Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les Errements d'André

De
237 pages
André et Nicole : un couple en plein questionnement. Lui tente d'exister par l'écriture et de pénétrer les arcanes de la condition humaine. Nicole le regarde, tour à tour, victime, maîtresse, amoureuse, haineuse. Perdus dans l’auto-analyse, ils sont les témoins de leur destruction réciproque. Roman introspectif aux métaphores envoûtantes, Les errements d’André nous fait voyager à travers la conscience de deux personnages, dans ce qu’elle a de pessimiste et d’étrangement poétique. Jeune auteur au confluent des littératures française et roumaine, Viorel Zegheru vit aujourd’hui à Millau dans l’Aveyron.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2 Titre

Les Errements d'André

3Titre
Viorel Zegheru
Les Errements d'André

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01402-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304014020 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01403-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304014037 (livre numérique)

6
.
7
L’HOMME QUI VOULAIT LE SILENCE
Je ne connais pas encore son nom. Il avait
peut-être le mien, ou le tien. Mais à quoi sert un
nom quand le silence touche les limites de l’être
et le pousse vers le néant ? Je ne connais pas sa
voix, ni même son sourire. Aurait-il eu les yeux
comme l’eau troublée ? Je ne sais pas. Je me
sens si ignare que je ne peux qu’inventer son
histoire, en façonnant à l’imagination une paire
de gants pour des mains que je peux toucher
discrètement.
Il ne voulait que se taire. Il n’avait pas un
nom connu, alors c’était difficile de l’identifier
et de le faire parler. Mais qui était-il ?
Je l’appellerai Stefan. Pure convenance pour
faciliter ma mission. Quelle mission ? Moi, je ne
suis qu’un instrument insignifiant de quelqu’un
qui maintenant me cherche…
Cet été là, Stefan allait avoir dix-huit ans.
C’était un jeune, vigoureux, au regard qui cassait
les illusions et avec la démarche sure pour son
âge. Ca aussi, parce qu’il chaussait une pointure
qui pouvait sembler grande pour certains. Si la
taille cinquante est ainsi, alors disons qu’ils
9 Les Errements d'André
avaient raison. Il avait les cheveux noirs et par-
fois sa frange lui donnait un air rebelle. Mais il
ne l’était point. Il écoutait le silence et il y réus-
sissait avec difficulté au milieu de tous les bruits
des alentours. Il vivait dans un temps sans repè-
res où l’uniformité devenait routine et la liberté,
une simple notion abstraite. Il n’avait encore
pas goûté le fruit des femmes, le fruit qu’on dit
interdit, mais si accessible qu’il en ressentait une
certaine indifférence. Ce qu’il désirait le plus,
dans son univers fermé, c’était de la quiétude
dans sa vie. Il était considéré comme un garçon
gentil. L’amour de ses parents était sain et rusti-
que, mais il s’en était détaché. Il riait parfois
dans sa tête quand il pensait au visage que ferait
sa mère s’il lui demandait un jour de se taire,
alors qu’elle bavardait avec la voisine. Il savait
qu’il s’ensuivrait des questions : pourquoi se
taire ? Qui est-il pour demander ça ? Et quel-
ques reproches qui conduiraient vers un gaspil-
lage d’énergie psychique. Il choisit de tout lais-
ser tranquille, comme il le faisait avec ce qui
l’entourait. L’environnement continuait à émet-
tre des bruits, des mots qui le torturaient lente-
ment, mais qu’il ne pouvait pas éviter. Je crois
que, plus petit, il avait souhaité ne plus enten-
dre, ne plus parler. Il se souvenait qu’une fois il
s’était enfoncé une gousse d’ail dans chaque
oreille. Il ne faut pas en rire. Ne pas railler de
ces choses sérieuses, ni du fait que ses premiers
10 L’homme qui voulait le silence
mots étaient venus tardivement. Il ne se souve-
nait pas de quels mots il s’agissait.
Stefan avait décidé inconsciemment de mou-
rir ? Je ne le sais pas non plus. On peut décider
de mourir même avant de décider de vivre ? Il
remplissait comme il faut le devoir des ombres
quotidiennes de la rue, des salles de classes, des
chambres dans lesquelles le parfum des gens lui
faisait sentir les odeurs de la mort.
On ne peut pas inventer une biographie en-
tière. Il était comme un thé dans lequel les arô-
mes se mélangeaient tant, qu’on ne pouvait plus
les distinguer. Il restait des heures entières en
écoutant les nuits lui chuchoter ses mots silen-
cieux qui lui donnaient des frissons incompré-
hensibles. Parfois, le vent faisait vibrer les feuil-
les des arbres, produisant dans son corps des
affreux tremblements, à cause de leur intensité.
Ce jour là on aurait dit que les bruits étaient
plus forts qu’à l’habitude. Stefan était parti vers
la rivière où il se baignait quand il faisait chaud
et où il regardait ses amis, dans leurs amuse-
ments aquatiques. Beaucoup d’entre eux
l’admiraient, pour ses qualités de bon nageur. Il
aimait l’eau pour ce qu’elle lui amenait : une
partie du silence auquel son âme aspirait. Sa
cousine, Maria, n’avait que deux ans de moins
que lui. Son corps bourgeonnait, commençant à
se transformer en une fleur, sous la brise de son
premier amour.
11 Les Errements d'André

