Les coups de coeur du printemps

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A la merci de Luca Fonseca, d'Abby Green
Ces instants de plaisir, de Leslie Kelly
Pacte avec l'ennemi, de Blythe Gifford
Précieux héritage, de Jules Bennett
Huit semaines pour t'aimer, d'Annie Claydon
Promesse d'alliance, de Linda Lael Miller
Les enfants de Copper Lake, de Marylin Pappano
Publié le : vendredi 1 avril 2016
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280352345
Nombre de pages : 1544
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1.
Serena DePiero relut pour la énième fois le nom inscrit en lettres chromées sur la porte qui lui faisait face, de l’autre côté de la salle d’attente où elle patientait. Comme les fois précédentes, le nom la fit frissonner. Fondation Roseca Industries. Une goutte de sueur froide perla sur son front. Ce n’était que dans l’avion à destination de Rio de Janeiro, alors qu’elle étudiait l’organigramme de la fondation caritative pour laquelle elle travaillait, qu’elle avait pris conscience de son appartenance à une organisation plus puissante — une organisation dirigée par Luca Fonseca. Le nom Roseca était apparemment un amalgame des noms de famille de ses parents. A son niveau hiérarchique, l’ignorance de Serena était excusable. Elle attendait à présent devant la porte fermée d’un homme qui avait toutes les raisons de la détester. Pourquoi ne l’avait-il pas fait renvoyer quand il avait appris qu’elle travaillait pour lui, fût-ce dans une succursale située à des milliers de kilomètres de là ? Un soupçon insidieux prit racine en elle. Et s’il avait tout manigancé ? Il avait peut-être fait profil bas pour permettre à Serena de s’attacher à son travail avant de lui tomber dessus. La vengeance est un plat qui se mange froid, non ? Luca Fonseca était-il capable d’une telle cruauté ? De l’eau avait coulé sous les ponts depuis l’époque de leur rencontre. Et, même s’il s’agissait d’une vengeance, peut-être pourrait-elle le convaincre de la sincérité de son repentir ? Avant qu’elle puisse y réfléchir davantage, une porte s’ouvrit sur sa droite pour livrer passage à une femme d’allure sévère en tailleur gris. — LesenhorFonseca va vous recevoir, mademoiselle DePiero. Serena crispa les doigts sur son sac à main, retenant de justesse une protestation instinctive. Mais je n’ai pas envie de le voir ! Malheureusement, elle ne pouvait pas s’enfuir — ne serait-ce que parce que ses bagages se trouvaient toujours dans la voiture qui était venue la chercher à l’aéroport. Une vision s’imposa à elle au moment où elle se leva, si brutale que Serena vacilla. Luca Fonseca, du sang sur sa chemise et la lèvre fendue, était allongé dans une cellule. En la voyant, il s’était levé et approché des barreaux. Il y avait enroulé ses longs doigts, imaginant sans doute qu’il s’agissait du cou de Serena. Une expression de dédain glacial faisait scintiller ses yeux bleus. Un rictus sur ses lèvres sensuelles, il avait prononcé des mots dont elle se souvenait comme si c’était hier. « Allez au diable, Serena DePiero. J’aurais préféré ne jamais vous rencontrer. » — Mademoiselle DePiero ? LesenhorFonseca vous attend. La voix un peu sèche de la secrétaire ramena Serena à la réalité. Avec un sourire poli, elle se força à entrer dans le bureau qui lui faisait face, et dont la porte était désormais ouverte. Son cœur battait à cent à l’heure quand le battant se referma derrière elle. D’abord, elle ne vit personne. Le mur du fond était une baie vitrée qui révélait un panorama extraordinaire. L’Atlantique, en fond, étalait son miroir bleu jusqu’à l’horizon. Les deux symboles de Rio de Janeiro, le Pain de Sucre et le Christ Rédempteur, dominaient la côte frangée de sable et bordée de constructions hétéroclites. C’était un spectacle à couper le souffle. Un spectacle qu’éclipsa soudain l’homme qui entra dans son champ de vision. Luca Fonseca. Passé et présent se mêlèrent et Serena se retrouva tout à coup dans la boîte de nuit où elle l’avait vu pour la première fois… Il était aussi grand que dans son souvenir — et aussi intimidant. Elle se rappelait la façon dont les gens le contournaient, comme tenus à distance par d’invisibles forces magnétiques. Les
