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Les femmes de Pierre

De
274 pages

"L'être humain est une étrange machine. Il est toujours de bonne foi lorsqu'il se laisse conduire par ses certitudes car le créateur, qui est parfois facétieux, a voulu qu'il ignore le plus grand nombre de ses actes et de ses motivations intimes.
Mais cette construction dangereuse n'est pas figée. L'être humain possède également la possibilité d'évoluer, parfois jusqu'à se rencontrer lui-même. C'est alors l'occasion d'un profond déchirement, une rupture comme on dit aujourd'hui. On peut observer aussi que cette faculté transcendante est liée à des événements douloureux ou à l'exaltation de passions désordonnées, ce qui au fond, revient au même.
Encore faut-il avoir la chance de rencontrer l'occasion unique."


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Edilivre Éditions APARIS

56, rue de Londres – 75008 Paris

Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction
intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN : 978-2-3328-0308-5

Dépôt légal : Décembre 2009

 

© EdilivreÉditions APARIS, 2009

Chapitre 1

« Pierre ? »

En fait, je ne suis pas certain d’avoir reconnu mon ami. L’homme que je viens de croiser est hirsute, avec une barbe de quelques jours, et marche le dos voûté, comme si le ciel s’était abattu sur ses épaules. Pierre est tout le contraire de cette déchéance : la quarantaine soignée, et surtout l’allure franche et décidée d’un homme bien dans sa peau.

Pourtant, l’individu que je viens d’interpeller s’arrête, tourne la tête et me dévisage. Cette fois, plus de doute, c’est bien Pierre, mon ami Pierre, mais son visage n’a plus de vie, plus de chaleur. Ce qui me frappe, c’est qu’il m’observe sans me voir, comme si j’étais transparent. Spontanément je lui saisis les épaules pour établir un contact.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es malade ? »

Il détourne les yeux sans répondre. Je dois le secouer pour qu’il daigne murmurer, de façon à peine audible : « C’est Françoise… Elle me trompe… »

J’avoue que cette déclaration me désarme. Célibataire, je me tiens aussi loin que possible de la vie conjugale et des compagnes de mes amis. C’est un territoire étrange où je sens que je n’ai pas ma place. Mais Pierre est là devant moi, malheureux. Je ne peux pas l’abandonner à son triste sort. Une main sur son épaule, je l’entraîne vers un café et nous nous installons le plus loin possible des consommateurs. D’autorité, je commande deux doubles whiskys, avec l’espoir que l’alcool pourra redonner un peu d’existence à mon compagnon.

Pierre liquide son verre d’un trait, mais le résultat n’est pas celui que j’espérais. Il se tasse sur son siège et semble somnoler. Pour ma part, je ne sais quoi dire, persuadé que les banalités que je pourrais proférer seraient parfaitement dérisoires et déplacées. Et puis, j’avoue que je suis réellement surpris par cette situation. Comme chacun d’entre nous, je me flatte d’être un grand psychologue devant l’Éternel et mes dons exceptionnels m’avaient convaincu que le couple Pierre et Françoise était des plus solides. La façon qu’elle a de le regarder, de parler de lui, la grande réserve qu’elle observe avec les autres hommes, tout cela m’a convaincu d’un attachement profond, d’un respect proche de l’admiration, pour tout dire d’un véritable amour. D’autres épouses d’amis ne redoutent pas de leur apporter, parfois ou souvent une pénible contradiction et développent naturellement autour d’elles une séduction redoutable. Mais Françoise est tout le contraire de cela. Et puis, ils ont un enfant, une petite Émilie, je crois ; et ils semblent adorer cette merveille avec passion, au point de tout lui sacrifier. Je suis donc incapable d’ajouter foi à l’accusation de Pierre et soupçonne fort une erreur imputable à la jalousie. Mais comment nouer la conversation avec un sac de sable ?

« Pierre, il faut que tu me parles. » L’être déconstruit qui me fait face sursaute à cette agression. Mais je suis heureux de constater qu’il accepte de me reconnaître.

