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Les Âmes jumelles

De
270 pages

Il existe des âmes jumelles qui, lorsqu’elles se perçoivent au travers d’une vie, immédiatement se reconnaissent. Ces rencontres existent depuis la nuit des temps, jusqu’au jour d’un demain qui défiera le temps. Tous ces êtres qui se croisent, Philippe et Michel, René et Jeannine de Marseille, Maurice et Lucie, Roger et Claire, Élisabeth et Felice, ne peuvent pas tricher. Leurs yeux deviennent un seul et même regard, comme s’ils plongeaient dans un miroir. Alors ils abandonnent tout, leurs certitudes, leurs doutes, leurs peurs pour suivre et rejoindre leur moitié, cette autre partie d’eux-mêmes. Et si le monde disparaissait dans le silence, ne subsisterait que le souffle d’un même cœur battant à l’unisson.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-04708-1

 

© Edilivre, 2016

 

 

Bienvenue dans mon univers. Parmi les personnages de ce roman, l’histoire de Pierre et Gabriel est tirée d’un fait réel. Cependant, leurs noms et les situations dans lesquelles ils se trouvent et agissent sont le fruit de mon imagination.

 

 

Extrait d’un poème de René à Jana

Tu m’étais destinée

Le premier jour des jours

Ma vie était tracée

Sans l’ombre d’un discours

En te trouvant mon cœur

A reconnu sa voie

Le chemin du bonheur

Me dirigeait vers toi

Contes des sages de l’Inde

« Ne t’inquiète jamais des apparences, sache qui tu es en vérité et demeure cela »

Clara

1
En route pour la Grande Ourse

En juin, les journées vagabondent. J’aime les routes départementales qui favorisent la découverte de villages pittoresques mais pas question de m’attarder sur la beauté ambiante. Je cherche une maison selon des indications griffonnées sur un post-it : après l’église, tu passes devant la boulangerie. Au stop, tu prends à droite puis la première à gauche.

Nous y voilà. J’ai un mystérieux rendez-vous. Dans la cour, les pneus crissent sur le gravier. Une brouette somnole au pied d’un arbre. Plus loin, j’aperçois un jardin potager. Des monceaux de bois sont empilés près des maisons du village. Aux alentours picorent des volailles désinvoltes. Le contraire de moi.

Je claque la portière avant de jeter un coup d’œil sur cette maison aux volets bleus. Des escaliers forment un losange au-dessus d’une porte ornée de géraniums. En montant les marches, je réajuste ma jupe qui a vrillé dans la voiture. J’appréhende ce rendez-vous. Je respire à fond. Coup de sonnette.

– Vous êtes Clara Montanes ?

– Enchantée, Cécile Debrie, suivez-moi je vous prie.

Prélude de cette rencontre : ma collègue Constance dont la particularité est d’orienter ses amies vers ses dernières lubies. Je l’adore mais elle prend des initiatives pour tout le monde. Or, sans prétention aucune, je ne suis pas comme les autres. J’ai du mal à me fondre dans la masse. Mes amies me le confirment régulièrement « une vraie chiante mais on fait avec. »

Revenons à Constance qui, surexcitée un mois auparavant, déboule dans la librairie.

– Clara, tu ne sais pas ce qui m’arrive ?

Bien sûr, ce monologue n’appelle aucune réponse.

– Eh bien, je crois que je vais me marier !

Alors là, je suis scotchée. Le cœur d’artichaut de Constance s’effeuille, pire qu’une marguerite avec des « je t’aime » à gogo.

Tous les six mois, elle me confie ses tracas d’escarpins.

– Que veux-tu, c’est désespérant, je ne trouve pas chaussure à mon pied !

Habituellement elle emploie cette expression après le plaquage de ses « ex. »

– Tu me croiras si tu veux, je suis allée voir une astrologue qui a étudié mon thème. Sa consultation m’a paru d’une précision stupéfiante. Devine ce qu’elle m’a dit ?

Je lève les yeux au ciel. Comment pourrais-je l’inventer, je n’ai pas de boule de cristal, ni de planète boussole. J’embraye.

– Je meurs d’envie de le savoir mais comme tu vas me le dire !

– Tu vas rire. C’est capital pour mon avenir.

