Le Vainqueur

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Pour sauver celle qu’il aime, il n’hésitera pas à sacrifier ce qu’il a de plus précieux : sa vie.

Nicholas FitzTodd n’est guère intéressé par le mariage ; il lui préfère les nombreux agréments du pouvoir. C’est alors qu’il rencontre Simone DuRoche, conquête de passage qu’il épousera à la suite d’une imprudence. Or, Simone est sans fortune et passe pour folle... Elle tente de persuader son mari incrédule que son frère a été assassiné et que le fantôme de celui-ci l’a suivie jusqu’en Angleterre. Lorsque Simone découvre la vérité sur ce mystère, un inquiétant secret de famille refait surface et menace le fragile équilibre du couple.

« Un récit entraînant, fait d’intrigues, de trahison, et d’une passion extraordinaire qui vaincra tous les mystères. » Hannah Howell, auteure de la série Le Clan Murray, acclamée par le New York Times


Publié le : mercredi 23 octobre 2013
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EAN13 : 9782820512895
Nombre de pages : 528
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couverture

Heather Grothaus
Le Vainqueur
La Rose et l’armure – 2
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanny Adams
Milady Romance

Pour John Scognamiglio, parce que c’est un bonheur de collaborer avec toi.

Pour Diana Belcher, qui a su trouver les mots.

Et pour Tim, car avec toi, même l’éternité ne serait pas trop longue.

Prologue

Février 1077, près de la frontière galloise

 

— C’est elle qui portera la culotte !

— Messire ?

Le baron Nicholas FitzTodd de Crane jeta un coup d’œil à Randall, son compagnon d’armes, qui le regardait d’un air intrigué en plissant les yeux. Juchés sur leurs montures, les deux hommes s’étaient arrêtés dos à la forêt au sommet d’un promontoire rocheux près duquel un ruisseau sylvestre s’en allait lentement mêler ses eaux à celles, glacées, du fleuve Wye en contrebas. La campagne semblait figée dans son propre silence hivernal. Nicholas se réjouit du spectacle tandis qu’il finissait sa course au côté de son second et parcourait du regard les collines ombreuses qui marquaient la limite avec le pays de Galles.

La nuit promettait d’être calme, sans incursions ennemies. Même les guerriers les plus sanguinaires ne se risqueraient pas dans les eaux gelées du fleuve. Ainsi, la frontière du roi Guillaume – et, par conséquent, les terres de Nicholas – était bien gardée.

Randall se racla la gorge.

— Euh… de quelle culotte parlez-vous ?

Nicholas laissa échapper un soupir qui trahissait son exaspération.

— De celle de ma fiancée, voyons !

Majesty ayant bu tout son soûl dans le petit affluent, Nicholas fit claquer sa langue et le cheval s’élança.

— Votre fiancée ? demanda le blondinet en rattrapant son maître au galop sur le sol rocailleux.

— Parfaitement, Randall, ma fiancée !

Nicholas s’était pourtant promis de ne révéler la vraie raison de son voyage à Obny qu’une fois l’acte officiel établi. Pourquoi, dans ce cas, exprimer ses craintes à haute voix ? Il ne le savait pas mais, à présent que l’abcès était percé, il était soulagé, même si le plus dur restait à faire. Quoi qu’il en soit, l’entrevue ne serait guère qu’une formalité, une visite de courtoisie à un vieil ami, car, en tant que baron, Nicholas pouvait épouser la personne de son choix.

— Dès que lord Handaar m’aura présenté son rapport, je l’informerai de mon intention de prendre sa fille pour épouse.

Randall rit aux éclats sous le ciel d’encre.

— Nom d’un chien ! mes oreilles me jouent des tours avec ce froid, mon seigneur, car j’ai cru entendre que vous alliez prendre femme !

La boutade remua le couteau dans l’orgueil blessé de Nicholas, mais celui-ci n’en laissa rien paraître. Tout autre que Randall se serait retrouvé l’épée sous la gorge.