hommes l’enviaient et les femmes l’admiraient. Même au milieu d’une piste de danse à peine éclairée, même habillé comme les autres, il l’avait impressionnée… Les murs du night-club se dissipèrent brutalement et Serena fixa Luca Fonseca, le souffle coupé. Il avait changé. Ses cheveux étaient plus longs et il portait désormais une barbe noire qui accentuait encore son allure ténébreuse. Tiré à quatre épingles dans un costume sur mesure, il offrait l’apparence d’un homme prospère, civilisé. L’énergie qui irradiait de lui, en revanche, était d’une nature chaotique, presque animale. Lentement, il croisa les bras sur son large torse. Enfin, il prit la parole. — Qu’est-ce que vous fichez là, DePiero ? Serena s’avança vers lui, ignorant l’instinct qui lui soufflait de prendre ses jambes à son cou. Elle était incapable de détourner le regard, et refusait de lui montrer à quel point il l’effrayait. — Je travaille pour l’une de vos organisations caritatives, répondit-elle d’un ton qu’elle espérait neutre. Je suis en charge de… — Vous n’êtes en charge de rien du tout, coupa son vis-à-vis. Plus maintenant. Serena rougit mais ne se laissa pas démonter. — Je ne savais pas que je travaillais pour vous. Pas avant de venir. — Vous espérez que je vais gober ça ? ricana Fonseca. — C’est vrai ! J’ignorais que notre organisation appartenait à la Fondation Roseca. Si je l’avais su, vous pouvez être sûr que je ne serais pas là ! Luca Fonseca contourna son bureau d’un pas lent. Serena écarquilla les yeux, la gorge serrée. Pour un homme de sa taille, il se déplaçait avec une grâce étonnante. C’était un spectacle fascinant — un spectacle qu’elle ne s’était pas lassée d’admirer durant les quelques heures qu’ils avaient passées ensemble, autrefois. — J’ignorais moi-même que vous étiez employée par notre bureau d’Athènes, reconnut-il avec une irritation visible. Je ne participe pas à la moindre décision de nos filiales. Une politique que je devrais peut-être revoir… Je vous aurais fait renvoyer il y a longtemps si j’avais su… Puis un sourire qui n’augurait rien de bon étira ses lèvres et il enchaîna : — Quand j’ai appris que vous étiez arrivée à Rio, je dois avouer que j’ai été intrigué. C’est la raison pour laquelle j’ai demandé qu’on vous conduise ici plutôt que de vous remettre dans le premier vol pour Athènes. Serena hocha la tête, les poings serrés. Toute cette affaire n’était peut-être pas une vengeance élaborée mais le dénouement serait exactement le même — elle allait être renvoyée. — J’ai quinze minutes à vous consacrer avant de vous faire reconduire à l’aéroport, l’informa Luca après avoir consulté la montre de platine qui ornait son poignet. Comme s’il s’agissait d’une conversation normale, il s’assit sur un coin de son bureau et la dévisagea d’un air affable. — Alors, DePiero, quoi de neuf ? Comment la jet-setteuse la plus célèbre et la plus débauchée d’Europe a-t-elle atterri dans les bureaux d’une organisation caritative en Grèce ? Et dire que quelques heures plus tôt Serena s’était réjouie d’avoir un nouveau poste ! C’était une occasion de prouver à sa famille qu’elle était capable de se débrouiller seule, une preuve irréfutable de son indépendance. L’homme qui lui faisait face allait balayer son rêve d’un revers de la main. Tout exagérées qu’elles fussent, ses accusations n’étaient pas infondées. Pendant des années, elle avait été l’enfant terrible de la jet-set italienne, une abonnée des pages centrales des tabloïd. Et, si ces derniers embellissaient systématiquement ses exploits, chaque article avait eu sa part de vérité. Assez pour la faire rougir de honte, des années après les faits. — Ecoutez, reprit-elle d’une voix rauque d’émotion, je sais que vous devez me haïr. Luca Fonseca se fendit d’un sourire qui n’adoucit en rien ses traits. — Vous haïr ? Ne rêvez pas, DePiero. Ce serait vous faire trop d’honneur. Il faudrait que je vous respecte un minimum pour ça. Un nouveau souvenir s’insinua dans l’esprit de Serena. Elle revit Luca, menotté et entraîné par des policiers à bord d’un véhicule de police. « Vous m’avez piégé, espèce de garce ! » lui lançait-il pendant qu’elle était pour sa part poussée dans une autre voiture, les menottes en moins. Fonseca s’était débattu. Il avait fallu trois hommes pour le maîtriser, ce qui lui avait valu une lèvre fendue et un début d’œil au beurre noir. « C’est elle ! C’est elle qui a glissé la drogue dans ma poche ! » avait-il crié avant de disparaître dans le fourgon. Serena repoussa fermement ces images du passé et déclara d’un ton calme :
