Les Éphéméres

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Chaque mois de mai, trois amis irlandais se retrouvent au bord du lac qui a marqué leur enfance, le lough Derg, afin de se livrer à leur passion : la pêche de la truite à la mouche. C'est alors un moment privilégié et l'occasion de se remémorer les grands moments de la vie qui laisse trace aux souvenirs...

Mais cette année, à travers les paysages de leur jeunesse dont le vent porte l'écho, ils vont s'aventurer à écrire de nouveaux chapitres autour de leurs vies sentimentales et s'ouvrir à des rencontres inattendues...

Cette évocation est une invitation au voyage sur leur île, à l'évasion et aux saveurs culinaires. De Londres à Barcelone en revenant toujours dans le comté de Clare, la nostalgie du temps passé ouvre les portes d'un nouvel avenir à inventer.


Publié le : lundi 5 octobre 2015
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EAN13 : 9782334013765
Nombre de pages : 280
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-01374-1

 

© Edilivre, 2015

Avertissement au lecteur

« …Je suis ce que je suis et vous êtes ce que vous êtes. Je poursuis mon chemin, vous poursuivez le vôtre ; si nous nous rencontrons, c’est merveilleux sinon nous n’y pouvons rien ! »

F. Perls in “gestalt therapy verbatim” 1969

Pour un novice, se lancer dans un roman, c’est une forme de challenge entre soi et ce passeur que représente l’écriture, à l’image du scorpion qui ne sachant pas nager propose à une grenouille de lui laisser la vie si elle l’aide à traverser la rivière en le prenant sur son dos. L’accord conclu, il grimpe sur le dos de la grenouille, elle commence à nager et au milieu de la rivière, il la pique.

Elle lui demande pourquoi ?

Et lui de répondre : je n’ai pas pu m’em… pêcher !

Il en est de même pour l’apprenti en écriture que je suis, il m’a fallu changer de berge et oser la passe.

Pour se lancer, le plus difficile, est le choix du verbe ; l’imparfait, le présent, le passé simple afin de mêler le passé, la jeunesse, le présent et les espoirs d’avenir. L’Irlande, elle, a construit le futur intérieur.

C’est en Mai 2010 que trois personnages sont venus me chercher ; trois amis passionnés de pêche à la mouche qui avaient envie de se raconter.

Je leur ai servi de plume. Ils m’ont entrainé vers les couleurs, les odeurs, les femmes et les hommes qui partageaient leur vie.

Plumes et mouches : deux termes ô combien polysémiques : poids plume, plume d’oie, voler dans les plumes, prendre la mouche, faire mouche, être une fine mouche…

Avec des plumes, le pêcheur fabrique des mouches !

La mouche artificielle est une imitation. Elle reste, comme son nom l’indique, un artifice, un leurre. Pour fabriquer une mouche, il s’agit d’imiter au mieux l’insecte recherché par les poissons. Est-ce la couleur qui les piège, la grosseur de leur repas du moment, ou les deux à la fois ? La croyance prend ici le pas sur l’entomologiste et le spécialiste. L’inconnu de la vie sous l’eau entraine les pêcheurs dans un monde invisible, celui de l’imaginaire.

C’est ainsi que la pêche à la mouche, emblématique point de départ, s’est vue nourrie de rencontres, d’amitié et d’histoires d’amour.

Si, au détour d’un passe… âge, un mot, dans un coup de vent, un ciel annonciateur, un visage, une caresse, la brume dans la montagne, un chocolat de St Finian’s bay, l’odeur de la tourbe, un verre de whiskey, une Guinness au pub de Puckane, un poisson cuit au barbecue, la tenue d’une truite prise à la mouche, et même, d’un gâteau orange : si cela vous met en appétit, il vous faudra peut être partir, vous aussi…

C’est une invitation, au sens baudelairien. En Irlande, là, où tout a commencé !

« …Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là bas, vivre ensemble !

Aimer à loisir

Aimer et mourir,

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes,

Si mystérieux

De tes traitres yeux

Brillant à travers leur larmes … »

Killaloe, mai 2013

 

 

… Un poisson rouge que l’on change de bocal continue de tourner dans le même espace que celui de son ancien récipient.

Avec le temps, si la crainte de la découverte, ne l’anéantit pas, il se risquera à l’aventure et s’apercevra que la seule chose qui le retenait, c’est sa propre peur de l’inconnu…

L’Imparfait

Il tombait des cordes.

– Ma veste en coton huilé ne suffit plus !

Avant d’entrer dans le vieux pub de Puckane, Sean maudit ces fabricants qui n’étaient pas foutus d’inventer des fermetures correctes aux cols des vestes. Une fois la casquette mouillée, la pluie coulait dans le cou… Une véritable merde qui vous glaçait les os.