— C’est exactement ce que j’ai dit ! soupira de nouveau Nicholas d’un ton tranchant en laissant échapper un peu de vapeur blafarde. Il semblerait que les remarques incessantes de ma mère aient porté leurs fruits, et que celle-ci m’ait finalement convaincu de la nécessité de donner un héritier à la baronnie.

Randall gloussa, et son rire se perdit dans la brise tenace.

— Bah ! cela devait arriver un jour ou l’autre, messire. De plus, y avait-il meilleur choix que lady Evelyn ?

Un froissement de vêtement se fit entendre, suivi du bruit mouillé d’un bouchon qui saute.

« Boum ! »

Quelques secondes plus tard, Nicholas se vit offrir une gourde de cuir.

— À la future baronne de Crane ! siffla Randall dans un coup de gosier.

Nicholas prit la gourde mais ne la porta pas tout de suite à ses lèvres.

— Fi ! s’exclama-t-il avant de cracher par terre.

Enfin, il but une grande rasade d’alcool fort, savourant la douce sensation de brûlure qui accompagna la descente du liquide le long de sa trachée jusqu’à son estomac, puis il tendit la boisson à Randall et lança Majesty à l’assaut de l’étroit sentier de rocaille qui menait à Obny.

Mais Randall ne se le tint pas pour dit.

— Ce doit être un soulagement pour vous d’épouser quelqu’un que vous connaissez si bien. La plupart d’entre nous voyons nos épouses pour la première fois le jour de nos noces. Elle, au moins, vous l’avez vu naître !

Nicholas se contenta d’émettre un grognement.

— Vous avez passé beaucoup de temps ensemble. De plus, vous vous entendez à merveille et avez beaucoup de choses en commun. Je ne vois pas quelle divergence rédhibitoire pourrait surgir de ce mariage. Exception faite de sa présence constante à Hartmoore…

Randall marqua une pause comme s’il pesait soigneusement ses mots.

— Et dans votre lit, bien entendu ! Mais j’imagine que ce n’est pas ce que vous redoutez le plus.

Nicholas préféra garder le silence.

— C’est un joli brin de fille, poursuivit le lieutenant d’un ton presque provocateur. De beaux cheveux ondulés, une peau laiteuse à souhait ! Sans parler de sa belle et ronde poi…

— Suffit ! s’écria Nicholas sans parvenir néanmoins à dissimuler son amusement.

La sente débouchait à présent sur une large corniche sablonneuse. En contrebas, Obny brillait de tous ses feux.

Nicholas se carra sur sa selle et scruta d’un air grave le village frontière.

En sécurité à l’abri de l’une de ces maisons l’attendait sa promise.

— Je n’ai rien à reprocher à lady Evelyn, ni physiquement, ni moralement. C’est un bon parti pour le baron que je suis et, pour tout dire, je ne voudrais épouser personne d’autre.

La bonne humeur de Randall retomba.

— Dans ce cas, messire, pourquoi pestez-vous autant ?

— Parce qu’une femme, que dis-je, une épouse, est une entrave ! s’exclama Nicholas.

Puis il secoua la tête et, grommelant, ajouta :

— Tout cela est à cause de mon frère. Si Tristan n’était pas tombé dans les filets de Haith, mère m’aurait sans doute laissé décider de l’heure de mon propre mariage. À présent, je me sens obligé de la rassurer.

— Lord Tristan ne semble pas enchaîné par lady Haith, nuança Randall. Il…

— Ne te méprends pas, l’interrompit Nicholas d’un geste de la main. Il est dans les chaînes comme n’importe quelle bête de somme, s’exclama-t-il dans un éclat de rire à faire trembler le ciel étoilé. C’est elle qui porte la culotte !