« Jean, je voudrais te demander quelque chose.

– Demande, et tu seras exaucé !

– Voilà… Pourrais-tu m’héberger quelques jours ? »

J’avoue que cette question me surprend. Je n’avais pas supposé un instant que Pierre puisse être exclu de son foyer.

« Tu veux dire que tu ne peux pas rentrer chez toi ? Il interprète mal mon étonnement.

– Tu sais, si ça te gêne, ce n’est pas grave. J’irai à l’hôtel. Je dois aussitôt redresser la barre par une déclaration quelque peu théâtrale.

– C’est ça ! Pourquoi pas sous les ponts ? J’ai compris que tu venais de recevoir un choc qui t’inspire peu de considération pour l’humanité, mais tu devras comprendre, de gré ou de force, que l’amitié n’est pas un vain mot ! Je serai heureux que tu viennes partager mon appartement. J’espère que tu peux encore le croire ou faire semblant de le croire ? »

Il se contente de hausser les épaules avec un faible sourire, le premier depuis notre rencontre. J’en profite honteusement pour lui faire avaler mon verre et l’entraîner au dehors, cap sur mon petit deux pièces de la rue du Val-de-Grâce.

Lorsqu’il a franchi ma porte et qu’il s’est avachi sur le divan, je commence à espérer pouvoir lui apporter une aide. J’aimerais pouvoir dialoguer librement avec lui, mais je sens bien que sa détresse ne lui permettra pas de s’exprimer. Je tente encore de le libérer en lui remplissant un verre d’alcool.

« Tu sais Pierre, je ne t’ai pas beaucoup parlé depuis notre rencontre. Je suis silencieux, parce que je doute, je ne peux pas comprendre. Pour moi, Françoise est incapable de te tromper. Je crois sincèrement qu’elle t’aime. Je voudrais que tu répondes à une seule question : es-tu certain qu’elle te trompe ? Je veux dire, l’as-tu constaté sans équivoque ou n’est-ce qu’une intuition ? » Mon ami était probablement à jeun lorsque je l’ai rencontré et l’ivresse le gagne rapidement. C’est sur un ton grinçant qu’il me répond :

– Ma femme a un amant… c’est comme ça… c’est tout… et moi je ne sais plus où j’en suis. Je vais dormir un peu sur ton divan.

– Pas question ! Tu ne vas pas polluer mon quartier général. Tu vas dormir dans ma chambre et dans mon lit, et moi je pourrai vivre normalement ici. Comme il semble incapable de se déplacer, je le traîne et l’allonge.

Avant de succomber il s’agrippe à mon bras comme un suppliant :

– Fais encore quelque chose pour moi… je t’en prie, ne contacte pas Françoise, et si tu la rencontres, ne lui dis pas que je suis ici… » Il sombre immédiatement dans un profond sommeil qui me dispense de toute réponse. Lorsque je lui retire veste, chaussures et pantalon, j’ai le pénible sentiment de dévêtir un cadavre.

Lorsque je suis seul, une question me hante un long moment. Faut-il ou non prévenir sa femme ? Si elle le trompe et qu’elle l’a jeté hors du domicile familial, je serai évidemment mal reçu. Mais qu’y a-t-il de réel, dans tout cela ? N’est-ce pas Pierre lui-même qui a perdu les pédales et qui imagine être exclu ? Je finis par conclure que rien ne presse et décide de laisser faire les évènements.

Ce n’est que le lendemain après-midi que mon présumé cocu émergea de sa léthargie, après plus de vingt-quatre heures de sommeil. À plusieurs reprises, fort inquiet, j’étais allé vérifier s’il respirait encore. Malgré sa barbe encore plus drue, je pus observer avec satisfaction que son attitude était plus ferme et son regard enfin soutenu. « Toi, quand tu dors, ce n’est pas une plaisanterie. Tu ne fais pas semblant. Tu veux prendre un café et te restaurer un peu ?