La vieille porte passée, c’était un autre monde. Le feu de tourbe dégageait son odeur douce et terreuse. La lumière tamisée se mêlait à la fumée de cigarette blonde. Sur le bar, les verres vides de Guinness et de Smithwick’s montraient que l’après midi avait été animé.

Avec la différence de température, ses lunettes se couvrirent de buée. Il les essuya rapidement. Ça aussi, c’était pratique, quand il pleuvait, et à la pêche, n’en parlons pas !

Sean grand, svelte, avec un visage allongé, portait une barbe grisonnante rasée court, et des cheveux bien éclaircis avec les années. Il s’assit, comme toujours, sur un grand tabouret, à l’angle du comptoir. Il découvrait tout le bar décoré avec de vieux trophées. Sur sa gauche, en plein milieu du mur, dans un cadre de verre, une grosse truite de 9 livres attrapée en avril 1969 par Jérémy O’Neill. En dessous, des photos accrochées pèle mêle : des charrettes conduisant le lait, les vieilles rues du village en terre battue, des vues du lac avec des pêcheurs tenant leur proie et sur une étagère, de vieux paquets de cigarettes des années 60, Craven, Markovitch et John Player. C’était un méli mélo des années anciennes. Dans la grande glace biseautée, il apercevait les tables et le feu de tourbe.

– Hi, Pat, …j’ai froid. Un double Paddy avec 3 glaçons !

– Tout de suite Sean… Quel temps !

– Oui, il y a un mois, on avait dix degrés de plus.

– Le mois de mai va en prendre un coup. Je te sers tout de suite…

Ses deux amis, Peter Mac Coy et Garret Kennedy le rejoignirent, le verre à la main.

Peter était plus petit que Sean : visage marqué par les stigmates d’une forte varicelle, il avait pris un peu de ventre avec les années.

Garret, lui, avait un air bon enfant : lunettes modernes, visage rond, toujours bien habillé, tiré à 4 épingles, veste en tweed et petit gilet à carreaux. Pat trouvait qu’il ressemblait à Elton John, ce qui n’était pas pour lui déplaire.

– Hi, Sean… déjà de retour ?

– Oui, il fallait juste que je passe à Killaloe pour des paperasses.

– Tu as bien fait de nous laisser ici, on sait tout du comté.

Au cours de leur après midi au pub, ils avaient pris des nouvelles de tous et connaissaient à présent l’essentiel de ce qui s’était passé dans l’année ; deux français étaient venus s’installer dans l’ancien manoir à la sortie du village, Genny, la femme du garagiste avait quitté son mari, le comté avait perdu la coupe de football gaélique à cause d’un arbitrage pourri et, depuis l’ouverture, en février, il y avait eu de belles truites prises dans la baie de Dromeneer et sur Portumma. La pêche à la traîne, avec des poissons nageurs orange et des cuillères ondulantes de la marque eira, argentées et rouges avait fait un malheur !

Pour Genny, Peter ne fit aucun commentaire. Ils se connaissaient depuis la fac. A l’époque, ils étaient toujours ensemble. Quand Peter était parti en Angleterre, elle, se retrouvant seule, s’était sentie abandonnée mais n’en avait jamais parlé. Quelques années plus tard, elle avait épousé Steve, le garagiste. Bien vite, ce dernier avait préféré la bière à la vie de famille et Genny avait construit son existence comme elle avait pu. Peter lui, s’était marié avec une anglaise, mais le travail de l’un et la lassitude peut être, ne partageant plus que l’éducation de leurs deux filles, ils avaient décidé de se séparer. Après seize ans de mariage, ils avaient divorcé.

C’est à cette époque, qu’il avait retrouvé Genny lors de ses passages chez Sean, chaque année en mai. Une liaison tellement secrète, que ni Sean ni Garrett n’étaient au courant de leurs retrouvailles. Pour vivre cet amour caché, il avait toujours un truc à aller chercher : une bouteille de vin à Limerick, quelques mouches à Ballina, deux ou trois coups de téléphone à donner… de bonnes raisons pour partir seul.

Depuis plus de dix ans maintenant, Peter et Genny avaient la complicité de deux amants. C’était simple : ils se retrouvaient avec bonheur, se racontant des événements de leur vie et faisaient l’amour toujours avec la même passion. En apprenant qu’elle se séparait de son mari, il avait ressenti une sorte de satisfaction et de soulagement.

