Le vertige des sens

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Quand la réalité dépasse le fantasme

En voyant arriver l’homme qui souhaite lui racheter son célèbre cabaret, Arianna est stupéfaite. Ces traits, elle les reconnaîtrait entre mille, et pour cause : cela fait des semaines qu’elle fantasme sur l’homme dont elle observe les brûlants corps à corps, chaque soir, avec une femme différente, derrière les fenêtres de l’immeuble en face du sien. Mais de là à imaginer qu’il se matérialiserait devant elle, encore plus sexy, et qu’il serait l’acheteur avec lequel elle a rendez-vous... Coïncidence ou signe du destin ? Peu importe, décide-t-elle en avançant vers lui : l’occasion est trop belle de vérifier si la réalité est à la hauteur de ses fantasmes.

A propos de l’auteur :
D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Jamie Sobrato a toujours voulu être écrivain.  Adolescente, elle se glissait dans la bibliothèque de sa mère pour y lire en cachette des romans sentimentaux. C’est donc tout naturellement qu’elle s’est tournée à l’âge adulte vers l’écriture de ces romances à la fois intenses et sexy qui font aujourd’hui le plaisir de ses nombreuses lectrices à travers le monde.
Publié le : vendredi 1 mai 2015
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280279789
Nombre de pages : 240
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Chapitre 1

Le couple était en pleine action, corps enlacés peau contre peau, muscles bandés, membres enchevêtrés — impossible de ne pas les voir.

Arianna Day, qui les observait depuis sa fenêtre, saisit ses jumelles d’un geste machinal et les braqua sur le loft de l’autre côté de la rue, là où se produisaient ces ébats. Elle obtint aussitôt une vue plongeante dans l’appartement voisin. Elle joua avec la molette de mise au point et suivit le mouvement de la main virile qui dérivait le long d’une cuisse aux courbes voluptueuses.

La main s’aventura plus haut avant de s’immobiliser sur une hanche rebondie, qu’elle agrippa avec avidité. Sans perdre une miette du spectacle, Arianna braqua ses jumelles sur l’épaule, puis la bouche de l’homme, qui déposait une pluie de baisers passionnés dans le cou de son amie.

Il avait une expression d’intense concentration, il semblait si absorbé par sa tâche, ou plutôt par sa partenaire, que, une fois de plus, sans s’expliquer pourquoi, Arianna se prit à rêver qu’elle était cette femme. Non qu’elle eût particulièrement envie d’un homme — celui-ci n’était d’ailleurs pas son genre —, mais elle aurait voulu ressentir ce que l’autre femme devait éprouver en cet instant précis. Le désir, l’abandon, le contact d’une peau nue contre la sienne — une sensualité refoulée depuis bientôt deux ans.

Son corps réagit instantanément, lui envoyant une onde de chaleur entre les jambes, une délicieuse tension qu’elle avait presque oubliée. Sauf quand son voisin à la sexualité exacerbée faisait son cinéma.

Elle était aux premières loges à chaque représentation. Dans ce quartier où les appartements et les lofts cossus étaient situés en vis-à-vis, son voisin ne pouvait ignorer qu’il s’exposait aux regards, derrière la vitre. Des dizaines de paires d’yeux pouvaient le voir s’ébattre joyeusement avec sa dernière conquête.

Ce soir, c’était une superbe blonde aux formes sensuelles qui, à en juger par sa coiffure impeccable, vivait dans le quartier de la Marina. Elle devait être l’heureuse propriétaire d’un petit chien qu’elle aimait plus que sa propre mère et d’une BMW dernier cri. Elle travaillait probablement dans les nouvelles technologies, voire une banque d’affaires.

Arianna imaginait bien le genre de personne qu’elle devait être. Elle avait presque pitié des jeunes femmes que M. Sexe-à-Gogo, comme elle le surnommait, accueillait, puis éjectait de sa vie à ce rythme infernal. Parvenait-il à les attirer dans son lit sans jamais leur faire miroiter l’éventualité d’une relation stable ?

Arianna n’en doutait pas. Peut-être le jugeait-elle un peu durement. Le fait que sa vie sexuelle était au point mort la rendait sans doute un rien susceptible depuis quelque temps.