Silence pour accroître le suspens, elle reprend son souffle avant d’expirer.

– Elle m’a conseillé de ne rien changer. Enfin je suis sur la bonne voie.

Et moi de penser, si en plus tu as payé simplement pour ça…

– Remarque je m’en doutais un peu. Mais cette fois, c’est confirmé. Je vais pouvoir me poser avec Gaël. Je savais que c’était le bon, mais l’entendre dire m’a fait un bien fou. Je suis trop heureuse !

Voilà comment le nœud s’est resserré autour de mon cou. Trois semaines plus tard, mes collèges déboulent.

– Bon anniversaire Clara, alors en ce jour de fête comment te sens-tu ?

– Pas mal du tout.

Je vois une bougie plantée dans une pomme qui trône devant mon ordinateur. Françoise, maîtresse de cérémonie me couve du regard. Elle n’a pas eu d’enfant. De fait, je représente sa fille spirituelle. Ils chantent à tue-tête.

« Joyeux anniversaire, Clara, Joyeux anniversaire – ça monte – Joyeux anniversaire Clara – ça monte toujours – Joyeux anniversaire. Ça redescend d’un coup ! » Je souffle. Applaudissements…

Les joues en feu, ce flot d’attention m’émeut. Thomas m’encourage.

– Déballe tes cadeaux, ma belle, cela va te mettre en joie !

J’exhibe des crèmes de jour, de nuit, un masque à l’argile avec peeling.

– Ça se voit tant que ça que j’ai trente ans ? Non, c’est juste pour rire. Vous êtes trop mignons. C’est super, vraiment !

Je déplie un joli foulard en soie. Soudain Constance, tout sourire, me tend une enveloppe.

– Tiens Clara, un cadeau perso. Il est impensable qu’une fille comme toi ne trouve pas de prince charmant !

Je crains le pire, du genre invitation à une rencontre organisée pour célibataires où, en cinq minutes, tu déballes ta vie en changeant de table. Petite musique de nuit. Invitation en discothèque ambiance « Chippel dance. »

J’ouvre l’enveloppe. Je découvre un – BON POUR UN THEME ASTRAL – avec un soleil en dessin. Rendez-vous pris le vendredi treize juin à quinze heures chez Cécile Debrie. Une bulle de pensées s’envole dans les airs : bonjour le nom, il est crémeux, le bougre ! Je me reprends.

– Oh, comme c’est original. Mais ce vendredi là, je pars en randonnée tout le week-end dans le Haut-Jura près de la commune de la Pesse. Rendez-vous est pris dans un gîte proche de la Borne aux lions.

– Eh bien, tu les dompteras plus tard tes fauves. Puis tu marcheras. Tu as toute ta vie pour crapahuter ! s’insurge Constance.

On ne badine pas avec les cadeaux d’autant que Constance fait preuve d’une susceptibilité redoutable. Alors je remercie l’assemblée avant de ronger mon frein.

Ce fameux treize juin arrive. Dire que je devrais déjà être en forêt jurassienne. Je sais. Je suis de mauvaise foi. Je rejoindrai les randonneurs après ce rendez-vous. Il n’empêche que je redoute le pire. Aborder le futur me contrarie d’autant que mon présent est délicat. Je traverse une période de célibat qui perdure. De surcroît, je suis allergique « au parler pour parler. » Cette femme va le percevoir. J’aurais dû expliquer à Constance que je ne croyais pas à l’astrologie. Délicat de ne pas froisser une amie qui croit bien faire.

– Asseyez-vous, mettez vous à l’aise.

Cécile Debrie étale une page agrémentée de calculs, de signes colorés : la carte du ciel à ma naissance. Constance a dû demander toutes ces précisions à mon frère Pierre. Je n’avais nul besoin de ce rendez-vous pour présumer de sa nébuleuse complexité. Cependant je me motive. Patience, ma petite, tu ne risques pas grand-chose. Te voilà en partance pour la voie lactée !

Pour l’étude des thèmes, Cécile se réfère au méridien de Greenwich selon le temps universel et non à l’heure locale. J’ignore l’importance de ce détail. Néanmoins je le retiens. Dehors, j’entends des oiseaux gazouiller. J’envie leur légèreté. Je me poserais bien sur une branche. Reprenons.