Accoudés au comptoir, les trois pêcheurs devisaient sur la météo. Le vent avait tourné à l’est avant de monter en rafale vers 10 heures du matin. Une pluie glaciale s’en était mêlée. Et pourtant, on était bien début Mai ! Cela durait, depuis l’automne. Novembre avait été pluvieux, décembre et janvier très froids au point que certains arbres, comme les palmiers, poussant dans ce climat tempéré grâce à l’influence du gulfstream, ne s’en remettraient pas. En Avril, le début du printemps s’annonçait prometteur et voila que ce flux de Nord et d’Est n’en finissait pas de casser la baraque.

Sean enleva sa veste, l’accrocha à un vieux clou près de la cheminée pour qu’elle sèche. Il commanda un deuxième paddy, double, toujours.

Sean était professeur de philosophie à Limerick depuis maintenant plus de 35 ans. Sa carrière aurait pu se combiner autrement et, par trois fois, il avait refusé un poste de professeur à l’université. Partir à Dublin ou Galway ? Trop loin pour lui, trop attaché aux bords du lac, à la pêche et au comté de Clare.

Il partage sa vie avec Mary O’ Donovan et leur fils, John, qui termine ses études d’ingénieur en Australie.

Ils habitent au bord du Lough Derg.

Peter et Garret sont irlandais eux aussi. Ils ont quitté le Comté à la fin des années 70 pour travailler à Londres. Ils n’aimaient pas les anglais particulièrement mais, associés dans le commerce de tissu, leur job les avait entrainés chez l’ennemi !

Peter et Garret viennent tous les ans retrouver Sean ; toujours à la même période, en Mai, pour pêcher la truite. C’est une tradition à laquelle aucun des trois ne dérogeait depuis maintenant une bonne quinzaine d’années.

En Mai, les irlandais, pêcheurs, s’organisent pour se libérer des contraintes du travail. Ils sortent leur canne à mouche et traquent les truites. Sean avait négocié avec son collège que tous les ans, à cette époque, pendant trois semaines, il ait un remplaçant. Cela lui avait été accordé. Bon professeur, c’était une sorte de reconnaissance en rapport avec son investissement auprès des élèves depuis de longues années.

Cette distinction était vécue par certains de ses collègues comme un privilège qui le mettait un peu en porte à faux dans le collectif éducatif. Les années avaient atténué cette jalousie. Maintenant, quand il quittait son poste, on disait : ah, le printempsest arrivé ! Son absence scandait les saisons, comme la St Patrick en mars et la fête des jonquilles début Avril.

Pour s’éloigner de Londres, Peter et Garret, eux, confiaient leur magasin à leur premier vendeur.

Ils étaient arrivés hier soir, avec l’espoir de tomber sur de belles éclosions d’éphémères pour traquer quelques truites en appétit. Ils logeaient chez Sean et Mary.

Ils étaient amis.

Avec Sean, sans s’appeler au téléphone, chaque jour, il n’en était pas un, qui, l’espace d’une seconde, ne pense aux deux autres. Enfants du même village, ils se connaissaient depuis toujours. Fils uniques, chacun dans leur famille avait été chouchouté.

En reposant son verre, Sean les regardait discuter avec les pêcheurs du coin et se rappelait leur jeunesse commune.

Ils avaient tous trois grandi à quelques kilomètres d’ici, à Killaloe, au bord du lac et au bord du Shannon.

A Limerick, à l’école privée, la vie en internat avait renforcé leur profonde complicité. Ils étaient peu loquaces sur cette période où la discipline était rude. Faut dire qu’ils avaient commis les pires méfaits : faire pipi dans les burettes du curé, enduire de poil à gratter son habit de messe, mettre des pétards dans les sacoches de Miss Hemphild’s, la gouvernante, quand elle partait au marché. Cela leur avait valu des punitions sévères. A l’université, leur vie d’étudiant s’était déroulée avec la même complicité. Beaucoup de leurs camarades les imaginaient membres de la même famille.

Durant cette période, ils avaient baigné dans les années de représailles de la dame de fer et, avec les Irlandais du nord, compris jusqu’où pouvait aller la tyrannie. Ils avaient pris conscience que le monde était une vaste scène où se jouaient les luttes, les inégalités, les dominations.

Au fond du pub, le vieux poste radio TSF égrainait une chanson de John Lennon : Imagine.

– 1971 ! J’étais à l’université, pensa Sean. Je commençais des études littéraires et de langues.