Quoi qu’il en soit, elle devait avoir l’honnêteté de se l’avouer, suivre les exploits de M. Sexe-à-Gogo lui donnait beaucoup de plaisir. Le comportement exhibitionniste de son voisin en faisait le candidat idéal à ses fantasmes personnels : le businessman anonyme, bien sous tous rapports, était en fait un joli coquin. Aussi, puisqu’il aimait apparemment se donner en spectacle et qu’elle ne le connaissait pas, n’y avait-il aucun danger. Pourquoi alors se priverait-elle d’un divertissement que son voisin avait la générosité de lui offrir ?

Or, depuis peu, ses séances de voyeurisme, à regarder un couple d’inconnus faire l’amour, ne l’amusaient plus. A trente-deux ans, sa carrière de danseuse commençait à s’essouffler depuis qu’elle se vouait corps et âme à Cabaret, le restaurant bar-club racheté huit ans plus tôt. Et ce soir-là, debout à sa fenêtre, ses jumelles à la main, elle se sentait pathétique. Frustrée, solitaire et furieuse. Comme si plus rien ne pouvait la satisfaire. Pas même ces petits intermèdes inoffensifs.

Elle lança ses jumelles sur le canapé de velours pourpre avant de s’y affaler elle-même, les yeux rivés sur le couple qui grimpait aux rideaux, de l’autre côté de la rue. Une sensation de grand vide avait fait place à l’excitation.

Voilà deux ans qu’elle vivait dans une profonde détresse. Elle en avait pris conscience en consultant le calendrier pour vérifier l’emploi du temps de sa journée, ce matin-là. Deux ans que son existence glissait sur une mauvaise pente. Deux ans depuis qu’une attaque ignoble dans une ruelle lui avait dérobé sa vraie personnalité, l’avait transformée en une femme qu’elle ne reconnaissait plus.

Arianna ferma les yeux et se repassa le film des événements. La peur, la lutte impuissante, la brutale intrusion.

Deux ans. Elle s’en souvenait comme si c’était hier.

Qu’était-elle devenue ? Une femme terrifiée par la vie, par les hommes, par elle-même, et qui s’était réfugiée dans un travail abrutissant qui lui prenait tout son temps, mais qui n’était guère épanouissant. Elle était danseuse, pas chef d’entreprise ! Elle était une femme douée de sensualité, pas une bonne sœur.

Sentant les larmes ruisseler sur ses joues, inondant le décolleté de son petit haut noir, elle comprit qu’elle pleurait et ne fit même pas l’effort de les sécher. Secouée de violents sanglots contenus depuis trop longtemps, elle se recroquevilla sur le tapis rouge foncé que sa mère lui avait rapporté de Turquie.

A présent, laissant libre cours aux plaintes, gémissements et cris de rage réprimés depuis deux années, elle exprima sa souffrance jusqu’à ce que ses larmes soient taries.

Quand elle se releva, le couple d’en face avait disparu. Heureusement !

Un brouillard glacé tombait sur San Francisco. Elle eut une vision claire de l’existence qu’elle voulait désormais mener, enfin débarrassée du fardeau émotionnel qui l’encombrait.

Et elle sut alors ce qu’elle devait faire pour se reprendre en main. Elle avait du pain sur la planche…

Un mois plus tard…

— Tu es tombée sur la tête ? Tu ne peux pas vendre Cabaret. C’est une institution à San Francisco !

Ce n’était pas exactement la réaction qu’Arianna espérait de la part de Cara, son futur agent immobilier. Qu’elle soit une amie de longue date influençait probablement son point de vue.

Arianna arpentait le salon, le téléphone collé à l’oreille. Elle rassembla son courage pour se justifier :

— Il y a longtemps que j’y pense, ce n’est pas une lubie. D’ailleurs, j’ai passé un mois à briquer le restaurant de fond en comble, il brille comme un sou neuf, fin prêt pour la vente.

— Mais ce ne sera plus pareil sans toi.

— Le futur propriétaire tiendra probablement à le conserver en l’état. Je suis certaine que Cabaret gardera son âme.

— Comment peux-tu en être sûre ?

— Je peux en faire une des conditions de la vente, non ?

Arianna entendit Cara soupirer.

— Oui, mais…

— Ecoute, il faut que tu m’aides. Prends un ton convaincu et jure-moi que je vais y arriver.

