Les morsures de la vie

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Estelle, jeune institutrice, arrive pour la rentrée des classes dans une petite ville de Lorraine. La vie y est rude, autant que le climat.

Un de ses élèves, le jeune Renan, a du mal à s’intégrer à la classe.
C’est le fils du châtelain et les autres enfants ne lui facilitent pas
la tâche. Un jour, Estelle convoque son père, car l’enfant manque
trop souvent l’école.

Arrive le père de l’enfant qui s’éprend immédiatement de la jeune
fille. Cette dernière repousse ses avances, car c’est un homme
marié, mais il insiste.

Le directeur de l’école la met en garde et menace de la faire muter
si elle ne cesse pas immédiatement de voir cet homme. Que cache
cette liaison ? Pourquoi le directeur de l’école est-il si intransigeant avec la jeune institutrice ?

Heureusement, Estelle fait la connaissance de l’ancienne institutrice
qui détient elle aussi un terrible secret.

Trois familles, trois morsures de la vie très bien cachées…
C’est en lisant les pages de ce roman que vous découvrirez le
secret de chacun des personnages.

Publié le : vendredi 13 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953755862
Nombre de pages : non-communiqué
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La cloche en bronze fixée au mur gris au fond de la cour d’école avait été astiquée et huilée pour la rentrée des classes. Le vent, la pluie et la neige l’avaient passablement maltraitée tout au long des années passées. Il faut dire qu’elle avait eu son heure de gloire, cette cloche, car après la guerre, elle était devenue très vite le symbole de la liberté retrouvée. Quoi de plus symbolique qu’une cloche façonnée avec amour par les employés de la sidérurgie dans la vallée de la Fensch, pour avertir dans l’allégresse la population que la guerre était finie ? Dans toutes les villes et les villages, la foule en liesse riait, chantait et dansait la liberté retrouvée dans cette Lorraine profondément meurtrie, et qui retrouva enfin définitivement, le dix septembre mille neuf cent quarante-quatre sa natio-nalité française. Ce dix-sept octobre mille neuf cent quarante-six, ce fut, une fois encore, monsieur Weber, surveillant dans l’établisse-ment depuis des années, les belles, celles d’avant-guerre, qui donna le coup d’envoi de cette nouvelle année scolaire. Cela faisait des années qu’il effectuait ce rituel, lui qui avait, en son temps, fièrement fait sonner cette même cloche pour annoncer la fin de la guerre. Il ne pouvait s’empêcher de
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penser à ce jour où il avait eu l’impression de libérer à lui seul la Lorraine tout entière. Il se souvenait que monsieur le maire, monsieur le curé et l’instituteur s’étaient réunis en séance extraordinaire et avaient décidé que seule une cloche pouvait résonner assez fort et suffisamment loin pour annon-cer la bonne nouvelle au peuple. La vie reprenait doucement son cours. Il y avait encore de longues files d’attente devant les magasins, les tickets se vendaient encore au marché noir, mais on tenait le bon bout. Les morsures de la vie commençaient à s’estomper dans chaque famille. À présent, la cloche de la cour d’école ponctuait la vie des écoliers, heureux eux aussi de retrouver leur liberté après une journée bien remplie, joie de retrouver la tiédeur du foyer pour certains, ou tristesse de vivre la cruelle absence d’un père ou d’un membre de la famille pour d’autres. Il avait été décidé que le meilleur élève sonnerait la cloche trois fois par jour. Dix coups pour la rentrée des classes, cinq coups pour la récréation, à nouveau dix coups pour la sortie. Les bons élèves mirent un point d’honneur à sonner la cloche de leur liberté. * Les rafales de vent de cette journée d’octobre secouaient les branches des gros platanes centenaires situés dans la cour de l’école.
