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Les Accoucheuses tome 3

De
675 pages

1853. Flavie débute une nouvelle vie. Elle a tout abandonné pour rejoindre une étonnante société utopiste dans l'État de New York. Ici, souffle un vent de liberté révolutionnaire. Mais certains dogmes restent profondément ancrés dans l'esprit des hommes...
Léonie ne le sait que trop bien, elle qui doit inlassablement poursuivre sa lutte contre les mentalités réactionnaires. Face à tant d'écueils, le savoir oral des sages-femmes pourrait bien se perdre, submergé par la bien-pensance de l'opinion publique...
De déroutes en succès, aujourd'hui encore, les combats de Léonie et Flavie se perpétuent, portés par des milliers de femmes.



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couverture
ANNE-MARIE SICOTTE

LES ACCOUCHEUSES

***
La Déroute

ROMAN

VLB ÉDITEUR
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Chapitre premier

Dès qu’elle met le nez hors de la grange, Flavie resserre son châle autour de ses épaules. Même si les journées sont encore magnifiques en cette mi-septembre 1853, une fraîcheur caractéristique monte du sol. Elle frotte ses mains ankylosées l’une contre l’autre. Cinq jours auparavant, elle a répondu à l’appel du responsable de la traite des vaches qui requérait des volontaires. Ses muscles s’en ressentent, mais elle n’en a cure, car elle jouit de cette tâche inhabituelle autant que de toutes celles qu’elle a expérimentées depuis son arrivée au sein de cette communauté utopiste américaine.

Flavie admire la contrée environnante dont chaque relief est souligné par le soleil levant, tout en marchant lentement sur le sentier qui la ramène au manoir appelé Mansion House. Situé sur un promontoire, il est flanqué d’une construction plus modeste, Children’s House. Aux alentours se trouvent de vastes potagers, des champs et les bâtiments qui servent à loger les bêtes ou qui abritent des ateliers. Plus loin encore, coule The Creek, une rivière dont elle entend le bruit ténu à cette époque de l’année. Enfin, le restant des deux cent cinquante acres du domaine, situé dans le cœur de l’État de New York, est couvert de vallons boisés où le roux se mêle au vert.

Soudain, en provenance du bataillon des femmes qui accomplissent chaque dimanche l’indispensable blanchisserie, un joli chant couvre celui de la rivière. Comme tout le reste de la communauté, Flavie a été réveillée avant les premiers gazouillis d’oiseaux par cette chorale improvisée… Manifestement, au moins un homme a trouvé le courage de s’attaquer à cette besogne traditionnellement féminine. Au souper, ce soir, il aura droit à des félicitations publiques de la part des femmes !

Songeant que c’est aujourd’hui le jour du Seigneur et qu’en Bas-Canada une bonne partie de la population se tire du lit pour se préparer à la messe, Flavie offre un sourire réjoui aux volatiles qui valsent dans le ciel. Elle se régale encore de cette nouveauté qui témoigne de l’esprit d’indépendance des membres de cette Association d’Oneida : sous prétexte que chaque journée du calendrier est consacrée à la célébration de la foi, le dimanche ne sort pas de l’ordinaire, sauf peut-être pour laisser place à quelque amusement collectif en après-dînée.

Comme toutes celles qu’elle a vécues depuis son arrivée, à la fin de juillet, la journée s’annonce chargée ! En cette période des récoltes, les corvées se succèdent sans trêve. Ce n’est pas pour déplaire à Flavie, bien au contraire : elle cherche toutes les occasions pour se dépenser physiquement, pour tomber d’épuisement dans son lit et dormir comme une bûche ! Trop souvent, elle s’est couchée avec un tel poids à l’âme… Désespérée à l’idée d’avoir perdu l’estime de Bastien, elle se réveillait plusieurs fois pendant la nuit pour remâcher ses pensées… Pour endiguer la peine qui menaçait de la submerger, elle se haranguait avec force : ne lui a-t-il pas prouvé, à maintes reprises, qu’il ne méritait pas son amour ? N’a-t-il pas agi en époux égocentrique et en homme insensible ?

Oui, mais il y avait l’éclat de son œil bleu… leurs conversations animées et l’importance qu’il accordait à ses opinions… et ses traits altérés, comme magnifiés, quand il la désirait. Sa peau si douce… la manière dont il la touchait encore après leurs étreintes, même du bout d’un doigt ou d’un orteil… Encore aujourd’hui, Flavie se débat contre cet attachement insensé. Leur entente n’était que superficielle puisque leurs divergences ont pris toute la place ! Il aurait voulu son épouse malléable et accommodante, trop contente de lui fournir une trâlée d’enfants. Mais Flavie n’était pas faite ainsi, elle voulait essayer autre chose avant, devenir une accoucheuse experte, un médecin s’il le fallait !

Faisant une pause dans le sentier, elle jette un long regard circulaire, inspirant profondément cet air saturé d’odeurs végétales. Une coulée d’allégresse s’éparpille par tout son corps. Elle a trouvé une nouvelle famille, d’autres fous comme elle, insatisfaits du monde tel qu’il se bâtit et qui prennent les moyens pour le rendre meilleur ! Son impression initiale, franchement favorable, se voit confirmée à mesure que les semaines passent !

Avec une douce émotion, elle se remémore son arrivée. Ce jour-là, tandis qu’elle parcourait à pied les trois milles qui séparent Mansion House du village, elle était mue par une intense curiosité au sujet de ce système qui semblait constituer un tel avancement pour la gent féminine.

Il est de coutume de mettre sur le dos des femmes la moindre inconduite concernant le respect des règles de chasteté. Si un écart se produit, les femmes en sont les premières coupables ! Or le fondateur, John Humphrey Noyes, déclarait le contraire. L’homme a un immense pouvoir sur sa compagne, y compris celui de la blesser, et tout mâle qui se respecte doit s’assurer de ne jamais causer de tort à une femme, moralement comme physiquement. Si une saine attitude devant la sexualité s’installait dans le cœur des hommes, tout serait gagné…

Selon Marguerite, il s’était incliné un soir devant l’assemblée des femmes présentes, faisant vœu devant le Créateur de les traiter en toute justice.

 

Les hommes qui connaissent leurs vrais intérêts ne peuvent agir autrement, a-t-il ajouté. Toute satisfaction en amour est exclue, tant que les femmes vivent sous le règne de la peur. Pour aimer vraiment, elles doivent se débarrasser des embarras et des tourments. « Si, messieurs, vous réduisez vos femmes au rang d’esclaves, c’est une bien pauvre nourriture amoureuse que vous aurez à vous mettre sous la dent. » N’est-ce pas incroyable, Flavie ? N’est-ce pas un homme qui a saisi l’essence du christianisme, qui a parfaitement intégré les notions de charité et de compassion, qui peut parler ainsi ?