– Au moment de la naissance, un ruban de constellations entoure la terre. L’astrologie en est une photocopie, selon des bases traditionnelles établies depuis deux mille ans.

Indisciplinée, j’aperçois cette jolie brouette au pied d’un bouleau. Quelle belle luminosité ! Dans ma tête, je prends une photo. Cécile n’utilise que certaines constellations alors qu’il en existe des millions. Ces pléiades d’étoiles se positionnent durant les mois de l’année comme un bandeau autour de notre planète bleue. Je me reconnecte lorsqu’elle pointe avec son doigt.

– Votre thème natal est d’une extrême précision : heure, date et lieu. Les planètes contre les constellations sont indiquées là. Ainsi le jour de votre naissance, nous sommes en décembre. Le soleil en sagittaire est symbolisé par un rond avec un point, un trait au milieu et une flèche pointée vers le haut. Il en résulte que votre idéal est axé sur l’horizon. Vous aimez relier le proche au lointain. L’étranger vous attire. Vous ne tenez pas en place, avide d’échapper au quotidien. Votre besoin d’évasion est aussi intérieur, métaphysique, guidé par l’amour de la sagesse. Vos attributs sont bonté, générosité et enthousiasme.

Cette phrase me fait penser à une remise de prix : « Et le gagnant est… »

Cette réaction cynique me surprend. Je m’enlève dix points d’un coup. Pourquoi faudrait-il que les vérités dérangent, surtout si elles sont agréables. Je me reconnais dans tous ces aspects. Primo, dès que mon budget le permet, je voyage au grand désespoir de Constance qui me sermonne.

– Mets de l’argent de côté, petit panier percé. On ne sait jamais de quoi demain sera fait.

Secundo, je suis une penseuse tourmentée. Pour me taquiner, ma famille m’a surnommée l’intello. Durant l’adolescence, je n’ai jamais cédé pour défendre avec conviction mes points de vue. Tout bien réfléchi, je me suis malheureusement calmée, du moins en apparence. Mais l’injustice et les forts en gueule me débecteront toujours. Tertio, généreuse, je le suis. Cependant aucun signe de ma part n’appuie ces généralités qui pourraient n’être que des coïncidences.

– La lune est ici en Lion. Vous êtes le type de la « grande dame » ou vous pourriez vous identifier à ces femmes hors du commun.

Alors là, en plein dans le mille. Je voue une admiration inconsidérée à Camille Claudel. Ses sculptures me font tressaillir. Sa vie me fait frémir. Son internement me foudroie. Dans le registre musical, je suis une inconditionnelle de Barbara. Quant à Janis Joplin, papillon qui s’est brûlé les ailes, sa voix rocailleuse m’écorche l’âme. De nouveau, je tends l’oreille.

– Vous rêvez de grandeur, de lumière. Vous êtes avant tout une femme idéaliste, énergique et volontaire.

J’ai enfin la réponse à mes interrogations : « Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ? » Je lui souris amusée. Selon mes copines, je suis trop perfectionniste. Pas si mal la lune en lion pour expliquer certaines ambivalences, pas besoin de borne !

De son stylo, elle pointe la situation des planètes le jour de ma naissance : Mercure, Neptune, Pluton, Uranus Mars, Jupiter, Vénus. Il y en avait du bazar dans les cieux. Lorsqu’elle désigne la lune noire, je m’inquiète.

– À quoi correspond cette lune noire dont j’ignorais jusqu’à l’existence ?

– La lune noire est une notion spécifique en astrologie. Ce point virtuel correspond à la face réfléchie de la lune par rapport au plan écliptique de la terre : notre côté secret. Dans la mythologie, elle évoque la mère dévoreuse d’enfants. Le côté ombre de la lune serait notre côté obscur. Dans votre thème, je l’ai juste notée. Hormis sa proximité avec la lune traditionnelle, son aspect n’est pas très important.

Je pars dans mes pensées. Je l’ai échappé belle. J’aime la lumière autant que je redoute la nuit. Cécile m’a révélé quantité d’indices. Son étude a éclairé plusieurs points d’ombre de ma vie et a eu un impact sur mon avenir. J’ai pu le constater postérieurement.