— Monsieur Fonseca, pour la dernière fois, j’ignore qui a mis la drogue dans vos poches, mais ce n’est pas moi. J’ai essayé de vous contacter après les événements, mais vous aviez quitté l’Italie. — Après les événements ? ricana-t-il. Vous voulez dire après une semaine passée à faire du shopping à Paris ? J’ai vu les photos dans les journaux, à l’époque. Je dois avouer qu’il doit falloir un certain talent pour réussir à échapper à des poursuites judiciaires tout en continuant de mener une existence aussi superficielle que la vôtre. Malheureusement, ce n’est pas le genre de compétence que nous recherchons chez nos employés. Serena serra les dents, retenant une repartie acerbe. Cet homme avait souffert de l’avoir rencontrée, indéniablement. Aujourd’hui encore, elle se rappelait les photos dans les tabloïd, leurs légendes incendiaires. « La nouvelle conquête de Serena DePiero ? Le millionnaire brésilien Fonseca accusé de possession de drogue après une descente au célèbre club L’Eden. » Avant qu’elle puisse répondre, l’homme d’affaires se redressa et s’approcha. Il s’arrêta tout près d’elle, assez pour permettre à Serena de distinguer le grain de sa peau. Puis il la soumit à un examen glacial. — Je vois que vous vous habillez de manière plus conventionnelle, de nos jours… Serena lissa son tailleur sur ses hanches, mortifiée de se voir rappeler comment elle était vêtue ce soir-là — et presque tous les soirs à cette époque ! — Je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé, répéta-t-elle. Il s’agit d’un énorme malentendu. Fonseca la dévisagea un long moment, puis éclata de rire. Serena rentra la tête dans les épaules, luttant contre la panique. Un rire aussi grinçant n’augurait rien de bon… — Je reconnais que vous avez du cran, de venir ici et de jouer les innocentes après tout ce temps. Serena planta ses ongles dans ses paumes mais, dans sa colère, ne sentit pas la douleur. — Ce que je vous dis est vrai ! Je sais ce que vous pensez… Elle s’interrompit, les nerfs à vif. Elle savait que c’était ce que tout le mondepensait autrefois. A tort. — Je n’ai jamais touché à ce genre de drogue, acheva-t-elle d’un filet de voix. Toute trace d’amusement s’effaça d’un seul coup du visage de Luca Fonseca. — Arrêtez votre numéro. Vous aviez de l’héroïne dans votre sac et vous l’avez glissée dans ma poche quand les policiers ont fait irruption dans le club. — Non. Quelqu’un d’autre l’a fait. Luca s’approcha d’un pas, mais Serena se força à ne pas reculer. Il était si près d’elle, désormais, qu’elle percevait la chaleur de son corps. — Nous étions très proches ce soir-là, fit-il d’une voix douce, presque séductrice. Dois-je vous le rappeler ? Ça n’a pas dû être très difficile de profiter d’un moment de distraction de ma part pour vous débarrasser d’un encombrant paquet… Serena ferma les yeux. Elle se souvenait des bras de Luca autour d’elle, de la façon presque désespérée dont elle s’était agrippée à lui. Son corps tout entier était en feu, leurs lèvres soudées, leurs langues mêlées… Puis quelqu’un avait déboulé sur la piste de danse et brisé la magie. — « C’est une descente ! » Et Luca Fonseca s’imaginait qu’elle avait profité de ces quelques secondes de chaos pour glisser un sachet de drogue dans sa poche ? C’était ridicule. — Je suppose que c’est un tour de passe-passe courant dans votre milieu, reprit-il. Normal que je n’aie rien senti. Il recula enfin et Serena respira de nouveau. Tel un prédateur, il se mit à tourner autour d’elle sans la quitter du regard. Elle ferma les yeux, luttant contre l’envie de prendre ses jambes à son cou. — Monsieur Fonseca, je vous demande juste une chance de… L’homme d’affaires leva la main pour l’interrompre. Son expression devenue impénétrable le rendait plus inquiétant encore que lorsqu’il manifestait ouvertement son dédain. Il claqua des doigts, comme si une idée venait de lui traverser l’esprit, et sourit. — Suis-je bête… C’est votre famille, n’est-ce pas ? Ils vous ont passé la bride au cou. Andreas Xenakis et Rocco de Marco ne veulent pas vous voir reprendre vos vieilles habitudes… Je dois avouer que vous vous en êtes bien sorties, votre sœur et vous, après la disgrâce de votre père.
