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Les Larmes océanes

De
364 pages

En Bretagne, dans le Morbihan, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Florian fils de paysan, rêve de devenir médecin de campagne. Adolescent, il découvre la vie et les embûches de cette période troublée par l'occupation allemande.
Il naîtra une passion entre lui et Marie, qui est engagée dans la résistance. Il connaîtra le bonheur auprès d'elle et la peur aussi...


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Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-68095-2

 

© Edilivre, 2016

Les Larmes océanes

 

… Fin août 1939, notre cheval nous menait, mon père et moi, le long d’un chemin de traverse, afin d’engranger quelques bottes de fourrage pour pallier la nourriture de nos bêtes durant l’hiver prochain.

Halifax, le nom de notre cheval, lui venait d’une ville anglaise, car en l’achetant à la foire, le propriétaire avait dit à mon père qu’il descendait d’une lignée originaire de cette ville.

Mon père, Léon De Kerleven, s’était marié en 1924 avec ma mère Catherine. Moi, Florian De Kerleven, je suis né quelques mois plus tard. Par la suite, naquit ma sœur Émilie, puis mon petit frère, Sébastien.

Je venais d’avoir 14 ans. Durant cet été qui s’achevait, j’avais aidé les miens aux travaux de la ferme, dont mes parents avaient hérité. Je travaillais bien à l’école, à la rentrée, j’étais inscrit au collège des frères de Ploërmel où je devais poursuivre mes études…

– Oh ! Ce bourrin n’avance pas ce matin, a-t-il eu sa ration de fourrage ?

– Je lui ai donné plus que d’habitude mais il est peut-être fatigué à la fin de la saison.

– Allez hue mon bonhomme ! dit mon père d’un ton bourru mais teinté d’affection car il savait ce qu’il devait à Halifax.

Le chemin emprunté sentait bon les essences des fleurs d’été, l’air frais du matin nous caressait le visage. J’étais assis à l’arrière de la charrette et je regardais défiler le fossé et les ornières laissées par les roues.

Le trajet était assez long pour nous rendre à nos champs, je passais le temps à réfléchir à cette guerre et aux conséquences de l’envahissement de la Pologne par l’Allemagne. Ici, dans notre pays de Bretagne, les informations nous parvenaient avec parcimonie grâce à un vieux poste de T.S.F.

À 14 ans, je songeais encore davantage à mes études et mon avenir. Mon idée était de faire de longues études, puis de devenir médecin, tout en espérant que la guerre ne parviendrait pas jusqu’à nous.

Ce matin, ma sœur Émilie aide maman à laver et rincer le linge au « doué » qui se trouve à côté de notre ferme. Ce travail est difficile pour une petite fille de son âge, mais Émilie est pleine de bonne volonté.

Ensuite viendra le moment d’étendre le linge et avec ce soleil, il mettra bien peu de temps à sécher, enfin Émilie aidera maman à le repasser avec le vieux fer chauffé dans la cheminée.

Sébastien, lui, est occupé à nourrir notre basse-cour, il met du cœur à l’ouvrage, mais parfois, il oublie quelques poules ou canards et se fait réprimander par mon père.

Les journées sont assez longues à la ferme, nos parents nous ont appris à nous lever de bonne heure car mon père nous a enseigné que « pour avoir une journée bien remplie il faut commencer par se lever tôt ».

Qu’il est pénible de hisser les bottes de foin dans la charrette, par cette chaleur qui commence à monter. Le soleil déjà haut au-dessus de l’horizon nous domine de la puissance de son rayonnement éternel qui nous donne une idée de la grandeur de l’astre.

Heureusement, mon chapeau de paille me protège de ses rayons, mon père quant à lui se couvre d’une casquette. Moi je préfère ce vieux chapeau de paille que j’ai trouvé un jour dans la grange. D’ailleurs, je ne sais même pas à qui il a appartenu. Peu importe, aujourd’hui il est sur ma tête et je ne le donnerai à personne.