Puis Cécile a glissé sur un terrain mouvant : l’astrologie indienne. L’étude de nœuds lunaires renseignerait sur notre karma.

– À notre naissance nous reprenons où nous en sommes restés dans nos vies antérieures. Le processus se poursuit. L’étude karmique éclaire le projet de cette incarnation. Notre passage sur terre est conditionné par nos vies passées.

Je demeure perplexe. Comment être certain d’avoir déjà vécu si on ne se rappelle de rien ? Si tel était le cas, pourquoi devrions-nous tout réapprendre ? Cela étant, je ne réfute pas cette théorie. D’emblée, j’évite d’imposer mes points de vue pour m’enrichir des différences. Mais je n’ai pas dit mon dernier mot.

– À ce propos, poursuit-elle, dans vos cycles, bien des éléments vous poussent à entreprendre quelque chose de personnel. Cependant vous devriez tenir compte de vos angoisses et travailler dessus.

Cécile préconise un petit rituel.

– Vous prenez un papier pour écrire toutes vos peurs : « J’ai peur de me lancer parce que j’ai peur de manquer d’argent. J’ai peur de ne pas réussir. J’ai peur que l’on se moque de moi. J’ai peur que personne ne m’aime. J’ai peur de rester seule. » Vous déposez ces mots dans un saladier avant d’y mettre le feu. Puis vous jetez les cendres dans les toilettes ou dans un ruisseau. Le feu purifie, l’eau lave. Quelquefois, les consultants m’interrogent sur un point précis. Je laisse des feuilles blanches à disposition. Devant moi, ils consignent leurs peurs pour les brûler. Puis je les conduis vers un torrent où ils jettent les cendres.

Si vous faites régulièrement ces exercices, la peur cède. Ce travail sur l’inconscient débloque les angoisses. Il s’agit d’y voir plus clair, de découvrir ce qui empoisonne la vie. Cette étincelle déclenche un effet.

Enfin Cécile termine mon thème en interprétant Neptune en maison X.

– Gagner de l’argent ou avoir une bonne situation professionnelle n’est pas votre priorité. Vous préférez aider, n’est-ce pas ?

Je me reconnais comme bouée de secours. En cas de problème, Constance ou Françoise me sollicitent. Je suis toujours là. Elles en rient après avoir pleuré dans mon giron. Parfois, je ne peux décliner leurs invitations par crainte de les peiner. Je rencontre des gens à qui je n’ai rien à dire. Mes amies me taquinent. Elles me reprochent d’être renfermée, élitiste. Mais elles se trompent. Je suis à l’aise avec les gens nature. Les personnes superficielles me déroutent. J’en deviens maladroite. C’est plus fort que moi. Je suis dotée d’une profondeur lourde à porter. Après ces soirées, Constance ne peut s’empêcher d’accentuer mes difficultés d’adaptation. Je la vois s’approcher, en souriant, vers les rayons où je classe les nouveaux romans avant de me balancer.

– Écoute ma chérie, tu ne l’as pas trouvé bien ce Stéphane ? Tu as vu les yeux de velours qu’il t’a faits ?

Je ne réponds même pas. Pour Constance, un bel homme ne se refuse jamais.

– Si tu continues ainsi, reprend-t-elle, tu finiras seule. Tu crois que le prince charmant existe vraiment, n’est-ce pas ? Charmant, doté d’humour, fantasque, aimant la cuisine, le bon vin, la littérature, pas macho, mais tu rêves !

Moi je m’obstine arguant du fait de n’être pas aussi déjantée. Je suis en quête d’un authentique.

– Et bien vous le verrez. Mon rêve se réalisera. Vous en serez ébahis, je persiste à croire, que sur cette terre, existe ma moitié. Dès que je le verrai, je le reconnaîtrai. Il me surprendra, me fera rire, fondra en moi. Voilà pourquoi je déteste les aventures sans lendemain.

– Ce n’est pas parce que tu t’es mise au régime que tu ne peux pas découvrir le menu, plaisante Françoise, et moi de soupirer, c’est malin !

J’évoque avec Cécile Debrie mes soucis relationnels. En me reconduisant, elle me rassure. Cela me fait un bien fou.