Puis il bascula à terre en faisant pivoter son bassin, jeta un coup d’œil à la ronde et crapahuta jusqu’au sommet d’un amoncellement désordonné de gros rochers qui formaient une sorte d’élévation. Lentement, il se tourna face à la cuvette peu profonde de la vallée assoupie dans la nuit hivernale et se jura qu’il ne se laisserait pas mener à la baguette.

Le jeune homme ouvrit grand les bras, inspira profondément l’air glacé qui lui brûla les poumons et cria à la cantonade :

— Nicholas FitzTodd ne rend de comptes qu’à Dieu et au roi Guillaume ! La femme qui fera de moi son larbin n’est pas née ! Je resterai le maître chez moi, j’en fais serment !

L’écho se répercuta dans toute la vallée avant de retomber, laissant à Nicholas une impression de soulagement. Il avait repris les rênes de sa propre vie et se sentait de nouveau capable d’affronter la tâche qui l’attendait. Le mariage ne le changerait pas, ni en bien, ni en mal. N’était-il pas le baron de Crane et ses subordonnés ne lui devaient-ils pas, de droit, allégeance ? Il redescendit du mamelon rocheux en deux bonds de géant puis son regard se posa sur le front perplexe de Randall.

— Vous vous sentez mieux maintenant ? demanda le lieutenant.

— Oui, bien mieux ! répondit Nicholas, puis il remonta en selle en souriant de toutes ses dents et tourna de nouveau sa monture face au village.

— Je suis prêt à annoncer la bonne nouvelle à lord Handaar, ajouta-t-il.

Sur ces paroles, il éperonna Majesty, qui partit au galop en direction du village.

 

— Lord Nicholas ! s’exclama Handaar en quittant son fauteuil placé devant l’âtre de la grande salle des banquets pour aller accueillir le visiteur.

Le vieil hobereau s’inclina insensiblement tandis que Nicholas le rejoignait. Malgré son sourire sincère et accueillant, il semblait avoir vieilli de plusieurs années depuis leur dernière rencontre.

— Je suis content de te revoir, fiston !

Nicholas tendit les bras, et les deux hommes se donnèrent l’accolade comme les vieux amis qu’ils étaient. À si peu de distance, le jeune homme eut tout loisir d’examiner les rides profondes qui marquaient le visage du vieillard et la fine couronne chenue qui entourait le sommet de son crâne luisant.

— Moi aussi, Handaar ! répliqua Nicholas en donnant une tape amicale sur les épaules décharnées de son vassal avant de reculer. Comment va la vie à Obny ?

— Bien. Les Gallois se tiennent tranquilles, et mes éclaireurs ne me signalent aucune incursion de leur part.

Désignant les deux sièges tournés vers le foyer, le vieil homme ajouta :

— Je t’en prie, assieds-toi.

Nicholas prit place de bon cœur et se laissa engloutir dans le fauteuil capitonné situé à côté de celui de Handaar.

Son regard se porta sur la petite table qui les séparait, et sur laquelle attendaient une carafe et deux coupes. Celle de Handaar était remplie à moitié d’un vin rouge sang. À la vue du breuvage, Nicholas se surprit à saliver. Il se souvenait, en effet, que son ami et Evelyn, son unique enfant, sacrifiaient à ce petit rituel nocturne qui consistait à évoquer autour d’un verre les événements survenus au cours de la journée avant d’aller se coucher. La gorge sèche et la bouche pâteuse, il s’attarda sur l’image de la jeune femme, qui hantait son esprit.

Handaar dut remarquer le supplice de son commensal, car il remplit la deuxième coupe et la lui tendit avec un sourire las.

— Cela te réchauffera !

— Merci.

Nicholas vida le calice d’un trait, et son hôte s’empressa de le resservir.

— J’imagine que lady Evelyn ne serait pas contente si elle me trouvait assis dans son fauteuil une coupe à la main !

Le jeune homme aurait juré que Handaar avait tiqué.

Ce dernier prit tout son temps pour répondre en choisissant chaque mot.

— Evelyn ne descendra pas ce soir.

Nicholas se rembrunit.

— Elle n’est pas malade, j’espère ?

— Non, répondit le vieillard en contemplant d’un air absent les flammes vacillantes qui illuminaient son visage exsangue. Elle n’est point malade.

— Je m’en réjouis ! rétorqua Nicholas sans toutefois parvenir à discerner la cause de la brusque mélancolie de son ami. J’aimerais pourtant m’entretenir avec elle dès ce soir, si elle peut m’accorder un instant, insista-t-il. Je ne me suis pas annoncé, car je voulais lui faire la surprise, mais, à la réflexion, j’aurais peut-être dû.

Le vieil homme secoua la tête sans quitter le brasier des yeux.

— Non, cela n’aurait rien changé, dit-il en regardant Nicholas droit dans les yeux avec une expression douloureuse. Elle m’avait prévenu que tu viendrais.

— Ah oui ? Mais comment a-t-elle…

Handaar haussa les épaules.

— Tu sais comme moi qu’Evelyn a toujours eu de l’intuition, de même qu’elle semble lire dans les pensées des animaux.

Nicholas gloussa, même si l’étrange comportement de Handaar ne lui facilitait pas la tâche qui l’attendait.

Quelque chose ne tourne pas rond ici, se dit le jeune homme.

— Oui, vous avez raison, Handaar. Si je ne connaissais pas Majesty, je parierais qu’elle l’attire à elle et requiert ainsi ma présence.

Il but une petite gorgée de vin, puis ajouta :

— Souvent, j’ai l’impression qu’elle préfère mon cheval à moi.

Handaar plissa les yeux.

— Au contraire, Nicholas, Evelyn vous aime beaucoup, rectifia ce dernier avec gravité.

L’estomac serré comme s’il était pris dans un étau, le jeune homme sauta sur l’occasion.

— Lord Handaar, je…

Le vieil homme quitta brusquement son siège et alla se planter devant l’âtre.

— Comment vont ton frère et sa femme ?

— Bien, se rembrunit Nicholas, qui avait horreur qu’on lui coupe la parole, surtout quand le sujet était aussi délicat.

Il résolut néanmoins de se prêter au jeu.

— Ils ont une fille à présent. Elle s’appelle Isabella. Mère, qui est rentrée récemment de Greanly, m’a laissé entendre que les affaires de Tristan prospèrent.

Handaar hocha la tête tout en continuant de lui tourner le dos.

— Dois-je en conclure que Mme la baronne est dans de bonnes dispositions ?

— Oui, gloussa Nicholas en relâchant un peu la tension. Elle est toujours aussi belle et autoritaire, et elle ne me laisse pas un moment de repos.

Handaar resta insensible à l’humour de Nicholas et s’abstint même de tout commentaire.

Le jeune homme reposa sa coupe avec un soin exagéré, se pencha en croisant ses avant-bras sur ses genoux, et inspira profondément en silence.

— Son insistance n’est pas sans lien avec ma venue ce soir.

— Comment en serait-il autrement ?

Nicholas fronça les sourcils.

— Handaar, il faut que je vous parle d’une affaire importante. Je…

— N’en fais rien, Nicholas.

Le jeune homme commençait à perdre patience.

— Je vous en prie, mon ami, écoutez-moi jusqu’au bout. Ce que j’ai à vous dire me tient à cœur, et je crois que cela vous plaira également.

Handaar garda encore le silence un moment, puis il prononça des paroles empreintes de tristesse.

— Parle donc, si tu penses que c’est indispensable.

— Voilà, commença Nicholas avant de s’éclaircir la voix et de se frotter le plat des mains sur les cuisses. Depuis que mon père est mort, j’ai pris la pleine mesure des responsabilités qui sont désormais les miennes. Exception faite de la ténacité de ma mère, j’ai conscience que je dois me marier pour perpétuer la lignée. Vous n’êtes pas sans savoir que je suis le dernier des FitzTodd.

Il se racla de nouveau la gorge puis continua.

— Je connais lady Evelyn depuis toujours. De plus, mon père et vous étiez comme deux frères, et vous avez grandement contribué à mon éducation.

Ému par ses propres paroles, le jeune homme s’interrompit pour avaler une rapide gorgée de vin.

— La baronne aime Evelyn comme son enfant, et je lui suis aussi très attaché.

Il inspira profondément, s’efforçant de contenir son cœur qui battait la chamade.

— Si Evelyn devient ma femme, elle ne manquera de rien, je vous en fais le serment.

— C’est impossible, répliqua Handaar d’une voix grave et rocailleuse.

Nicholas marqua une pause, le temps de rassembler ses pensées. Il s’était attendu à un refus et avait une réponse toute prête.

— Je sais que vous la destinez au couvent, mais soyez certain, Handaar, insista-t-il en se levant à son tour, soyez certain que je veillerai à la libérer de ses vœux. Je m’acquitterai de sa dot auprès de l’abbesse afin qu’elle puisse se marier.

Face au silence obstiné du vieil homme, Nicholas s’emporta.

— Ne comprenez-vous pas que c’est l’occasion pour elle de ne pas gâcher sa vie en devenant religieuse ? Reconnaissez que vous n’avez guère envie de vous séparer de votre unique enfant. Grâce à ce mariage, vous serez exaucé. Vous pourrez continuer de la voir jusqu’à la fin de vos jours, et elle sera sous la protection de celui que vous considérez comme votre fils.

Confiant dans la logique de son raisonnement, il ajouta :

— Le bon sens veut que nous nous mariions.

— J’ai fait une promesse à Fiona, répliqua le vieil homme. Je t’en prie, Nick, n’en parlons plus.

— La mère d’Evelyn n’est plus de ce monde, Handaar, rappela Nicholas avec toute la douceur dont il était capable. Quoi qu’il en soit, ne croyez-vous pas que si elle vivait elle se réjouirait de cette union entre nos deux familles et qu’elle la bénirait ?

— Sans doute, dit le vieillard d’un ton affable. Mais là n’est pas la question. Je te l’ai dit, c’est impossible.

Pour la première fois de sa vie, Nicholas sentit monter en lui une colère froide à l’encontre du vieux guerrier.

— Au contraire, c’est tout à fait possible ! En tant que baron, il est de mon devoir de veiller au bien-être de mes vassaux, et je compte bien ne pas laisser Evelyn croupir dans un prieuré humide alors qu’elle peut vivre confortablement avec les siens.

Le jeune homme se rapprocha de son ami, lequel continuait de lui tourner le dos. Ce qu’il s’apprêtait à dire ne ferait pas plaisir au vieil hobereau. Néanmoins, il sembla à Nicholas qu’en l’occurrence il devait se montrer inflexible.

— Handaar, en tant que baron, c’est également mon droit d’épouser la femme de mon choix. Or j’ai choisi, l’ami, et vous ne parviendrez pas à me faire changer d’avis.

Il lui donna une tape dans le dos qui se voulait rassurante, puis ajouta :

— Fiona comprendrait, j’en suis sûr. À présent, allons chercher lady Evelyn pour lui annoncer la bonne nouvelle.

La main de Nicholas toujours posée sur son épaule, Handaar se retourna, et le baron fut ébranlé de constater que son ami avait pleuré.

— Evelyn est déjà partie, Nick, annonça celui-ci d’une voix frêle qui contrastait avec son visage de marbre.

Nicholas eut un mouvement de recul, comme s’il avait reçu un coup en plein cœur.

— Partie ? Comment cela, partie ?

— Elle est partie pour le couvent, expliqua Handaar en essuyant ses larmes. Il y a deux jours, lorsqu’elle a eu le pressentiment de ton arrivée.

Abasourdi, Nick retourna s’asseoir.

— Mais pourquoi a-t-elle fui, si elle savait que je venais ? N’avons-nous pas toujours été amis ?

— C’est précisément pour cette raison, répondit le vieil homme en retournant s’asseoir à son tour.

Il remplit de nouveau les coupes et ajouta :

— Même si tu pensais que toi seul pouvais comprendre tes allusions au mariage, Evelyn savait qu’un jour tu me demanderais sa main ; parce que, comme tu l’as dit toi-même, cela va de soi.

— Mais… alors, elle savait ? demanda inutilement Nicholas, en pleine confusion. Et elle a quand même préféré entrer au couvent ?

Il chercha le regard de son vieil ami, lequel le considéra avec compassion. Nick comprit alors que son désarroi se lisait sur son visage.

Handaar secoua la tête, puis se perdit dans la contemplation d’un point imaginaire entre ses deux pieds.

— Elle n’avait aucun désir de se marier, ni de porter les enfants que tu n’aurais pas manqué de vouloir. Evelyn a toujours pris très au sérieux la promesse que j’ai faite à Fiona.

Nicholas serra les dents à s’en briser les mâchoires.

— Dans ce cas, c’est une femme égoïste et stupide. Rien ne dit qu’elle serait morte en couches comme sa mère. Elle a gâché sa vie et m’a laissé en plan.

Handaar soupira en silence.

— En fait, elle voulait te rendre ta liberté.

— Me rendre ma liberté ? Mais pour quoi faire ? Pour que je me retrouve dans l’obligation d’épouser une inconnue ? demanda-t-il en s’esclaffant d’un rire amer et saccadé. Notre union aurait reposé sur l’amitié et la confiance. Je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir quitté. Je n’ai jamais rien représenté pour elle.

— Evelyn a beaucoup d’affection pour toi, Nick.

— Pas la moindre ! s’écria-t-il en fendant de la main l’air pesant. Non, on ne traite pas de façon si perfide ceux qu’on prétend aimer !

— J’ai dit qu’elle avait beaucoup d’affection pour toi, non pas qu’elle était amoureuse de toi.

Handaar paraissait à présent si las qu’on l’aurait cru au bord de l’effondrement. Cependant, dans sa douleur, Nicholas avait perdu toute bienveillance.

— Amour, affection ! s’exclama-t-il avec un geste vague. Quelle différence ?

— Peut-être bien que c’est là le nœud de toute l’affaire, et qu’elle est partie afin que tu puisses te rendre compte que cela fait, au contraire, une énorme différence.

Les deux hommes se dévisagèrent pendant quelques instants. Nicholas songea à sa mère, à son frère et à plusieurs autres hobereaux de second rang à qui il avait déjà annoncé son projet de mariage avec Evelyn. Même son lieutenant était au courant. Qu’allaient-ils penser de lui quand il leur annoncerait qu’une femme qu’il connaissait depuis toujours avait préféré entrer au couvent plutôt que de devenir son épouse ?

Il n’avait jamais ressenti un tel malaise, connu une telle humiliation, de surcroît dans ce donjon qui lui était aussi familier que sa propre demeure. Trop accablé pour rester une minute de plus, il se leva.

— Bon, très bien. Je vous souhaite la bonne nuit, messire Handaar.

Après avoir salué le vieillard d’un bref signe de tête, Nicholas gagna la porte à grandes enjambées.

— Nick, mon fils… ne nous quittons pas fâchés. Reste dormir ici cette nuit. J’aurais aimé t’épargner cette meurtrissure, mais, pour te dire la vérité, je ne suis pas sûr de pouvoir moi-même l’endurer.

Le jeune homme ne put ignorer l’appel de son ami et s’arrêta net.

— Je t’en conjure, Nick, poursuivit Handaar d’un ton presque suppliant. Je n’ai plus que toi, à présent.

Nicholas se retourna et eut le cœur serré à la vue du vieux guerrier voûté par l’âge et les peines de la vie. Il retraversa la pièce dans l’autre sens et prit son ami dans ses bras tandis que celui-ci fondait en larmes.

— Oh ! Nick, souffla Handaar, elle me manque déjà.

— Pardonnez-moi, je n’ai pensé qu’à moi, répondit Nicholas. Je ne voudrais pas ajouter à votre peine, mais il m’est impossible de rester entre ces murs dont chaque pierre me ramène au souvenir d’Evelyn.

Handaar acquiesça, agrippa les bras du jeune homme et recula pour mieux le regarder.

— Bien sûr que je te pardonne, dit-il d’une voix rauque, mais je ne peux m’empêcher d’espérer que tu reviendras me voir.

— Je reviendrai, promit Nicholas dans un hochement de tête.

Handaar hocha la tête à son tour puis relâcha son emprise, gardant pendant quelques instants ses mains noueuses en suspens, laissant repartir le jeune homme à regret.

Nicholas remarqua que le vieillard tremblait.

— Fais bon voyage, mon fils. Que Dieu te garde.

Le jeune homme serra une dernière fois l’épaule de Handaar et pivota sur ses talons, puis il quitta la salle des banquets d’Obny, laissant son ami seul avec ses fantômes.

Chapitre premier

Londres, septembre 1077

 

Simone du Roche était juchée sur son tabouret d’or dans la grande salle de bal du palais royal. Son ample robe de velours s’étalait à ses pieds telle une petite lagune profonde et verte. Son abondante chevelure noire était coiffée en un ensemble complexe de tresses qui formait une sorte de galon autour de sa tiare. De port altier, la jeune femme embrassait les autres convives de son regard vert émeraude avec un dédain de chat à peine dissimulé tandis que ceux-ci sautillaient au son des luths.

Au grand soulagement de Simone, c’était la troisième et dernière soirée en l’honneur de l’anniversaire du roi Guillaume. Au terme de ces réjouissances, elle cesserait enfin d’être l’objet des regards inquisiteurs et des rumeurs feutrées des aristocrates mesquins et malveillants qui pullulaient à la cour d’Angleterre.

Un mollasson salua Simone d’un signe de tête. Elle lui répondit par un sourire forcé.

Hypocrite ! fulmina-t-elle intérieurement. Cet imbécile ignore que je n’ai rien perdu des paroles blessantes que sa cavalière lui a dites à mon sujet.

— Il est bien trop en chair, grande sœur, chuchota Didier. Tu mourrais écrasée sous son poids s’il devenait ton mari.

Simone esquissa un petit sourire malicieux derrière sa voilette.

— Veux-tu te taire ! chuchota-t-elle à son tour. Tu es bien trop jeune pour être au courant de ces choses.

Regardant ailleurs pour ne pas trahir son amusement, elle ajouta :

— Pourquoi n’es-tu pas resté à l’auberge, comme je te l’avais demandé ? J’ai la nette impression que tu vas encore m’attirer des ennuis ce soir.

Didier se contenta de hausser ses frêles épaules. Son visage délicat rappelait, en plus jeune, celui de sa sœur : mêmes yeux, même tignasse indisciplinée noir corbeau.

— Je n’aime pas rester tout seul ! En plus, personne n’est encore venu discuter avec moi, raisonna l’enfant.

— De toute façon, tu ne dois pas me parler en public. Je ne veux pas attirer l’attention de gens indésirables.

La jeune femme arrangea sa mantille et posa modestement – du moins l’espérait-elle – les mains sur ses genoux.

La danse prit fin, et le vieil aristocrate bedonnant abandonna sa galante pour s’approcher de Simone en se dandinant dans un tourbillon d’étoffe délicate et de fourrure qui dissimulait mal son impressionnant derrière.

Au moins, il a l’air gentil ! reconnut Simone.

Didier, qui se trouvait toujours à côté d’elle, ne put s’empêcher de ricaner.

— À propos d’indésirables, le gros arrive !

Simone se composa un sourire de circonstance tandis que le petit aristocrate rondouillard s’inclinait devant elle.

