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Le Silence de la madone

De
Marquée par l’histoire d’amour mouvementée qui lui a donné naissance et fascinée par son père, Corinne, une jeune femme libre, n’aime que les hommes qui ont trente ans de plus qu’elle et qui possèdent le pouvoir. Mais le destin l’attend au tournant. Cette histoire de famille incroyable et peu convenable conduit à réfléchir sur le poids des convenances.
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Catherine Choupin
Le Silence de la madone
© Catherine Choupin, 2018
ISBN numérique : 979-10-262-0207-3
Courriel : contact@librinova.com
Internet :www.librinova.com
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Photographie de couverture :
Sancta Liliasn., Dante Gabriel Rossetti, 1874, Tate Gallery, Londo Le modèle est Elizabeth Siddal, qui posa aussi pour l’Ophélie de John Everett Millais.
«sardVénérez la maternité, le père n’est jamais qu’un ha ».
Friedrich Nietzsche,our personneAinsi parlait Zarathoustra, Un livre pour tous et p , 1883.
«eLe vrai roman est comme l’autobiographie du possibl »
Albert Thibaudet,Réflexions sur la littérature, 1938
Je dédie ce livre à Raphaël, qui le premier m’appel a de ce doux nom de mère.
Chapitre 1 « L’existence précède l’essence ».
Longtemps je me suis demandé qui j’étais. Ou plutôt je ne me le demandais pas, je ne savais pas qui j’étais.
Je n’étais pas une personne, je n’étais personne. J ’étais la fille de mes parents, et mon unique souci était de me conformer à ce qu’ils attendaient de moi et de ne pas les décevoir. J’ai longtemps détesté l’idée de déplaire ou de dire non ; cela peut conduire à de fâcheuses compromissions ou à de regrettables me nsonges. J’étais une sorte de caméléon, de Zélig enfant, une preuve vivante de l’ affirmation de Sartre : « L’existence précède l’essence », sauf que je ne voyais pas veni r « l’essence».
J’admirais les jeunes gens qui possédaient une fort e personnalité et qui émettaient sur toute chose des avis immédiats et tranchés. Tan t de certitudes me fascinaient. Peut-être était-ce un signe de ma future passion po ur la philosophie, cette discipline qui tend à ébranler les vérités établies.
J’avais eu six heures en 1975 pour répondre à la qu estion : « Qui est Œdipe ? », mon sujet de philosophie à l’écrit de la rue d’Ulm, et je m’en étais bien sortie ; j’ai mis soixante ans pour découvrir la vérité sur moi-même, et je ne suis pas sûre de m’en être bien sortie.
Woody Allen a fondé un de ses films sur l’idée qu’u ne même histoire peut être l’objet d’une comédie ou d’une tragédie. Cela pourrait être le cas de la mienne. Je sais qu’elle apparaîtra à beaucoup comme une tragédie honteuse o u comme une comédie de mauvais goût. C’est pourquoi je la publie sous un p seudonyme.
Pourquoi n’emporté-je pas mon secret dans la tombe pour éviter l’infamie ? Mon histoire fera justement comprendre pourquoi j’en ve ux à tous ceux qui se sont tus et pourquoi je préfère la vérité, si scandaleuse soit-elle, à un pieux mensonge.
Chapitre2 « Connais-tu ce pays où fleurissent les citronniers… ? » (Jean, l’ingénieur agronome)
Florence et moi, nous nous connûmes au lycée Gourau d de Rabat en 1946. Nous avions le même âge, seize ans, mais comme elle avai t un an d’avance, elle était déjà en Terminale scientifique, en « Math élém ». C’est dire combien elle était brillante, et je l’admirais beaucoup. C’était une beauté, aux yeux v erts, aux cheveux noirs de jais. Jamais Nature ne gâta autant une femme. Aucun artif ice ne l’aurait embellie, même dans sa prime jeunesse : tant pis pour Baudelaire e t son éloge du maquillage ! Elle n’y recourut jamais à aucun âge de sa vie. Mince, activ e, franche, souriante, elle allait à la messe le dimanche, et participait aux guides de Fra nce, « toujours prête » à faire une bonne action.