– Dans une vie, plusieurs cycles s’accomplissent. Ces phénomènes se révèlent incontrôlables. Lors d’une phase nouvelle, les habitudes se transforment. Vous pensiez avoir pour amis des personnes qui vous quittent. Le constat est réel, bien qu’il soit dur à accepter : vous n’êtes plus connectée, plus sur le même plan vibratoire. Quelquefois des couples se séparent. C’est déroutant mais c’est ainsi. Il faut savoir l’accepter et lâcher prise. Vous rencontrez alors d’autres gens.

En roulant vers le Haut-Jura j’ai pensé à toutes les personnes que j’avais connues et à toutes celles que j’allais rencontrer lors de ce week-end de randonnée. Il faisait bon vivre.

Une semaine après cette rencontre, je suis les conseils de Cécile : brûler mes peurs avant de les noyer. Pétocharde, je dépose la feuille dans le saladier. Ces mots sont un bouquet de doléances. Devant l’évier, j’observe la flamme consumer mes maux. Une pensée traverse mon esprit. Le prochain saladier, je le dédierai à Pierre. La souffrance de mon frère m’a atteinte en plein cœur. Depuis quelques mois, il semble aller mieux. J’espère que cela ne sera pas qu’une simple rémission. J’écrirai : « J’ai peur qu’une dépression anéantisse Pierre. Je redoute de sombres pensées prêtes à l’anéantir. Je les brûle pour qu’elles dégagent. »

Je ne suis pas certaine de l’efficacité de cette action. J’essayerai quand même.

Pierre travaille temporairement à Besançon. Il dirige un chantier dans un vieux quartier près de la Porte Noire. Je lui rendrai visite avant son retour à son cabinet d’architecte à Lyon. Nous nous appelons souvent. Hier d’ailleurs, il m’a raconté un incroyable récit. Il se rendait à une soirée quand, tout à coup, alors qu’il s’apprêtait à traverser, face à lui, une femme a voulu se suicider. Il l’a sauvée en la poussant de toutes ses forces. Affalé sur le béton, quand il a levé la tête, il a reconnu un visage. Celui d’Astrid, son premier amour. Étrange non ?

Par le passé, il m’avait fièrement raconté leur rencontre. Lors d’une soirée arrosée, il l’avait aussitôt remarquée. Astrid peignait. Mon frère était guitariste dans un groupe de rock. Ils participaient à des soirées éclectiques qui brassaient des personnalités aux univers différents. Très amoureux d’Astrid de peu son aînée, il l’avait longtemps gardée dans ses rêves. Au téléphone, Pierre monte en pression.

– J’attendais le feu rouge. Tout à coup, je vois une femme se précipiter vers des phares. Je saute sur elle comme un fou pour l’écarter. À cet instant, la voiture déboule. Tu te rends compte. Je lui sauve la vie. Elle tombe dans les pommes. Soudain, aplati contre l’asphalte, je saigne du nez. Je lève la tête avant de découvrir l’auteur de ce drame : Astrid. Mon sang n’a fait qu’un tour. J’en suis bouleversé.

Les retrouvailles de Pierre avec cette femme suscitent en moi bien des interrogations. Je me souviens de la discussion avec Cécile à propos des amis qui s’éloignent. Pour mon frère, la situation est inverse. Pas question de fin de cycle. Une femme capitale pour lui, en frôlant la mort, refait inopinément surface dans sa vie. Serait-ce la naissance d’une nouvelle phase ?

Astrid

2
Volte-face

Astrid marche dans un soir gris nuancé de lumière. Chaque vitrine la gifle d’un miroir à volte-face où son ombre se plie pour se perdre aussitôt. Elle tient dans sa main une bougie cassée qui délave ses doigts noircis. Une touche glacée gerce son front. Grande Rue, elle croise un couple complice. Le bras de l’homme enserre une taille veloutée. Ils se désirent. Elle se hâte sur le Pont Battant. À gauche l’église Sainte Madeleine perce la nuit. Si elle osait, elle s’affalerait sur le parvis aux dalles inégales pour poser son visage sur un abri glacé. Astrid bifurque vers le quai de Strasbourg. Le Doubs est bordé d’arcades qui alternent avec d’anciens bâtiments. La brume noie les formes dans une toile mystérieuse et obscure. Au carrefour de l’avenue du Maréchal Foch se succèdent des phares au vide inconnu. Le gigantisme tue toute personne qui remue, cherche et palpite. Bruits insolents de solitude.