 

Ces mots avaient été comme un baume sur les souffrances de Flavie. Luttant contre des larmes amères, secouée par les cahots du cheval de fer qui la menait dans ce paradis promis, elle avait longtemps tenu la lettre de son amie contre son cœur.

Dès le lendemain, elle se retrouvait sur le chemin du domaine, un chemin qui, à sa grande surprise, était encombré de piétons et d’attelages qui s’y rendaient tous. Sans l’avoir planifié, elle se joignait à un large groupe d’habitants des environs qui répondaient à l’invitation des membres de la communauté d’Oneida pour une fête champêtre !

Elle a commencé par fuir toute présence humaine afin d’errer à sa guise sur les lieux, se repaissant de la beauté de ce coin de pays, admirative devant le mélange de prospérité et de simplicité qui se dégageait des installations. Lorsqu’elle a mis fin à son vagabondage, elle a eu son premier véritable choc, un mélange de stupeur et de joie qui a envoyé un puissant frisson jusqu’à l’extrémité de ses membres. Une jeune femme de la communauté accueillait des personnes de sa connaissance. Une femme en bloomer ! Parmi les dames en robe frôlant le sol, le contraste était saisissant ! Aussitôt, Flavie a eu la vision réjouissante de Françoise Archambault, la vice-présidente de la Société compatissante, lors de sa fameuse et scandaleuse conférence.

Clouée sur place, Flavie a détaillé sans vergogne la tournure audacieuse, chemise grossière et jupe aux genoux, sous laquelle de longues et larges pantalettes descendaient jusqu’aux chevilles. Alors elle a subi son deuxième choc en remarquant les jolies mèches qui s’échappaient du foulard qui lui ceignait la tête : ses cheveux étaient raccourcis jusqu’à sa nuque ! Flavie a ressenti une telle allégresse qu’elle en a tremblé de tous ses membres. Marguerite n’avait pas menti ! L’enthousiasme qui suintait de sa dernière missive était totalement justifié !

Sitôt que sa présence a été acceptée à Oneida pour une période d’essai, elle s’est empressée de se coudre des pantalettes et de passer les ciseaux dans ses jupes. De ne plus sentir l’ourlet lui battre les mollets lui a procuré un immense sentiment de liberté ! À ses yeux, c’était comme un rituel de passage, le signe tangible d’une transition entre les mœurs d’un monde dégénéré et celles, beaucoup plus saines, d’une société utopiste.

Pour ses cheveux, par contre, elle n’y est pas encore parvenue. Non pas qu’elle y tienne tant ; contrairement à toutes ces dames qui ne les taillent jamais et qui les entretiennent comme la parure suprême, elle a pris l’habitude de les garder mi-longs et de les tresser le plus commodément possible. Ce qui, au dire de sa belle-mère Archange Renaud, faisait beaucoup trop commun… Mais une jupe se rallonge en quelques points de couture, tandis qu’une coupe courte dure plus d’une année !

Ce geste radical, symbole ultime de sa volonté de fusionner avec la communauté d’Oneida, Flavie ne peut encore se résoudre à le faire. Mais cela viendra très vite ! Son intense désarroi des premiers temps de son séjour en sol américain s’est peu à peu apaisé. Maintenant, évoquant son milieu d’origine, elle ne ressent plus qu’un léger fourmillement au plexus solaire. Cette sérénité qui se dégage de la plupart des membres d’Oneida, cette certitude du droit chemin, elle veut la posséder !

Échappant à la fraîche matinée de fin d’été, Flavie pénètre à l’intérieur de Mansion House pour un rapide déjeuner. Le rez-de-chaussée est divisé en trois : un caveau à l’extrémité qui s’adosse à une élévation de terrain, la cuisine au centre et enfin la salle à manger, qui ne pourrait contenir tous les adultes si, d’aventure, ils décidaient de manger exactement en même temps ! Quelques enfants courent entre les tablées et Flavie évite adroitement l’un d’eux avant d’aller se servir au comptoir, régulièrement réapprovisionné par les préposées au service. Elle a fait partie de cette équipe pendant deux bonnes semaines… une équipe qui, malgré les nobles intentions des dirigeants concernant la mixité des tâches, demeure majoritairement féminine !

Elle scrute la salle à la recherche de Marguerite, mais son amie brille par son absence. Comme Flavie n’a pas encore développé une réelle intimité avec l’un ou l’autre des membres, elle finit par choisir deux couples attablés ensemble en compagnie desquels elle a travaillé à plusieurs reprises. Les quatre Américains l’accueillent avec bonhomie et une conversation légèrement contrainte s’engage aussitôt. À cause de la forte présence britannique à Montréal et surtout des leçons de son vieil ami irlandais Daniel Hoyle, Flavie parle un anglais honorable, mâtiné d’un subtil accent qui fait la joie de ses auditeurs.

Depuis son arrivée, elle a pris conscience de la place qu’occupe la civilisation française dans l’imaginaire des Américains. La France suscite dédain ou admiration, rejet ou envie, mais elle ne laisse personne indifférent ! Les deux jeunes Canadiennes profitent, par ricochet, de cette fascination ; elles se voient parées d’une auréole d’exotisme qui les égaie fort.

L’un des voisins de Flavie, un homme avenant d’une quarantaine d’années nommé Stephen Waters, sort de la poche de sa veste un feuillet plié en quatre. Lui jetant un regard gêné, il bredouille :

— Puisque vous voilà, Miss Reenod… Auriez-vous la bonté de vérifier ma prononciation française ?

Les pommettes rouges de confusion, il se met à conjuguer au présent le verbe « savoir », et Flavie se mord les lèvres pour ne pas rire de son accent à couper au couteau. Marguerite vient de se promouvoir maîtresse de français ; deux fois par semaine, elle enseigne aux intéressés les rudiments de cette langue. Elle a fait imprimer sur la presse de la communauté quelques feuillets que les membres zélés exhibent ainsi à tout moment, dès qu’une pause le leur permet. Cette spontanéité dans l’apprentissage ne déplaît pas à Flavie, bien au contraire ! Tous ceux qui ont une compétence spéciale s’improvisent professeurs, ce qui permet à la jeune Montréaliste, quand elle en trouve le loisir, d’acquérir les bases de ce latin dont on lui a seriné l’importance pour des études avancées en médecine.