Serena pâlit, nauséeuse. Elle n’avait pas besoin de s’entendre rappeler les crimes de Lorenzo DePiero — ils étaient bien connus. Mais Luca ne semblait pas en avoir fini. — Je suppose que vous faites tout ça pour prouver à votre famille que vous avez changé ? Une pénitence, du moins en apparence ? A moins que vous n’ayez choisi Athènes pour vous éloigner de l’odeur de soufre qui vous collait à la peau en Italie ? Après tout, c’est là que vit votre sœur cadette. Si je ne m’abuse, c’est elle qui avait pour habitude de nettoyer derrière vous… La mention de sa famille — et surtout de sa sœur — ranima l’instinct combatif de Serena. Ils représentaient tout pour elle. Ils l’avaient sauvée, ce qu’un homme tel que Luca Fonseca ne comprendrait jamais. Malgré le décalage horaire et la fatigue qui lui donnait l’impression d’avoir du sable sous les paupières, Serena monta au créneau. — Ma famille n’a rien à voir là-dedans. Alors laissez-la tranquille ! Fonseca la dévisagea, incrédule. — Au contraire, je suis sûr qu’ils ont tout à voir avec votre soudain changement de carrière. Je suppose que la mention de leur nom et la promesse tacite de généreuses donations ont facilité l’obtention d’un poste dans mon organisation ? — Bien sûr que non ! protesta Serena d’une voix étranglée. Luca sourit d’un air narquois. En la voyant rougir, il sut qu’il avait vu juste. Oh ! les choses n’avaient peut-être pas été exprimées de manière aussi claire, mais la perspective de s’attirer les faveurs de Rocco de Marco et d’Andreas Xenakis, respectivement son demi-frère et son beau-frère, avait dû peser dans la balance. Ses diverses fondations avaient besoin de dons, malgré les sommes qu’il y injectait lui-même régulièrement. — Je n’ai pas l’intention de vous servir de caution, annonça-t-il. Si vous voulez convaincre le monde que vous avez changé, ce sera sans moi. D’autant que je n’y crois pas un instant. Il vit Serena le dévisager avec effarement, puis déglutir. Elle avait pâli et n’en paraissait que plus fragile encore. Il s’en moquait. Il n’éprouvait pas la moindre pitié pour elle. Il devait reconnaître une chose — elle était bien différente de la femme qu’il avait rencontrée sept ans auparavant. Bronzée, sensuelle et consciente de sa beauté, la Serena de l’époque n’avait peur de rien. Celle qui se tenait devant lui arborait un teint de porcelaine, et était habillée comme si elle travaillait dans les assurances. Son abondante chevelure blond platine était plaquée sur son crâne, prisonnière d’un chignon strict. Mais même son tailleur sombre ne parvenait pas à ternir son incroyable beauté, ou le bleu perçant de ses yeux. Ah, ses yeux… Ils avaient frappé Luca dès qu’elle était entrée dans son bureau, et il avait profité du fait qu’elle ne l’avait pas remarqué pour se repaître du spectacle qu’elle offrait. Son pantalon droit dissimulait mal les jambes interminables qui l’avaient rendue célèbre, et il devinait des seins sublimes sous le tissu de son chemisier. Une bouffée d’irritation l’envahit. Bon sang, n’avait-il rien appris ? Serena DePiero aurait dû se prosterner à ses pieds et implorer son pardon. Au lieu de ça, elle avait l’audace de se défendre et de prétendre qu’elle avait changé ! Cette femme affectait sa raison. Pourquoi avait-il accepté de la recevoir ? Il se moquait bien d’elle. Sa curiosité était satisfaite. — Vos quinze minutes touchent à leur fin, l’informa-t-il froidement. La voiture vous attend en bas de l’immeuble pour vous reconduire à l’aéroport. J’espère ne jamais vous revoir. Alors pourquoi ne pouvait-il s’empêcher de la regarder ? Furieux contre lui-même, il lui tourna le dos et se dirigea vers son bureau. Après quelques instants, n’entendant pas le moindre bruit, il