Le temps de notre jeunesse apparaît souvent comme u n paradis perdu, mais le temps du protectorat français au Maroc était vraime nt un paradis pour nous, jeunes Français de Rabat. A l’ombre des villas et des citronniers, enivrés par la senteur mauve des glycines, éblouis par la pourpre des bougainvil lées, caressés par une brise perpétuelle, nous résolvions des équations du deuxi ème degré ou récitions d’une manière pathétiqueLa Mort du loup.nous croyions « Parfois ouïr de ces bruits prophétiques / Qui annonçaient la mort des paladins antiques ». C’était le temps des récitations, l’heure de gloire des grands poètes fr ançais et du grandiose Vigny, que l’enseignement ignore cruellement aujourd’hui. Pend ant les vacances, nous organisions des randonnées à bicyclette à la plage, et contrairement au pélican de Musset, nous étions ravis de découvrir que «L’océan était vide et laplage déserte ». Ceux qui vivent au Maroc aujourd’hui savent que les choses ont bien changé : les Marocains ont pris possession de leurs plages. Mais dans ce temps-là, un monde vierge et pur nous tendait les bras.
Quand nous ne nous jetions pas dans les vagues de l ’Atlantique, nous jouions au tennis : j’en étais un adepte acharné, et j’en suis encore un digne représentant malgré mon âge avancé. Une vaste domesticité nous délivrai t avec affection de toutes les tâches matérielles et nous laissait le loisir de cu ltiver notre corps et notre esprit grâce au sport et à l’étude. Nous organisions des soirées dans les jardins de nos spacieuses villas. La danse, le rire, la musique, la douceur d e l’air du soir suffisaient à nous griser, et nous ignorions toutes ces boissons frelatées que les jeunes gens jugent aujourd’hui indispensables à leurs tristes réjouissances.
Moi-même, j’étais un beau jeune homme : c’est presq ue un pléonasme car la jeunesse est toujours belle. Mais les jeunes filles me disaient que j’étais beau, et j’avais la faiblesse de les croire. Mon père était « direct eur de la production agricole », l’équivalent d’un ministre de l’agriculture, ce qui ajoutait sans doute à mon charme. Je me souviens de mon premier amour, platonique : la j eune fille avait pour père un général et elle avait l’extrême bon goût d’assister pendant des heures à mes exploits tennistiques. Rien de tel que cette contemplation a ssidue et muette pour rendre un
jeune homme amoureux ! Il ne se passa rien entre no us, sinon l’essentiel, c’est-à-dire la découverte du sentiment et des battements de cœu r. C’est un peu par vanité que je ne peux m’empêcher de la mentionner, car elle devin t un peu plus tard une actrice connue sous le nom de Françoise Arnoul. Pour l’heur e, elle était déjà très mignonne et le grade de son père, qui était général, lui confér ait une aura supplémentaire. Je n’aurais pas imaginé alors que je serais moi-même u n jour détenteur de ce grade dans l’administration civile : cela m’aurait été bien ut ile de le savoir pour attirer les bonnes grâces de son père, mais le destin ne nous accorde pas ce genre de prescience, et nous devons courtiser les jeunes filles avec les mo yens du bord.
Mon année de première fut l’année de la découverte de la littérature, sous l’influence d’un de ces professeurs extraordinaires à qui il fa ut rendre hommage. Qui pourrait affirmer, en effet, qu’il n’a pas rencontré dans sa scolarité un de ces « maîtres » charismatiques et sacerdotaux qui marquent les espr its à vie après leur avoir révélé les arcanes de leur matière ? Ce professeur s’appelait monsieur Regard et il nous fit découvrir des auteurs qui n’étaient pas encore au p rogramme, Alain et Camus. Florence elle-même a toujours proclamé que sa vocat ion de professeur de mathématiques lui avait été insufflée par madame At thuyt, professeur au lycée de jeunes filles de Rabat. Les rencontres amoureuses n e sont pas les seules à déterminer une vie ; les rencontres intellectuelles sont peut- être encore plus déterminantes, et il semble insensé de mépriser, comme on le fait souven t maintenant en France, un métier aussi fondamental et déterminant que celui d e professeur.