Dès que son vis-à-vis, les tempes moites, a fini sa lecture laborieuse, Flavie le corrige gentiment et lui fait répéter quelques sons, que les trois autres reprennent en chœur. Elle conclut la leçon en s’attachant à son propre nom. Leur démontrant à quel point son nom de famille est massacré, ce qui fait rire ces Yankees à gorge déployée, elle leur enjoint d’utiliser son prénom à l’avenir. Elle leur fait exercer le a et le i jusqu’à ce qu’ils prennent leur envol tout en psalmodiant son prénom comme un hymne à l’office… mais un hymne égrillard.

Suivant leur sortie du regard, Flavie constate que Stephen Waters, se retournant, lui adresse une salutation appuyée. Cette marque d’attention la déroute à tel point que, après un sourire mécanique, elle plonge le nez dans son assiette. Si Flavie n’a pas encore vraiment saisi toutes les subtilités du dogme du fondateur, John Humphrey Noyes, elle s’est fait un portrait précis de ses conséquences pratiques. Au sein de cette communauté, chaque personne a le droit d’aimer qui bon lui semble puisque cet amour rejaillit sur Dieu lui-même. Ce mépris de l’institution du mariage constitue l’aspect le plus intrigant de cette philosophie, celui qui suscite l’ire des dévots !

Pour certains, cette communauté est un antre de perversité, ce que Marguerite s’est empressée de contredire, dès son arrivée à Oneida, dans sa correspondance avec Flavie. Ce qu’elle écrivait alors s’est avéré. Les parties de plaisir sont reléguées bien loin dans l’échelle des valeurs. Le fait de mêler étroitement les sexes dans toutes les activités communautaires, même celles qui sont ordinairement considérées comme l’apanage de l’un ou l’autre, semble entraîner une sorte de désensibilisation, une accoutumance qui suscite une aisance naturelle entre hommes et femmes. Ce compagnonnage de bon aloi désamorce les tensions sexuelles exagérées, contrairement à la fausse pruderie qui marque les échanges entre mâles et femelles du monde extérieur !

De toute façon, Flavie se méfie comme de la peste des qu’en-dira-t-on et des ouï-dire. Elle sait, pour l’avoir personnellement vécu, qu’ils reposent généralement sur des faussetés ! De plus, elle n’a pas une très haute opinion de l’institution du mariage, dont la prétendue indestructibilité n’est que mascarade, puisqu’elle cache les comportements les plus divers… et les moins conformes aux enseignements de la religion catholique. Le mariage, en fait, ne sert-il pas qu’à enchaîner les femmes à leur rôle de procréatrices ? À satisfaire l’instinct dominateur des hommes ?

Ayant terminé son repas, Flavie est sur le point de se lever lorsque Marguerite fait irruption dans la salle à manger. Comme souvent, Flavie sourit devant le spectacle de son amie qui rayonne de bonheur à se retrouver, enfin, parmi ses semblables : des femmes encouragées à être actives dans tous les sens du terme ! À Montréal, sa belle carrure et ses manières énergiques détonnaient parmi les demoiselles qui s’efforcent d’être à la mode en se donnant un air languissant et en se pâlissant le teint. Ce n’est plus le cas ici, à Oneida, où les femmes ne sont parées que de leurs atouts naturels !

Une vive excitation se lit sur ses pommettes empourprées et dans ses grands yeux sombres aux iris telles deux pierres précieuses dans un écrin de soie.

— Tu sais quoi, Flavie ? C’est parfaitement vrai !

— Quoi donc ?

— La continence ! Je veux dire, Frank est capable de…

Elle rougit et, après avoir avalé sa salive, elle réussit à chuchoter :

— Il peut… Je veux dire, rester totalement maître de lui ! Nous avons passé des heures ensemble, des heures délicieuses, et il a réussi à me combler sans… sans se permettre l’ultime frisson !

La veille au soir, Marguerite a ouvert ses bras à un Yankee de trente-sept ans, expert dans l’art de la continence instaurée en règle de vie par John Noyes.

— Jamais je n’aurais cru que c’était à ce point ! Tu te rends compte de quelle avancée il s’agit ? C’est le moyen idéal pour empêcher la famille !

À plusieurs reprises auparavant, au sein d’un petit groupe de jeunes femmes, elles ont causé de cette pratique à laquelle tous les mâles d’Oneida doivent s’astreindre, soit l’étreinte réservée. Les emportements sont toujours possibles, mais plus un homme s’y accoutume, mieux il sait reconnaître les signes menant à une perte de contrôle. Marguerite s’avouait extrêmement sceptique au sujet des aptitudes réelles des hommes, écoutant avec une moue d’incrédulité les récits de ses interlocutrices, dont celui de Flavie qui, malgré ses réticences à évoquer son passé, lui a révélé que Bastien s’était exercé amplement à acquérir cette maîtrise et qu’il était devenu d’une adresse étonnante.

Exaltée, Marguerite lui confie que son expérience a été extraordinaire et que, dans ces circonstances, elle se félicite d’avoir attendu ses vingt-six ans pour être déflorée ! Encore toute frémissante d’émoi, elle enchaîne avec une tirade fiévreuse :

— Father Noyes est un homme exceptionnel, Flavie ! Je le crois maintenant, qu’il est inspiré directement par Dieu lui-même, par un Dieu bienveillant et amoureux de sa création. J’avais encore un léger doute, mais il s’est totalement dissipé ! L’amour charnel permet de puiser directement à la source de cette joie associée à la présence du divin en chacun de nous… Je suis parfaitement d’accord avec ce que Noyes avance : la relation sexuelle est un sacrement, dans toute la pureté originelle de ce mot aujourd’hui dénaturé ! C’est le moyen idéal pour s’abreuver à la source de la puissance et de la grâce de Dieu. Je t’assure, Flavie, que je l’ai ressenti ! Je me suis véritablement unie au Créateur ! En tout cas, j’ai eu la certitude d’être un maillon de cette interminable chaîne entre Jésus lui-même et le plus incrédule des êtres vivants…

Incapable de contenir son enthousiasme, Marguerite répète qu’il ne faut pas confondre l’amour avec la lubricité, comme cela se fait couramment de par le vaste monde ; le premier est pur, dégagé de toute envie de possession, libéré de cette jalousie qui créé tant de désordres. Dans la Bible, Jésus lui-même bannit ce sentiment de possessivité lorsqu’il rappelle constamment à sa mère, la Vierge Marie, qu’il doit d’abord allégeance à une puissance qui dépasse les liens familiaux. En fait, selon Noyes, Jésus a été l’un des amants les plus ardents que l’histoire ait connus ! Il a vécu avec Marie de Béthanie un échange chaste mais puissant d’amour charnel, duquel a résulté la résurrection miraculeuse de Lazare, le frère de ladite dame. L’ascension de Jésus depuis la colline du village de Béthanie est même un symbole que son amour, plus puissant que la mort, fleurira de nouveau au paradis !