Les bottes de foin empilées dans notre charrette, nous avons mis Halifax au frais, derrière une haie. Mon père et moi en profitons pour aller cueillir des champignons dans le petit bois de « Pédu ». Les odeurs nous laissent deviner que, ce soir, nous ne rentrerons pas bredouilles, et que quelques œufs ramassés par Sébastien seraient les bienvenus pour accompagner notre cueillette.

En effet, la récolte fut bonne. Le soir venu, maman fit revenir dans la grande poêle, le fruit de notre partie de plaisir de cette fin d’après-midi d’été.

Le repas terminé, en attendant que tombe la fraîcheur de la nuit, nous nous asseyons sur le banc de pierre, devant la maison, et avec père, nous contemplons les étoiles en recherchant leur nom.

Vieux banc de pierre, compagnon de nos histoires, de nos amourettes et de nos tourments, pourras-tu un jour révéler à nos descendants tout ce dont tu as été le témoin ?

Ce matin, nous préparons le fiacre afin d’y atteler Halifax, car nous partons à la foire. La ville est à plusieurs kilomètres de notre ferme. D’un bon pas, notre cheval parcourt la campagne qui s’étire derrière nous.

Le bruit des cailloux sur les roues nous accompagne jusqu’à l’entrée de la ville, déjà, de nombreux étals sont dressés autour de la grande place. La raison de notre venue à la foire était l’acquisition d’un autre cheval pour aider Halifax.

Sur le chemin du retour vers notre maison, la transaction étant pratiquement conclue, il nous fallait trouver un nom à ce cheval qui allait désormais partager les travaux de la ferme avec Halifax.

Ce fut le nom de Swindon, petite ville anglaise au sud d’Oxford qui fut bientôt choisi. Nos deux chevaux ayant tous deux des attaches lointaines avec des races anglaises, nous tenions à leur attribuer ces noms à consonances britanniques.

Swindon devra rejoindre notre ferme d’ici quelques mois, ce qui nous permettait de nous affairer à l’installation de son écurie. La tâche fut entreprise gaiement car nous avions hâte d’accueillir ce nouveau compagnon.

Septembre 1939, déclaration de guerre commune de la France et de l’Angleterre contre l’Allemagne. Cette nouvelle nous parvint de Paris par l’ordre de mobilisation générale qui s’afficha au fronton de notre mairie.

Notre père était trop âgé pour être mobilisé. Ce fut un soulagement pour nous, mais nous pensions tout de même à tous ces hommes appelés à accomplir leur devoir patriotique.

Nos vies paisibles de paysans au cœur de la Bretagne étaient une nouvelle fois bouleversées par la guerre. Les enfants de mon pays en avaient déjà payé un lourd tribut lors de la dernière, de par leur courage et leur sacrifice, en témoignent encore les longues listes des noms inscrits sur les monuments aux morts de nos villages.

Début octobre, je devais intégrer le collège des frères de Ploërmel et ces événements faisaient désormais planer des incertitudes sur mon devenir. Mes parents m’aidaient beaucoup avec leurs moyens.

Ils me disaient que vu mon âge, je ne devrais pas encore me faire trop de soucis. Malgré cela, ma conscience me dictait de prendre mon destin en main dès maintenant.

Ce matin-là, Émilie conduit les vaches au pâturage, en compagnie de notre chien Azor, un petit chien croisé, fidèle et bon gardien. Émilie a 12 ans, c’est une jolie petite fille brune aux yeux bleus de sa maman.

Une fois arrivée au pré, Émilie s’installe au pied d’un arbre et sort son ouvrage de broderie. À cette époque, les jeunes filles s’occupaient, entre autres, des tâches ménagères et à faire de leurs mains ce que les anciens leur avaient montré durant les veillées nocturnes des longues soirées d’hiver.