se retourna et vit qu’elle n’avait pas bougé. — Qu’est-ce que vous faites encore là ? Nous n’avons plus rien à nous dire. Elle blêmit davantage, un détail qu’il s’en voulut d’avoir remarqué. Plus étonnant encore, il éprouva un pincement d’inquiétude à ce spectacle. Aucune femme n’avait jamais éveillé ce genre de sentiment en lui. Avant qu’il puisse s’interroger davantage, elle reprit la parole de cette voix mélodieuse teintée d’un léger accent italien. — Je vous demande juste de me donner ma chance. S’il vous plaît. Luca ouvrit la bouche et la referma sans qu’aucun son n’en sorte. Il était stupéfait. Quand il disait quelque chose, on lui obéissait. Que cette femme osât le contrarier était plus stupéfiant encore. Lui donner une chance, à elle? Avait-elle perdu la tête ?
Au lieu d’admettre la défaite et de battre en retraite, Serena s’avança. De justesse, Luca résista à l’envie de la prendre à bras-le-corps pour l’expulser de la pièce. Le souvenir de ses courbes généreuses surgit dans son esprit, accompagné d’un début d’érection inattendu. Bon sang, voilà qu’il devenait fou ! Ou alors cette femme l’avait ensorcelé. Elle prit appui sur son bureau et le regarda franchement. Ses grands yeux bleus et son port de reine rappelèrent à Luca ses origines aristocratiques. — Monsieur Fonseca, malgré tout ce que vous croyez, je suis là pour œuvrer au succès de votre fondation. Je ferai tout ce que vous voudrez pour vous en convaincre. Luca eut un claquement de langue agacé. Son humilité, pour une raison qu’il ignorait, lui tapait sur les nerfs. C’était à croire que la flamboyante Serena d’autrefois lui manquait. Avec une lenteur délibérée, il prit à son tour appui sur son bureau et se pencha vers elle. — A cause de vous, j’ai dû rebâtir ma réputation, celle de ma fondation et celle de l’entreprise familiale. Il m’a fallu des mois, des années, pour reconstruire ce que vous aviez détruit en une seule nuit. Les gens s’imaginent qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Une fois que ces photos sont sorties dans la presse, c’était fini pour moi. Luca songea non sans embarras à la façon dont il avait protégé Serena, instinctivement, lorsque la police avait déboulé dans le night-club. C’était à cet instant qu’elle avait dû glisser la drogue dans sa poche. Puis il revit les clichés de paparazzi de son séjour à Paris, alors que lui-même quittait l’Italie, couvert de honte. — Et, pendant ce temps-là, vous continuiez de mener votre existence hédoniste… Après ça, vous avez l’audace de croire que je vais vous employer ? Elle pâlit davantage, si c’était possible, trahissant ainsi les gènes de sa mère anglaise. — Vous me dégoûtez, lâcha-t-il d’un ton cinglant. Serena secoua la tête, défaite. Elle voyait bien, au visage fermé du Brésilien, qu’il resterait insensible à ses suppliques. Elle avait été stupide de croire un seul instant qu’il se laisserait fléchir. En contraste avec la chaleur qui écrasait la ville, l’atmosphère à l’intérieur du bureau était devenue glaciale. Luca Fonseca se contentait de la dévisager en silence et Serena sentit son cœur s’alourdir. Il avait juste voulu la voir pour satisfaire sa curiosité, et lui faire comprendre à quel point il la détestait — comme si elle en avait jamais douté ! Le moment était venu d’accepter la défaite. Elle redressa le menton d’un air méprisant et tourna les talons pour se diriger vers la porte. Sans lui donner la satisfaction de se retourner une dernière fois, elle referma le battant derrière elle. La secrétaire qui l’avait fait entrer l’attendait dehors, sans doute au courant du plan de son patron avant même l’arrivée de Serena. Elle fut escortée sans un mot à l’extérieur du bâtiment. Son humiliation était totale.