Flavie se permet une légère grimace goguenarde et Marguerite met abruptement fin à son flot de paroles. D’un geste preste, elle retire le triste foulard qui retient sa chevelure d’un châtain tirant sur le blond, encore luxuriante même si notablement raccourcie, et s’en sert pour s’éventer le visage. Flavie profite de ce silence pour glisser :

— Ton bonheur me ravit, ma belle amie. Mais je n’apprécie guère que tu en profites pour faire étalage devant moi, pauvre ignorante, de ta science théologique !

Après un éclat de rire allègre, Marguerite se lève d’un bond, souffle un baiser à sa consœur, puis disparaît aussi vite qu’elle est venue. Bien davantage rompue aux études théologiques et à ce langage abstrait, Marguerite semble avoir réussi à appréhender dans son ensemble le système de croyances élaboré par le fondateur. Elle a fait siennes les convictions de John Noyes et de ses disciples avec une ferveur surprenante ! L’âme à nu depuis son rejet de la religion catholique romaine et son excès de moralisme, elle ne trouvait son content parmi aucune des croyances chrétiennes, vieilles ou jeunes, officielles ou révolutionnaires. La foi de ce Yankee, se réjouit-elle fréquemment à voix haute, a comblé son besoin de se tourner vers la lumière et le bonheur de vivre.

Pour sa part, Flavie se sent retrouver une âme d’enfant devant les défis que lance à la compréhension humaine le système de Noyes, un échafaudage d’une complexité inouïe et dont les tenants et aboutissants sont soigneusement explicités par écrit. Comme pour n’importe quelle théorie scientifique digne d’un examen attentif, elle est avide de saisir cette matière à bras-le-corps ! Son entrée définitive dans cette communauté est conditionnelle à son acceptation totale des principes en vigueur… Mais il est fichtrement ardu de trouver du temps libre ! Pour patienter jusqu’à l’hiver, alors que tout le monde sera encabané, Flavie fait jouer à Marguerite, capable de tout expliquer avec art et simplicité, un rôle de tutrice.

Cependant, l’heure n’est pas aux dissertations philosophiques, mais au travail physique ! Elle va jeter un coup d’œil au tableau d’affichage où les maîtres et maîtresses d’œuvre affichent leurs besoins en personnel. Deux bees sont à l’horaire : l’un pour assembler les pages d’un opuscule et l’autre pour construire des fauteuils rustiques, conçus pour un usage extérieur, qui sont en train de gagner en popularité parmi la population environnante. Flavie hésite un moment, puis se décide pour la seconde corvée. Elle se sent plutôt indolente aujourd’hui, alors qu’elle a dû installer ses guenilles pour ses fleurs. Elle a l’impression que le parfum du bois lui sera moins offensant que l’odeur de l’encre !

C’est donc avec une agréable légèreté d’âme qu’elle se joint au bataillon hétéroclite de tâcherons, soit plusieurs hommes, y compris des adolescents, et quelques femmes, dont une très âgée. Elle adore cette simplicité. Elle n’a jamais vraiment compris pourquoi, dans le monde extérieur, il faut que les choses soient si compliquées, si contraintes ! Father Noyes est un dirigeant fièrement astucieux. Pour assurer l’enthousiasme au travail, il a fait de la mixité des sexes un commandement sacré, une vérité biblique !

Alors que partout ailleurs dans le monde occidental ce compagnonnage est très mal vu, lui en fait une condition d’une société saine et équilibrée. Ne serait-ce que pour cela, Flavie est envahie de reconnaissance envers le visionnaire. Il y a si longtemps qu’elle aspire à cette camaraderie ! D’accord, une telle familiarité peut susciter des relations privilégiées entre les sexes, mais à Oneida, c’est loin d’être mal vu…

 

 

À part ceux qui sont occupés à quelque tâche essentielle et celles qui sont en train de préparer les plus jeunes enfants de la communauté pour la nuit, tous les membres de l’Association d’Oneida sont rassemblés dans la salle commune à l’étage, remplie à pleine capacité en cette soirée du début du mois d’octobre. Les voix sont moins feutrées et les gestes, moins retenus qu’à l’accoutumée. Pour la première fois depuis son arrivée, Flavie apercevra le fondateur de la communauté, qui réside généralement à Brooklyn. Elle s’est étonnée de cet éloignement physique du visionnaire, mais on lui a expliqué que la chose la plus importante au monde, pour lui, est de répandre sa parole grâce à l’imprimerie.

En fait, il se voit comme un intermédiaire pour offrir au Messie un puissant moyen de communication avec les humains. En compagnie de quelques dizaines de proches, il s’active à produire journaux, pamphlets et livres qui font la promotion de sa singulière philosophie religieuse. Ainsi, l’Association s’éparpille sur un vaste territoire grâce à des propriétés versées dans le tronc commun par des convertis. Le domaine d’Oneida est le plus populeux, une centaine d’individus, de même que le plus diversifié. En plus des activités agricoles allant des potagers aux arbres fruitiers, plusieurs moulins situés en bordure de la rivière tirent profit de l’énergie hydraulique non seulement pour moudre le grain, mais pour activer les machineries de diverses industries prometteuses.

La communauté d’Oneida finance les activités de Brooklyn, activités onéreuses s’il en est. Les Onéidiens font le sacrifice de l’aisance financière dans une bonne humeur alimentée par leur foi. À plus d’une reprise, Flavie a entendu dire que les coffres étaient à sec et qu’une dépense importante s’annonçait, mais qu’il suffisait d’avoir totalement confiance en la divine Providence pour que le problème se règle. En effet, la plupart du temps, un visiteur faisait un don ou une somme d’argent arrivait par courrier… En Flavie, une petite voix murmurait que seule la loi des probabilités était en cause, mais il s’agissait d’une pensée hérétique qu’elle chassait prestement !

L’arrivée imminente de Father Noyes n’est pas la seule source d’excitation : cette après-dînée, Miss Hawley a ressenti les premières douleurs de l’enfantement. C’est un événement rare ici, où les grossesses ne sont pas encouragées ! À intervalles réguliers, une proche vient les tenir au courant des progrès. La délivrance est lente, mais sans complications, a cru comprendre Flavie. Elle aurait bien aimé être présente auprès de la parturiente, mais Marguerite a eu préséance.