Mon petit frère Sébastien s’occupait en bricolant, et parfois, il mettait ses idées inventives au profit des travaux de mon père. Sébastien avait 10 ans, il était à la même école qu’Émilie. Elle se trouvait à trois kilomètres de la maison.

Par tous les temps, ils faisaient la route à pied, chaussés de leurs sabots, en compagnie des enfants des environs. C’est ce même chemin que j’ai parcouru pendant de nombreuses années et que j’imaginais me mener vers le savoir que dispensaient nos maîtres. Aujourd’hui, je suis fier de partager mes connaissances.

Nos terres couvraient une superficie d’environ 80 hectares. Le renfort de notre second cheval, Swindon, fut apprécié à sa juste valeur. Notre père possédait malgré tout un tracteur, ce qui était assez rare dans la région à l’époque.

Mais les chevaux étaient toujours utilisés là où la machine ne pouvait accéder, car certains champs étaient souvent mal arpentés et entourés de haies ou de pommiers très appréciés pour le cidre.

De cette guerre qui grondait dans le pays, nous n’avions de nouvelles que grâce au vieux poste de radio ou par le journal que le facteur nous apportait chaque matin. Durant leur enfance, mes parents avaient connu le désastre de la guerre mondiale que nous devions à présent appeler « première. » Ils n’en parlaient pas beaucoup devant nous et je leur en suis reconnaissant.

Début octobre, je fis mon entrée au collège comme pensionnaire. Je rentrais chez nous chaque mois. Souvent, le samedi, un enseignement religieux nous était dispensé.

Nous étions une vingtaine dans ma classe et nos études nous donnaient peu de temps pour profiter de la douceur des soirées d’automne. Les devoirs et les leçons étaient devenus nos lectures partagées.

Tard le soir, les quelques instants de répit étaient les bienvenus.

Mes camarades s’appelaient : Jean, Alphonse, Joseph, Eugène et nous partagions ensemble nos nombreux points de vue sur les études et l’actualité du moment.

Nous étions très liés par nos origines paysannes car la majorité des élèves venait de familles aisées de commerçants ou de bourgeois. Notre culture était le ciment de notre amitié.

La ville de Ploërmel comptait également un pensionnat de jeunes filles, le collège des « sœurs de la charité ». Les religieux ne permettaient aucun contact entre garçons et filles, ce qui empêchait toute relation, même amicale. J’espérais que la guerre qui était en train d’avoir lieu contribuerait à faire sauter cette barrière, que désormais, les relations entre les humains seraient plus importantes que le climat hostile du moment.

Je n’avais pas de nouvelles de ma famille sauf par le courrier, je m’arrangeais pour travailler correctement, à soigner ma conduite afin de bénéficier de la permission de sortie qui me permettait de rentrer chez moi tous les mois, grâce au car qui me déposait devant la mairie de mon village. Il transportait les habitants des communes environnantes et quelques étudiants rentrant chez eux.

Pendant l’un de mes trajets de retour, je reconnus une jeune fille, c’était la fille du notaire. J’avais eu l’occasion de faire sa connaissance lors d’un rendez-vous avec mes parents en l’étude de Maître Delaunay, c’était elle qui nous avait introduits dans la salle d’attente.

Elle se prénommait Marie, c’est ainsi qu’ayant besoin d’elle, son père l’appela.

Je rentrai chez nous pour la Noël 1939, dans la cheminée sentait bon le repas que maman avait confectionné et que notre famille partagea autour de la table.

Les parents de ma mère étaient présents, mon grand-père Augustin ainsi que ma grand-mère Victorine que j’affectionnais particulièrement pour sa bonté et sa douceur.

Du côté de mon père, seule ma grand-mère Lucie était présente, mon grand-père Henri étant décédé des suites de blessures subies lors de la guerre de 1914.

Cet hiver 1939 fut rigoureux, la neige avait déposé son manteau blanc dans notre campagne. La végétation s’était endormie dans nos champs, dans notre maison, le feu dans l’âtre de la cheminée jouait avec l’ombre de ses flammes.