Au campus, en côtoyant des étudiants américains, il avait été initié à la culture américaine. Ces jeunes gens étaient critiques sur le développement de leur pays et sur les effets du capitalisme. A leur contact, Sean avait baigné dans la révolte de leur jeunesse, une révolte contre ce qui ce qui faisait paradoxalement espoir en Irlande : la société de consommation. Ils avaient de nombreux intérêts communs comme la musique et leur critique de la guerre mais la grande différence, était, entre autres, le développement économique de leurs deux pays. Les uns regrettaient le profit à tout prix et les irlandais crevaient d’envie de gouter enfin au confort de la vie.

« …Imagine… qu’il n’y ait plus de pays…

Ce n’est pas dur à faire,

Plus aucune raison de tuer ou de mourir,

Et pas de religion non plus… …

Imagine… »

Il y avait eu Patricia, cette belle américaine avec des yeux verts magnifiques, venue pour terminer ses études de lettres à Limerick et retrouver ses racines irlandaises. Sean était en 2e année dans la même université. Ils étaient tombés amoureux. A l’issue de ses études de droit, elle était repartie en Amérique, Sean était resté en Irlande.

Parfois, perdu dans ses souvenirs, il avait comme un regret de ne pas avoir risqué l’aventure. Un souvenir vite estompé, mais toujours présent. Au début, ils s’étaient écrit des lettres enflammées puis Patricia avait souhaité arrêter puisque cela ne mènerait à rien. Sean s’était trouvé un peu lâche et avait accepté. Il avait compensé ce chagrin d’amour par le travail. La réussite aux examens de professorat lui traça le chemin. Il fut nommé au collège de Limerick. Il n’entendit plus jamais parler de Patricia.

« …Imagine… qu’il n’y ait pas de paradis

C’est facile si tu essaies,

Aucun enfer non plus,

Au dessus de nous uniquement le ciel,

Imagine tout le monde… »

Quelle chanson ! A cette époque, Sean et Peter, écoutaient John Lennon et suivaient de près ses prises de position contre la guerre au Viet Nam. « Vive la révolution du rock » avaient-ils essayé d’écrire, sur un vieux mur du centre de Limerick.

C’était en… 1972, un soir de Septembre. Ils avaient pris un fond de bidon de peinture dans la droguerie que tenait le père de Peter. Sean tenait le pot, Peter le gros pinceau et Garret, avec son mouchoir sur le visage faisait le tuss surveillant au coin de la rue les éventuels passants. Ce mot d’argot faisait partie du vocabulaire employé par les élèves du collège de Limerick où tous trois avaient été internes. Faire le tuss, c’était surveiller que les pions n’arrivent pas pendant qu’ils faisaient quelque chose d’interdit, comme fumer une cigarette ou lire des romans proscrits. Il se souvenait de plusieurs termes comme un bab’s qui signifiait une cigarette, le bitos qui représentait le fromage, un coc’s, qui voulait dire un cocard, lors d’une bagarre. Tout un langage qui montrait la particularité du groupe, un vocabulaire entre initiés.

Afin que l’inscription ne soit pas trop vite effacée, Sean était monté sur les épaules de Peter pour peindre le plus haut possible et avait commencé : vive la révolution du… Il faillit tomber quand Peter éternua et fit une trace en biais sur le mur. Au même moment, Garret courut vers eux pour dire que des gens arrivaient. A cause de cela, Sean finit d’écrire : roc. Ils se sauvèrent en courant. Quelques jours plus tard, allant regarder leur prodige, ils virent : vive les enfants du roc.

– Ça ne veut rien dire ! fit remarquer Garret.

– C’est con !

Peter sauva la face en faisant remarquer :

– Ça peut vouloir dire : les enfants qui sont – issus – du roc, …, du roc, du rocher, quoi ! C’est du solide les gars ! Et puis, de ce fait, ça risque d’être laissé là pour un moment.

Insatisfaits, la métaphore leur plut. La trace de leur exploit demeura au mur jusqu’au printemps suivant.

John Lennon. Ils comparaient son engagement et ses déboires aux Etats-Unis avec celui des résistants irlandais. Ils avaient suivi l’incarcération de l’activiste John Saint Clair et les difficultés qu’avaient rencontrées John Lennon en prenant parti ouvertement contre la politique de Nixon.

Sean, obsédé par l’aboutissement de la guerre civile en Irlande du Nord, avait adhéré au Sinn-Féin. Il avait rendu quelques services en logeant des membres du groupe et avait contribué à la création d’un journal révolutionnaire pour que les irlandais sachent l’actualité en Irlande du Nord.

Le London Derry Day, le L. dobble D., comme ils l’appelaient, avait été publié tous les mois pendant 4 à 5 ans.

Il faudra recoller les morceaux !, disait Mickael, son père, et virer de l’autre coté de la mer, ces putains d’anglais et leur esprit colonialiste.