– Oui, un café, ça me fera du bien. » Alors que je prépare le breuvage, la sonnette d’entrée retentit. Sans bruit, je lorgne à travers l’œilleton et découvre… Françoise ! Le bruit retentissant de la cafetière m’interdit de jouer aux absents.

« Pierre, c’est ta femme derrière la porte. Je ne lui ai rien dit. Que dois-je faire ?

Il retourne dans la chambre.

– Reçois-la, mais je t’en prie, ne lui dis pas que je suis ici.

– D’accord. Pour éviter toute surprise, je lui ferai comprendre que je suis avec une dame. Ne bouge pas de la chambre. » Je retourne à la porte en retirant ma chemise pour feindre l’amant qui se rhabille rapidement, alors que deux coups de sonnette décidés confirment l’appel.

« … Françoise ? Bonjour. Pardonne-moi ma tenue un peu négligée… entre !

– Tu n’es pas seul ? La belle semble décidée, et j’imagine que je dois jouer une comédie impeccable pour la convaincre. Je jette un œil sur la porte de la chambre, comme un enfant pris au piège, puis je lui souris béatement en rajustant mes vêtements.

– Non, je ne suis pas seul… je suis avec une amie… et un peu troublé. J’ai imaginé un instant que c’était son mari qui sonnait. Mais entre, ce n’est pas grave. Je l’oriente aussitôt sur ma minuscule cuisine.

– Tiens, je viens de préparer le café, tu en veux ? Elle prend place sans complexe, comme une habituée, et m’observe, le visage fermé.

– Toi au moins, on ne peut pas dire que tu recherches un prix de délicatesse. D’accord pour un café. Tu as rencontré Pierre, récemment ?

Je lui tourne le dos en lui servant une tasse. Pourquoi suis-je indélicat, et en quoi ma vie privée pourrait-elle la concerner ? Sa question directe me permet de tenter d’obtenir une confirmation.

– Oui, je l’ai croisé hier matin sur le boulevard. Il était au plus bas et il m’a dit que tu le trompais.

– Où est-il maintenant ? Réponds-moi franchement. La belle a un ton dur, impitoyable, qui me contraint à jouer serré. Je lui fais face en la fixant droit dans les yeux.

– Madame le commissaire, j’ai rencontré Pierre Granier jeudi sept juillet sur le boulevard Montparnasse. Il était sale, fatigué et bien malheureux. Lorsque je lui ai demandé la raison de son désarroi, il m’a juste répondu que sa femme le trompait, puis il m’a bousculé pour suivre son chemin. J’ai voulu le rappeler, mais il m’a fait un signe pour me demander de ne pas insister. Je n’étais pas seul lorsque je l’ai rencontré et c’est peut-être pour cela qu’il n’a pas voulu me parler. Voilà tout ce que je sais.

Ma réaction brusque contraint Françoise à baisser les yeux. Puis c’est avec une voix plus douce qu’elle me demande.

– Où a-t-il pu aller ?

– Ah ! Cette question ! Il a pu aller n’importe où, marcher droit devant lui, prendre une chambre d’hôtel, prendre un train, que sais-je encore ? » Elle observait sa tasse de café avec grande attention, comme si sa vie en dépendait.

À ce moment m’est venu un étrange sentiment à l’égard de cette femme. Elle est tout simplement belle et pathétique. Il me semble que son pouvoir de séduction me submerge brusquement, et que je doive m’approcher d’elle pour l’embrasser et l’enlacer, pour la garder avec moi et me fondre en elle pour l’éternité. Je dois me faire violence pour retrouver mon rôle et ne pas la toucher comme j’en éprouve l’irrésistible désir. Je tente de me reprendre avec quelques phrases que je prononce en rangeant le café.

« Françoise, je n’aime pas me mêler des affaires des autres, surtout lorsqu’elles sont de nature si intime. J’avoue que je ne parviens pas à croire que tu aies pu le tromper. Mais si je le rencontre ou s’il cherche à me parler, j’ai besoin de savoir pour lui répondre. Peux-tu me dire simplement si c’est vrai ou faux ?