* * *
— Appelez-moi dès que vous serez sûr qu’elle est à bord et que l’avion aura décollé, ordonna Luca avant de raccrocher, dix minutes plus tard. Il fit pivoter son fauteuil vers la baie vitrée. Son corps entier bouillait toujours, en proie au désir et à la colère mêlés. Pourquoi avait-il cédé à l’envie de la revoir ? Tout ce que leur rencontre avait prouvé, c’était qu’il avait encore un faible pour elle. Serena DePiero… La seule mention de ce nom lui laissait dans la gorge un goût amer. Pourtant, les souvenirs qui accompagnaient son nom, eux, n’étaient pas tous désagréables. Il songea à leur première rencontre dans ce night-club de Florence, à l’instant où il avait posé les yeux sur elle pour la première fois. Bien sûr, il connaissait son identité. La jet-set de Florence bruissait de murmures d’admiration et d’envie à l’égard des sœurs DePiero, célèbres pour leurs cheveux blond vénitien, leur beauté aristocratique et leur fortune familiale, dont on prétendait qu’elle remontait au Moyen Age. Des deux, Serena était la préférée des médias. Sa vie de débauche faisait les choux gras de la presse à scandales. Ses exploits étaient légendaires : week-ends éclairs à Rome en hélicoptère, chambres d’hôtels saccagées, soirées folles à différents endroits du globe… Les photos la représentaient souvent en état d’ébriété, vêtue de tenues provocantes qui ne faisaient qu’ajouter à son charme vénéneux. La nuit où il l’avait vue, elle dansait au milieu de la piste, moulée dans une robe qui lui descendait à mi-cuisses et révélait des jambes bronzées, à damner un saint. Ses cheveux d’un
blond très pâle retombaient, emmêlés, sur ses épaules et son décolleté. De nombreux hommes dansaient autour d’elle, dans l’espoir d’attirer son attention. Avec ses bras levés, se déhanchant au rythme de la musique d’un DJ célèbre, elle était l’image même de la jeunesse, de la vitalité. C’était une déesse devant laquelle les hommes se prosternaient, une sirène les menant à leur perte. Luca eut un sourire amer. Il ne valait guère mieux que ces hommes-là, puisqu’il s’était lui aussi laissé prendre au piège. Dès l’instant où elle s’était mise à onduler devant lui, ses souvenirs se perdaient dans le brouillard. Seuls émergeaient ses yeux d’un bleu océan, et le dessin parfait de ses lèvres. « C’est malpoli de fixer les gens », lui avait-elle dit d’une voix lourde de sensualité, qui laissait entendre qu’elle pensait exactement le contraire. Au lieu de tourner les talons, repoussé par ses avances, Luca avait senti tout son sang affluer dans la région de son bas-ventre. « Il faudrait être aveugle pour ne pas regarder, avait-il répondu du même ton. Je vous offre un verre ? » Elle avait rejeté la tête en arrière. L’espace d’un instant, il avait cru déceler une étrange fragilité dans son regard, mais l’impression s’était presque aussitôt dissipée. Il l’avait attribuée à un effet des lumières stroboscopiques qui mitraillaient la piste. « Avec plaisir… » D’un geste rageur, Luca frappa son bureau du plat de la main. Sept ans après, Serena DePiero avait toujours le même effet sur son corps. Sept longues années s’étaient écoulées, mais la simple évocation de son nom injectait dans ses veines un cocktail explosif de désir et de colère. Au moins, cette fois, il avait eu le loisir de lui dire en face ce qu’il pensait d’elle, doublé du plaisir de la renvoyer. Pourquoi n’éprouvait-il pas un sentiment de triomphe ? Il avait la troublante impression d’avoir laissé quelque chose en suspens. Et, malgré lui, il devait reconnaître qu’il avait ressenti un frisson d’admiration lorsqu’il l’avait vue redresser le menton avant de sortir, digne et pleine de morgue jusque dans la défaite.
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