Elle tressaille : de l’autre côté de la pièce, Stephen Waters, qui jusque-là avait le nez plongé dans un livre, lui adresse une moue de connivence accompagnée d’un signe de tête appuyé. Après un moment d’égarement, elle lui rend son salut avec gaucherie, ne pouvant s’empêcher, un court instant, de le caresser du regard. C’est un homme de haute taille et, malgré les tâches principalement agricoles dont il est responsable, au corps étonnamment délié. Ses cheveux blonds sont à peine mêlés de gris et ses traits fins lui donneraient l’air vaguement aristocratique si ce n’était sa peau tannée, marquée par la vie au grand air.

À l’évidence, elle lui est tombée dans l’œil et il ne se gêne pas pour le lui faire sentir. Il s’est arrangé à plusieurs reprises pour souper à ses côtés, la questionnant gentiment sur sa vie passée et son acclimatation à la vie communautaire, manifestant une vive curiosité envers la visiteuse en provenance du lointain Canada-Uni. De plus, il se retrouve à ses côtés aux moments où elle s’y attend le moins, lui offrant son aide d’un geste galant ou glissant à son oreille une phrase empreinte de chaleur… Mais peut-être se leurre-t-elle ? Peut-être qu’il ne s’agit que de ce compagnonnage de bon aloi dont les Onéidiens sont friands…

— Notre Père nous fait attendre, n’est-ce pas ?

Flavie sourit chaleureusement à la dame menue qui, tirant sa chaise, vient de s’approcher d’elle. C’est ainsi que tous surnomment John Noyes, our Father, l’élu par excellence, celui que Dieu a choisi pour le représenter parmi les humains. L’homme est encore pour elle un mystère, mais elle a compris que les membres de la communauté tirent leur paix intérieure de la certitude d’avoir placé leur sort entre les mains les plus habiles, celles d’un berger qui va infailliblement les conduire au royaume de Dieu, le Kingdom of Heaven. En fait, ils ont la conviction que ce paradis, ils l’habitent déjà, à Oneida…

Quelques mèches de ses cheveux blancs émergeant de son bonnet, Miss Worden se penche vers elle et murmure avec un sourire entendu :

— Ma chérie, ce bon Stephen vous dévore des yeux… Permettez-moi d’être franche. Est-ce que je me trompe ou vous n’y êtes pas insensible ?

Flavie se redresse sur son siège et, après un temps, elle répond avec honnêteté :

— En effet, il ne me déplaît pas le moins du monde.

— Je commence à avoir l’habitude de déchiffrer les intentions masculines et croyez-moi, Flavie, notre ami ne tardera pas à se manifester. Pour ma part, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous partagiez une grande intimité et je suis sûre que plusieurs seront de mon avis. Stephen est un homme d’une réelle sagesse et qui saura vous amener où vous souhaitez aller… à condition que vous lui fassiez confiance.

Égarée, Flavie fixe le visage ridé et bienveillant de son interlocutrice.

— C’est que je ne sais pas encore où je souhaite aller.

— Nous avons remarqué que vous ne ménagez pas les efforts pour vous imprégner de nos croyances et je suis persuadée que Stephen pourrait vous apporter une aide précieuse.

Miss Worden lui fait signe de s’incliner, ce à quoi Flavie consent.

— Vous êtes mariée, nous le savons. Mais cet état, si on se fie à l’esprit français, ne devrait pas vous brider outre mesure…

L’esprit français ? Flavie fait une éloquente moue d’incompréhension et la dame poursuit, après un petit rire de gorge :

— Cet esprit français, j’avais l’habitude de le vilipender. Vous savez, nos pasteurs protestants sont inflexibles au sujet de quelques incontestables vérités. Ils prennent grand soin de nous en marteler la cervelle pendant toute notre enfance ! C’est en sol français, au moment de la révolution, qu’ils placent la source de tous nos maux actuels concernant l’incrédulité. Le peuple français, qui a chassé Dieu en même temps que le roi ! C’est à cette époque, dans les salons parisiens, que l’on a commencé à prétendre que le mariage était un apanage intolérable au sexe faible et que seule « l’union des âmes » devait être reconnue par les gens éclairés. Cette croyance s’est propagée à la vitesse de l’éclair dans les faubourgs, dans toutes les mansardes, et cette licence sans limites a fait prospérer la misère et le crime !

Réjouie par les yeux ronds de Flavie, Miss Worden glousse sans retenue. Lorsqu’elle réussit à se ressaisir, elle reprend, le ton exagérément doctoral :

— L’arbre de l’immoralité a poussé en France et tout ce qui se trouvait sous son ombrage empoisonné s’est transformé en un désert pour l’âme. Malheureusement, ces idées pernicieuses ont traversé l’Atlantique. Bien des gens, ici même, rejettent l’obligation de respecter les lois divines et les lois humaines qui en découlent, particulièrement en ce qui concerne l’inviolabilité de l’alliance matrimoniale !

Retrouvant sa voix chantante et sa contenance habituelle, la dame fait une grimace d’excuse avant de conclure :

— Tout ça pour dire, finalement, que votre esprit français devrait vous éviter les terreurs que nous, puritaines jusqu’au bout des ongles, nous avons vécues.

— Les terreurs ? Le mot me semble fort. De sérieuses réticences, je ne dis pas, mais…

— Je maintiens : les terreurs.

Toute trace de gaieté a disparu du visage de son interlocutrice et c’est avec une extrême gravité qu’elle dit à mi-voix, après avoir jeté un lent regard circulaire dans la pièce :

— À l’évidence, vous n’avez pas grandi dans une atmosphère dévote, dans laquelle les gestes extérieurs de piété sont mille fois plus importants que les pensées profondes et la réelle sainteté de l’âme. Nous, oui. Pour la plupart d’entre nous, il ne fallait pas dévier de la dignité puritaine, au risque d’être accusés de lèse-majesté ! Peu importe ce qui se passe à l’intérieur du foyer, tant que les apparences de respectabilité sont sauves.

Flavie retient un soupir d’exaspération. Contrairement à ce que semble croire la dame, le phénomène est exactement semblable en Bas-Canada ! Comme quoi les chrétiens du monde entier partagent la même éthique rigide…

— En Nouvelle-Angleterre, on célèbre la gloire de Dieu en rendant sa Création féconde. Le succès nous donne la certitude d’être les élus du Sauveur ! Notre prospérité est essentielle, obligatoire, puisqu’elle rend un hommage au Maître de toute chose.

— L’esprit inventif des Yankees est légendaire, confirme Flavie avec un sourire.