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Les enfants se pressaient sous le préau, leur cartable neuf bien à l’abri sous leur pèlerine neuve elle aussi. Les plus âgés étaient heureux de se retrouver, les petits nouveaux se contentaient d’un sourire timide à qui voulait bien leur prêter une quelconque attention. — Allons, les enfants ! Je ne veux voir qu’une seule ligne. Et je demande le silence complet. Monsieur Muller, le directeur de l’école, venait de donner le ton. Rigueur et obéissance, telles étaient les devises de l’établissement. Il faut bien avouer que les résultats étaient à la hauteur des espérances de cet homme qui avait lui-même reçu une éducation très stricte. Fils d’instituteur, puis de directeur d’école, il savait mieux que quiconque ce que signifiaient les mots « obéissance » et surtout « honneur ». Son père lui en avait tellement rebattu les oreilles, lui faisant ainsi porter non seulement l’honneur de l’école, mais aussi et par-dessus tout l’honneur de la fa-mille sur les épaules, qu’il avait durant toute sa vie d’écolier dû donner l’exemple vis-à-vis de ses camarades. Car le fils du directeur de l’école se devait d’être le premier de la classe au risque de subir les pires humiliations de la part de son père en cas d’échec, humiliations qui se traduisaient souvent par des privations telles que le dessert après le repas, ces douceurs qui manquaient tellement durant ces temps difficiles, ou par des consignations à la maison, avec pour punition de conju-guer des verbes du troisième groupe à tous les temps, alors que ses parents partaient passer la journée en famille ou au bord de la Moselle.
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De ces années de dur labeur sans l’affection et l’amour de sa mère soumise à l’autorité paternelle, sans aucune écoute bienveillante de ce père inflexible, il avait gardé cette rigidité tant dans sa vie personnelle et sentimentale, que face à l’éthique professionnelle. Une fois tous les enfants bien alignés face à lui, il se racla la gorge puis dit : — Chers élèves, vous allez vous diriger tout droit dans la classe. Monsieur Weber, votre surveillant, vous y conduira, puis je vous présenterai votre nouvelle institutrice, mademoi-selle Estelle Larieux, remplaçante de mademoiselle Schmidt qui est partie en retraite. Je ne veux rien entendre ! Au moindre bruit, je sanctionne. Les enfants, que la pluie d’automne commençait à re-froidir, suivirent monsieur Weber sans omettre de saluer le directeur par un respectueux : — Bonjour, monsieur le directeur. Ceux qui portaient une casquette la soulevaient, tout en faisant un petit signe de la tête. Monsieur Muller, le pouce dans le gousset de son gilet, les regardait passer l’un après l’autre, en répondant sèchement : — Bonjour, jeune homme. L’installation se fit dans le silence total. * La salle de classe était très grande. Quatre fenêtres, hautes et larges à petits carreaux, laissaient entrer la clarté sur les
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blancs bien alignés et cirés. Elle pouvait contenir les vingt-cinq élèves qu’accueillait l’école de cette petite ville. Tous les habitants n’étaient pas encore revenus de leur exil forcé. Il faut dire que de nombreuses familles s’étaient exilées, qui dans le Sud de la France, qui en Gironde, qui dans le Cantal, ce qui expliquait le peu d’élèves en cette année mille neuf cent quarante-six. Les cours commençaient au cours préparatoire pour se terminer au certificat d’études. L’ancienne institutrice, mademoiselle Schmidt, avait pris sa retraite anticipée bien des années auparavant et n’avait jamais été remplacée. Le directeur, aidé de monsieur Weber, surveillant de l’établissement, se répartissaient la tâche d’ins-truire les enfants qui restaient encore au village. Puis, une fois la guerre terminée, la décision avait été prise de recruter une institutrice et c’est une jeune fille, Estelle Larieux, ori-ginaire de Verdun, qui avait été retenue pour remplacer cette dernière. Elle était heureuse de pouvoir exercer son métier. Elle l’aimait plus que tout et portait un amour inconditionnel aux enfants. Elle les regardait enter dans la classe l’un après l’autre. Les plus jeunes l’attendrissaient ; certains avaient les larmes aux yeux. Elle leur posait une main sur l’épaule en signe de réconfort.