Soudain, il avait entendu un cri déchirant,
comme si Maria était tombée dans un puits sans
fond. Il n’avait pas eu le temps de penser à ce
qu’il se passait. Sans réfléchir, il plongea avec la
vie et la mort dans son dos, dans les eaux agi-
tées de la rivière. Quelques secondes suffirent
pour que le combat invisible sous l’eau ait un
vainqueur. Ce fut Maria, qui réapparut comme
si elle était portée par les épaules d’un Neptune
mystérieux. Elle secoua ses cheveux qui disper-
saient des gouttes sous le soleil de midi, abor-
dant la rive comme une nouvelle née.
Mais Stefan n’apparut point. Au début, per-
sonne ne remarqua son absence. Les jeunes en-
touraient Maria dans un vacarme assourdissant.
Un garçon de six ans demanda, innocem-
ment :
– Mais où est Stefan ? ? ?
Le silence se fit. Tous se turent, comme s’ils
se culpabilisaient d’un crime inconnu. Ils ne se
regardaient plus parce qu’ils comprenaient que
Stefan avait disparu. Il avait été avalé par le si-
lence. La rivière carnivore avait gardé son corps
et son âme.
Quelques jours plus tard, sa mère maudit les
eaux et la fille.
Les années passèrent, Maria, stérile et domi-
née par les ombres, finit sa vie dans un asile.
12 L’homme qui voulait le silence
Quel est le sens de cette petite histoire ? Au-
cun, ou peut-être un qui est au-delà des mots.
Après quelques jours de silence total, la sœur
de Stefan trouva dans la veste du garçon un pe-
tit papier portant quelques lignes.
Moi même, aujourd’hui, je ne sais pas si sa
mort fut héroïque ou lâche, ou si, ce ne fut juste
que le hasard. Qui peut savoir ?
Voilà les mots que Stefan avait écrits quel-
ques jours précédents sa mort ou sa libération.
« Me taire,
sombrer dans la profondeur et me taire
ne pas parler, ne pas regarder,
sentir que le silence blanc et profond
et me taire.
Ne pas regarder en arrière,
ni d’un côté, ni de l’autre,
nulle part,
ne plus pouvoir, ne plus sentir,
s’engloutir dans la profondeur,
dans la profondeur du silence
et me taire. »