Sur la gauche de la grande glace, derrière le comptoir, une vieille carte postale montrait une foule en train de défiler.

C’est ce jour là que les anglais avaient pété les plombs ! Le Bloody Sunday : 1972. Depuis cette date, de jeunes avocats essayaient de prouver l’erreur des militaires qui avaient tiré sur des manifestants pacifiques. Les familles ayant perdu un des leurs voulaient qu’ils reconnaissent leur faute.

Et tout s’était enchainé, en représailles organisées par la branche active de l’IRA, avec des attentats qui avaient fait pas mal de dégâts auprès des militaires anglais.

Sean avait connu son père, inquiet, parlant peu, qui répétait le soir, en lisant le journal : « décidément, je n’aime pas les anglais et leur supposée guerre de religion ». Brendan, le frère de Mikael vivait à Belfast. Un soir d’hiver, par un temps pourri comme aujourd’hui, il était venu et avait dormi dans l’établi au fond du jardinet. Sean les avait vus de loin, discuter à voix basse.

Il se souvenait que son oncle avait sorti un pistolet de sa poche : Mickael l’avait pris et l’avait démonté. Plus tard, Sean avait compris que cette nuit là, son père avait caché son frère. Pendant des années, il avait cherché dans tous les recoins de l’établi sans retrouver le pistolet. Il ne revit jamais son oncle.

A l’époque, Peter, plus incisif, voulut s’enrôler dans les forces de l’IRA. Il suivait de près ce qui se passait en Allemagne et les actions de la bande à Bader. Il expliquait sans arrêt que c’était le même combat contre l’impérialisme. Et de répéter que, pour ce groupe révolutionnaire, la cible était les intérêts américains, la guerre de Viet Nam et la lutte au côté des palestiniens pour recouvrer leur pays … que, pour l’IRA, c’était la lutte contre les derniers intérêts colonialistes anglais en Irlande du nord

Ni Sean, ni Garret, n’ont su s’il avait fait le serment de fidélité avec l’IRA. La seule chose qu’il montrait encore aujourd’hui, c’était ses lunettes de soleil : simples, noires et rondes, cerclées d’une monture fine en acier, les mêmes lunettes noires que portaient les membres de l’IRA, pour ne pas être identifiés.

Il les avait trouvées à Killorglin, disait-il, à la Puck Fair. Cette fête, qui durait 3 jours, puisait ses racines dans une vieille légende racontant que le village de Killorglin, dans le Kerry, aurait été alerté par un bouc de l’arrivée des ennemis. Depuis, tous les ans, pour célébrer l’événement, un groupe d’habitants grimpe au sommet des montagnes environnantes pour attraper un bouc qui devient le roi de la fête. Pour d’autres experts, la Puck Fair aurait des origines celtiques puisque le bouc est, pour les irlandais, le symbole de la fertilité à l’époque des moissons.

Sur le coin gauche de la glace, derrière les pompes à bière, une photo un peu jaunie découvrait la rue principale de Puckane. Devant chaque habitation, il y avait une sorte de grand piquet avec un foulard ou un tissu noir accroché.

Les gens de passage croyaient que c’était en l’honneur de l’équipe de rugby du coin. Pat leur expliquait chaque fois qu’il s’agissait du 5 mai 1981, le jour de la mort de Bobby Sand.

Une année restée dans les mémoires.

Cette année 81 fut terrible. Le 5 mai, Sands mourut au soixante-sixième jour de sa grève de la faim. Margaret Thatcher n’exprima aucun regret. Dans les deux semaines qui suivirent, trois autres grévistes de la faim moururent. Francis Hughes mourut le 12 mai, Raymond Mc Creesh et Patsy O’Hara le 21. Sean, Peter et Garret admiraient ces hommes qui luttaient pour la dignité et le rattachement de ce morceau de territoire laissé à l’ennemi. C’est avec tout ce passif qu’aucun d’entr’eux n’avait voulu effectuer de service militaire ; pas question de porter le fusil.

1981 fut également une très mauvaise année pour la pêche…

Aujourd’hui, le processus de paix en Irlande du nord avec le désarmement en cours rendait la vie plus paisible. La plupart des irlandais se sentaient soulagés de l’arrêt, encore fragile, des hostilités, même si le chemin à parcourir pour unifier l’Irlande était encore long.

L’Irlande de cette époque était très appauvrie. Les débats entre eux pour envisager des solutions, étaient passionnés. Sean avait lu Marx. Peter était plus près des idées libérales en économie, se référant aux théories de Milton Friedman : débats passionnés pour combattre cette inflation que l’Irlande n’arrivait pas à enrayer.