La nuit venue, nous retrouvions notre lit clos et nous nous endormions dans le calme des paysages hivernaux.

Les vacances de Noël terminées, je regagnai le collège des frères de Ploërmel.

Marie était d’une beauté rare, elle avait de longs cheveux blonds et des yeux bleus que je trouvais extrêmement clairs, en résumé je la trouvais parfaite, tel un ange. Je priais le ciel pour qu’un jour elle s’asseye à mes côtés. Dans ce genre de situation, mon père m’avait dit qu’il fallait laisser faire le destin, mais vu que Marie descendait au même arrêt que moi, j’allais essayer de le provoquer. Bientôt ses sourires timides se changèrent en « bonjour ».

Maintenant, Marie et moi nous parlions aisément et devenions peu à peu de véritables amis. Quelques fois je restais sans voix et ne parvenais pas à contenir un rougissement en la regardant.

Souvent, je sentais mon cœur battre plus vite et plus fort, cela annonçait les prémices de notre adolescence.

Le printemps venu dessinait sur les terres ses parures de couleurs et la campagne endormie se réveillait grâce aux chants des oiseaux.

Mon père retrouvait les travaux des champs. Vu que je poursuivais mes études, un commis avait été embauché pour les travaux de la ferme. Yves était son prénom, c’était un garçon courageux qui connaissait la terre.

Il était toujours volontaire pour aider mon père, que le ciel soit clément ou non.

Ma première année de collège allait se terminer. Je faisais souvent le retour à la maison aux côtés de Marie. Un jour, en me parlant, elle me prit la main, volontairement je pense.

Le jeune homme que j’étais ne fut pas insensible à son geste. Allais-je bientôt abandonner l’amitié qui nous unissait pour d’autres sentiments ?

Le dernier jour d’école, je rentrais en compagnie de mon amie. Elle devait aider son père, Maître Delaunay, à son étude, pendant ses vacances. En ces temps de guerre, beaucoup d’actes notariés devenaient caducs et Marie avait déjà de l’expérience en ce domaine.

Je lui dis que moi aussi j’aiderais mon père, ainsi que Yves, à la ferme, car pendant ces mois d’été le travail ne manquait pas.

Le car s’arrêta dans notre village et Marie prit congé de moi en me souhaitant de bonnes vacances, après un moment d’hésitation me donna un baiser sur la joue. Rentrant à la ferme, je me promis de ne pas laver ma joue et de garder ce baiser le plus longtemps possible.

Le corps de notre ferme se composait de pâturages, de champs de cultures, de bois et d’un petit étang. Il y avait aussi de la lande entourée de rochers où quelques chèvres broutaient.

L’été, les journées passées aux activités de fermage ne manquaient pas et le soir venu, nous nous retrouvions dehors à discuter des nouvelles du moment.

Yves m’apprit que trois semaines plus tôt, le 18 juin, un certain général réfugié en Grande-Bretagne, nommé Charles de Gaulle, avait lancé un appel à la résistance du peuple français depuis Londres, suite à la signature de la capitulation de la France par le maréchal Pétain. Ce qu’il me raconta me fascina. Je compris tout de suite qu’entretenir ce fol espoir allait devenir ma destinée.

« Organiser la résistance, mais comment ? » Déjà je lui dis que je pensais que la mise en place d’un tel réseau devait être mûrement réfléchie car les risques étaient très grands. Qu’il fallait se préparer comme une armée régulière, tout en s’organisant comme une armée parallèle, en fait, pour argumenter mon propos, je proposai le terme « d’Armée de l’ombre ».

Un après-midi, je décidai de rendre visite à Marie, sa maison se trouvait à 3 kilomètres de notre ferme et je me rendis chez elle par des chemins de traverse, n’osant pas emprunter la route habituelle, me sentant déjà dans la peau d’un résistant. Surplombant la route, je vis passer une patrouille allemande de cinq véhicules accompagnée de deux automitrailleuses qui se dirigeait vers la ville de Ploërmel.