13
METAMORPHOSES
D’inexplicables sensations de cendre inon-
dent les cieux des idéaux ailés. Les viscères sont
frappées par une intense symphonie de solitu-
des internes, mais au delà de tout, je reste, le re-
belle des folies diurnes et nocturnes, le cavalier
des tristesses, des espoirs, des égarements.
J’écoute une symphonie, un silence sonore, les
sons d’une impétueuse agonie, dans
l’atmosphère viciée par les migraines. Si quel-
qu’un connaît l’angoisse, il doit venir au briseur
de rêves, au mendiant de la paix, de prendre
quelques notes de désespoir, dans laquelle les
sanglots grotesques de certaines pensées mati-
nales se mêlent aux plaintes de la tempête des
nuits mortes dans les souvenirs.
Les poissons et les hommes nagent dans
cette soupe de vie dans laquelle le persil quoti-
dien emplit l’eau stérile. Y pataugent les mous-
tiques et les fils de la mort. Le ciel porte le soleil
dans son chariot, tiré par une grande araignée et
moi je reste dans le lit avec les pieds vers le pla-
fond, essayant de m’enraciner dans l’air et de
15 Les Errements d'André
fleurir dans l’éternité. Mais les débats des papil-
lons captés sur le grand écran collant du monde
sont inutiles. Des acteurs gesticulent impuis-
sants et demandent quel est le premier arrêt
avant l’oubli…
Sincèrement, je suis une veste déchirée, jetée
sur le dos d’un animal marin blessé, aux yeux
verts, aux écailles dorées, flottant furibond dans
l’océan des métaphores. Les barques ont coulé
sur les joues inondées de pleurs, les algues cou-
vrant les titaniques illusions. Bientôt les se-
condes vont s’aligner sur un ordre mystérieux et
vont passer en file indienne par la vie séquen-
tielle des croisés de la déception. Les pensées
tressautent, le feu intérieur jette sa flamme dans
le chaos mythique des sons qui tatouent les
tympans du temps. Les feuilles sont déjà vertes.
Savent-ils qu’un jour ils vont mourir ? Et leur
flottement va apporter le vent du passage dans
la vie de ces déesses de la nature, qui tamisent le
sable nostalgique sur les yeux des mortels.
J’attends que le papillon sorte de la chair, briser
sa chrysalide, montrer la perle de sa rare beauté.
La tête cueille des pétales bleus au-delà des
révoltes confuses d’une autre saison. Chaque
jour passé est un temps mort, une succession de
pas de la danse avec l’éphémère. Je voudrais
sortir de moi-même, voler à coté des oiseaux
invisibles… Rustre, je supporte les couleurs de
16 Métamorphoses
la nature qui fondent dans la vie incomplète et
malade de l’entité et de l’oubli de la mort.
Seul, le marin naufragé reste sur une planche
et rêve de la sirène au visage de morgane. Le
soleil embrasse la joue du ciel, si serein qu’on
dirait que tu peux te noyer dans la transparence
de l’infini. Le verre du mur reflète le voyage in-
terstellaire du grand Albatros aux ailes déchirées
dans des milliers de comètes.
L’ombre du crépuscule suinte du miel sur les
lèvres juteuses des amants de la lune. Les cartes
aux trajets vers l’éternité sont tombées dans les
profondeurs des êtres et chacun est le scaphan-
dre de ses propres obscurités. La chaleur des
stalactites intérieures illumine le bonheur intou-
chable.

Plus loin, des jeunes nus et ivres, prient les
mains serrées, cherchant l’Introuvable, le sens
allégorique. Maintenant je perds des narcisses
de mes tendons blessés. Le sang coule dans des
rivières muettes vers des mers éloignées.
L’invincible tremblement du sable perturbe
les traces rouges dans le désert mordu par les
pas hésitants. Je regarde l’étranger qui monte
vers une pyramide hypothétique, sanctuaire
d’ivoire où le papillon va éclore de sa chenille.
Difficile à croire, mais la pensée est un piano
absurde qui joue des symphonies inachevées et
17 Les Errements d'André
les rêves sont des partitions de désirs du passé,
brûlés par les préjugés.
Je mords le cœur de la journée dans sa co-
quille et j’écris ici, un dimanche, engourdi dans
l’indifférence, la routine et la relativité…

18
LA PURIFICATION
“Ne rien faire c’est une occupation dangereuse’’
Je ne connais pas Nicole… Je sais seulement
qu’elle a l’odeur du tabac brûlé ; de la citrouille
et de la moisissure. La lumière folle frappe les
objets de la chambre, en jetant la poussière telle
une suprême déjection sur les figures de céra-
miques, engourdies ou peut être seulement en-
dormies…
Je ne connais pas André non plus… Parmi
les sons des symphonies caniculaires, des rires
sardoniques des plaisirs nerveux, des projets
pour le passé et le futur, on apercevait la sil-
houette cunéiforme d’André, statue charnelle
d’un Adonis raté, fumant et fendant les se-
condes d’une attente intemporelle.
Il haïssait Nicole avec le pouvoir de l’amour.
Voila ce qu’il écrivait à un ami, peu de temps
après qu’il eut connu Nicole :