Dans cette ville où tout se féconde, la ville et la vie, la brume et la vie, elle se sent stérile comme un œuf dur : bonne à manger ou à jeter. Dans la nuit, elle marche vivante et seule à crever. Plus que quelques rues avant de rentrer. Elle accentue ses pas sur un trottoir découpé. Elle compte les carreaux pour disséquer son arrivée. Une soixantaine compose l’allée vers son appartement. Pour le rejoindre, elle ouvre en bas. Mêmes gestes de poignards quotidiens.

D’un pied elle pousse la porte. Le rideau tombe. Samuel n’est pas rentré. Juste pour le plaisir, elle met un CD avant de s’asseoir. Elle pense à ce chat écrasé hier sur un trottoir.

Le nettoyer lui a traversé l’esprit. Dégoûtée par ses boyaux sanguinolents, elle l’a laissé pour les passants. Elle se sert à boire face à son puits. Où est-il, que fait-il, y est-il ? Non Samuel n’est plus là. Elle l’a chassé parce qu’en dormant une nuit, il a murmuré un autre prénom, parce qu’il suintait son odeur, parce qu’il était déjà dans l’ailleurs et que nul n’a le droit de retenir quelqu’un.

Elle met sa tête entre ses mains. À quoi sert de pleurer puisque qu’elle l’a mis dehors. Sauve qui peut sa vie pour qu’elle croie encore aux vertus de l’amour.

Sur des affiches placardées, elle l’a aperçu un matin frimant dans un coupé grand sport. Samuel l’a encore agressé en caleçon sur le mur d’un supermarché. Il est tapisserie constante pour le profondément vide. Astrid voudrait s’enfouir entre deux vagues d’oubli pour défigurer son visage, ses mains, son corps. Pour que plus jamais cette voix ne la saisisse, elle souhaiterait une amnésie totale plutôt que cette lente asphyxie. Elle ne l’a jamais autant désiré que depuis son départ. Elle renseigne des gens qui s’enivrent de voyages, d’îles aux escales enfiévrées. Ses flots, son rivage, c’était lui ! Pourtant, des instants jaillissent comme des ponts : la couleur des matins ambrés. La tête au creux de son épaule, elle s’abandonnait pour être et naître.

L’automne bisontin est serein. Toutefois Astrid a besoin d’espace. Elle abandonne cette ville pour rejoindre ses racines. Elle retrouve les pas froissés de son enfance. Cette troublante quiétude que procure la forêt savoyarde.

3
L’errance

Son appel à l’oubli répond par écho. Samuel aurait aimé cette région. Elle rejoint le rire de ses frères et sœurs. À l’abri, elle se sent bien. Elle effleure le front ridé de sa mère, les bras usés de son père. Cette réserve de chaleur la rassure avant l’hiver glacial. Elle mouille ses cheveux de gouttes de pluie qui ruissellent sur des soirs tièdes et tranquilles. Elle aime les goûters, le chocolat qui fume. Ces relents d’antan, par leur nostalgie, l’éloignent de cette cruelle absence.

Son retour à Besançon fut âpre. Elle se sentait comme un dé aux multiples faces. La plénitude de Savoie et son quotidien étaient à couteaux tirés. Les yeux émeraude de Samuel la hantèrent des nuits durant. Elle frissonnait à chaque pas dans l’escalier. Après tout, qu’est-ce qu’il avait de si exceptionnel Samuel ? Et bien il avait tout et surtout la maîtrise des points un et quatre. Le temps devint source d’éternité aux notes impalpables. Des nuits de musique, de livres impurs se succédèrent pour balayer son romantisme puéril. Elle soignait le mal par le dégoût, l’envie par l’excès, le rien par le rien d’un tout.

Elle se poursuivait sans but, sans l’excuse des autres. Elle ne savait plus où poser son corps. Les soirées, elle s’abrutissait de cachets, de whiskys. Dans la journée, elle décuplait sa soif de contacts. À l’agence, elle racontait des anecdotes recueillies sur des îles, des pays lointains comme si elle s’y était rendue.