De ce fait, j’étais bien content d’avoir pris un raccourci, car avec les Allemands on ne sait jamais, un contrôle est vite arrivé.

Avec Marie, l’après-midi fut consacré à nous raconter nos vacances, elle aidant son père à l’étude et révisant ses leçons en prenant des notes sur les quelques livres qu’elle possédait.

Mon amie aidait sa mère et la bonne dans les travaux ménagers.

Moi, je lui racontai mon travail à la ferme et le fait qu’en période d’été, mon coup de main était le bienvenu.

Elle me proposa un goûter que j’acceptai volontiers, elle me parla d’elle, de sa famille et de l’actualité toujours pesante du moment.

J’éprouvais du plaisir à écouter ses tournures de phrases bien construites, ses mots choisis. En fait, je buvais ses paroles qui éveillaient en moi la naissance d’un sentiment.

L’heure avançait, je pris congé de Marie pour regagner la ferme et repris le même itinéraire qu’en allant. Je pressais le pas afin de ne pas rentrer trop tard, car il ne faisait pas très bon à circuler par ces temps troublés.

J’aperçus de loin notre ferme dite du Châtelet, c’était son nom, elle surplombait une petite colline et de notre ferme, nous avions un point de vue sur l’horizon environnant.

Nous pouvions apercevoir les lumières de la ville de Ploërmel qui se trouvait à environ 10 kilomètres de chez nous.

Cet été 1940 s’achevait, la terre se reposait avant que de nouvelles cultures envahissent son sol et je devais regagner le collège des frères de Ploërmel.

Je retrouvai mes camarades de l’année dernière et j’appris une mauvaise nouvelle en ce sens que mon camarade Joseph avait perdu son frère dans la débâcle de la cuvette de Dunkerque.

Je compatis à son chagrin et lui présentai mes condoléances.

La guerre semait son lot de malheurs dans de nombreuses familles, la France était envahie, sa population allait connaître les restrictions alimentaires et libertaires.

Au collège, notre niveau d’étude avait franchi un autre palier, les cours étaient plus intensifs pour toutes les matières mais j’arrivais à suivre en travaillant le mieux que je pouvais.

Le soir, nous avions l’étude qui nous remettait à niveau avec l’aide de professeurs bienveillants.

La veille de la Toussaint 1940, je rentrais chez nous par le car et sur la place, j’aperçus Marie qui me fit signe pour que je la rejoigne.

Je l’embrassai et nous étions contents de nous retrouver et de rentrer à la maison. Pour elle aussi les cours devenaient plus assidus, avec beaucoup de dissertations aussi bien littéraires qu’historiques.

Sans oublier les mathématiques, la géométrie, etc.

Dans le car, Marie s’assit à côté de moi, et je vis dans son regard que ses yeux brillaient et qu’elle se sentait bien, mais je ne pouvais pas savoir si cela était à cause de ma compagnie, ou des sentiments qu’elle éprouvait à mon égard.

Le moment venu pour concrétiser notre passion que nous avions l’un pour l’autre n’était peut-être pas encore arrivé, mais je pense que le temps qui passe favoriserait cette idylle.

Arrivé à la ferme, je retrouvai mes parents, Émilie et Sébastien et ils ne semblaient pas trop souffrir de la guerre, car pour la nourriture, ils avaient ce qu’il fallait et les produits de la ferme suffisaient à leurs besoins.

Mon père me raconta qu’un soir, une chenillette allemande s’arrêta dans la cour, il était environ 19 heures et l’angoisse les gagna de voir arriver ces soldats, mais ils ne voulaient acheter que des œufs et du lait.

Mon père leur fournit ce qu’ils demandaient avec un bon prix à la clé, il ne pouvait pas refuser de les servir.