Elle se lève lentement en me fixant avec dureté, puis se dirige vers la sortie. Sur le palier, elle se retourne.

– Ce qu’il t’a dit est vrai et tu es le premier qui doit pouvoir le confirmer. Puis elle dévale les escaliers sans entendre ma question.

– Mais pourquoi devrais-je pouvoir confirmer, et si c’est vrai, pourquoi le cherches-tu ? » Et me voilà seul avec mes questions, mon ami Pierre enfermé dans ma chambre, et le café en surchauffe dans la cuisine. Le comportement de Françoise me semble inexplicable. Comment pourrais-je confirmer ce que j’ignore ? Peut-être soupçonne-t-elle que je suis coupable de dénonciation ? Tout cela est bien obscur.

Je songe tout à coup que j’ai omis de vous décrire les personnages de mon intrigue. Décidément, je suis un bien mauvais Balzac et probablement un écrivain de second ordre. Mais il est certain également que je peine à tracer la silhouette de mes contemporains.

Il me semble que l’apparence qu’ils projettent constitue une fiction permanente à laquelle je ne puis prêter la moindre attention.

Pierre voisine avec la quarantaine. De taille moyenne, il est mince et porte lunettes, ce qui lui confère une apparence docte et peut-être un peu austère. Il assume l’honorable charge de professeur de philosophie au sein d’un vénérable lycée sur la rive gauche. C’est un homme discret, effacé, qui se livre avec modération lorsqu’il se lie d’amitié, c’est-à-dire longtemps après les premières présentations. Sa femme Françoise est ce qu’on appelle une jolie femme. Pas très grande, elle possède un corps harmonieux qu’on imagine souple sous une parure toujours discrète mais d’excellent goût. Le visage est fort expressif, encadré par des cheveux d’un brun lumineux. Je regrette néanmoins que certains sourires, au départ radieux, s’achèvent parfois dans une contraction douloureuse. Mais j’ignore ce que cela signifie. Cette femme me fascine sans que je ne puisse comprendre pourquoi. Elle occupe un poste de cadre dans une entreprise commerciale, mais je reconnais que, en dépit des quelques explications qu’elle m’a généreusement données, je demeure incapable d’envisager la nature exacte de son activité.

Je suppose que ces deux personnes sont unies en un premier mariage qui dure au moins depuis six à sept ans, compte tenu de l’âge de leur petite fille. Je ne sais pas comment un prof et une commerciale peuvent se rencontrer, mais le résultat semblait fort édifiant. Comme je l’ai déjà noté plus haut, ils étaient parfaitement assortis et représentaient, pour tous les membres de notre petit cercle d’amis, l’exemple étonnant du couple qui partage un amour sans nuages. Bien entendu, je rencontrais plus souvent le mari que la femme et ne peux prétendre en aucun cas connaître Françoise. En revanche, je peux témoigner de l’attachement indéfectible manifesté par Pierre, et de sa fidélité à toute épreuve. L’idée même d’un écart ne lui venait jamais à l’esprit.

Perdu dans mes pensées, je libère le cocu confirmé de son refuge en lui servant du café. Il ne m’interroge pas sur la visite de la femme adultère et se contente de grignoter du pain beurré. J’ai le sentiment que nous pourrions rester des heures ainsi, dans le plus grand silence.

« Comme tu t’en doutes, j’ai suivi tes consignes à la lettre. Je ne pense pas qu’elle suspecte ta présence ici. Maintenant, que comptes-tu faire ?

Là, deux yeux interrogateurs m’observent dans un silence accusé.

– Ben oui. Que comptes-tu faire ? Ici, tu as un logement mais tu ne peux demeurer dans la clandestinité. Tu dois reprendre ton travail. Et puis, tu ne peux pas te cacher éternellement, tu devras rencontrer Françoise. Vous aurez beaucoup de choses à régler, si votre couple doit se séparer. Il faudra au moins que tu passes chez toi pour prendre tes affaires. »

Comme sa femme volage un peu plus tôt, mon ami semble absorbé dans la contemplation d’une tasse à café. J’ignorais jusqu’alors que ces articles modestes pouvaient susciter un tel intérêt. Il se décide enfin à parler.