Florence ne fut cependant pas mon premier grand amo ur de jeune homme. Une autre jeune fille fit battre mon cœur violemment et me poussa à négliger quelque peu mon année de terminale. En conséquence, j’entrai l’ année suivante dans une classe préparatoire « agro » au lieu d’entrer dans une cla ssique « math sup ». Que celui qui n’a jamais négligé ses études pour une femme me jet te la première pierre ! Je me retrouvai exilé à Paris au prestigieux lycée Louis-le-Grand. La disparition «D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleurne » et le dur labeur qu’impose ce genre de formation m’auraient pas autrement affecté : j’ai toujours eu un bon naturel et une grande capacité d’adaptation. Mais un soir de novembre, la délicieuse jeune fille que j’aimais se transforma en un monstre de cruauté. Je me souvi endrai toujours de cette fin d’après-midi sinistre où, à l’ombre du Lion de Denfert-Rochereau, Adèle m’annonça, sur un ton tendre et triste, qu’elle m’aimait,mais(quelle conjonction horrible que ce que « mais » lorsqu’il est associé au verbe aimer !) sa famille la destinait à un autre et qu’elle devait se plier au diktat familial. Mainten ant que j’ai un peu plus d’expérience en matière de sentiment, je soupçonne Adèle d’avoir su ivi le penchant de son cœur pour cet homme qu’elle a épousé à mon grand désespoir. D isons-nous vraiment la vérité à ceux que nous quittons ? Je ne le pense pas ; je crois même à la lueur de ce que j’ai vu ensuite que le véritable amour est prêt à renverser tous les obstacles, même les plus insurmontables. L’amour a cela de commun avec la fo i.
Florence tomba alors du ciel, comme… une fleur, pou r me porter secours. Elle aussi suivait ses études de mathématiques à Paris : elle allait intégrer l’école polytechnique
féminine sise rue Gay-Lussac, non loin du lycée Lou is-le-Grand. Par un miracle comme la vie en offre parfois, elle m’écrivit une lettre, au moment de ma plus grande détresse, pour reprendre contact entre exilés du Maroc. Nous nous vîmes, je lui racontai ma souffrance, elle me consola, et elle le fit si bien que je fus amoureux d’elle. J’étais pensionnaire au lycée, elle logeait avec sa grande amie Françoise dans une chambre de la cité universitaire, boulevard Jourdan.
Nous passâmes quatre années merveilleuses d’études et de sorties. Nous découvrîmes les charmes des printemps parisiens : l es parcs et les théâtres nous tendaient les bras. Florence était très active, curieuse de tout. Nous rîmes beaucoup en entendant Ondine, Madeleine Ozeray, s’exclamer avec une sincérité apparente : « qu’il est beau ! » devant un Hans incarné par… Louis Jouv et, que nous trouvions laid et vieux. Florence affirmait que le rôle du Chevalier Hans était fait pour moi et qu’un grand silence admiratif aurait saisi la salle en me voyan t apparaître. Elle ne cessait de me flatter sur mon apparence physique et cela me renda it encore plus amoureux d’elle. En 1951, nous vîmesLa Cantatrice Chauve, d’un certain Ionesco. La pièce nous fit bien rire tellement elle était loufoque et tellement nou s avions de plaisir à être ensemble. Nous ignorions qu’elle deviendrait l’une des pièces emblématiques du théâtre parisien et qu’elle serait encore à l’affiche soixante ans p lus tard. Anouilh enchanta aussi nos soirées :La Répétition ou l’amour puni,Colombe. Dans les poèmes que j’écrivais, j’appelais parfois Florence du nom de toutes ces hé roïnes angéliques que la scène nous présentait, Ondine, Colombe… Florence adulait aussi Marivaux pour l’avoir joué avec ses camarades lorsqu’elle était en classe de p remière au lycée de jeunes filles de Rabat. Toute sa vie, elle fut capable de réciter de s passages entiers duJeu de l’amour et du hasardt bien à notre histoire.. Avec le recul, je me dis que ce titre conviendrai