Parler, c’est cela. Il fallait qu’elle déballe un voyage, une légende, pour enfouir par mots son envie de rien. Dans cette agence, elle devenait un théâtre romain, Pompéi, le Parthénon, la Victoire de Samothrace. Enfin tout, excepté elle.

Certains hommes l’abordèrent. Après un dîner au restaurant, ils l’excédèrent avec des lieux communs qui évoquaient femmes, chiens, et rage de dents des gosses. Elle s’arrangeait pour les faire gaffer avant qu’ils ne partent les rejoindre.

Parmi ces ombres, elle attirait sans chercher. Professionnellement sa réussite suscitait l’admiration dans le tourisme régional. Bientôt, elle chapeauterait plusieurs agences. Dotée de belles commissions, l’argent circulait à coups de poker. Plus elle réussissait, plus elle basculait comme une quille. Elle écoutait Ravel et Rachmaninov que Samuel aimait. Quelquefois en pleurant, elle se caressait seule. Ces notes de piano la consolaient. Puis, de rage elle montait les watts sur des accords de guitare électriques comme pour s’estourbir. Une vague incessante de blues déferla sur son chagrin.

4
Pierre, une éclaircie

Après ce repli, de nouveau elle répondit au téléphone. Elle fut invitée à certaines soirées. Hésitation. Répondeur saturé.

– Si, si, viens, cela te fera du bien, ce n’est pas parce que !

Cette nuit devint glauque. Après des verres, des joints circulèrent dans la salle. Le masque tomba. Sous des incitations vulgaires, une fille se dénudait. Quand Astrid la pria d’arrêter, complètement pétée, elle lui fit un doigt. Ce geste déclencha une hilarité cauchemardesque. À cet instant, Pierre la découvrit. Astrid sentit l’absurdité de sa réaction. Elle décida alors de ne tenter que le diable. Calée dans ce fauteuil, elle dévisagea Pierre. Que faisait parmi ces débris ce jeune et bel homme ? Ses mains glissèrent le long des siennes avant d’essuyer une larme de ses écueils bleus. Elle fondait comme un cachet dans l’eau, pétillante à souhait.

Entre deux rires, il lui insuffla que le rock était le cuir de l’amour, une matière sensuelle et imperméable. Il profitait de tout sans abuser de rien. Il était guitariste dans un groupe. Hormis la musique, sa famille était celle des bâtisseurs. Un jour, Pierre serait architecte. Son sourire s’interféra avec celui de Samuel. Astrid se laissa charmer.

Dans une chambre distante, ils se retirèrent. Les yeux glissaient confus vers leurs bouches tremblantes. Sans tumulte, ils naviguèrent vers d’étranges rivages. Son cœur battait plus vite pour rattraper le sien. Plus question de tricher : en jeu un homme avide et une femme éperdue.

Il se blottit dans sa chair comme un nouveau né s’agrippe à un sein. Cet acte fut intense et foudroyant. Il la prit en douceur avant de l’inonder.

Ce tendre inconnu lui fit souhaiter son souffle sur le sien. Il la rejoignit en giclant toute parcelle de son corps qui n’était pas sienne. Baisers aux touches infimes dans un champ de coquelicots, elle frémissait nue dans un paysage impressionniste. Elle faisait l’amour avec un qui devenait une.

Elle quémandait, comme tout un chacun dans un hall de gare, une salle d’attente, ce tourbillon d’amour perdue dans la masse sombre et froide de ces lieux bondés, dénués de tendresse.

Ils étaient deux bouteilles d’une exceptionnelle qualité : années différentes, liège percé blanc de confusion et rouge de fusion. Cette idée traversa l’esprit d’Astrid lorsque Pierre se retira de sa cruelle issue. Une bouteille de champagne dévalorisée dont les bulles s’échappaient pour ne plus rien valoir. Astrid lui murmura de colmater le vide. Il ne comprit pas, s’évertua à lui faire l’amour. Lentement elle l’arrêta. Cette nuit-là elle voulait une capsule pour ne pas s’évaporer. Elle souhaitait être conservée dans une cave avec la réserve des millésimes. En frôlant ses cheveux Pierre lui sourit. Les heures dérivantes de l’absence de Samuel seraient-elles comblées ?