« Tu as raison, évidemment. Pour le travail, nous sommes heureusement en période de vacances scolaires et j’ai rempli toutes mes obligations concernant les examens. Mais je vais devoir récupérer quelques papiers et des vêtements. Pourtant, la seule certitude qui me reste aujourd’hui, c’est que je ne veux plus rencontrer cette femme, jamais.

– Dans ce cas, puis-je t’offrir mes services ? Je peux lui dire que tu m’as contacté et que ça ne me dérange pas d’aller chercher ce que tu me demandes de rapporter. Franchement, n’hésite pas. Je suis heureux si je peux te donner un coup de main.

Pierre pose sa main sur mon bras.

– Tu as déjà beaucoup fait pour moi et je t’en remercie. Je te demande encore un jour ou deux pour reprendre pied. Tu comprends, il me semble que je débute une convalescence, après avoir reçu un grand coup sur le crâne. Avant de te rencontrer, j’ai dû errer deux ou trois jours dans la ville sans manger, sans dormir ou si peu. Maintenant, ici avec toi, j’ai l’impression de me réveiller d’un cauchemar. Bientôt, je prendrai une décision sur mon avenir et si j’ai besoin de toi, je t’assure que je te solliciterai. »

Chapitre 2

Voilà trois jours maintenant que Pierre partage mon petit logement. Ce n’est pas un hôte bien encombrant, et je dois avouer que je pourrais ignorer sa présence si je ne dormais pas dans mon canapé. Nous échangeons seulement quelques mots dans la journée, pour régler quelques problèmes pratiques ; le reste du temps, il écrit rageusement des heures durant, ou bien disparaît pour de longues promenades (du moins, c’est ce que j’imagine). Bien entendu, je respecte son silence. Lorsque nous prenons un repas ensemble, ce qui est rare, je tente de l’orienter sur son avenir, dans l’espoir d’engager une conversation sans le blesser, mais toutes mes tentatives demeurent vaines.

Françoise m’a appelé une fois au téléphone pour me demander si j’avais des nouvelles. Fidèle à mon serment, je lui ai menti avec aplomb.

En réalité, je ne sais comment me comporter. Toute initiative m’apparaît déplacée, et je ne suis finalement que le spectateur d’une pièce de boulevard qui tarde à trouver sa chute. Je ne peux m’empêcher d’observer mon ami à la dérobée, pour constater qu’il souffre terriblement. Il a récupéré physiquement, mais il n’est plus, comme on se plaît à le dire, que l’ombre de lui-même. Comment peut-on en arriver là ?

J’ai déjà dû préciser que je suis célibataire ; mais en fait, je devrais dire divorcé, selon la formule consacrée par les formulaires administratifs. C’est curieux qu’on soit obligé de traîner derrière soi une partie du temps passé, alors que tous les liens affectifs et sociaux sont définitivement rompus. Lorsqu’on a été marié, il n’est plus possible de retrouver le statut de célibataire.

J’admire sincèrement les personnes qui réussissent à conserver quelques liens apparemment indissolubles durant leur vie entière. La famille, l’épouse, les amis assemblés au cours de l’enseignement, du parcours professionnel, d’autres occasions encore, demeurent fidèles et toujours présents. Pour ma part, j’ai systématiquement perdu toute référence au passé et chaque départ constitue une rupture définitive. Aucun endroit, aucun objet, aucun être ne peut me rappeler ce que je fus à un moment de mon existence. Seule ma mémoire persiste à m’envoyer parfois quelques images, qui deviennent avec les ans de plus en plus troubles et indéfinissables.