Lors de toutes ces discussions, Garret écoutait par curiosité, ne s’intéressant pas vraiment aux sciences politiques. Par contre, il lisait les maitres de la pêche à la mouche. Pour lui, les plus forts étaient Skues et Kingsmill Moore. Il adorait la littérature halieutique. Bob, libraire et pêcheur à Limerick, le tenait régulièrement informé de la parution des ouvrages. Souvent, au cours de leurs débats interminables, il temporisait ses deux amis :

– Et les gars, si on allait faire un tour à la pêche.

Cette phrase avait un coté magique. Sitôt prononcée, c’était le signal. Les discussions s’arrêtaient et, comme si cela allait de soi, Garret décidait où aller pêcher.

Ils connaissaient toutes les rivières du coin par cœur, mais ils se retrouvaient souvent au bord du lac.

Le Lough Derg !

C’était comme un aimant. Pêchant des bords de la Scarrif, de la Brosna, de la Nenagh, ils finissaient toujours par arriver à Ballina, pour pêcher en barque, sur le lac.

La pêche de la truite faisait partie de leur vie.

Le pub commençait à retrouver son calme. Le coup de feu était passé.

Pat, qui essuyait des verres, vint troubler la méditation de Sean :

– Comment va Mary ?

– Oh, bien, merci !

– Ça fait bien longtemps qu’elle n’est pas passée.

– En ce moment, elle termine ses patchworks et prépare l’exposition pour le mois de juin.

– Fiona voudrait l’emmener à Dublin.

– Je lui ferai la commission ce soir, dés que ces deux là auront fini de papoter et de boire de la bière !

La radio diffusait les informations du soir.

Ils prirent congé.

Dehors, cela ne s’arrangeait pas. La pluie avait redoublé et le vent était glacial.

– Tu parles d’un mois de Mai, … bordel !

La route n’était pas très longue du pub à la maison, 8, 10 miles. Les balais usés des essuie glace arrivaient à peine à chasser l’eau, on ne voyait pas la route à plus de 15 mètres. Une vieille cassette se mit en route au démarrage : les Beatles, Yesterday.

Pendant le trajet, la pluie redoubla.

– C’est terrible !

– Mary va nous attendre, il est quelle heure ?

– Près de huit heures… Non ! Je lui avais dit…

Peter et Garret aimaient retrouver Mary.

Garret vivait seul, à Londres. Il voyageait beaucoup en Europe, toujours à la recherche de nouveautés en termes de tissus. Il prenait le chemin pour rester vieux garçon. Il avait avoué, il y a longtemps, qu’il préférait les hommes ! Sean pensait depuis ce jour, qu’en secret il était amoureux de Peter.

Peter, vivait seul lui aussi ; marié pendant 16 ans et divorcé depuis plus de dix ans, il se plaisait à dire ; qu’il aimait les femmes et la tranquillité et que, c’est à cause de cela qu’il ne s’était pas remarié. Il avait deux filles. Kathleen, vétérinaire, vivait en Irlande, et Siobhàn après ses études au conservatoire de Dublin, était chanteuse d’opéra. Siobhàn voyageait beaucoup en Europe et Kathleen s’occupait de chevaux dans un haras au fin fond du Donegal.

Garrett et lui se consacraient essentiellement à leur commerce, à Londres. Ils avaient suivi des parcours universitaires différents. Pendant que Sean effectuait des études en littérature, Garret s’était orienté vers des études commerciales et Peter dans la gestion des entreprises. Garrett et Peter avaient donc suivi une grande partie de leurs études en commun et c’est cette complémentarité qui les avait rapprochés pour se lancer dans le commerce.

Diplômés, ils étaient partis pour Londres, où ils avaient effectué tous deux un stage de management et de vente spécialisée. Sur place, ils avaient débuté en faisant les marchés, en vendant des cravates. Au fil du temps, le commerce devenu florissant, ils s’étaient associés pour acheter un magasin et vendre des sous vêtements de luxe, puis un second s’adressant aux maisons de créations vestimentaires. Aujourd’hui, ils géraient les deux plus grands magasins de tissus de Londres.

Garrett avait lancé l’affaire : gamin, il aimait déjà les tissus. Ses parents tenaient une mercerie et cousaient tous les deux le soir sur une vieille machine. Sa mère raccommodait des habits et fabriquait des corsages, son père découpait des patrons et bâtissait des pantalons. C’est lui qui avait déniché les premiers clients londoniens. Depuis, il prospectait dans plusieurs pays d’Europe. Très commercial, il avait vite repéré les meilleurs produits pour développer à présent la vente pour des entreprises de couture. Cela lui prenait beaucoup de temps en déplacements et en négoce. Peter lui faisait souvent remarquer qu’il travaillait trop, sans que cela ait un quelconque effet sur l’énergie de Garrett.