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Cinq rangées de cinq tables toutes bien alignées rem-plissaient la salle de classe. Une étiquette posée sur la première table indiquait la classe qui devait s’y installer. À gauche, près de la porte d’entrée, se trouvaient les plus jeunes, le cours préparatoire, puis suivaient les cours élé-mentaire première année et deuxième année, puis les cours moyen première année et deuxième année, et au fond de la classe, le certificat d’études, les grands. Estelle fut surprise de constater que certains élèves du certificat de fin d’études étaient aussi grands qu’elle. « Aurai-je suffisamment d’autorité ? » se dit-elle. Cette question lui effleura l’esprit, mais bien vite, elle alla s’asseoir à son bureau et commença à faire l’appel. Dans la rangée des petits du cours préparatoire se trouvaient cinq élèves. Trois garçons et deux filles. Lorsqu’elle demanda au plus petit d’entre eux de se présenter, ce dernier se mit à pleurer. — Pourquoi pleures-tu ? lui demanda-t-elle. L’enfant fit la moue, haussa les épaules, puis s’essuya nerveusement les yeux. — J’ché pas ! — Allons ! Je ne vais pas te manger. Quels sont tes nom et prénom ? — Clément Schneider. — Très bien. Assieds-toi, Clément.
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Elle continua à faire l’appel. — Je vais à présent appeler les cours moyen première et deuxième année, soyez attentifs. — Mademoiselle ! Il manque Renan ! — Comment t’appelles-tu ? — Moi, c’est Paul. — Mademoiselle, tout le monde l’appelle Polo, dit en levant le bras son voisin. Tous les enfants se mirent à rire. — Chut ! fit Estelle. Eh bien, dis-moi ton nom, puisque tu as envie de parler. — Moi, c’est Albert Glotin. Bébert pour les copains ! Toute la classe se mit à rire à nouveau. — Je veux le silence, autrement nous ne pourrons pas faire connaissance. Elle continua à faire l’appel, puis vit sur sa feuille Renan de Monfrèreau. — Renan ? Il n’est donc pas là. Très bien. Est-ce que l’un d’entre vous sait pourquoi il est absent ? Paul leva le bras. — Oui, Paul ? — Vous pouvez m’appeler Polo ! Cette réflexion amusa Estelle, mais elle se garda bien de le faire remarquer à ce garnement qui décidément avait la langue bien pendue. — Oui, Paul, tu sais quelque chose ? — Oui. Monsieur est trop fatigué pour reprendre l’école avec tout le monde ! Hein, les copains ?
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Tous les élèves de la rangée des cours moyen deuxième année approuvèrent plus ou moins bruyamment. — Silence ! cria Estelle, donnant un coup sec sur le bureau avec sa règle en bois. Elle continua à faire l’appel. Le banc des certificat d’études ne comptait que quatre élèves, deux filles et deux garçons. Les filles ressemblaient déjà à des jeunes femmes, tandis que sur le visage des deux garçons un léger duvet appa-raissait. Après que la jeune femme leur eût expliqué le travail qu’ils allaient effectuer tout au long de l’année scolaire, on frappa à la porte. C’était monsieur Muller, le directeur, qui entrait. Tous les élèves se levèrent ensemble et, droits comme des soldats au garde-à-vous, le menton levé, les yeux baissés, ils attendirent que ce dernier leur dise de se rasseoir. — Alors ? Comment se passe ce premier contact ? — Très bien, monsieur le directeur, dit Estelle, elle aussi très intimidée par cet homme d’apparence si froide. — Sont-ils tous présents ? — Non. Justement, je voulais vous voir : il manque le jeune Renan de Monfrèreau. — Oui. Nous en reparlerons lors de la récréation si vous le voulez bien. — Bien entendu, monsieur le directeur.
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