Mon mariage, mon divorce, tout cela, c’est très loin. Mais j’ai été marqué par cette expérience, qui fut désastreuse. Comme Pierre, je fus trompé. Mais j’avoue que moi aussi j’ai trompé. En fait, la différence essentielle entre nous est que mon couple n’a jamais été heureux. J’ai aimé ma femme, fort mal, en désirant la posséder. Elle n’a pas pu supporter mon attitude – ou elle ne m’a jamais aimé, je dois demeurer dans l’ignorance sur ce point. Lorsque j’ai compris qu’elle se détachait de moi, j’ai immédiatement cessé de m’y intéresser. Nous avons donc vécu dans le même logement sans rien partager et la séparation n’a pas donné lieu à un drame.

Après cet échec, j’ai toujours refusé d’envisager un nouveau mariage. J’ai compris une fois pour toutes que je ne peux pas modifier ce que je suis. Lorsque j’aime une femme, il faut qu’elle soit tout à moi sans restrictions, et aucune femme aujourd’hui n’accepte une telle intransigeance. Il ne faut pas en déduire que j’applique la moindre contrainte physique ou morale ou que je fixe la moindre norme. Au contraire, j’attends de la personne qui prétend vouloir partager ma vie qu’elle manifeste elle-même et en permanence les plus grandes preuves d’attachement, sans jamais rien demander. Lorsqu’un grain de sable vient gripper cette belle machine, c’est pour moi la preuve qu’il n’est plus possible de poursuivre l’histoire. Aussitôt, je me ferme hermétiquement et je pars. Je suppose que psychiatres et psychologues réunis peuvent expliquer de façon scientifique un tel comportement.

Pour ma part, je ne suis pas volage. Dans ma vie, je n’ai qu’une seule fois connu (au sens biblique du terme) deux femmes, successivement, durant quelques mois. Cette expérience m’a profondément déstabilisé, avec son cortège de mensonges incessants ; de plus, elle n’était absolument pas désirée. Une de mes compagnes m’avait déçu, la seconde m’apparaissait comme le grand amour de ma vie et j’étais incapable de résister à ses charmes. En revanche, celle que j’ai finalement dû quitter était une personne de grande valeur, que j’ai sincèrement aimée plusieurs années durant. Et je regrette encore de lui avoir fait du mal. J’ai conscience que mon discours ressemble fort à une plaidoirie. Mais j’ignore comment prouver que mon seul désir était de vivre avec mon double inversé, source de jouissance, de bonheur et de sécurité. Comme ma vie a connu quelques compagnes éphémères, je suis certain que je suis affublé d’une solide réputation de dragueur impénitent qui est à l’opposé de ce que je suis réellement. En fait, la phase de conquête et les débuts d’une aventure sentimentale m’apparaissent comme sans intérêt et même, je l’avoue, franchement déplaisants.

Décidément, l’aventure étrange de mon ami Pierre me dispose à l’introspection. Mais que faire d’autre, lorsqu’on vit auprès d’un zombie refusant tout véritable échange ?

Après avoir compris sur le tard que la vie à deux présentait pour moi trop d’inconvénients pour bien peu de satisfactions, j’ai décidé de tenter une expérience en solitaire. Contrairement à ce que je redoutais, je n’ai ressenti aucune souffrance véritable. Il est vrai que je conçois quelques passions qui me permettent de développer une activité permanente. C’est une façon d’abolir le temps par l’exercice d’activités agréables qui occupent l’esprit en permanence. J’écris beaucoup, j’effectue des travaux de recherche en historien autoproclamé, je me cultive par l’étude des langues anciennes. Tout cela correspond à un très vaste programme et le temps me semble trop court, étriqué.

Mais l’expérience solitaire pose aux autres une interrogation permanente, modifiant considérablement les relations humaines. La vie à deux constitue une norme sociale incontestable et le solitaire paraît immédiatement suspect. Comment peut-on vivre seul et surtout ne jamais s’en plaindre ? Voilà une énigme que chacun tente d’éclaircir par toutes les hypothèses imaginables : déviances diverses, troubles psychologiques probables, vie dissolue suspectée. Bien entendu, rien de tout cela n’est exprimé, mais demeure explicite dans les regards et les comportements. L’individu solitaire n’est plus invité dans des circonstances familiales où le couple est de rigueur. Il est considéré comme une extravagance de la nature et les échanges deviennent contraints, un peu comme s’il s’agissait d’une maladie transmissible qu’on désire avant tout éviter. Vivre seul impose également un ralentissement considérable des relations sociales, comme si la solitude appelait la solitude.