Peter, avait pris en main la gestion financière de leurs affaires. Pour lui, du tissu ou autre chose, l’important c’était de vendre et de gagner de l’argent. Par contre, tous deux étaient très scrupuleux sur la qualité des produits ; c’est ce qui avait construit leur renommée : la ponctualité des livraisons et la qualité irréprochable de leurs tissus, étoffes et lainages.

Revenir en Irlande, c’était une sorte de rentrée au bercail. Chez Sean et Mary, chacun avait sa chambre, Garret, la chambre d’amis, et Peter, la chambre de John, depuis que ce dernier était parti en Australie.

Ils se sentaient un peu chez eux.

Il n’y a que pour le matériel de pêche que Mary faisait la police car les trois pêcheurs n’étaient pas gênés de laisser traîner une mouche ou un hameçon au coin du canapé ou sur la table. Alors, tout était regroupé dans une petite pièce ne servant qu’à cela, à l’entrée, coté jardin. Sean et Mary habitaient une maison sur la colline, entre lac et montagne, entourée de rhododendrons et de bosquets de fuchsias. L’intérieur, décoré avec un goût exquis, mélange subtil de moderne et d’ancien rendait jaloux la plupart de leurs amis.

Mary avait cessé de travailler depuis une dizaine d’années après avoir mené une carrière d’orthophoniste exercée auprès d’enfants abandonnés, accueillis par les associations d’aide aux plus démunis.

Douée d’un grand sens esthétique, elle s’était alors consacrée essentiellement à ses passions : la peinture, le patch et la sculpture sur pierre. Elle fait ce qu’elle veut de ses mains, jalousaient gentiment ses amies. A l’intérieur, il y avait ses touches de goût : tableaux avec des paysages en aquarelles. Ses patchworks ? Il y en avait dans les chambres, sur les murs du salon et dans le couloir. Avec l’arrivée du printemps, elle venait d’accrocher dans la salle un grand tableau avec les couleurs du ciel si changeant à cette époque : des bleus, du vert comme les pâtures et des violets avec des traces de rose à cause des arcs en ciel.

Leur maison vivait au rythme de ses envies.

Dans les années soixante dix-quatre vingt, ils avaient pensé proposer des chambres d’hôtes. Accueillir, faire connaître l’Irlande, échanger avec des gens de passage venus d’ailleurs avait le charme de la rencontre avec tout ce qu’elle a d’éphémère.

À cette époque, la vie était dure en Irlande et toute source de revenus était bonne à prendre. En 1982, Sean avait été guilly – guide de pêche – Mary avait accueilli quelques pêcheurs, un groupe venu de France. Ils devaient loger au Sail in hôtel, à Dromineer. Les chambres n’étant pas assez nombreuses, Mrs Robert’s, la patronne, avait eu besoin de logements chez l’habitant, et de guides pour accompagner 18 français à la pêche du brochet.

C’était pendant les vacances de Pâques, ce qui avait permis à Sean d’accepter ce job pendant leur séjour. Il était doublement intéressé : cela lui procurait un revenu supplémentaire, et il allait connaitre ces pêcheurs venaient de Picardie, région où était née sa mère.

Il se souvenait !

C’était fin avril, avec un temps exécrable. Il avait fallu faire preuve de courage pour aller sur le lac dans des conditions pareilles. Les français, bons pêcheurs, avaient pris de gros brochets à la traîne, à la cuillère ondulante dans les hauts fonds. C’était la période de fraie et les brochets se rapprochaient des bords pour accrocher leurs œufs aux herbiers et aux roseaux. Ils avaient pêché sur Scarrif. Cette zone était abritée du grand vent qui avait soufflé pendant toute la durée de leur séjour. C’était le premier voyage organisé par des français sur le lough Derg. Une société de pêche était à l’initiative de ce séjour. Il y avait là une vingtaine de gars motivés. Surpris des conditions météorologiques, peu d’entre eux avaient de quoi tenir dans le vent et les averses de grêle qui sévissaient sur le lac. Pour les imperméabiliser, Sean leur avait fabriqué des habits de pluie avec de grands sacs poubelle, de façon à leur éviter d’être trempés en moins d’une heure. En même temps, la pluie et le vent brassant l’eau donnaient des conditions idéales pour la pêche. La ferraille des cuillères est moins visible. Le bateau chahuté permettait que celles-ci aient une nage irrégulière, imitant un poisson blessé. Sean avait découvert les cuillères eira et orkla.