— Euh… je ne vois pas très bien ce que tu veux dire, Arianna.

— Dis-moi que je vais réussir à vendre Cabaret, que tout va bien se passer. J’adore l’endroit, mais je dois changer d’air. Il me prend toute mon énergie, et je suis en train de me transformer en femme d’affaires assommante. Ce n’est pas moi !

— Tu as peut-être raison.

— Evidemment que j’ai raison ! Je suis une danseuse. Je veux pouvoir gagner ma vie en dansant.

— Mais…

— Je suis à bout, Cara. Il est grand temps que je me concentre sur ce que j’aime.

— Comme quoi, par exemple, en dehors de me priver de mon restaurant préféré ? Et puis tu danses déjà à Cabaret.

— Rectificatif : je dansais. Maintenant, je passe quatre-vingt-dix pour cent de mes journées à administrer l’affaire et, crois-moi, ce n’est pas folichon. Je ne suis pas faite pour ça. Je ne me reconnais plus.

Nouveau soupir à l’autre bout du fil.

Arianna aurait préféré éviter de mentionner l’autre raison qui la poussait à vendre, mais Cara finirait bien par la deviner, d’une manière ou d’une autre.

— En fait, je crois que… Je ne veux plus… Enfin, j’ai l’impression qu’un changement de décor m’aiderait à tourner la page, tu vois ?

Elle risqua un coup d’œil par la fenêtre, mais il n’y avait apparemment personne chez son voisin d’en face. Elle ne s’était pas autorisée à l’épier depuis le fameux soir où elle s’était effondrée en larmes. Les stores étaient même restés tirés, la plupart du temps.

Un lourd silence retomba.

Cara finit par reprendre ses esprits :

— Je comprends. Vraiment. Mais je suis désolée de te voir abandonner ta sécurité financière.

— Pourquoi donc ? J’ai l’intention de garder l’immeuble, et de ne louer que les murs du restaurant. A lui seul, le loyer me permettra de vivre confortablement, et je pourrai donner des cours de danse dans le studio à l’étage.

Elle avait hérité de l’immeuble huit ans auparavant, lorsque son père était décédé d’une crise cardiaque. C’était ce triste événement qui lui avait donné l’idée de lancer Cabaret. Et un autre funeste événement allait la forcer à s’en séparer.

— On dirait que tu as pensé à tout, Arianna.

— Je crois, oui. Maintenant, il ne me reste plus qu’à dénicher un acheteur. Et un agent digne de confiance. Evidemment, j’aimerais que ce soit toi. Tu veux bien m’aider à vendre Cabaret ?

— Bien sûr. Mais ce ne sera pas facile, je te préviens.

Arianna se doutait que son amie avait raison, mais elle n’allait pas se décourager pour autant. Elle voulait croire que l’affaire serait rondement menée et qu’elle ne ressasserait pas ces souvenirs plus longtemps.

— Tu comptes conserver le studio à l’étage ? poursuivit Cara d’un ton dubitatif. Tu ne crains pas d’être encore un peu trop près ? De la ruelle, je veux dire…

Arianna eut un haut-le-cœur et s’en voulut d’être aussi émotive.

— Si, un peu. La fenêtre du studio donne sur cette ruelle, mais ce sera quand même un peu moins pénible. Chaque fois que c’est mon tour d’assurer la fermeture, les souvenirs reviennent en force, et…

— Je comprends. Avec les cours de danse, tu ne risques pas de te retrouver seule trop tard le soir, c’est ça ?

— Exactement.

— As-tu appelé ma psy pour un rendez-vous ?

— Non. Je n’ai pas eu le temps.

Elle ne le prendrait jamais.

Cara s’abstint de tout commentaire. Depuis qu’Arianna lui avait confié le drame qui lui était arrivé, Cara l’avait poussée à voir un thérapeute. Mais Arianna détestait les psychologues et s’obstinait à croire qu’elle parviendrait à s’en sortir seule. Pendant son enfance, elle avait vu sa mère consulter psychologue sur psychologue, allant parfois jusqu’à y traîner toute la famille, sans aucune amélioration notable. Pour autant qu’elle puisse en juger, l’état d’esprit de sa mère et de leur famille n’avait fait qu’empirer, victime de cette incapacité à se prendre en charge.