Je suppose, peut-être à tort, qu’une vie monastique comporte une adaptation moins douloureuse avec l’encadrement permanent des frères, les habitudes implacables suscitées par l’existence en communauté et les règles qui en découlent. Peut-être également que le moine peut bénéficier du réconfort des maîtres qui orientent ses travaux, et qui peuvent l’entendre et lui apporter quelque conseil. La véritable solitude nous place résolument en face de nous-mêmes, sans aucun intermédiaire, sans le moindre réconfort, et il faut avoir renoncé beaucoup pour l’accepter un peu.

Tout ce long développement a pour but d’expliquer, si c’est possible, que je ne suis pas la personne la plus adaptée pour traiter le désarroi qui assaille mon ami Pierre. Non seulement je ne possède pas les remèdes adaptés, mais inconsciemment je refuse de m’impliquer dans cette affaire qui ressemble trop à mes échecs successifs. Je peux apporter toute l’aide logistique nécessaire mais, lorsqu’il faut visiter l’âme, je me dérobe immédiatement – peut-être par peur de me rencontrer moi-même.

Ainsi, je vivais parallèlement à Pierre en revenant peu à peu à l’accomplissement de mon programme de travail fort chargé. C’est surtout le soir venu que nous pouvions nous rencontrer un peu longuement, et parfois prendre un repas en commun. Après avoir échangé quelques banalités sur la journée passée, nous laissions s’installer un silence pesant. Alors, je tentais en vain de l’intéresser à mes activités. Après un constat d’échec, il me fallait bien poser quelques questions pour attester que je m’intéressais aux affaires de mon colocataire. Il répondait alors froidement, comme détaché de sa propre existence. Après trois jours de cohabitation, j’étais aussi ignorant de ses sentiments et de ses projets qu’au premier jour.

Au soir du quatrième jour, Pierre n’était plus là. Il m’avait laissé un mot, bien en évidence, pour me remercier de mon aide et m’assurer qu’il me contacterait sous peu pour me donner de ses nouvelles, et peut-être pour me solliciter, puisque je m’étais proposé. Le comportement de mon ami était évidemment étrange, compte tenu du silence complet qu’il m’opposait pour cacher ses sentiments ou simplement pour me permettre d’ignorer les dispositions pratiques qu’il avait pu prendre. J’ignorais tout de sa nouvelle adresse et il ne me restait qu’un numéro de téléphone portable que je ne composai pas, sachant fort bien qu’il ne répondrait pas. Peut-être qu’après tout je ne représente pas pour lui l’idéal de l’amitié, et qu’il a regretté de m’avoir croisé, alors qu’il aurait pu rencontrer quelqu’un avec qui partager réellement quelque affinité. J’ai décidé de classer provisoirement cette affaire, en attendant les suites éventuelles.

Chapitre 3

L’attente ne fut pas longue. Le lendemain, Pierre me téléphona pour me demander de passer prendre quelques affaires chez lui. Il me confia une liste, impressionnante par la quantité des articles et par la précision des définitions et des emplacements. Il y avait des pipes, des chemises, un passeport, et même les deux valises dans lesquelles je devais tout remiser. En revanche, impossible d’obtenir le moindre renseignement sur son état et sur sa nouvelle adresse. À cette dernière question, il précisait simplement qu’il passerait chez moi pour prendre livraison. J’avoue qu’après avoir raccroché le combiné, je pouvais imaginer mon ami Pierre en espion international pourchassé par toutes les polices de la terre.

