfert-Rochereau, Adèle m’annonça, sur un ton tendre et triste, qu’elle m’aimait,maisque (quelle conjonction horrible que ce « mais » lorsqu’il est associé au verbe aimer !) sa famille la destinait à un autre et qu’elle devait se plier au diktat familial. Maintenant que j’ai un peu plus d’expérience en matière de sentiment, je soupçonne Adèle d’avoir suivi le penchant de son cœur pour cet homme qu’elle a épousé à mon grand désespoir. Disons-nous vraiment la vérité à ceux que nous quittons ? Je ne le pense pas ; je crois même à la lueur de ce que j’ai vu ensuite que le véritable amour est prêt à renverser tous les obstacles, même les plus insurmontables. L’amour a cela de commun avec la foi.
Florence tomba alors du ciel, comme… une fleur, pour me porter secours. Elle aussi suivait ses études de mathématiques à Paris : elle allait intégrer l’école polytechnique féminine sise rue Gay-Lussac, non loin du lycée Louis-le-Grand. Par un miracle comme la vie en offre parfois, elle m’écrivit une lettre, au moment de ma plus grande détresse, pour reprendre contact entre exilés du Maroc. Nous nous vîmes, je lui racontai ma souffrance, elle me consola, et elle le fit si bien que je fus amoureux d’elle. J’étais pensionnaire au lycée, elle logeait avec sa grande amie Françoise dans une chambre de la cité universitaire, boulevard Jourdan.
Nous passâmes quatre années merveilleuses d’études et de sorties. Nous découvrîmes les charmes des printemps parisiens : les parcs et les théâtres nous tendaient les bras. Florence était très active, curieuse de tout. Nous rîmes beaucoup en entendant Ondine, Madeleine Ozeray, s’exclamer avec une sincérité apparente : « qu’il est beau ! » devant un
Hans incarné par… Louis Jouvet, que nous trouvions laid et vieux. Florence affirmait que le rôle du Chevalier Hans était fait pour moi et qu’un grand silence admiratif aurait saisi la salle en me voyant apparaître. Elle ne cessait de me flatter sur mon apparence physique et cela me rendait encore plus amoureux d’elle. En 1951, nous vîmesLaCantatrice Chauve, d’un certain Ionesco. La pièce nous fit bien rire tellement elle était loufoque et tellement nous avions de plaisir à être ensemble. Nous ignorions qu’elle deviendrait l’une des pièces emblématiques du théâtre parisien et qu’elle serait encore à l’affiche soixante ans plus tard. Anouilh enchanta aussi nos soirées :La Répétition ou l’amour puni,Colombe. Dans les poèmes que j’écrivais, j’appelais parfois Florence du nom de toutes ces héroïnes angéliques que la scène nous présentait, Ondine, Colombe… Florence adulait aussi Marivaux pour l’avoir joué avec ses camarades lorsqu’elle était en classe de première au lycée de jeunes filles de Rabat. Toute sa vie, elle fut capable de réciter des passages entiers duJeu de l’amour et du hasard. Avec le recul, je me dis que ce titre conviendrait bien à notre histoire…
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant