Le ventre, le rêve et la raison

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Guido et Quentin viennent de s'installer à la campagne dans la vaste et un rien lugubre maison que les parents de Quentin leur ont cédée. Guido, écrivain de renom, compte y trouver la tranquillité et le recul nécessaires à la renaissance littéraire. Au coeur de ce drame intime, où souvent la passion et la cruauté l'emportent sur la raison, se cache la question universelle du choix. (Du choix et du mensonge.) Mais pour les trois personnages de ce drame, il n'est plus temps d'atermoyer, et c'est poussés par la nécessité qu'ils tentent-avec plus ou moins de bonheur- d'affirmer et d'imposer ce "Moi" qui, seul, peut les sauver du vide et de la douleur du vide.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296320901
Nombre de pages : 105
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Joëlle DAVE

" LE VENTRE, LE REVE ET LA RAISON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie HargÏta u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

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Collection Théâtre des 5 Continents dirigée par Maguy Albet et Kazem Shahryari
Dernières parutions 110 - Georges BONNAUD, Marche avec le masque neutre, 2002. 111 -Robert POUDÉROU, Le ciel dans les bras, 2002. 112 - Bernard JOLIBERT, La Piazetta du café, 2002. 113 - Bettina SOULEZ, La grande cour, 2002. 114 - Jean-Marc BAILLEUX, Tuer ce siècle, 2002. 115 - Olivier MACERATESI, Asami, 2002. 116-Eric SAURAY, Fort de Joux, avril 1803, 2003. 117 - Dermot BOLGER, Ombre et lumière d'avril, 2003. 118 - Olivia-Jeanne COHEN, Dans l'ivresse, suivi de Rue de l'Alboni et de Jet de l'éponge, 2003. 119 - Guy DUGAS, Les facéties de Si Djoha, 2003. 120- Yoland SIMON, Flora, 2003. 121- Jean-Pierre PELAEZ, Monsieur Calixte, Ou De la réalité, 2003. 122- Hafedh DJEDIDI, Les vents de la nostalgie, 2003. 123- Claude DES PRESLES, La tentation, 2003. 124 - Jaime Salazar SAMPAIO, L'Illustre génération, 2003

PERSONNAGES
GUIDO Quarante-cinq ans environ. Encore bel homme - bien qu'il affecte un laisser-aller proche du mépris. Cynique, intelligent et à certains moments impénétrable, il aime déconcerter les gens (surtout les importuns). Parfois même il s'essaie au ~< lyrisme» avec, au fond des yeux, une lueur

d'ironie. Cependant - de caractère solide, voire intraitable Guido ne perd jamais de vue la seule chose qui compte réellement à ses yeux: son œuvre.

JEANNE
Sœur de Quentin. Quarante ans environ. Sous des airs raisonnables et une silhouette épaisse - vêtue avec une simplicité coûteuse -, elle cache une fébrilité morbide et un regard fouineur d'être frustré. De taille à se mesurer avec Guido, ses discours « aimables» teintés de réalisme, ses airs de «connaître son monde» et de ne s'offusquer de rien

laisseront apparaître - très vite - des sentiments moins
« avouables », faits de rancune et de passion.

QUENTIN Vingt-trois ans. Il n'a ni la hargne ni l'assurance des deux autres. Fragile, inquiet, délicat et « de bonne volonté », il ne tient ni à heurter ni à blesser. En proie aux inquiétudes et aux démons de son âge, il voudrait, surtout, qu'on le comprenne et qu'on l'accepte.

DECOR

Une salle vaste et obscure, aux murs très hauts. Seuls deux faisceaux lumineux éclairent ici un fauteuil d'osier, une chaise, une caisse faisant office de table, et là plusieurs caisses de bois, regroupées et entassées. Alentour, des paquets d'ombre s'accumulent (comme si l'éclairage n'arrivait pas à vaincre tout ce «noir» qui emplit la pièce). Au fond, on aperçoit une porte entrouverte - porte de la cuisine - d'où s'échappe un peu de lumière jaune. À gauche (pour le public), on devine une imposante

cheminée.À droite, une autre porte donne sur le couloir - elle
est fermée.

SCÈNE PREMIÈRE

Guido est assis dans le fauteuil d'osier, un manuscrit fermé sur les genoux. Il réfléchit, immobile, une sorte de châle lui enveloppant les épaules. Une bouteille et deux
verres sont posés devant lui, sur une caisse. Quentin pousse brusquement la porte du couloir et

entre dans la pièce, une pile de revues « Spirou» sous le bras. Guido ne cille pas, comme absorbé dans ses pensées.

QUENTIN. - Ouf! C'est fait! GUIDO. - Hem ?..

QUENTIN. - J'ai mis une bassine sous la tabatière et une
autre près de la cheminée... C'est toujours là que ça perce, de toute façon. GUIDO (toujours absorbé). - Bien.
Quentin vient s'asseoir près de Guido, ses revues sur

les genoux.

QUENTIN. - J'ai l'habitude... Je connais la maison par
cœur. C'est comme un gros animal... (Un temps.) Qu'est-ce que tu fais?

GUIDO. - Je réfléchis. (Il boit une gorgée de vin.) Tu en
veux? (Quentin fait oui de la tête.) Le téléphone n'a pas été débranché, j'espère. QUENTIN. - Non, bien sûr que non. Tu sais bien... GUIDO. - Où est-il? QUENTIN.
inconfortable:
-

Comme

avant, dans le couloir.

C'est

en plein courant d'air. Je l'ai dit cent fois à

maman.. . GUIDO. - Et... on l'entend au moins? QUENTIN. - Oui, pour ça, on l'entend! Y a des sonneries
partout. (Il montre un point au mur:) Regarde! Horrible! Les parents sont un peu sourdingues - un peu beaucoup même. Enfin, je suis méchant. . . GUIDO. - Méchant !... (Il lève les yeux au ciel.) QUENTIN. - Au fait... ma chère sœur a téléphoné pendant que tu étais au village... (Il se lève et va passer un pull, qui traîne sur une caisse.) GUIDO. - Psss ! QUENTIN. - Hé oui! Elle va nous faire une petite visite de bienvenue. Je suis désolé... GUIDO. - Hé merde! 10

QUENTIN. - Ça t'ennuie, hein? J'en étais sûr ! (il revient
s'asseoir.) Mais qu'est-ce que je pouvais dire? Je ne peux pas toujours l'envoyer bouler. GUIDO. - Pourquoi? comprends? mangeait? (Un temps.) Elle m'emmerde, tu

Elle m'em-mer-de! Les emmerdements

(En se levant :) Bon, si on m'ont toujours ouvert

l'appétit... Bizarre, non? C'est pour ça que je suis si gros... QUENTIN. - Si j'avais su L.. GUIDO. - Bah 1... (il disparaît dans la cuisine, pendant que Quentin met la table. Puis, revenant avec un pain et des sardines :) Quelle heure est-il?

QUENTIN (empressé). - Huit heures. GUIDO. - Huit heures...
On sonne à la porte: Quentin sursaute.

QUENTIN. - C'est sûrement elle.

GUIDO (se préparant un sandwich). - Elle pourrait au
moins nous laisser bouffer en paix, celle-là, non? QUENTIN. - Je vais ouvrir? GUIDO. - Non, tu la laisses devant la porte... (Un temps.) Mais oui, imbécile, tu vas ouvrir! Quentin s'exécute aussitôt. Guido s'attache une

serviette sous le menton: il s'apprête à «faire son cirque ».

Il

SCÈNE II

JEANNE (entrant). - Ah! Quel temps! Et il ne fait pas beaucoup plus chaud à l'intérieur. (Elle est vêtue, sobrement, d'un imperméable et d'une jupe droite, assez moulante. Frileusement, elle serre contre elle un sac à main.) GUIDO (d'une voix ferme). - Quentin, (Guido claque des doigts) pantoufles! Quentin lui déniche ses pantoufles,. Guido lui tend les pieds, l'un après l'autre, sans cesser de manger. Jeanne s'approche, fouineuse.

JEANNE (à Guido, ironique). - Tu es en forme,je vois.
GUIDO (entre deux bouchées). - La campagne, sûrement! JEANNE. - Bonsoir quand même!

GUIDO. - Hem...
Quentin va chercher un verre et une chaise pour Jeanne, à la cuisine. JEANNE (à Guido). - Alors, tu t'enterres?

GUIDO. - Tu es venue faire ta «petite enquête»? Tu ne
peux pas t'en empêcher, hein? La nostalgie... d'intérêt dévoyé, d'attirance trouble... JEANNE (à Guido). - Tu compliques toujours tout. (Elle a froid et fait mine, un instant, de se ramasser sur elle-même.) Non, sérieusement... c'est une plaisanterie? 12 une sorte

QUENTIN. - Notre installation?

JEANNE (à Guido). - Tu n'es pas fait pour la campagne. Ce
n'est pas à moi que tu feras croire... GUIDO. - Mon grand, trouve-moi une autre couverture. JEANNE. - Ah !... (Elle rit.) Et en plus, tu meurs de froid! GUIDO. - Jeanne... tu nous ennuies.

JEANNE. - On ne peut pas être plus direct. (Quentin
apporte une couverture à Guido et va se poster derrière son fauteuil.) Mais tu as raison: trêve de bavardages! J'ai des projets pour cette maison. GUIDO. - Enfin, nous y sommes! QUENTIN. - Mais... JEANNE. - Laisse-moi parler, Quentin.
GUIDO. - Laisse-la parler, mon chou, qu'on en finisse!

Après, nous pourrons la mettre à la porte.

JEANNE (à Quentin). - Je sais ce que les parents...
proposé. Mais franchement, tout ça n'est pas

t'ont

très

raisonnable! Tu as tes études, tes répétitions... Il n'y a pas un théâtre à moins de trente kilomètres! Restons sérieux! Guido, passe encore: un manuscrit peut toujours s'envoyer par la poste. Mais toi. .. Ceci dit, si vous décidez de rester. . . GUIDO. - J'ai toujours aimé les maisons vides. (Il se lève, va vers la fenêtre
-

à l'avant-scène.)

JEANNE. - Un peu sinistre, non? 13

GUIDO. - La nudité t'effraie?
frileuse! Pour l'instant,

Tu as une petite âme
babiole, le moindre

la moindre

bibelot serait... comme une injure, une tache de boue dans la neige, un bruit de ferraille dans le silence des champs...

JEANNE (mal à l'aise).
Jeanne?

- Lyrique...

GUIDO (immobile, la regardant). - Qu'est-ce que tu veux,

JEANNE (imitant Guido). - Ce que je veux, Guido, c'est restaurer cette maison et en faire... une résidence, tranquille, pour le troisième âge. GUIDO (regardant par lafenêtre). - Trivial. QUENTIN. - Tu n'y penses pas! Quelle horreur!

JEANNE (à Quentin). - Je ne vois pas ce que ça a
d'horrible! Tu verras, quand tu seras vieux, toi aussi tu seras heureux de dégoter ce genre d'endroit. Et avec les transformations, ce sera du « premier choix ». Et puis, vous ne pouvez pas vivre ici... Je veux dire: sans confort, sans...
Avec ce que ça rapportera, vous poUITÎez. . .

QUENTIN. - Change de disque! Tu nous assommes avec ton confort !... ton monde de recettes de cuisine, de maisons surchauffées. .. ton univers étouffant! Si tu veux t'enterrer vivante, c'est ton problème.

GUIDO (étonné et malicieux). - Mon grand... JEANNE (à Guido). - Tu lui as bien monté la tête, hein?
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