— Alors, tout ce qui met en péril cette fragile construction… tout ce qui menace de déséquilibrer l’ordre social, de compromettre le bonheur et la paix intérieure que nous sommes tous supposés ressentir, est mis sur le dos de Satan et de ses œuvres. Quand j’ai commencé à m’intéresser au perfectionnisme, il m’a fallu procéder à une véritable entreprise de démolition. Extirper de mon âme cette crainte terrible du Jugement dernier. Un processus douloureux, je vous assure.

Plongée dans d’amères pensées, Miss Worden se laisser aller contre son dossier. Flavie est sur le point de l’encourager à poursuivre par une question, mais la dame reprend, d’une voix égale, presque trop lisse :

— Pour nos maris, le système conjugal élaboré par Father Noyes, c’était de la petite bière. On sait à quel point la gent masculine s’en tire bien en matière d’adultère… Mais pour nous, leurs épouses… Quelques-unes parmi nous en ont perdu la raison.

Envahie par de pénibles souvenirs, la frêle Américaine presse fortement ses lèvres l’une contre l’autre. Ébahie par cette affirmation, Flavie la retourne plusieurs fois dans sa tête avant de laisser tomber :

— Mais… nul n’est obligé de le pratiquer, n’est-ce pas ?

Miss Worden réagit par une réplique cinglante, accompagnée d’un sourire presque condescendant.

— Pour entrer dans cette Association, il faut accepter les principes religieux de Father Noyes dans leur entièreté. Le système conjugal en est la pierre angulaire. Bien entendu, chacun est libre de ses préférences. Mais si c’est une vie de moniale que l’on cherche, il faut s’adresser ailleurs. Voilà pourquoi, chère amie, je vous encourage à considérer avec soin l’offre de Stephen lorsque je vous la transmettrai.

— Vous ? s’étonne Flavie avec raideur. Il doit passer par vous ?

— Une dame est toujours libre de refuser, répond-elle plus gentiment. C’est plus facile ainsi. Cependant, si Stephen ne vous déplaît point, réfléchissez longuement avant de refuser. Il est membre de notre Association depuis longtemps et, à travers lui, vous pourriez vous abreuver à une source abondante d’édification – mais nous en reparlerons, Father Noyes fait son entrée !

Un murmure excité parcourt l’assemblée tandis qu’un homme maigre et de taille moyenne, sanglé dans une banale redingote, progresse parmi la foule en serrant les mains tendues. Il est suivi de son épouse Harriet, une petite femme sans éclat, et de quelques personnes qui font partie de son cercle new-yorkais d’intimes. Il saisit un tabouret et s’installe au milieu de la salle commune. Un grand brouhaha s’ensuit puisque chacun traîne son siège pour prendre place face à lui, en plusieurs rangées concentriques, et Flavie se retrouve dans la dernière rangée.

Malgré tout, elle a une bonne vue de Noyes, un homme plutôt petit aux épaules étroites, âgé de quarante-deux ans. Plissant les yeux, elle examine son mince visage aux traits réguliers mais sans grâce particulière, un large front dégarni et des yeux pénétrants bien enfoncés dans leurs orbites, des lèvres minces et un collier de barbe brune. Ce soir, il arbore un ample sourire causé par l’imminente naissance, au sujet de laquelle il bavarde pendant quelques minutes.

Quelqu’un se racle discrètement la gorge à la droite de Flavie qui, surprise, découvre la proximité de Stephen. Irritée par cette approche sournoise, elle le gratifie d’un imperceptible signe de tête avant de reporter son attention sur le conférencier. Le silence est impérativement absolu : affligé depuis quelques années de maux de gorge récurrents, Father Noyes refuse d’élever la voix et chacun doit tendre l’oreille pour saisir ses propos.

Si elle s’est habituée à l’accent yankee, le soliloque du fondateur exige d’elle une concentration accrue. Ce soir, Noyes ressent le besoin de fortifier la résolution de ceux qui sont encore esclaves du tabac. Son ton s’est durci notablement et, d’un regard implacable, il fixe, les uns après les autres, les quelques hommes qui n’ont pas encore réussi à abandonner complètement l’habitude de chiquer, priser ou fumer la pipe.

Brièvement, il évoque le combat entrepris en 1851 contre ce qu’il qualifie de dévotion diabolique. Il y a peu encore, des crachoirs se trouvaient dans la plupart des pièces de Mansion House et plus de la moitié des hommes soumettaient leurs compagnes au spectacle peu ragoûtant de la chiquée et à l’odeur envahissante de la boucane des pipes.

— Si le Christ ne défend pas l’usage du tabac, il en prend possession au même titre que la nourriture ou la musique. Il ne faut donc dresser aucune barrière pour l’empêcher de nous aider à modifier un usage abusif. Le Sauveur nous a clairement indiqué qu’il était nécessaire d’abolir cet usage, puisqu’il s’agit d’une tentation du démon. Il nous a fallu placer notre sort entre les mains du Christ, avec une foi absolue !

Selon cette logique particulière du perfectionnisme que Flavie a encore de la difficulté à assimiler, l’acte de fumer est légitime, puisque ceux qui adoptent cette foi ne commettent plus de péchés, mais il n’est pas opportun pour autant. Noyes lui-même a réussi à se débarrasser entièrement de cette funeste habitude ; il est clair cependant que sa patience est à bout.

— L’emprise du tabac sur l’homme est beaucoup plus grande et plus subtile que celle du rhum, et c’est pourquoi la force de la loi ne peut rien contre elle. Lorsque des principes diaboliques sont intégrés aussi finement à l’existence des êtres, le processus de séparation exige un expert de la dissection… Seul le Christ est capable d’aider à vaincre cette dépendance.

Flavie ne peut s’empêcher de tiquer. The process of separation requires nice dissection… Des images de la dissection secrète de 1847 défilent dans sa tête et Bastien, alors naïf étudiant en médecine, l’envahit soudain de sa présence.

— Seule la révélation de la vérité peut nous libérer de nos chaînes. C’est à nous de décider de faire nôtre cette vérité absolue, de rejoindre cet idéal ! Notre cœur doit être réjoui par la grâce, et non par ce réconfort artificiel que procurent certaines séduisantes douceurs, les plus puissantes, comme nous le savons tous, étant l’opium et le tabac… Le moment critique que j’attendais est arrivé. Au printemps, j’ai insisté pour que chacun consulte l’esprit de la vérité et de la charité devant le regard de Dieu. Je me suis chargé de vous transmettre la cure du Christ, qui ne demande rien de plus que ce que notre cœur peut donner.