Émilie et Sébastien me donnèrent aussi des nouvelles du coin, avec leurs mots d’enfants insouciants, me racontèrent des anecdotes et le changement qu’ils avaient constaté dans notre village.

En l’occurrence, la présence de l’occupant qui faisait des barrages sur les routes pour des contrôles de véhicules et des habitants, les enfants n’étaient pas importunés en se rendant à l’école.

Mes parents me dirent que ma tante Jeanne, ma cousine Véronique et mon cousin Daniel arriveraient à la ferme dans les prochains jours ayant été obligés de quitter Paris. La capitale était envahie d’Allemands et l’endroit n’était pas sûr avec les bombardements de la R.A.F., ainsi que les attentats perpétrés dans différents lieux.

La vie parisienne était devenue difficile et le ravitaillement se faisait avec des cartes et des tickets de rationnement donnant droit à peu de nourriture par semaine.

Mon oncle Yvon resterait dans la capitale à cause de son travail, celui-ci avait été appelé en 1917, et participa au chemin des Dames, l’attaque française devant Verdun et la contre-offensive de Foch en Champagne et en Picardie, il se rappela le vaillant soldat qu’il fut durant la Grande Guerre et tint à rester présent chez lui.

Les trois jours passés pendant les fêtes de la Toussaint nous permirent de nous recueillir sur la tombe de nos proches et en ce temps de guerre le cimetière nous semblait encore beaucoup plus triste qu’à l’habitude.

Les feuilles mortes tombaient sous l’effet du vent et une pluie fine enrobait nos vêtements, nous étions pressés de retrouver la voiture et Halifax pour nous ramener à la ferme.

Je rentrai au collège par le car en compagnie de Marie. Je retrouvai mes camarades et les professeurs, le programme qui nous emmenait jusqu’à Noël était particulièrement chargé et la fin de l’année scolaire me conduirait à passer le brevet élémentaire.

Ensuite, ce serait le lycée des frères jésuites Saint-François-Xavier de Vannes et la faculté de médecine de Paris, je travaillais très bien au collège, et étais même inscrit au tableau d’honneur, mes parents étaient fiers de moi.

Noël 1940, le car qui me ramène à notre village roule sous la neige, je retrouve Marie à côté de moi et elle a froid.

Ses mains qui sont dans les miennes sont gelées et j’essaie de la réconforter par des paroles affectives et lui conter fleurette.

Nous apercevons la campagne qui défile à travers les vitres glacées, mais Marie me sourit et serre beaucoup plus fort mes mains.

Arrivé à destination, j’embrasse mon amie plus longuement et lui souhaite un bon Noël. Je la regarde s’éloigner vers sa maison.

Ma tante Jeanne et mes cousins avaient rejoint la ferme après plusieurs péripéties. Partis de Paris par le train, ils ont dû se plier au contrôle des Field-gendarmes allemands à la gare Montparnasse.

Vérification des identités, des destinations et contrôle des bagages. Beaucoup de zèle pour les hommes en âge du S.T.O., (service du travail obligatoire) de l’organisation Todt.

Mes petits-cousins n’ont pas eu de problèmes pour prendre le train.

Le train s’ébranla de la gare vers la Bretagne, le départ qui devait être à 10 heures fut retardé de deux heures. Ce train roula sans problème vers Chartres et passé cette ville, le convoi s’arrêta après quelques kilomètres pour cause de sabotages sur les rails.

Travail de la résistance pour retarder les trains de nuit des convois allemands. Les voyageurs furent contraints de descendre et de continuer le trajet à pied jusqu’à la gare la plus proche qui était Nogent-le-Rotrou.

Ma tante, mes cousins et d’autres voyageurs trouvèrent refuge dans un hangar pour passer la nuit et le lendemain matin ils purent reprendre un train pour la direction de Rennes.