J’appelai immédiatement Françoise pour lui communiquer les vœux de son mari. Aucun commentaire de sa part ; c’est avec détachement qu’elle me proposa de passer à ma convenance. Nous prîmes rendez-vous pour le début de l’après-midi. Si je craignais d’être assailli de questions sur l’état de santé ou sur la nouvelle installation de Pierre, la brièveté de l’entretien me laissa désarmé. C’est un peu comme si je lui avais proposé une réunion de travail. Décidément, mes deux amis ne cessent de me déconcerter.

Soucieux de ponctualité, je prends après le repas le bus pour la porte d’Orléans. Sur le chemin, je suis envahi par une sorte de remords. M’introduire dans ce foyer pour le vider d’une partie de ses biens me paraît sacrilège. Bien sûr, il ne s’agit que de rendre service à un ami et l’attitude de l’épouse ne laisse pas présager de grandes effusions, mais je n’aime pas cette mission qui fait de moi un sinistre intermédiaire chargé de collaborer à une séparation. On ne devrait jamais se mêler de la vie des autres.

Le code d’entrée de l’immeuble que m’a donné Pierre est le bon. Françoise répond à mon appel interphonique et j’escalade les quatre étages. Je suis déjà venu chez Pierre il y a quelques années de cela, invité avec quelques amis pour une soirée de nouvel an. À cette époque-là, le couple semblait parfaitement uni, et même complice. J’ai retenu de ces instants un agréable sentiment d’harmonie et ce souvenir rend encore plus pénible ma démarche.

La porte s’ouvre dès la première sonnerie et je suis invité à entrer. Lorsque je me tourne vers la femme de mon ami pour la saluer, et surtout débiter mes regrets que j’avais préparé en chemin, la surprise me laisse coi. Françoise est vêtue d’une courte robe de chambre retenue par une simple ceinture et tout indique qu’en-dessous elle est nue ou quasi-nue. C’est en fait une sortie de bain qui me permet de supposer qu’elle vient de prendre une douche ; mais je m’explique mal ce programme, alors que notre rendez-vous était fixé avec précision.

Elle me regarde sans un mot et le silence devient vite pesant. Je n’avais jamais remarqué jusque là ses yeux clairs, touche pathétique sur son visage aux traits un peu durs.

« Bonjour. Je voulais te dire que je n’aime pas ce que je fais aujourd’hui. Je regrette ce qui vous arrive… »

La belle se contente pour toute réponse de me poser un doigt sur les lèvres, dans le but d’arrêter le flot affligeant de banalités. Elle ferme la porte et m’invite à la suivre jusqu’au salon.

« Je comprends que tu ne sois pas à ton aise, alors le mieux est d’attaquer le travail tout de suite. Comment procède-t-on ? »

Le ton posé de mon hôtesse me soulage aussitôt de tout remords. Je sors les deux feuillets couverts de mon écriture régulière. « Je pense que le mieux est de commencer par les deux valises qui sont, selon les indications qu’il m’a données, dans le placard de l’entrée. Pour les affaires, j’ai une liste de vêtements et une autre d’objets et de papiers divers. »

Aussitôt, elle me quitte pour revenir chargée des deux valises. Elle m’en tend une. « Je te propose de m’occuper des vêtements. Toi, tu pourras rassembler dans son bureau ses papiers et ses affaires personnelles. » Cette froide efficacité affectée dans un moment de sentimentalité me surprendra toujours. Je lui tends la liste des vêtements et me dirige sans rien dire dans la petite pièce qui servait de bureau à mon ami. En observant la table de travail, les étagères, les mille petits objets qui témoignent d’une activité humaine, je suis saisi d’une grande émotion. C’est là qu’un homme a vécu, aimé, fait des projets, peut-être aussi qu’il a éprouvé de la haine. Et il ne reviendra jamais plus dans ce lieu qu’il s’était approprié. J’aurais aimé que Françoise fasse preuve de moins de détachement, qu’elle m’entretienne de leurs différents, qu’elle se révolte, mais je suis condamné à demeurer l’intrus indésirable.