Même si John Noyes n’a pas haussé le ton, il imprime à son discours une grande force de frappe, y faisant se succéder les envolées énergiques et les phrases caressantes, les élans de colère et les moments de compassion. Habituée aux orateurs chevronnés par sa fréquentation des lectures publiques, Flavie apprécie à sa juste mesure sa parfaite maîtrise de cet art.

Soudain, une vieille et corpulente femme surgit dans la pièce et tous les regards convergent vers elle. L’expression rayonnante, elle tient au creux de ses bras un paquet emmailloté au visage grimaçant, qu’elle soulève pour le présenter à l’assemblée. Un mélange de murmures de satisfaction et d’exclamations de joie accueille son arrivée tandis que Noyes saute sur ses pieds pour aller flatter la joue du nouveau-né. Le trio est bientôt entouré de nombreuses personnes.

Devant ce spectacle attendrissant, Flavie a ressenti un tel élan de bonheur qu’elle se tourne vers son voisin en s’exclamant :

— À Montréal, moi aussi, j’ai tenu quantité de bébés dans mes bras !

Le visage de Stephen se fend d’un large sourire de plaisir et Flavie, rosissant, réalise qu’elle s’est exprimée en français. Il réplique :

— Je n’ai rien compris, mais c’était très joli ! Ma foi, c’est parfaitement vrai que la langue française est chantante et poétique, bien plus que notre jargon ! Je dirais même qu’elle est sensuelle…

Devant son regard appuyé, Flavie se trouble encore davantage. Pour reprendre le contrôle de la situation, elle évoque précipitamment le métier qu’elle pratiquait. Il connaît déjà l’histoire, mais il l’écoute avec empressement, trop heureux d’être choisi comme confident. Encore émue par la fugace présence du nourrisson qui a déjà été ramené à sa mère, Flavie se laisse aller à lui confier à quel point elle s’ennuie de son travail et surtout de ce moment particulièrement touchant, celui d’approcher un être si neuf, d’une telle beauté. Stephen, qui est père de deux enfants, renchérit à son tour.

À ce moment, une femme plantureuse mais bien tournée vient prendre place à proximité, prêtant l’oreille avec un sourire gracieux à leur entretien. Flavie ne s’empêtre dans sa tirade qu’un très court moment. Elle s’est habituée à cette situation embarrassante, celle de voir l’un des membres d’un couple assister sans gêne apparente à la cour que fait son conjoint à une tierce personne. Après tout, la chose ne se produit-elle pas couramment dans le monde ordinaire ? Au vu et au su de tous, un homme convoite l’épouse d’un autre et sa légitime doit faire semblant de ne pas s’en apercevoir ! Par contre, au sein des fidèles de Noyes, les intentions ne sont pas dissimulées. L’hypocrisie est inconnue au bataillon… ou, du moins, chacun la combat à l’aide de sa foi.

Dès que la conversation languit, Fanny Waters revient sur la question du tabac et de l’ultimatum que Noyes vient de lancer aux récalcitrants. Pendant quelques minutes, tous trois compatissent avec eux et particulièrement avec John Miller qui, tête baissée au milieu d’un petit groupe, est manifestement en train de fortifier sa résolution. Flavie ne peut s’empêcher de plaindre ce compagnon de la première heure qui, en pratique, gère la communauté et ses périlleuses finances, une tâche titanesque. Noyes ne semble pas s’apercevoir que son capitaine est en train de ruiner sa santé et il lui refuse même cette dernière faiblesse, cet ultime plaisir !

Le couple Waters la corrige avec une extrême bienveillance. Le salut de Miller et des quelques autres est à ce prix ! Fanny poursuit :

— Father Noyes fait très attention de ne pas provoquer de réaction contraire, de ne pas infliger au système nerveux un choc grave. C’est à chacun de se persuader que Dieu peut effacer complètement le besoin. Ceux qui n’y sont pas encore parvenus, il faut bien l’avouer, sont ceux qui consomment le plus… Pour bien des hommes, le charme principal des repas ne se trouve ni dans les aliments ni dans la compagnie, mais dans la perspective de chiquer ensuite un morceau de choix.

Flavie sourit devant cette expression anglaise qu’elle a entendue à maintes reprises depuis sa jeunesse, « a quid of fine cut ».

— C’est grâce aux journées de jeûne du printemps dernier, ajoute Stephen, que j’y suis parvenu. Après la première journée, j’ai repris mes vieilles habitudes, comme Noyes lui-même. Mais après la deuxième, je suis enfin devenu abstinent. Un matin, je suis resté près de mon lit et j’ai prié longtemps, en demandant au Sauveur de me libérer totalement du besoin. J’avais pris la résolution de ne pas manger avant que d’y parvenir. À neuf heures, j’avais réussi !

Flavie précise qu’elle n’a pas l’habitude de cette accoutumance, son père ne se permettant qu’une seule pipe, le soir en lisant son journal. Avec une moue d’étonnement, Miss Waters la talonne :

— Et votre mari ? N’est-ce pas l’orgueil de tout homme du monde de posséder une élégante tabatière et d’en faire étalage ?

Stephen attend la réponse de Flavie avec intérêt, à l’évidence content que le sujet de Bastien vienne sur le tapis. Combattant son malaise intérieur, elle risque :

— Pas dans son cas. Il est médecin, vous savez, et préoccupé autant de sa propre santé que de celle de ses patients.

Un silence s’ensuit et Flavie, constatant que le couple est suspendu à ses lèvres, s’oblige à poursuivre :

— Il m’a raconté sa première chique. Il avait quatorze ans et plusieurs de ses camarades du collège avaient déjà leurs propres tabatières. Ils trouvaient que ça faisait très masculin ! Bastien avait déjà pris quelques bouffées de pipe et il ne détestait pas. Mais la chique, par contre ! Il a haï le goût et le tabac l’a rendu horriblement malade. Il était étourdi, il tremblait, il a même vomi… Il s’est juré de ne plus jamais y toucher.

Réchauffée par le souvenir de Bastien en train de lui raconter cet épisode de sa jeunesse, Flavie reste les yeux dans le vague avant de conclure :

— La pipe, il a essayé encore, mais quand son père a senti l’odeur du tabac dans son haleine, il a piqué une telle colère que Bastien s’est découragé. Pour le sûr, mon beau-père est un homme pondéré aux emportements terrifiants !