Pas question de tomber dans ce piège. Deux ans et un mois auparavant, Arianna s’était juré de ne plus jamais se comporter en victime.

— D’accord, ma chérie, dit Cara. Je vais te sortir de ce pétrin.

— Merci. C’est exactement ce que j’avais besoin d’entendre.

Arianna sentit la tension se relâcher quelque peu. Elle approchait de son but.

Se libérer de Cabaret serait un premier pas pour s’affranchir d’elle-même. De son passé, de ses responsabilités, de cette souffrance dont elle n’arrivait pas à se débarrasser et qui l’étouffait comme un carcan.

Chapitre 2

— Liz a appelé en ton absence ; Jacey aussi, à moins que ce ne soit Tracy, et puis une autre fille dont j’ai oublié le nom.

Noah Kellerman se tourna vers son petit frère en fronçant les sourcils.

— Liz ? Qui est-ce ?

— Parce que tu crois que je lui ai demandé de me faxer son CV ?

Sur ces paroles définitives, confortablement calé sur le canapé avec la ferme intention d’y passer la journée, Simon reporta de nouveau son attention sur l’écran de la télévision.

— Je ne crois pas connaître de Liz, décréta son frère.

— Tu devrais peut-être penser à demander le nom d’une fille avant de la fourrer dans ton lit.

Noah posa le courrier sur la table avant d’ôter son manteau et ses chaussures.

— Surveille ton langage !

— C’est la vérité ! Tu serais obsédé sexuel que ça ne m’étonnerait pas !

Noah n’appréciait guère les insinuations de son frère. Il réprima des protestations de pure forme, sachant qu’il aurait l’air d’un parfait hypocrite.

Pour l’heure, ses pratiques sexuelles étaient le cadet de ses soucis. Son agent immobilier lui avait envoyé par mail les références d’un bien qui risquait de l’intéresser.

Il se dirigea vers son ordinateur, l’alluma et consulta sa boîte électronique. Il trouva le message.

Célèbre restaurant bar-club de San Francisco, 2 000 mètres carrés de surface à louer pour 6 500 $ par mois ; Licence IV et bar équipé ; espace pourvu d’une scène et d’une cuisine ; quartier branché de North Beach, beaucoup de passage piétonnier.

Son cœur se mit à battre plus vite. Le bruit courait que Cabaret, le seul restaurant de North Beach correspondant à la description, allait être mis en vente. C’était le lieu rêvé pour son projet de transformation. Quelle aubaine !

Noah relut les quelques lignes affichées sur l’écran. Pas d’erreur.

— Je crois que j’ai trouvé !

— Trouvé quoi ? demanda Simon, occupé à zapper paresseusement sur l’écran plasma.

— Le restaurant que nous cherchions.

— Que tu cherchais, tu veux dire !

Quand il ne s’agissait pas de son art — lequel ne lui rapportait pas grand-chose —, Simon avait l’ambition d’une couleuvre, comme en témoignait sa position préférée, avachi sur le canapé Roche Bobois de son frère, une banquette post-moderne en cuir blanc, pas vraiment indiquée pour y passer des journées entières à regarder des émissions de téléréalité en grignotant des chips. Heureusement, le cuir était traité contre les taches de graisse.

— Ce restaurant, petit frère, c’est la clé de ta réussite professionnelle. Je t’ai promis un job, tu te rappelles ?

— Tu connais ma devise : travailler moins pour vivre mieux.

— Oui, et ce serait formidable si tu arrivais à payer ton loyer à coups de méditation zen. En attendant, tu ferais bien de saisir la chance que je t’offre.

Noah prenait soin de Simon depuis leur enfance, même à l’époque où leur mère était encore de ce monde. Il était déterminé à inculquer à son cadet le sens des responsabilités et la fierté que l’on ressent à se débrouiller seul, quelle qu’en soit la manière. Simon avait beau être maniaco-dépressif, ce n’était pas un incapable.

Parfois, lorsque son frère relâchait son attention — par exemple, quand il avait les yeux rivés sur un feuilleton débile, comme en ce moment —, Noah croyait revoir leur mère. Simon avait hérité des cheveux noirs, de la frêle silhouette, ainsi que de la forme du nez et du menton maternels. Il lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, jusqu’aux médicaments dont il ne pouvait se passer pour fonctionner normalement.

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