Arrivés à Rennes, un autorail les emmena jusqu’à Ploërmel où mon père et notre cheval Halifax les conduisirent jusqu’à notre ferme du Châtelet.

Notre famille appréciait le calme régnant tout autour de notre ferme, ce petit coin de Bretagne au bout de notre France privée de ses libertés et que ses enfants aideraient par leurs sacrifices à retrouver son rayonnement.

La nuit de Noël, nous partagions le repas et les cadeaux modestes, mais toujours appréciés par chacun d’entre nous.

Dehors, il faisait très froid et la neige était tombée tout l’après-midi, nous avions édifié un bonhomme de neige au milieu de la cour comme on le faisait souvent durant les périodes hivernales et neigeuses.

Pendant les vacances de Noël, j’aidais mon père à l’entretien du matériel agricole et à la remise en état des bâtiments. Je m’occupais aussi des bêtes en leur apportant les soins nécessaires durant l’hiver.

Les vacances terminées, je regagnai le collège et dans le car, je constatai l’absence de mon amie et ce voyage fut bien triste, je me fis du souci pour elle. Je me posais des questions qui restaient sans réponse.

En fait, je retrouvai Marie qui m’attendait à la descente de mon car et me dit que son père l’avait emmenée avec son automobile.

Sur la place de l’église, il faisait froid, je lui proposai de venir boire quelque chose de chaud dans un café.

Au côté d’elle, j’aurais voulu que le temps s’arrête car je me sentais bien avec elle et quelques fois j’avais du mal à retrouver mes esprits. Elle me touchait le bout du nez en me demandant si je rêvais.

Oui bien sûr je rêvais à une jeune fille sortant d’un nuage avec un visage d’ange et c’était Marie.

De ces moments passés en sa compagnie, j’eus la conviction que je l’aimais, mais comment lui annoncer ce que j’éprouvais pour elle ?

Qu’il est beau ce moment incertain qu’on conçoit pour la personne aimée.

Pour cette nouvelle année, je retrouvai mes camarades et leur présentai mes vœux pour l’an 1941. Déjà, notre rythme scolaire laissait entrevoir le programme qui nous attendait.

Tous les matins, nous avions le droit dans la cour à des séances d’éducation physique et le froid qui sévissait contribuait plus à faire de nous des hommes plutôt que des étudiants.

Après les cours dispensés dans la journée, nous avions l’étude où chacun s’organisait pour des révisions et ses devoirs. Nous nous aidions mutuellement et cela durait jusqu’à l’heure du repas.

La nourriture était correcte en ces temps de privation et nous ne manquions pas de remercier les cuisiniers à chaque fois que l’occasion se présentait.

Des jours meilleurs étaient arrivés, le printemps pointait son nez et la campagne se réveillait, le soleil se levait, le brouillard s’estompait.

Les premières fleurs apparaissaient sur les chemins et dans les prés, chacun de nous pouvait humer les odeurs de la nature.

De temps en temps, je recevais du courrier de mes parents et de Marie, celle-ci prenait de mes nouvelles et me racontait sa vie au pensionnat, ses études.

Ces mots écrits d’elle sur un coin de table reflétaient en outre les présomptions avérées de la naissance d’une idylle.

Chaque fois, je ne manquais pas de philosopher sur nos correspondances, elle comprenait très bien les lettres que je lui envoyais. Elle avait en plus de sa beauté, l’intelligence qui ne devait jamais faire paraître le secret voué à notre relation.

Le courrier reçu et envoyé par les pensionnaires étant ouvert une fois sur deux, la correspondance entre un garçon et une fille était mal vue à cette époque.

Les vacances de Pâques étant arrivées, je regagnai notre ferme, je retrouvai les miens et donnai un bon coup de main à mes parents et à Yves, le commis aux travaux de la ferme.

De mon amitié pour cette jeune fille, mes parents étaient au courant et je l’avais invitée à venir passer un après-midi à la ferme.