— Il semble que vous l’appréciez beaucoup…

Troublée par la facilité avec laquelle Miss Waters lit sur son visage, Flavie laisse mourir la discussion pour décamper le plus tôt possible. Qu’est-ce qu’elle sait, cette commère, de sa belle-famille ? Rien du tout, et elle se permet pourtant des commentaires péremptoires ! À mesure que Flavie grimpe les marches qui mènent au dortoir, elle est envahie de remords. Elle qui ne peut supporter les secrets et les pudeurs de la société bourgeoise ! Les membres de la communauté d’Oneida n’ont pas la même conception de l’intimité que le reste du monde, et c’est loin de lui déplaire. Cependant, elle est censée ouvrir son cœur à chacun des fidèles de Noyes, même à ceux qui sont pour elle quasiment des étrangers, ce qui est encore ardu…

Le dortoir est plongé dans la pénombre et l’espace central, où sont disposés quelques sièges et tables, est désert. Silencieusement, Flavie soulève la toile qui isole les lits et la laisse retomber derrière elle, se retrouvant dans sa chambrette aux murs de coton. Du plancher jusqu’à deux pieds du plafond, l’espace privé est délimité uniquement par des cloisons en tissu, maintenues par des lattes de bois. La première fois qu’elle a pénétré dans le dortoir des femmes, elle n’en est tout bonnement pas revenue. Quelle était donc cette singulière communauté où l’on acceptait sans sourciller de camper ainsi, à l’intérieur ?

À cause de l’agrément qu’en ont tiré les occupantes, ce qui avait d’abord été une solution temporaire a pris un caractère semi-permanent. À l’usage, Flavie a bien dû convenir de la logique de l’arrangement, qui exige une parfaite discrétion dans les allées et venues, ce à quoi chacune se plie aisément. Davantage d’espace ou d’intimité n’est nullement nécessaire. Lorsqu’un couple désire s’isoler, il choisit l’une des quelques chambres fermées situées sur ce même palier, de l’autre côté de l’escalier.

Flavie a donc l’usage exclusif d’un lit étroit, d’une table de chevet et d’un coffre pour ranger ses affaires ; pour tout le reste, elle peut choisir entre l’espace central du dortoir, arrangé comme un salon confortable, ou la salle commune au premier. Aucun son ne lui parvient de la tente voisine et elle en conclut que Marguerite n’est pas encore revenue des quartiers de l’accouchée. Elle en est déçue, car elle aurait bien aimé entendre le récit de la délivrance !

Avec un soupir résigné, elle s’accroupit au-dessus de son pot de chambre, puis elle se lave sommairement à la cruche qui est posée sur la minuscule table. Enfin, elle revêt sa chemise de nuit et s’allonge sans défaire le lit. Le poêle, situé dans l’espace central, diffuse une chaleur suffisante. Par contre, cet hiver, l’a-t-on prévenue, elle aura besoin de plusieurs couvertures !

Elle ferme les yeux, réconfortée par le silence habité. C’est au moment du coucher qu’elle apprécie le plus cette sensation de vivre dans un cocon où les rumeurs d’un monde dépravé ne lui parviennent que de loin en loin. Ce ne sont plus les mœurs d’Oneida qu’elle trouve excentriques, mais celles de la société qu’elle a quittée, là où règnent vanité et concupiscence. Ici, le cours de la vie est d’une simplicité rassurante et les êtres ont appris à manifester sans honte leurs besoins élémentaires : aimer, créer, vénérer… Il y a bien encore quelques détails qui gênent Flavie aux entournures, mais elle est persuadée qu’ils s’inscrivent dans une sublime cohérence dont elle aura la révélation incessamment.

Chapitre II

Léonie contemple d’un œil rêveur le spectacle de la bise d’automne qui souffle et s’insinue dans le dédale des rues de la ville, faisant tournoyer feuilles mortes et poussière des chemins. Pendant que les Montréalistes engoncés dans leurs bougrines s’empressent vers leur destination, quelques enfants se laissent fouetter en riant par ces « sorcières », ainsi que toutes les vieilles personnes nomment encore ces tourbillons créés par le vent malicieux. En ce mitan de l’avant-midi, alors que partout les machines à vapeur crachent, les meules broient et les métiers à tisser cliquettent, le flot d’habitants s’est notablement clairsemé. Ne reste que le sillage d’une noire soutane par ici, celui de la robe délavée d’une servante par là…

Derrière Léonie, bien à l’abri à l’étage de la Société compatissante, une voix féminine enjouée mais perçante s’écrie :

— Gueusasse ! Ton petiot, Ambroisine, il est à la veille de t’époitrailler ! Quel gouliat ! Le laisse pas te dévorer ainsi ou ton homme aura plus rien à se mettre sous la dent !

Les six patientes du refuge éclatent de rire en chœur tandis que Léonie, souriante, se détourne de la fenêtre à carreaux. Assise dans son lit, la plantureuse Ambroisine offre la tétée à son fils, né deux jours plus tôt et qui manifeste un appétit à la hauteur de sa robuste constitution. Tout en lui maintenant la tête pour ne pas qu’il échappe le mamelon à cause de ses soubresauts, elle riposte gaiement :

— Étrive-moi autant que ça te chante, Noëlla, mais ma marmaille ne se retrouvera jamais en triste équipage ! Tant que j’ai du bon lait, je les gave, les uns après les autres !

Couchée sur le côté, la tête appuyée sur sa main, une troisième lance avec une grimace de dérision :

— Il mouille tant par chez toi que tu pourrais fournir toute la chambrée…

— La chose est entendue, affirme plus aigrement une quatrième, pareillement maigre derrière son ventre rebondi. Nous autres, on pourra pas s’écolleter de même. Notre lait, il sera foutrement moins… Comment ça se dit, madame l’accoucheuse ? Confortatif…

Un accès de colère fait voler en éclats la placidité d’Ambroisine :

— Plaignez-vous, espèces de bavasseuses, c’est tout ce que vous avez le cœur à faire ! Ça passe la grande journée à faire la planche alors que moi, j’ai trimé dur depuis mon arrivée icitte ! Vous autres, Lina pis Élise, paraît qu’il fallait vous refaire une santé !

— Ce qui est parfaitement vrai, intervient Léonie avec calme. Je n’aurais pas parié un louis sur une délivrance heureuse, vu l’état de fatigue de ces dames quand je les ai examinées. Vous le savez aussi bien que moi, n’est-ce pas ?

Penchée sur son fils, la mine encore outragée, la jeune mère grommelle indistinctement.

— C’est un triste coup du sort qui vous a obligée à vous réfugier ici. Votre logis réduit en cendres, l’atelier de votre mari aussi, et vos voisines guère mieux loties que vous…

D’un ample geste du bras, Léonie désigne ensuite Élise et Lina, qui la contemplent d’un air vaguement goguenard :

— Ces dames ont beau jouer les fanfaronnes, prétendre qu’elles adorent faire la créature…