« Je lui ai promis que je la gommerai. J’ai commencé
par le front, mais les mots étaient trop profonds, fosses
19 Les Errements d'André
où les lettres coulaient dans le chaos fade du sang. Les
ongles commençaient à bleuir. J’ai essayé de couvrir les
traces, mais les mots sortaient à la surface…
Entré fébrile dans le labyrinthe de la bouche,
j’effaçais les morceaux de mots avec de la salive ; déchets
toxiques, flore à l’odeur de chien. Le ciel palatin portait
des étoiles pour sentir les arômes, des décorations loqua-
ces, des lustres suintant de pétales de sel…
Le vice peut dépasser l’originalité… Ainsi c’était
avec le nettoyage de Nicole… Je l’ai déballée soigneuse-
ment et l’ai étalée sur un papier blanc, très fin, mais nos
grumeaux persistaient, rappelant les morceaux d’une
pâte médiocre. Je lui ai jeté l’encre dessus ; elle devint
plus bleue. Certains mots se sont réfugiés sur le papier,
les autres sont restés comme les inscriptions d’une civili-
sation oubliée, des formules magiques de l’amour exagéré
jusqu’à l’impuissance. J’ai pris un verre et j’ai découpé
la pâte étendue sur la feuille dans des combinaisons de
peau et d’encre que je comblais de tristesse. Je les ai cuits
dans l’huile chaude de tous les désirs, sur le feu de tous
les échecs possibles. Quand j’ai réalisé que la femme était
encore sale, la pâte avait déjà trop gonflé, surtout de
l’intérieur, comme lors d’une implosion.
C’est ainsi que j’ai trop avalé de cette femme appelée
Nicole…
Quand je me suis arrêté, j’ai senti que mon abon-
dance devait être éliminée. Donc, avec le doigt, j’ai retiré
la femme bizarre de ma gorge. Cette fois-ci, elle était
toute blanche.
20 La purification
En regardant dans un miroir, quelques éruptions
apparaissaient sur ma peau : c’étaient ses mots… »
Quand il la regardait, endormie, il sentait le
froid et il devait mordre l’air pour pouvoir res-
pirer. Elle dormait avec cette tranquillité d’un
amnésique ivre, anticipant les rêves des nuits
suivantes. De temps en temps, l’air hésitait pour
entrer dans sa poitrine.
André s’était allongé à ses côtés et une
nuance violette de compassion l’avertit qu’il
était prêt à faire de terribles compromis. Il ou-
vrit la fenêtre et puis la ferma. Apres un certain
temps, il toucha Nicole, qui continuait de dor-
mir. Il découvrit ses pieds superposés et brus-
quement, avec l’appétit d’un vampire, il se jeta
vers la fesse portant un grain de beauté moche
et poilu, comme une tique molle. Il n’eut pas le
temps de changer ses intentions, car il sentit dé-
jà quelque chose dans la bouche, qui lui donnait
la sensation d’une petite souris… C’était
l’excroissance de Nicole. Le sang coulait sur les
lèvres entrouvertes d’André…
Agitée, Nicole se dégageait, ressentant la
douleur qui la brûlait. Elle toucha sa fesse et,
quand elle sentit la chaleur liquide, elle com-
mença à gémir.
– André ? Que se passe-t il ?
Il restait à genoux à ses côtés, les grands yeux
déçus. La bouche dégoûtée venait de cracher ce
petit monstre. Il prit la main de Nicole en
21 Les Errements d'André
l’embrassant, laissant la trace de ses lèvres en-
sanglantées sur sa peau blanche.
Nicole, surprise, regarda autour d’elle, sur-
tout la grande tache rouge sur le lit. Elle courut
vers la salle de bains, laissant un filet de sang
derrière elle. André la regardait curieux, chu-
chotant comme un somnambule :
– Enfin, maintenant je peux l’aimer…
Ces choses étant dites, je crois que j’ai établi
ma bonne foi en disant : je ne connais pas An-
dré… Je ne connais pas Nicole… Ni moi
même… Qui sommes nous ?

22
L’EXPERIENCE
La seconde est comme une comète. Elle
passe, laissant derrière, les autres en une cons-
tellation de miettes d’éternité. Je suis entouré
par le temps, dans des cercles concentriques,
vagues ineffables, ondes qui se reflètent jusqu’à
la peau, me refroidissant.
– André, réveille-toi !
Ces mots me ramènent sur terre. Je réalise
que je suis de retour à la maison après une lon-
gue absence et ma mère vient de me réveiller
comme autrefois.
– Laisse-moi, je ne suis plus un bébé. Je suis
en vacances !
Avec la négligence que je veux contagieuse,
je m’allonge sous la couette chaude, je baille et
ne la regarde point.
– Je vais te préparer quelque chose à manger.
Dit-elle comme pour se sentir réconciliée
avec l’idée d’avoir accompli son devoir de mère.
– Une fille t’a téléphoné… Ana je crois. Elle
m’a dit que tu dois prendre contact avec elle.
Qui est cette demoiselle ?
23