Oui, ces français étaient de bons pêcheurs. Bons vivants, après leurs journées de pêche, ils avaient quasiment vidé la cave du Sail-in, au grand bonheur de Mrs Robert’s. Ils avaient organisé un concours entre eux, parrainé par la société et c’était un jeune pêcheur guidé par Sean qui avait attrapé le plus gros brochet. Il l’avait pris, entre Scarrif et Ogonnelloe, avec une canada wonder, une cuillère à saumon, cuivrée, d’au mois 16cm qui avait une nage de demi fond imitant un poisson désorienté. Un beau coup de pêche avec ce beau brochet de 18 livres qui avait fait une chandelle à plus de quarante mètres du bateau. Quand les poissons sautent ainsi, ils tentent de décrocher ce morceau de ferraille qui leur entrave la gueule. C’est leur façon instinctive de se défendre.

Les français s’étaient aperçus que pour les brochets du lough Derg, rien n’était trop gros comme leurres. Pour la plupart d’entr’eux, en Picardie, ils pratiquaient la pêche du brochet aux appâts vivants : la pêche aux vifs. Cette technique est interdite en Irlande, par contre, pêcher avec un poisson mort manié ou posé sur le fond, cela est autorisé. Quand les irlandais repéraient un brochet qui se nourrissait de leurs truites, ils bardaient d’hameçons un brocheton pour attirer et prélever ce rival. C’était juste pour tuer un concurrent qui mangeait trop de truites, le seul poisson qui les intéressait vraiment.

Ils avaient supporté les conditions météorologiques et avaient tenu le coup. Ils s’étaient fabriqués des souvenirs inoubliables. Après leur retour sur les terres picardes, Sean avait reçu un article du journal local où il figurait, triomphant avec le lauréat du concours de pêche en Irlande. Dans le comté, cela avait contribué à ce qu’on le considère comme un très bon guilly.

Il avait fait le guide trois années de suite.

Quelques années plus tard, il croisa son lauréat chez Pat, au pub. Il revenait, avec sa compagne, tous les ans, traquer le brochet. Ce jour là, Marie (leurs deux compagnes avaient le même prénom qui ne s’écrivait pas de la même façon), Marie venait d’attraper une truite de quatre livres, au lever du jour, à la traîne, avec un leurre orange, juste avant que le soleil ne perce et n’éclaire le lac.

Ils pêchaient sur Killaloe. Après être venus pendant deux ans au Lakeside Hôtel, sur les bords du Shannon, ils avaient loué une habitation au bord du lac et revenaient tous les ans.

Sean avait essayé de les convaincre de venir avec lui pêcher la truite. Passionnés pour la traque des gros brochets, ils n’avaient pas accroché.

Mary et Sean n’avaient pas poursuivi dans l’accueil touristique, trop compliqué avec les normes imposées par l’office de tourisme.

– Allez, on y est !

Le sol était gorgé d’eau. Mary avait allumé le feu de tourbe. En sortant de voiture, Sean sentit l’odeur mouillée, un peu âcre de la fumée qui retombait sur le terrain.

– Et bien messieurs, c’est vous qui faites ce temps ? Allez-vous asseoir près de la cheminée ! Je vous amène le paddy et les beetrout.

Les beetrout sont des betteraves rouges coupées en rondelles et conservées dans du vinaigre de malt sucré avec de la mélasse. Elles se dégustent à l’apéritif ou avec des entrées.

– Ah, les beetrout ! On en trouve à Londres, mais ce ne sont pas les mêmes, elles sont plus fades.

– Il y manque l’Irlande tout simplement !

– C’est possible Mary… c’est possible…

Grande, Mary avait beaucoup de charme, des yeux marron pétillants, une chevelure brune. Une femme du Clare, née à Ennis.

Elle avait rencontré Sean au cours d’un séminaire sur la littérature française. Il donnait une conférence sur le roman moderne et avait comparé les années 70 en France et en Irlande. Elle l’avait trouvé brillant. Ce soir là, elle avait pensé que cet homme là était pour elle. Elle l’avait carrément dragué, l’entraînant par la manche, prétextant des explications sur son exposé. Quelques rendez-vous plus tard, elle s’était laissée embrasser. Ils avaient fait l’amour et vécu une année dans le péché. Un matin, Sean en se levant, lui avait déclaré :

– Sois ma femme Mary O’ Donovan, et porte mon nom, le nom des O’ Briain, je t’aime !

Ils s’étaient mariés ; la fête avait duré trois jours.

– Ça sent bon ! nota Peter

– Je vous ai préparé un velouté de champignons et un pie avec du poisson et des épices.

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