— Lady du Roche, il est inconvenant qu’une femme de votre beauté reste seule tandis que nous fêtons l’anniversaire de notre roi. Votre père me charge de vous transmettre la permission de m’accorder la prochaine danse.

Évidemment ! pensa Simone. Vous êtes vieux et riche, et c’est moi qui sers d’appât !

— J’en serais ravie, monsieur Halbrook, répondit-elle plus prosaïquement avant de glisser deux doigts dans sa main replète et moite, non sans tressaillir intérieurement.

« Tu mourrais écrasée sous son poids s’il devenait ton mari. »

Halbrook la conduisit jusqu’au centre de la salle de bal, puis les musiciens entonnèrent le prélude d’une nouvelle danse.

Simone lutta contre ses meilleurs instincts pour ne pas quitter en trombe l’alignement des femmes et aller se réfugier dans sa chambre.

Armand du Roche croisa le regard de sa fille lorsque les danseuses s’inclinèrent en une courte révérence. D’un geste quasi imperceptible de la tête, il désigna le corpulent seigneur dont elle était flanquée, tandis que ses cheveux châtains retombaient sur la vilaine cicatrice qui lui barrait le front.

Celui-ci fera l’affaire, non ? songea-t-il en haussant un sourcil.

Simone détourna le regard afin de prendre, une fois de plus, un air de circonstance et de se concentrer sur la danse.

Bien sûr, papa !

Armand pouvait bien lui choisir n’importe quel mari, cela lui était devenu indifférent. Simone, son père, et même le jeune Didier, étaient des laissés-pour-compte dans ce pays qui leur était étranger, des curiosités dont les Anglais – gens friands de commérages – faisaient des gorges chaudes, de sorte que la vie de la jeune femme n’était plus que simagrées.

Elle dansa mécaniquement, transformant la triste vérité de sa condition en un rempart d’insensibilité.

 

— Tu es en retard, mon frère, le tança Tristan lorsque Nicholas rentra enfin.

Voyant ce dernier buter sur une grande jarre, il ajouta :

— Et complètement soûl, me semble-t-il !

Nicholas rattrapa de justesse la poterie branlante et esquissa un sourire en coin.

— J’avais des affaires urgentes à régler. Parole ! Lady Haith, vous être ravissante ce soir. Mère me charge de vous transmettre toute son affection.

Nicholas prit la main de sa belle-sœur et se pencha en avant pour l’embrasser sur la joue. Mais il bascula et dut son salut à la présence d’esprit de Haith, qui le retint de justesse.

— Messire Nicholas, s’étrangla-t-elle, ces affaires pressantes impliquaient-elles votre immersion dans une cuve d’eau de toilette pour dame ?

— Toutes mes excuses, répondit le baron en arborant un large sourire malgré le regard noir de Tristan, qui était, lui aussi, incommodé par l’odeur.

— Bon sang, Nick, tu aurais au moins pu prendre un bain ! Que va penser Guillaume s’il te voit dans cet état ? Tu n’es pas sans savoir qu’il veut mettre à profit ta venue à Londres pour te rencontrer.

Le jeune homme eut un haussement d’épaules.

— Aucune importance. Guillaume se fiche bien de savoir que j’ai vidé une coupe ou deux. Tout ce qu’il veut, c’est entendre que sa frontière est sécurisée.

Haith tourna son beau regard vers son mari.

— Messire, peut-être devrions-nous l’accompagner jusqu’à sa chambre ? Son état ne plaide pas en sa faveur.

— C’est trop tard, mon ange, répondit Tristan de dépit, ces dames l’ont déjà repéré. Il est pris au piège, je le crains.

Nicholas se retourna vers la salle de bal. Plusieurs paires d’yeux, toutes féminines, l’observaient en attendant avec impatience que la danse se termine.

Nullement décontenancé, il gloussa d’allégresse.

— Certes, je suis fait comme un rat, mais Dieu que ce piège est doux !

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