Le jour venu, Marie arriva à vélo, salua mes parents, mon frère et ma petite sœur. Marie étant une bonne cavalière, mon père me proposa de monter Halifax et Swindon pour faire une chevauchée dans la campagne environnante.

Les deux chevaux sellés, nous prîmes un chemin qui longeait notre propriété et plus tard une voie communale se dirigeant vers une petite chapelle datant du xive siècle vouée à la très sainte Catherine.

Marie chevauchait Swindon et me devançait. Après une demi-heure, nous fîmes une halte et elle descendit de cheval comme une amazone.

Nos chevaux étaient partis brouter, nous en profitâmes pour s’asseoir sur un arbre couché.

Le soleil tamisait la lumière à travers les branches et je regardais Marie, ma main se promenait sur son bras et ses épaules, sa peau était comme du satin et je voulais que ce moment soit éternel.

Nos deux lèvres s’étant unies, tendrement je l’embrassai, ce fut notre premier baiser et je ne l’oublierais jamais.

Nous avons repris notre promenade et quitté la forêt, je suivais toujours Marie, elle était devenue pour moi l’être le plus important, nous étions amoureux l’un de l’autre.

Arrivés devant la petite chapelle, nous avons fait une seconde halte. Pendant que nos chevaux s’abreuvaient dans une eau limpide qui coulait d’une fontaine, Marie s’assit sur un banc de pierre de granit et entonna un air de son répertoire.

Sa belle voix, mêlée au clapotis de l’eau, me fit croire un instant transporté dans le jardin d’Éden.

Le moment était venu de rebrousser chemin et comme deux bons cavaliers, nous regagnâmes la ferme du Châtelet, et nos deux chevaux, Halifax et Swindon, leur écurie.

En fin d’après-midi, je raccompagnai Marie à mi-chemin. Quelques baisers amoureux aidant à notre séparation, je regagnai la ferme.

Maintenant au collège, je préparais l’examen de fin d’année ponctué par des cours assidus et des devoirs corrigés par nos professeurs. Mes notes obtenues étaient assez bonnes dans l’ensemble étant donné que le niveau de notation devait faire de nous de brillants élèves.

À la fin du mois, je retrouvai Marie. Par nos conversations, le trajet me semblait très court et d’un commun accord nous décidâmes de nous donner rendez-vous dans un petit café en attendant le car.

C’était pour nous toujours un bon moment de plaisir et nous cherchions toujours de petits coins pour nous isoler.

Je ne voulais pas en abuser, mais je voulais souvent être seul au monde auprès d’elle. Je m’étais rendu compte que Marie autrement semblait troublée par la présence d’autres personnes.

Est-ce sa fragilité ou sa douceur, qui pouvaient contribuer à cet état de fait. Longtemps, j’ai cherché à comprendre et jamais je n’ai trouvé de réponse.

À la fin du troisième trimestre, je passai le brevet élémentaire de premier cycle avec succès et les félicitations du jury.

Je quittai le collège et la ville de Ploërmel et l’après-midi, je retrouvai Marie dans le petit café de la place de l’église.

Marie obtint le même diplôme avec une mention.

Dans ce café, Marie me prit la main pour m’annoncer que durant ses vacances, elle servirait de liaison pour un des premiers réseaux de la résistance sis dans la région de Malestroit.

Son père avait eu des contacts avec un chef de réseau et il manquait des agents pour faire la liaison entre différents groupes intervenant dans le Morbihan.

Ces réseaux étaient bien structurés, d’une façon pyramidale, et les résistants ne connaissaient que très peu de noms pour un même noyau de résistants. Cela permettait de ne pas dénoncer leurs camarades au cas où le réseau tomberait aux mains des Allemands.

Comment ne pas être fier, elle si fragile voulait jouer un rôle pour la libération de notre pays. La France pouvait compter sur ses enfants et ils avaient entendu la voix des ondes venue d’Angleterre.