Pierre n’en était pas à sa première soirée. Il rencontrait des artistes, buvait, mangeait, appréciait tout. L’appel d’Astrid avait été perçu. Prise en flagrant délit de cris, cela les avait menés loin, en plein mirage !

Astrid sortit sur la pointe des pieds tandis que Pierre dormait. Le salon ressemblait à un champ de bataille avec pour munitions des bouteilles vides, de la vaisselle cassée, des corps çà et là étalés.

Une femme s’épongeait le front. Elle chuchotait des mots incompréhensibles tout en gémissant au-dessus de l’évier. Avant de sortir, Astrid se grava l’âme comme sur les monuments aux morts : Plus jamais ça !

Étourdie par l’air vif, elle déambula avant d’entrer dans un café. Elle avait soif. L’eau aussitôt avalée, elle courut aux toilettes. Tout demandait chez elle une sortie de secours : humer l’air des rues, parcourir et atteindre. Elle traîna des heures dans les rues de Besançon tout en réfléchissant sur son parcours.

Pierre lui avait apporté du plaisir. Elle s’était enfuie comme une voleuse. Leur relation était perdue d’avance. Lui dedans et elle hors de l’existence pour la survie, aucun compromis n’existait. Cependant, le lendemain quand il sonna, elle l’accueillit. Qu’attendait-il d’elle, ne sentait-il pas qu’elle était à la dérive ?

Ce jour-là ils refirent l’amour, lui insatiable, elle parce qu’il aimait sa peau comme une caresse. Elle revit l’éclat de ses yeux. Leur pudeur s’estompait pour déceler leurs corps à la tendresse confondue. La bouche de Pierre déposait sur ses lèvres une nébuleuse écume. Il embrassait nantie d’une sensualité féminine. Elle le lui confia. Il occultait ce côté androgyne. Elle aima cela et l’incita à ne pas déguiser sa vraie nature. Il suivit ses conseils. Durant deux mois, ils se retrouvèrent tout en sachant qu’ils jouaient frauduleusement. Assoiffé de vie, il l’initia aux concerts, aux disques importés d’Angleterre. Astrid était prise dans des sables mouvants. Comme il la tirait pour revenir sur la berge, elle rompit. Écorché vif, il se fit entraîner par de mauvais courants. La rupture fut une atteinte à sa dignité. Il vint gémir à sa porte la traitant de petite bourgeoise. Il l’exécuta en hurlant :

– Pourquoi ne veux-tu pas changer ? Tu rayes tout ce qui dérange ta conne de vie.

Ces phrases étaient insupportables à entendre : des vérités, des poubelles cinglantes. Parfois elle ouvrait la porte, attendrie autant qu’exaspérée.

– Et puis quoi, qu’est-ce qu’il a de plus, ton Samuel, pour que tu ne puisses pas l’oublier ?

Elle pensait en silence aux deux points : les points un et quatre. Peu à peu Pierre comprit qu’implorer faussait les rapports.

Pour la première fois, il prétendait aimer. Il était aimanté par la douceur d’une âme féminine, proche de la sienne. Avec Astrid, Pierre ne jouait pas. Elle était sa complice. Bien sur, il lui apporta son premier CD. La musique finit par l’enlever. Pierre avait tant à donner qu’une seule personne réduisait sa créativité, qu’une vie banale sonnait comme une trahison. Celle d’Astrid pesait trop lourd.

« Sauve-toi Pierre et deviens ce que réellement tu es. » Il le fit. Astrid avait croisé quelqu’un d’exceptionnel, un feu follet aux couleurs d’ambres. Elle avait tamisé cette vertigineuse lueur. La flamme de Samuel la consumait encore. Le pressentir à travers un autre, quelle pernicieuse démarche. Au début Pierre lui manqua. Plus tard, il lui apprit son entrée dans une école d’architecture lyonnaise.

Astrid laissa sa vie s’ébattre. De brèves nouvelles de Samuel la blessèrent. Dans le Sud il filait des jours heureux. Cette autre femme l’avait remplacée. Elle se remit à peindre pour guérir.

11
Le papillon s’épanche

Les visiteurs se fichaient pas mal du cœur vulnérable qui se convulsait en spasmes fiévreux. Astrid existait dans le superlatif d’une légèreté qui exposait plus qu’elle ne délivrait...